Cf. la Phèdre de Racine, d'après Euripide
Jusqu'au pied des anlels que je faisais fumer J'offrais tout à ce dieu que je n'os-iis nommer!
2. E. Legouvé, Conférence svlt Lamartine, 16 janvier 1876, recueillie dans Soixante ans de souvenirs; Paris, Hclzel, 1887.
mystique, et où la femme est divinisée. Mais c'est chez Lamartine que ce mélange se généralise au point de devenir la caractéristique de l'œuvre poétique tout entier. La mélancolie du regret s'adoucit par la foi en l'autre vie ^ ; le poète passe de l'amour terrestre à l'amour divin ; il mélc insensiblement l'un avec l'autre. C'est par là qu'il renouvelle le genre élégiaque : il l'élève de la terre au ciel. Née près de la fosse et du bûcher, l'élégie prend des ailes et monte à la résurrection.
Lamartine spirilualisc l'amour, jusqu'à le diviniser, Rousseau, après les romans licencieux du xvni'^ siècle, avait semblé, dans la Nouvelle tléloïse, relever l'idée de l'amour ; ce n'était guère qu'une apparence, La sensibilité de Rousseau, qui s'est peint lui-même dans Saint-Preux, n'existe que dans son imagination et dans ce « tempérament combustible » dont il est si fier. En essayant d'idéaliser l'amour, il a le tort de mêler ensemble la passion et la vertu, et de prendre, peu s'en faut, l'une pour l'autre ; dangereux sophisme : Julie n'arrive à la vertu que par la faute. Lamartine, plus pur, nous peint un amour, non de passion et de fièvre, mais d' « extases sublimes », puis de souvenir et de deuil. 11 relie, en la femme aimée, le monde terrestre au monde céleste. Elle devient une sorte de Médiatrice
1. Le même sentiment a inspiré une des plus pénétrantes mélodies de Franz Schubert, celle qui est intitulée : Adieu !
par cette transflguration poétique qui ressemble presque à une Assomption.
Assurément, l'insertion singulière d'Atala et de René dans le Génie du Christianisme avait pu préparer les esprits à ce mélange de la religion et de l'amour. Et, d'autre part, il est vrai que ni René, ni Rousseau, ni Werther, ni Oswald, ni Ossian, ni Young, ni Ryron, ni la longue tristesse desséchante de l'Empire, ni cette impression de lassitude qu'éprouvent les âmes après les révolutions et les guerres, n'étaient étrangers à la mélancolie des Méditations. Mais l'inspiration propre du génie de Lamartine, c'est la douleur de l'amour rompu, idéalisé par la mort, puis le passage des tristesses de la tombe aux espérances immortelles.
La pensée qui a inspiré l'Isolement, l'Invocation et le Souvenir, arrive à sa suprême expression de beauté dans la Méditation du Lac ^
Je choisis à dessein cette œuvre souveraine pour y faire saisir l'étonnante complexité d'un art qui,
1. Le poète la composa avant qu'Iîlvire fût morte. Mais, condamnée par les médecins qui lui interdisaient de retourner à Aix, elle était déjà perdue pour lui : il commençait à la pleurer comme plus qu'ab.«enle. C'est à Aix, où il ne l'espérait plus, qu'il écrivit cette Méditation, du 16 au 23 septembre 1817. Elle mourut à la lin de décembre, à Paris.
LAMARTINE. 9î>
à première vue, paraît si simple, ou même absent. L'inspiration, certes, est bien personnelle. Pourtant c'est Jean-Jacques qui, probablement, a fourni le cadre et l'esquisse, — dans cet admirable passage où Saint-Preux rappelle à Julie les souvenirs de leur amour passé :
Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, rien ne put débarrasser mon cœur de mille réflexions douloureuses. Je commençai par me rappeler une promenade semblable, faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours... « C'en est fait ! disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux, ne sont plus! ils ont disparu pour jamais!... »
Est-ce que l'on ne trouve pas déjà dans ces lignes l'idée et le sentiment général du Lac, le lieu de la scène, et la scène elle-même, cette promenade des deux amants en silence sur le lac éclairé par la lune, et le bruit cadencé des rames, puis le mélancolique souvenir de ce bonheur à jamais perdu?
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les deux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Mais, tandis que Saint-Preux se retrouve sur le lac avec Julie perdue pour lui par le mariage, l'amant
d'Elvire revient sur le rivage désert : elle est mourante, et n'y reviendra jamais ! Unique témoin de son bonheur brisé, la Nature seule lui reste :
Gardez de cette nuit, gardez, belle Nature, Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans te? orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes liants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répéiés. Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!...
A la réminiscence de Saint -Preux Lamartine mêle et confond ses propres souvenirs du Léman, outre ceux du lac du Bourjret. Lui-même a si souvent vogué sur le lac de Rousseau et de Byron !, le bruit régulier des rames sur l'onde lui est demeuré dans l'oreille et dans le cœur. Une des Méditations ajoutées aux premières et aux secondes, en 1842, renouvellera l'expression harmonieuse de ces promenades sur ses eaux, la nuit. C'est un des rythmes de son âme.
Et la supplication émouvante d'Elvire essayant d'arrêter les heures trop rapides ne rappelle-t-clle pas aussi ces mots de l'ancien amant de Julie? « C'en est fait, disais-je en moi-rr ces temps, ces
temps heureux ne sont plus! Ils ont disparu pour jamais! » Ces paroles n'étaient- elles pas déjà une espèce de stance musicale sur la rapidité du temps '.' Mais ici l'adjuration de l'amante est développée avec une délicatesse de sentiments la plus exquise, la plus parfaite qui fut jamais :
0 Temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices
Suspendez votre coui-s!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours'!
Assez de malheureux, ici-bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent
Oubliez les heureux!
Cette pitié pour les misérables, élancée du sein môme de la félicité, achève de mettre dans cette prière un pathétique neuf et sublime. Par là elle dépasse la strophe déjà si touchante de la Jeune Captive, qui peut-être cependant l'a inspirée :
1. Béranger, dans le même sentiment, a rencontré la m^me image; mais le petit cadre de la chanson ne permettait pjs la même ampleur. Sa maîtresse, assise près de lui, adresse au Temps la même prière :
Ah! par pilié, hii dit ma belle.
Vieillard, épargnez nos amours l
L'hémisliche : « 0 Temps, suspends ton vol!... » se trouvait déjà dans Thomas. — Et cet autre : ce Le flot fut attentif» se
102 LAMARTIXE.
0 Jlort, tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi : Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore!
Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les amours des baisers, les Cluses des concerts :
Je ne veux pas mourir encore.
Au lieu du Temps, c'est la Jîort qu'on supplie ; mais l'idée et la figure sont les mêmes.
Lamartine, dans son Cou?'s familier de Littérature S venant à parler d'André Chénier et à citer la Jeune Captive, dit ; « Jusqu'alors la France n'avait jamais pleuré ainsi . Ce sanglot donna le ton à l'élégie moderne, à madame de Staël, à Bernardin de Saint-Pierre, à Chateaubriand, à moi peut-être à mon insu. »
Sous cette forme d'une beauté unique reconnaîtriez-vous à première vue l'éternel lieu-commun d'Anacréon, d'Horace, de tous les païens anciens ou modernes, sur la brièveté de la vie, la rapidité du bonheur? L'inspiration est si personnelle, que cela semble dit pour la première l'ois sous le soleil. Concentrez les rayons diffus au foyer d'un cristal
trouvait déjà dans Quinault. — Les curieux notent ce travail d'abeiile, ecjo apis Matinœ more modo gue... (Horace). — To;.tes les Notes des Martyrs nous font assister de même à la composition de l'œuvre détail par détail, comme à travers une ruche de cristal.
1. Entretien IX. — La Jeune Captive avait été publiée isolément en 1T95, moins de six mois après la mort d'André Chi'nier, et reproduite plusieurs fois avant le recueil de 1819, publié par Henri Dclatouche.
puissant, vous y faites naître la flamme : de même une pensée universelle, soudain concentrée au foyer d'un cœur, y allume la podsie.
Maintenant, où peut-on saisir le genne personnel de la Méditation du Lac ?
En 1814, à vingt-quatre ans, Lamartine et Virieu, gardes-du-corps de Louis XVIU, sont envoyés en garnison , l'un à Beauvais , l'autre à Versailles. Lamartine écrit à son ami, en italien, de peur que la lettre ne tombe en des mains indiscrètes : « Che cosa aveva fatto al Cielo per diveiiire una macchina militare ? Qu'est-ce que j'avais fait au Ciel pour devenir une machine militaire?... Je suis le plus digne de pitié des êtres dici-bas. Du reste, on madmire au mani''ge, et les instructeurs n'ont qu'une voix : « Bien placé ! à merveille 1 Regardez monsieur ! » Ils ne se doutent pas de ce que je souffre sur un cheval sans selle ! »
Les camarades se laissent désarçonner ; lui, qui dès l'enfance chevauchait à travers monts et ravines, il se tient ferme et ne bronche pas. « On nous a fait subir un examen à cheval ; le manège était jonciié de cavaliers : car les hommes et les chevaux, tout est neuf, tout est fou... »
A part CCS heures d'activité où l'amoar-propre ie console au prix de quelques souffrances, l'ennui le ronge. « On ne se doute pas de ce que c'est que la servitude oisive ^ d'une garnison, et du temps qui reste à un sous-lieutenant pour se dévorer dennui, sans qu'il lui en reste pour travailler aux choses de son goût. »
Afin de se distraire un pou, il ne dédaigne pas de regarder la jolie fille d'un charpentier, son voisin; ou bien, aux heures de loisir, il s'en va errer autour de la ville en faisant des vers. « Hier, je découvris, assez loin de la ville, un petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. 11 me conduisit au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes : l'une me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux un vent doux ci frais ; je n'entendais rien que les bruits qui me plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd bourdonnement des insectes pendant la chaleur, et
1. Servitude. C'est aussi le mot d'Alfred de Vigny dans son beau livre : Servitude et Grandeur niililaires. — Quand Tempereur revint de l'île d'Elbe, Louis XVIII quitta précipitamment les Tuileries; les gardes-du-ccrps reçurent l'ordre de rejoindre le roi sur la route de Belgique. Lamartine le suivit jusqu'à Béthune. Puis, ne voulant pas, dit-il, émigrer, ni être au service de l'Empire, il gagna la Suisse sous un déguisement. — Après les Cent-Jours, il vint reprendre son service, mais pour peu de temps, et donna bientôt sa démission. L'état militaire n'élait décidément pas son fait.
LAMARTINE. lOÎ)
les rapaux* (sic) d'une caille cachée dans un blé voisin. »
Quel joli croquis, fait sans y songer, et si juste 1 le dernier trait y met l'accent et complète le charme.
Eh bien, c'est là, et dans cette attitude, qu'il va tracer sans le savoir un premier crayon de l'admirable poésie du Lac. Il se rappelle les heures voluptueuses d'Ischia, sur le golfe d'azur ou à l'ombre des orangers en fleurs. Ce n'était pas encore Elvire, c'était Graziellaqui les embellissait. Et il écrit ceci :
Coulez, jours fortunes, coulez plus lentement ! Pressez moins \'otre course, heures délicieuses ! Laissez-moi savourer ce bonheur d'un moment : Il est si peu d'heures heureuses !
Ébauche, encore faible sans doute, mais très reconnaissable, des vers immortels :
0 Temps, suspends ton yoI ! et vous, heures propices...
La suite du mouvement se trouve également in iiquée dans l'esquisse :
Je disais !... Mais voilà que la cloche fatale A retenti dans le lointain !...
1. Rappeaux, vnp;)c\s ; comme appeaux, appels. Mais le texte de l'édition uni'iue donne rapaux.
N'est-ce pas la même contre-partie, qui dans le Lac prendra seulement plus d'ampleur :
Mais je demande en vain quelques momenls encore,
Le Temps m'échappe et fuit !
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente! » et l'aurore
Va dissiper la nuit!
Ainsi, c'est en 1814, à Beauvais, que, se rappelant le bonheur rapide de son année 1812 à Naples avec Graziella, il trace la première esquisse de ce qui deviendra la Méditation du Lac, composée au mois de septembre 1817, pour pleurer El vire mourante et déjà perdue I
Vous saisissez le point de départ, le germe, dans ces faibles vers, essai inconscient crayonné sur ce singulier pupitre , une botte de garde-du-corps !
Voilà comment les souvenirs d'un passé déjà lointain, mêlés aux réminiscences littéraires, donnent au poète, à son insu même, les éléments de son chef-d'œuvre.
Mais que serait tout cela sans la souffrance? Tout cela s'ébranle et s'anime sous le coup de la douleur.
Est-ce tout? Non. Le chef-d'œuvre fait, il faut le parfaire. Ici comme dans l'Isolement, le poète retranche, atténue ou estompe les détails réels. La première version du Lnc, datée d'Aix-en-Savoie, septembre J817, avec ce titre ; Ode au lac de B"^**^,
1. Publiée par madame Valentine de Lamartine dans les Poésies inédites.
après les paroles suppliantes adressées au Temps trop rapide, conlenait ces deux stances, supprimées depuis :
Elle se tut ; nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent ; Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs ; Et, dans un long transport, nos âmes s'envolèrent Dans un autre univers.
Nous ne pûmes parler; nos âmes alTaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité; Nos cœurs battaient ensemble, et nos bouches unies Disaient : Éternité I *.
Juste Ciel 1 se peut- il que ces moments d'i\Tesse...
Et, deux stances plus bas, au lieu de « ces extases sublimes », il y avait : « ces délices sublimes » . Le poète, au moment de paraître devant le public, efface ces traits de réalité trop vive ^. A peu près comme la statuaire antique ramenait la souffrance même à la beauté, le poète ramène à l'idéalité la passion. Des sens il la transporte à l'âme, et lui donne ainsi un bien plus haut vol.
L'art n'a donc pas moins de part que l'émotion dans ce chef-d'œuvre. Sans cet art, qui tantôt at- // ténue et voile, tantôt par ses figures et ses proso
1. La fin du second épilogue de Jocelyn dira de même : « Éternité I »
2. Le mot « délicfis » cependant est resté dans un autre vers : a ces rapides délices ».
popées nous donne le choc électrique, l'émotion restait enfermée dans le cœur de l'amant. L'art l'en fait sortir. Peut-être même l'cxprime-t-il plus forte, afin de la transmettre égale. C'est qu'il ne suffit point, pour rendre la nature, de la copier; il faut la transformer, «la déguiser même un peu », dit Stendhal. Toute œuvre d'un art élevé est un beau mensonge, qui du motif réel fait jaillir l'idéal. Et l'idéal seul est le vrai.
De quelque manière que se soit formée la Méditation du Lac, tout enfin, l'idée et le cadre, les pensées et les sentiments, les images et l'harmonie, tout nous élève et nous enchante et nous donne l'impression d'une divine beauté.
Victor Hugo et Alfred de Musset ont traité un thème analogue. Chez les trois poètes, l'amant revoit le lieu où il a aimé^. Mais la Ttislesse d'Olynipio n'est que la mélancolie de l'amant qui retrouve le nid de ses amours habité par d'autres, et la Nature comme eux indifférente. Dans le Souvenir, l'amant a été abandonné, trahi : la maîtresse vit aux bras d'un autre ; seulement le temps et la nature ont apaisé la plaie ; la douleur se résigne.
Les difi"érences du fond expliquent celles de la forme. S'il y a un peu de hasard chez Musset