Par une lettre de la fin d'août i
LAMAUTINE. 96
remplaça le moipl€U7'é par celui-ci : « Ce que j'ai tant rèoé... » Mot qui change la pensée et y substitue celle de « ce bien idéal... » Un nuage dès lors enveloppe la réalité et la complique; les pensées se modifient insensiblement. Au reste, c'est peut-être ce nuage même qui est ici la poésie, — à peu près comme certains brouillards légers entre les arbres, dans les paysages de Corot, en sont la grâce *.
La première version donnait le paysage presque eulii'Tement réel; la seconde en retranche certains détails, et en ajoute d'autres, pour idéaliser. C'est toujours le procédé classique, selon la maxime de Bulfon : « Ne nommez les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. »
Dans une autre pièce, intitulée Souvenir, où il s'adresse à Elvire morte, il lui dit :
C'est ta main qui sèche mes pleurs Quand .je vais, triste et solitaire, Répandre en secret ma prière Près des autels consolateurs.
1. M. Félix Rejssié, dans son charmant livre, la Jeunesse de Lamartine (1 vol., Paris, 1892, Hachette), fait une analyse ingénieuse de la première version de l'Isolement, comparée à celie qui a été donnée au public. C'est l'Isolement avant la lettre, et replacé dans le paysage de Milly vu du haut du Craz; cela prend un relief inattendu. L'imagination du spirituel commentateur y ajoute bien quelques traits (notamment au sujet du lac) ; mais l'ensemble de celte poésie redevient, grâce à lui, une réaUté vivante, il y a là une dizaine de pages (257 à 267) du plus vif intérêt. — Cette première version de l'Isolement et celle du La£ ont été données dans les Poésies inédites.
Ainsi ce n'est pas Dieu qui le console au pied des autels, c'est Pllvire. — Et de quoi le console-t-elle? De sa propre mort, — à peu près comme le Dante est consolé de la mort de Béatrice par Lucie qui on est la transfiguration *. Béatrice l'a initié à la vita nuova; Lucie, à la vita elcrna. De môme, le désespoir de Lamartine se transforme en pieuse effusion, en foi à l'immortelle vie.
Dans l'antiquité l'élégie n'avait été d'abord qu'une plainte funèbre, un chant de deuil. A ce premier élément on en ajouta ensuite un second : l'expression des sentiments amoureux. Ces deux éléments subsistèrent dans l'élégie moderne ; mais celui de l'amour y domina, et celui du deuil ne fut plus que mélancolie. Notre poète, et c'est là son originalité, en ajoute un troisième : le sentiment spiritualistc et f religieux. « Jusqu'à lui, tous nos poètes élégiaques,
i Ronsard, Parny, Millevoye, André Chénier, purs \ païens, ne chantaient dans l'amour qu'une volupté A ou un délire ; Lamartine en fait presque une roli- ^ gion ^ »
Sans doute on pourrait trouver quelque trace de ce mélange dans la poésie française du moyen âge, où la religion et l'amour s'unissent par un lien