Sainte-Beuve, Globe, 16 juin
sant; on entend rechanter au fond de sa mémoire, comme un écho lointain, les stances de Raean sur la Retraite et les chœurs d'Esther,
Dans telle pièce qui s'ajoutera plus tard aux Harmonies, il y aura d'autres paysages, moins étendus, de touche plus serrée, de vive modernité :
Les cyprès étaient noirs , l'eau verte , le ciel bleu . Une vague enjouée, en poursuivant la poupe, Des perles de la nier aspergeait le bateau '.
La pièce Pourquoi mon âme est-elle triste? contient, parmi des développements d'une facilité un peu excessive, quelques strophes musicales dans le ton des Méditations et qui pourraient y trouver place : car ici la note amoureuse se fait entendre de nouveau.
Hélas! dans une longue vie Qu3 restc-f-il après l'amour?
Dans notre paupière éblouie Ce qu'il reste après un beau jojr; Ce qu'il reste à la voile vide Quand le dernier vent qui la ride S'abat sur le flot assoupi, Ce qu'il reste au chaume sauvage Lorsque les ailes de l'orage Sur la terre ont vidé l'épi !
1. Souvenir, à la princesse d'Orange, depuis reine de Hollande.
LAMARTINE. gjg
Voilà pourquoi mon âme est lasse Du vide affreux qui la remplit; Pourquoi mon cœur change de place Comme un malade dans son lit ; Pourquoi mon errante pensée, Comme une colombe blessée, Ne se repose en aucun lieu; Pourquoi j'ai détourné la vue De cette terre ingrate et nue, Et j'ai dit à la fin : a Mon Dieu ! »
Enfin il oublie le serment qu'il a fait au début du livre, de répudier à jamais l'amour profane, de ne lui plus consacrer aucun chant. Et cet oubli n'est pas pour nous déplaire. Il écrit alors deux de ses pièces souveraines, le Premiei^ Regi^et et Novissima Vcrba. L'une est une élégie délicieuse, sur le tombeau fictif de Graziella. L'autre est (après le Lac et le Crucifix) l'œuvre la plus émue et la plus émouvante qui soit sortie de son cœur. 11 a droit de dire dans son Commentaire: « Selon moi, ce sont là les vibrations les plus larges et les plus palpitantes de ma fibre de poète et d'homme. » C'est le dernier cri de son âme « triste jusqu'à la mort* », comme celle du Christ au jardin funèbre. Jetant un long regard en arrière sur la vie qui déjà s'enfuit et s'efface, il en contemple avec mélancolie la vanité, le néant, et, désormais sans espérance, lui dit : Tu u'es qu'un faux sentier qui retourne à la mort!...
1. Par ce sous-titre emprunté de l'Évangile, « Mon âme est triste jusqu'à la mort», il rattache encore, plus ou moins, cette pièce même d'amour à son dessein religieux.
Ce sentier n'est vert que dans la montée, sous le rayon rapide de la jeunesse et de l'amour :
Amour, être de l'être! amour, âme de l'àme! Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme! Nul, brillant de ta soif sans jamais lépuiser, N'eût sacrifié plus pour l'immortaliser ! Nul ne ddsira plus dans l'autre âme qu'il aime De concentrer sa vie en se perdant soi-même. Et, dans un monde à part de toi seul habité, De se faire à lui seul sa propre éternité I
Femmes ! anges mortels ! création divine ! Seul rayon dont la vie un moment s'illumine. Je le dis à cette heure, heure de vérité, Comme je l'aurais dit quand devant la beaiité Mon cœur épanoui qui se sentait éclore Fondait comme une neige aux rayons de laurore, Je ne regrette rien de ce monde que vous !
Ce que la vie humaine a d'amer et de doux, Ce qui la fait brûler, ce qui trahit en elle Je ne sais quel parfum de la vie immortelle. C'est vous seules! Par vous toute joie est amour! Ombre des biens parfaits du céleste séjour !...
Mais, quand le rayon de l'amour se voile, en vain essayons-nous de reprendre à la vie par l'ambition, ou par les plaisirs, ou par la recherche vaine de la vérité. Non, tout nous trompe désormais. La lumière éternelle seule pourrait nous éclairer ; mais elle nous brûlerait. Me voilà donc à la fm de mes jours , me demandant si j'ai vécu jamais ,
Prêt à rentrer sous l'herbe, à tarir, à me taire, Comme le filet d'eau qui, surgi de la terre,
Y rentre, de nouveau par la terie englouti,
A quelques pas du sol dont il était sorti.
Seulement cette eau fuit sans savoir qu'elle coule
Ce sable ne sait pas où la vague le roule;
Ils n'ont ni sentiment, ni murmure, ni pleurs :
Et moi, je vis assez pour sentir que je meurs!
Mourir! Ah I ce seul mot fait horreur de la vie!...
Cependant une voix secrète lui dit d'espérer et de croire. Et , cet instinct fût- il trompeur, il veut s'y' confier.
Dieu serait-il ingrat qiiand l'homme est magnanime?
Non! Dieu lui a été révélé infailliblement par l'amour ; sa foi en Dieu persiste malgré tout, grâce au souvenir seul de cet amour :
Tout s'est évanoui ; mais le souvenir reste
De l'apparition matinale et céleste!
Et, comme ces mortels des temps mystérieux
Que visitaient jadis les envoyés des cieux,
Quand leurs yeux avaient vu la divine lumière,
S'attendaient à la mort et fermaient leur paupière.
Au rayon pâlissant de mon soir obscurci
Je dis : « J'ai vu mon Dieu, je puis mourir aussi! »
liais Celui dont la vie et l'amour sont l'ouvrage
N'a pas fait le miroir pour y briser l'image !...
Et ce qui apparaît encore au fond de sa pensée en ce moment suprême, c'est la jeune Italienne, dans sa maisonnette au haut d'un rocher, pareille à un nid, ornée de guirlandes de vignes et ombragée de citroimiers, au bord de la mer.
11 e.st vrai que ce dernier chant d'amour pro- 1 13
fane est ramené, après tout, à Dieu. Si donr. le serment de la première Invocation est oublié, le dessein général du livre n'est pas rompu.
Le dernier mot pourtant, en présence de la mort môme, est à l'amour, et non pas à l'amour d'Elvire, mais à celui de Graziella, idéalisée à son tour, comme certaines figures gracieuses de paysannes italiennes qui ont servi de modèles aux grands peintres pour les têtes de madone ^ Ses paroles d'adieu, en quittant ce monde, Novissima Verba , sont pour rendre hommage avec les accents les plus pathétiques à cet amour qui seul lui ferait regretter la vie, et qui seul vraiment l'a fait croire en Dieu. Tel est le Testament de sa pensée.
Ainsi le mélange de l'amour et de la religion se continue d'une œuvre à l'autre ; la proportion seule varie. La combinaison fondamentale s'est posée dés la première pièce des Méditations par V isolement de l'âme restée veuve et se réfugiant dans l'espé-
1. « Il m'arrive souvent, devant ces tableaux qui sont au fond de la galerie du Louvre, vers l'école italienne, de penser que la plupart de ces figuros-là ont eu réellement leur place dans le monde. Nul ne saura jamais leur vrai nom ni leur vraie vie. Tout cela dort en poussière dans les églises et dans les cimelières d'Italie, pendant que leur ombre attire les yeux des belles dames d'aujourd'hui qui visitent les galeries. Qui aurait dit à quelques-unes de ces pauvres fdles qui servaient de modèles que cette figure, qu'elles regardaient dans un miroir cassé, rayonnerait à tout jamais dans les palais de France ou d'Angleterre, ou môme sur le maître-autel de quelque cathédrale? » — X. Doudan, lettre à madame d'Hausson ville, 24 novembre 1847.
rance iufînie. L'amour toutefois prédomine dans cette pièce qui donne Je ton, et pareillement dans la mélodie du Z-ac. Cette combinaison, posée dès l'ouverture, comme le thème d'un musicien dans son prélude, se maintient et se poursuit dans les secondes Méditations par le Crucifix et par les Étoiles ; mais, dans ce second recueil, c'est la religion qui commence à l'emporter. Elle l'emporte enfin tout à fait et de parti pris dans les Harmonies religieuses pendant presque tout le cours de l'ouvrage; cependant, à la fin, la nature triomphe du dessein formé, et la victoire reste à l'amour.
Lamartine est un féministe. Élevé à la campagne, parmi les femmes, entre celles qui furent pour lui, selon les croyances de son cœur, six anges gardiens, ses sœurs et sa mère, il a reçu de celle-ci la bonté, 0 le lait de l'humaine tendresse » ; de celles-là, le charme innocent, la suavité. Leurs sentiments nobles et doux ont passé dans son âme et dans ses vers. Sa mère et ses sœurs ont ouvert sa vie à la sérénité et à la grâce. Heureux qui a été ainsi, dès son enfance, abrité sous des ailes !
Puis il devra aux femmes encore de connaître, d'honorer l'amour, den faire l'âme de sa poésie respirant l'idéalité, d'adorer la beauté, de lui vouer un culte, et de l'exprimer sans y faire effort. La femme est , à ses yeux, la vraie raison de vivre, de regretter cette vie qui s'enfuit, d'aspirer à celle qui ne finira point, dans l'espérance de l'y retrouver et
de se réunir à elle au sein de Dieu. Si, selon la foi que sa mère lui a transmise dès le berceau, Dieu s'est fait homme pour racheter l'humanité, dans l'imagination du poète Dieu se fait femme; ou du moins la femme et l'Être éternel se confondent dans son rêve de l'infini : il voit Dieu en elle, elle en Dieu. Ces vers où, à la pensée de quitter la vie, il ne regrette qu'elles de ce monde, sont les plus passionnés qui aient jailli du fond de son être. Aussi les femmes lui gardent-elles un culte d'adoration.
Malgré ces exceptions heureuses et malgré les richesses lyriques de l'ensemble, les Harmonies, quoi qu'on en ait pu dire, me paraissent, je l'avoue, rester à une certaine distance des Méditations, du moins quant à l'unité et à la pureté. Il y a progrès, si l'on veut, en un sens, et perte en un autre. La petite source si pure est devenue un fleuve énorme, qui gagne en puissance ce qu'il perd en limpidité. Dans le premier recueil, le poète, devenu enfin maître de sa forme par un travail de dix années, n'avait négligé aucun soin ; avec un scrupule infini il avait perfectionné son œuvre, répondu aux dons de l'inspiration par la religion de l'art, récompensé la Muse de ses faveurs ; dans les œuvres suivantes, les scrupules de ce culte deviennent intermittents»
Ce que prêchait Horace aux mieux doués, aux plus favorisés du Ciel, « le travail de la lime », limœ lahor, disparaît peu à peu. La vie de Lamartine à Florence lui fait désormais trop de bruit. Il en prend à son aise avec la Muse. Et, comme il prévoit bien qu'on va lui reprocher ses négligences excessives, il essaye de s'en excuser : « Je demande grâce pour les imperfections de style, dont les esprits délicats seront souvent blessés. Ce que l'on sent fortement s'écrit vite. 11 n'appartient qu'au génie d'unir deux qualités qui s'excluent, la correction et l'inspiration. »
Mauvaise défaite, feinte modestie : ce n'est pas le génie qui lui manque, il le sait bien; c'est le soin, le scrupule. Les incorrections ne lui font plus rien ; il écrit, sans se gêner :
Nous parlions autrement à l'âge où l'avenir Dans nos seins palpitants ne pouvait contenir;
le sens est donné par les vers qui suivent ;
Et débordait pour nous de la coupe do vie, Comme un jus écumant d'une urne trop remplie.
Ailleurs il dit à la Providence :
Toi qui tiens dans ta main diverse L'abondance et la nudité, Afin que de leur doux commerce Naissent justice et charité !
Dans une pièce intitulée la Lampe du temple ou l'Ame présente à Dieu, on rencontre des séries d'expressions singulières , d'images confuses :
Et, quand sous l'œil qui te contemple, 0 mon âme, tu l'éteindras, Sur le pavé fumant du temple Son pied ne te foulera pas.
La syllepse est un peu forte : le pied de cet œil vous surprend d'abord. — Dans d'autres passages assez nombreux, on a seulement à regretter l'improvisation trop cursive. Le poète abuse de ses dons. Il n'y a vraiment pas besoin de se nommer Lamartine pour écrire des vers comme ceux-ci ;
Chaque être s'écrie :
C'est lui, c'est le jourl C'est lui , c'est la vie 1 C'est lui, c'est l'amour I...
Quand Meyerbcer, pendant les répétitions d'un opéra, torturait Scribe, lui imposant tel rythme, telle mesure, et les modifiant sans cesse, Scribe lui improvisait ce qu'on appelle un monstre, c'est-à-dire des vers quelconques sur le patron demandé, se réservant de faire les vers définitifs lorsque enfin le capricieux maestro serait fixé. Lamartine ici semble avoir procédé comme Scribe; mais il a eu le tort de conserver le monstre.
En vain veut-il nous donner à confondre l'inspi-
ration et l'iraprovisalion, et s'abandonne-t-il avec joie au flot des paroles sonores :
Qu'il est doux de voir sa pensée^ Avant de chercher ses accents, En mètres divins cadencée Monter soudain comme l'encens !...
Ce sont souvent, il est trop vrai, des vers pareils au nuage parfumé qui d'un encensoir monte et s'évapore. Il y a moins d'idées que de sentiments, moins de sentiments que d'images, et celles-ci parfois obscures; — un jet intarissable, quelque peu verbeux :
Encore un hjmne, ô ma lyre, Un h)mne pour le Seigneur, Un hymne dans mon délire.
Un hymne dans mon bonheur!...
Ce trop faible quatrain revient cinq fois, et est comme le refrain de l'ode. C'eût été une raison de plus pour le faire un peu moins lâché.
Outre les négligences et les incorrections S qui commencent à passer *en habitude, on sent, dans mainte pièce et dans l'ensemble, encore une fois le remplissage.
L'auteur s'était engagé à Hvrer deux volumes''
1. Il fait rimer Éole avec épaule, soleil avec ciel, nouvelle avec merveille, glissent avec gisent, etc.
2. Tandis que les premières Méditations n'étaient qu'une plaquette de cent dix-sept pages, et les deuxièmes à peu près de même.
dans un temps donné. Alors il délaye son sujet; il y ajoute même des pièces étrangères : Ylhjmne de VAnge de la Terre après la destruction du globe est un morceau des poèmes épiques ébauchés antérieurement.
Bref, lui-même confesse à Virieu que, « sur cinquante pièces, il n'y en a que quinze à lire ».
Cependant, les applaudissements du public lettré et l'appui de la société polie ne manquèrent pas plus à ce troisième recueil qu'aux deux premiers. Le jeune poète, poussé, porté par la faveur de cette société aristocratique qui avait tant contribué à son premier et à son second succès, s'était laissé entraîner presque à son insu à développer outre mesure cette veine de poésie religieuse.
Victor Hugo dédia à Lamartine une ode nouvelle, où il célébrait « la majesté de ses concerts ». Charles Nodier déjà, dans une préface écrite après coup pour les Méditations et qui parut en 1826 avec une des rééditions du premier et du second recueil, avait fourni des arguments à l'opinion en crédit :
Chez les anciens, ce sont les poètes qui ont fait les religions; chez les modernes, c'est la religion qui crée enfin des poètes. Et, comme aucun langage ne s'adresse avec plus de pouvoir à l'intelligence, il serait peut-être permis de dire que, tant que la poésie n'a pas été chrétienne, le grand ouvrage de cette Nouvelle Loi qui a
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révélé à l'univers un ordre entier de pensées et de sentiments n'a pas été complet...
Etc.
Lamartine retrancha plus tard cette préface. Plus tard encore, il crut devoir expressément se défendre « d'avoir accepté l'appui de la Congrégation ». Et c'est même, à ce qu'il dit, pour rompre ostensiblement avec ses avances, que dans son discours de réception à l'Académie, prononcé le 1®"" avril 1830, il arbora l'éloge de la Charte.
Les Harmonies religieuses, que l'élection académique avait couronnées avant même qu'elles parussent, furent publiées au mois de juin 1830 ; le mois suivant éclatait la révolution.
De là une inspiration nouvelle, tout opposée : l'ode éclatante intitulée les Révolutions. Publiée isolément à la fin de 1831 , elle fut ajoutée un peu plus tard, sans date et sans Commentaire, aux Harmonies, avec lesquelles cependant elle faisait une singulière mais magnifique dissonance.
A l'homme qui se bercail dans la rêverie, je ne sais quelle voix d'en haut se fait entendre tout à coup : Debout I marche , marche ! Rien ne se repose dans l'univers! Ne t'attarde pas, même à louer Dieu ! Tâche plutôt, toi qui n'as qu'un jour, d'imiter l'activité éternelle I L'homme, qui ne dure qu'un instant, peut faire des choses qui durent toujours.
226 LAMARTIXE.
En vain le cœur vous manque et votre pied se la;-ct Dans l'œuvre du Très-Haut le repos n'a pas place !... Son Verbe court sur le néant I...
Regardez en avant, et non pas en arrière !...
Ces flots vous porteront, hommes de peu de foi I...
Voilà donc qu'une pensée nouvelle déchire tout à coup le brouillard myslique dans lequel le poète jusqu'alors était resté enveloppé. Encore chrétien et royaliste, il semble, dans cette pièce d'une inspiration toute moderne et d'une poésie plus neuve que tout ce qui a précédé, se complaire au spectacle grandiose et tragique de l'incessante mobilité non seulement des institutions, mais des croyances ellesmêmes.
L'attrait de ce spectacle, analogue à celui des dieux et des déesses dans V Iliade assistant aux combats des Grecs et des Troyens et y prenant part, sera peut-être pour quelque chose dans son désir d'aller visiter l'Orient, méditer comme Cicéron sur les débris des cités illustres, chercher comme Volney au milieu des ruines les traces des civilisations disparues.
Cette pièce, si différente de la plupart des autres et qui fait contraste avec elles, est comme un puissant prélude aux évolutions prochaines de la pensée du poète.