Edmond Scherer, Etudes sur la Lilléralure conlemporalna
confondues ; de sorte qu'on l'accusa de panthéisme*, non sans apparence : à quoi il répliqua plus tard par des protestations et des rectifications en prose et en vers ; notamment dans le post-scriptum de la préface de Jocehjn : « On m'a accusé ou loué de panthéisme ; j'aimerais autant qu'on m'accusât d'athéisme, cetle grande cécité morale de quelques hommes, privés, par je ne sais quelle affliction providentielle, du premier sens de l'humanité, du sens qui voit Dieu partout. Parce que le poète voit Dieu partout, on a cru qu'il le voyait en tout. » Formule adroite et subtile. La vérité est qu'il cherche, dans la création qui l'environne, des degrés pour monter à Dieu, mais que l'infini échappe à nos prises, même l'infini matériel, « l'infini dans les cieux », comme disent les Harmonies ; à plus forte raison, l'infini spirituel. L'imagination humaine, même la plus vaste, quand elle s'enfle à concevoir l'infini, n'atteint qu'à l'indéfini. Le champ est encore illimité, et nul ne prête davantage à l'exubérance poétique : toutes les terres, tous les océans, tous les mondes, tous les globes, tous les cieux, tous les êtres!... Et le style du poète, ses rythmes, ses mouvements, ses images, jaillissent avec une abondance inépuisable, presque pareille à celle de la nature qu'elle réfléchit. Beautés et défauts roulent emportés dans ce torrent sonore. Les âmes tendres et religieuses, les esprits amou-
1. On avait cru, dès les Méditations, en saisir quelques traces dans la pièce dédiée à Tabbé de Lamennais.
rcux de poésie s'y plongent et s'y laissent entraîner avec délices. Ceux qui resteraient froids seraient honnis. A plus forte raison ceux qui hasarderaient quelques restrictions ou réserves. La poésie est une enchanteresse qui, comme la religion, présente aux âmes endolories les consolations et le réconfort dont elles ont besoin. Aussi n'est-elle jamais plus séduisante que dans l'expression harmonieuse des espérances spiritualistes. Il suffit même parfois du nom, sans la chose, pour charmer encore bon nombre d'esprits. Il y a des vérités poétiques comme des vérités oratoires. Dans notre for intérieur, quelquesunes ne tiennent guère ; mais en vers ou en périodes nombreuses, elles ont leur magie. Lisez les grandes péroraisons religieuses de Cicéron, et puis Usez après cela son livre : de la Natwe des Dieux.
Les Harmonies présentent donc des disparates trop sensibles, parcourant au hasard, si l'on ose tiinsi dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.
Le reproche que, dès les Méditations, quelques esprits sévères avaient adressé à cette poésie rêveuse et un peu mystique, — d'amollir les âmes, d'énerver les cœurs, d'éteindre ou d'assoupir la volonté*, —
1. Le 12 mars 1825, un article du Globe, signé C. R. (Charles de Rémusat, — qui n'avait alors que vingt-liuit ans), intitulé: De l'état de la poésie française, — M. de Lamartine, — disait:
« A prendre les choses sévèrement, les Méditations ne sont
pourrait s'adresser Lien plus justement aux Harmonies: là, toute éneryie s'évapore en hymnes; toute volonté, en fumée d'encens; l'être même du poète semble près de se dissou Ire dans le sein de l'Etre éternel et de la nature infinie.
« Son âme, dit un de nos maîtres en philosophie et en éloquence, était comme possédée par un christianisme poétique oiî le scepticisme à peine scnli apportait la passion et la lutte, où une sorte de panthéisme inconscient et intermittent ouvrait des horizons éblouissants et des mirages trompeurs. La vieille foi survivait, triomphait, appuyée sur des traditions séculaires et sur les enseignements maternels, toujours présents à son esprit, et renouvelés même après la gloire*. »
que l'hymne du découragement, du scepticisme et de l'inaction. L'homme n'est pas uniquement fait pour chanter, croire, aimer, sans but. Il n'est pas sur la terre comme un proscrit qui languit en attendant sa grâce: car la vie n'est point un exil, mais une mission d'activité, mais un voyage de découverte. La perfectibilité, cet essor ou plutôt ce retour vers la Divinité, la prouve, seule, et la rappelle ; cette idée, qui nous conduit à l'amélioration de nous-mêmes et au dévoue iient envers la société, cette idée qui seule produit et motive Tamour de la vertu et l'amour de la liberté, nous semble non moins sainte et plus consolante que la préoccupation oisive d'un avenir infini, qui nous désintéresse des biens , ma s aussi des devoirs d'ici-bas. »
1. Jules Simon, discours prononcé au Centenaire de Lamartine, à Màcon, le 19 octobre 1800.
Dans rimpuissance d'élreindre le divin, il revient aux enthousiasmes moins métaphysiques ; c'est presque en dehors de son thème et de son sujet proposé qu'il rouvre d'autres sources de poésie : l'/nrocation à Dieu en faveur des Grecs opprimés ( 1826 j, belle comme un vrai psaume de David , ou comme un chœur d'Athnlie; — le Cliêne, d'une ampleur iucrétienne, où le poète peint avec tant de force et d'éclat la puissance génératrice de la Nature, qu'il semble l'égaler. Celte poussée lyrique de strophes drues et pleines, gonflées de sève, d'un jet pareil à celui du Chêne qu'elle célèbre, ne se rattache guère au thème général du livre que par les derniers vers, oiî la mesure change et produit une modulation :
Et moi je dis : Seigneur, c'est toi seul, c'est ta force.
Ta sagesse et ta volonté,
Ta vie et ta fécondité,
Ta prévoyance et ta bonté!
Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce! Et mon œil, dans sa masse et son éternité I
Moyennant quoi, la pièce porte en sous-tilre Suite de Jéhovah,
Dans un genre diiïérent, simplement gracieux, il y a de jolies petites stances, « la Retraite, réponse à Victor Hugo ». Cette retraite est le château de Saint- Point:
Je sais sur la colline Une blanche maison ; Un rocher la domine ; Un buisson d'aubépine Est tout son horizon...
Remarquons, en passant, que VHymne au Christ pourrait bien avoir suggéré à Victor Hugo l'idée des Chants du crépuscule, dont le germe semble contenu dans les vers suivants :
0 Christ ! il est trop vrai, ton éclipse est bien sombre !
La terre sur ton astre a projeté son ombre !
Nous marchons dans un siècle où tout tombe à grand bruit...
Et le reste: — Mais peut-être ce que nous prenons pour un couchant est-il une aurore :
Ah! qui sait si cette ombre oii pâlit ta doctrine Est une décadence, ou quelque nuit divine, Quelque nuage faux prêt à se déchirer, Où ta foi va monter et se transfigurer'?...
1. Victor Hugo dans le Prélude des Crépuscules : c'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore... Seigneur, est-ce vraiment l'aube qu'on voit écloro?...
Et plus loin :
Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante : C'est l'écho de ton nom qui va s'aflaiblissant.
La pièce intitulée Milly ou la Terre natale est charmante dans sa mollesse: Milly, la maison champêire, le lieu rustique où a germé cette poésie si personnelle et si neuve. La pièce peut sembler vague à qui ne connaît point Milly ; à qui le connaît, elle est d'une précision singulière. Le poète l'écrivit pendant son séjour en Toscane. Comme l'image du Berry suivait George Sand en tous lieux à travers les enchantements de l'Italie, celle de Milly suivait partout Lamartine. Et, de même que la Vallée-Noire est le cadre et le fond des peintures berrichonnes de l'auteur de la Mare au Diable, Milly est le cadre et le fond des tableaux de notre poète. A ces souvenirs attendris^ les vers coulant de source s'amollissent avec la pensée.
Pareillement dans la Vie cachée, sorte d'épître à la Boileau , en alexandrins pacifiques, adressée à son ancien camarade de collège, Guichard de Bienassis ; les doux paysages du Dauphiné se déploient avec grâce, comme ceux du Maçonnais dans la pièce précédente. Après les peintures plus éclatantes que le poète nous a présentées ailleurs des golfes de Naples et de Gènes , on goûte ici le contraste suave de ces teintes apaisées, a ces douces géorgiques de notre France^ ».
La Bénédiction de Dieu dans la solitude est imprégnée de la même onction, du même calme bienfai-