‹ LamartineChapitre 1 sur 27 · Lamartine · texte numérisé non relu

Lamartine

J'ai été nommé membre de l'Acadéniie française, en remplacement de Lamartine, par 26 voix sm^ 28 votants, le 7 avril 1870, étant ministre de l'empereur Napoléon III.

J'ai cru qu'une raison de haute convenance m'interdisait de faire un acte public quelconque aussi longtemps que l'ennemi était campé sur notre territoire : en conséquence, immédiatement après la défaite de la Commune, je demandai à l'Académie l'ajourne-

ment de ma réception. Mais, dès que le territoire fut évacué, je réclamai mon droit. Je n'aurais pu y renoncer qu'en me condamnant à une espèce de mort civile pour expier des malheurs dont je ne suis pas coupable. J'entendis bien murmurer dès ce moment qu'un certain parti ne permettrait pas que ma réception eût lieu. Je ne tins nul compte de ces menaces sourdes, et je me mis à écrire mon discours.

Dans ce travail, je n'eus qu' une préoccupation, me tenir strictement à mon sujet, inépuisable par lui-même, et, en m'exprimant avec liberté sur les faits et sur les doctrines, éviter tout ce qui serait de nature à blesser les personnes. Les vicissitudes de la vie

pnl)li(]ue ivndonl iiKliilgciil, rt s'il arriv(» parlbis (lu'oii s'étonne de la conthiilc do certains personnages, on ])erd l'iiabilnde de s'en indiiiner.

Je n'ai pas eu un soin moindre d'éviter tout ce qui pourrait être une défense personnelle ou une allusion à nos récentes épreuves. Midgré ma résolution bien arrêtée, je m'étais cependant oublié, et j'avais terminé mon discours ainsi qu'il suit :

« Qu'il est grand, Messieurs, le pays et où s'élève un pareil génie !

« Et lorsque autour de moi j'aperçois « ses illustres émules , et lorsqu'on « dehors de cette enceinte je compte « ses jeunes continuateurs , je m'é-

— iO —

« tonne, parce que la fortune a été une « fois de plus infidèle à la bonne « cause, d'entendre aussi souvent ré- « péter par nous-mêmes que nous som- « mes dégénérés. Jetez un regard sur c( l'Europe depuis que notre splendeur ce est momentanément voilée, ne sem- « ble-t-il pas qu'il y ait moins de lu- « mière et moins de chaleur? Qui sert « la justice? Qui réprime les brutalités « de la force? Qui est le gardien du « droit? Qui travaille pour le genre c( humain?

a Quand serons - nous donc las de « nous méconnaître, de nous déconsi- « dérer, de détruire de nos propres « mains notre dignité et notre honneur? « Quand cesserons-nous^ en assaillant

ce à l'envi les grandeurs tlonl le prestige « iiKluièlc nos ambitions, de donner à « l'étranger (lui écoule, la joie de conc< damner Tensemble de notre existence ce nationale par le rapprochement de « nos calomnies réciproques? Ayons ce pitié de notre chère et noble patrie, ce Elle nous demande un peu de repos et ce un peu d'union. Entendons-la et ne la ce désolons plus par les chocs emportés ce de nos ressentiments. Au lieu de lui « imposer des exclusions haineuses, ce vénérons tous ceux qui sont sa parure , ce le témoignage de sa fécondité, la concc solation de ses douleurs, le gage de ce ses espérances, tous ceux qui en s'il- « lustrant, illustrent son nom. Au lieu « de la décourager par la dureté des

« censures, relevons-la par la ferveur « de l'admiration. D^elle célébrons tout : « sa langue, le plus beau des vêtements « revêtus par le verbe humain ; son art, « le rival de celui d'Athènes et de Flo- « rence ; sa science, réservoir intaris- « sable où puisent les peuples ; son ar- « mée, glorieuse par l'héroïsme quand c( ce n'est point par la victoire; son « histoire enfin, tissue sans doute de « fautes et de malheurs , mais plus « encore de sagesse et de prodiges, « perpétuelle épopée dans laquelle « les chutes ne furent jamais que c( le prélude des résurrections triomc( phantes! »

A l'impression, ce fragment me parut beaucoup trop politique et en dehors

du dessin qur je m'étais tracé. Je le supprimai cl le ivmi>la(;ai jiar la pridraison qu'on liia. Je ne me crus pas obligé de sacrifier aussi le passage dans lequel je donnais un souvenir à l'Enij^ereur, (pie j'avais servi avec fidélité et qui m'avait honoré jusqu'à son dernier jour de sa confiance et de son amitié. Oublier, après sa chute et après sa mort, celui que j'avais loué vivant, eut été une bassesse.

Le 12 février, l'Académie décida que ma réception aurait lieu le 5 mars, et que le 2G lévrier je donnerais lecture de mon discours à la commission chargée, non de juger les opinions des récipiendaires et encore moins de les censurer, maisunicpiemeiil d'examiner

si les discours ne s'écartent pas des convenances académiques.

Le sort désigna MM. Guizot, de Rémusat, duc de Noailles, Saint-René Taillandier. Aux membres ainsi indiqués s'adjoignirent de droit le secrétaire perpétuel, M. Patin ; le directeur et le chancelier en exercice, MM. Duvergier de Hauranne et de Yiel-Castel ; le directeur et le chancelier de l'Académie au moment de la mort de mon prédécesseur, MM. Emile Augier et Jules Sandeau. Les parrains que j'avais choisis, MM. de Sacy et Nisard, assistèrent à la séance. Je ne les avais pas engagés à cette démarche. M. de Sacy l'avait crue utile, et ce n'est qu'après avoir eu indirectement connaissance de son pro-

jet qno j'invilai M. Nisard à l'imitor.

Le 26, à une lieure, la Comiiiission était réunie. M. de Rémusat seul était absent.

Je donnai lecture de mon discours.

Il fut écouté en silence. Quand j'eus terminé, M. Jules Sandeau exprima tout haut son approbation. Ensuite M. Guizot prit la parole; la reproduction textuelle étant sujette à des inexactitudes involontaires, je ne donnerai de ses observations que le sens, dont je suis certain.

Il me repi'ocha d'avoir été trop louangeur; ni Lamartine, ni Mirabeau ne méritaient, à son avis, le titre d'homme d'Etat. Lamartine avait eu plus d'imagination que de bon sens et un goût

trop prononcé pour la mauvaise popularité. Je ne le contredis pas et je me contentai de sourire.

Alors mon illustre collègue s'en. prit au mot de coup d'État parlementaire que j'avais appliqué à l'adresse des 221. Il s'efforça de me démontrer que cet acte n'avait été que l'exercice d'un droit constitutionnel , qu'il ne pouvait êlre assimilé aux Ordonnances. J'écoutai respectueusement le développement de ce point de vue, et je me permis à peine quelques observations en sens contraire, en me couvrant de l'opinion de Lamartine. «Vous pourriez, me dit un des membres de la Commission, indiquer que c'est en effet l'opinion de Lamartine que vous repro-

duisoz. » Je no dis ni oui ni non, et la discussion tomba.

Alors M. Emile Augier lut son discours, véritable chef-d'œuvre d'esprit attique, d'élégance sobre et de force gracieuse.

Aussitôt après, M. Guizot, qui dans ses premières observations n'avait rien objecté au passage relatif à l'Empereur, y revint et déclara qu'un tel éloge lui paraissait peu convenable, inopportun ; et avant que je lui eusse répondu, il poursuivit en disant : << Il ne suffit pas d'avoir un cœur léger. » — Je l'interrompis avec vivacité. Sur quoi M. Duvei'gier de Ilauranne intervint, non pour me protéger, mais pour m'ùter la parole.

M. Giiizot reprit son discours, insista de nouveau sur ses observations et s'étendit sur les erreurs d'appréciation diplomatique et militaire- qui, selon lui, auraient été commises dans la guerre. Je lui objectai que ce n'était pas le lieu de discuter ces graves événements, que je n'en parlais pas, que je n'y faisais pas la moindre allusion, que je n'exprimais mon avis que sur la personne de l'empereur et à propos d'une opinion de Lamartine lui-même.

Nommé à l'Académie, étant ministre de Napoléon III, je ne pouvais sans lâcheté ne pas lui donner, en prenant mon siège, une parole de souvenir et d'affection. Cette lâcheté, ajoutai-je, je ne la commettrai pas. M. Guizot insista de

nouveau on accentuant son opposition, et il releva surtout ce qu'il y avait d'inacceptable, selon lui, dans un éloge qri' aucune restriction n'accompagnait.

« J'ai parlé de Charles X, dit-il, mais pour dire qu'il s'était trompé. » Mille reparties mordantes coururent sur mes lèvres, je les contins, et si quelque chaleur passa dans mon accent, mes expressions restèrent froides ; je me contentai de répondre : Qu'à l'outrage général des partis je me croyais endroit d'opposer un éloge général, et que je me refusais à toute modification. M. Duvergier de Ilauranne demanda alors : « M. Guizot fait-il une proposition? — Je n'en fais aucune, » répondit M. Guizot. Personne ne s'opposant

plus, mon discours était approuvé.

La remarque de M. Guizot sur les 221 ne m'avait pas étonné : il s'agissait de lui-même et de ses amis.

Je n'avais pas été non plus surpris de son peu de goût à entendre le panégyrique de Lamartine, car c'était encore de lui et de ses amis qu'il était question dans un célèbre portrait des doctrinaires, que je ne crois pas inutile de reproduire :

« Ils étaient, ils seront, ils sont tou- « jours antipathiques au caractère fran- « çais. Ils n'ont pour talent que leur « prétention ; leur force est dans Fam- « bition !

« On n'a qu'à les suivre depuis « leur entrée aux affaires en 1812 jus-

u qu'anjoiinriini, cii passant parGand : c( on les liouvcia loujoiirs ou dans les « antichambres ou dans les arrièrc- « cabinets de tous les pouvoirs, faisant c( du despotisme avec le premier Napo- «léon, de Témigration théorique à « Gand, de la réaction anti-bonapar- « tiste avec Fouché après 1815, du libé- « ralisme habile en 1820, de la conju- « ration révolutionnaire jusqu'en 1850, « de la monarchie illégitime après, de «la coalition immorale en 1840, delà « désertion de leurs complices de coali- V lion jusqu'en 1847, de la monarchie « à outrance en 1848, de l'ingratitude «ensuite, des théories sans fin, de « l'émeute toujours.

« La constance dans la bonne opi-

« nion d'eux-mêmes est leur principale « vertu publique, ils n'ont de supé- « riorité que leur confiance , secte « inexplicable par aucun service réel « rendu au peuple, à la monarcliie, « à la république^ aux idées , puiser qu'ils en ont changé autant que de rè- « gnes, dix fois dans une vie d'homme. « Quand l'histoire véridique voudra « abaisser un regard jusqu'à eux, elle ce ne pourrales signaler que d'un mot : « l'importance des personnes au service a de la versatilité du temps. Ce temps « était digne d'eux ; il ne savait ni les « comprendre, ni les juger, ni même les « abandonner.

« Tels étaient ces hommes d'État « désignés en masse sous le nom de

« doclrinaiivs. Les iiKlividualilés sont a distinguées et honoral)les, mais tel « est l'espril du parti. A (piui auronlc< ils servi, si ce n'est à eux-mêmes ? « Ils auront été les majestueux dupeurs c< du grand parti des dupes! »

(Mémoh'es politiques, t. Y', p. 51G.) Ou pardonne difficilement de pareilles pages.

Mais contre l'empereur, M. Guizot n'avait aucun grief personnel, et s'opposer à un hommage rendu à sa mémoire, de sa part, c'était de l'ingratitude. Me jeter le mot de «cœur léger, » c'était d'un incompréhensible emporlement. Que certaines gens se permettent ces procédés de discussion, il n'y a pas de quoi surprendre; mais un académi-

cien, un octogénaire, un illustre homme d'État, un orateur qui connaît les hasards de l'improvisation, un homme qu'en toute occasion j'ai comblé d'égards et de respects, j'en suis encore étourdi.

Il y a donc quelque chose de bien criminel dans cette parole, « le cœm^ léger. » Rappelons dans quelles circonstances je l'ai prononcée :

« M. Emile Ollivier : Nous Faccep- « tons (cette responsabilité) d'un cœur « léger. . .

« M. EsQuiRos : Yous avez le cœur « léger, et le sang des nations va couler !

« M. Emile Ollivier : N'équivoquez « pas sur cette parole. Ne croyez pas « que je veuille dire avec joie; je vous

« ai (lil nioi-inriiie mon cliagriii d'elro « cDiulainiié à la guerre; je veux dire « d'un CŒLU oLT Li: uFMOiius n'alol'udit « PAS, d'un cœur confiant, parce que la « guerre que nous faisons, nous la suce bissons, parce que nous avons fait tout

« CE qu'il était nUMAJNEMENT ET IIONORA- « ELEMENT POSSIBLE DE TENTER POUR l'kVI-

« TER, et enfin parce que notre cause « est juste et qu'elle est confiée à l'ar- « mée française. » (Séance du 15 juillet 1870.)

Dans la même séance, M.Jules Favre, ayant relevé contre moi le mot, je l'interrompis :

« M. Emile Ollfvier : Pas d'équivoques, monsieur, j'ai dit : cœur léger, parce que quand on renqjlit son de-

voir, on n'a pas le cœur troublé. »

Il ne peut donc exister aucun doute sur mon intention. Je n'ai youIu parler ni d'un cœur inconsidéré, ni d'un cœur joyeux, mais d'un cœur qui n'est pas lourd de remords. Mon expression, irréprochable dans le sens que j'y ai attaché, est-elle du moins incorrecte?

Je consulte les autorités, et d'abord le plus récent des grands Dictionnaires, Littré, au mot Léger. J'y lis ce qui suit :

« Léger... 4° Qui n'accable pas par un poids moral ; » et à titre d'exemple ce passage de la lettre huitième de Pascal à mademoiselle de Roannez : « Sachez, dit-il (Jésus-Christ), que mon joug est doux eiléger. (Matthieu, xi, 29^

Page 1