li n'est h'gcv qu'à lui et à sa force divine
A cet exemple on en pourrait ajouter beaucoup d'autres :
« C'est à Cambrai, écrivait Frnelon au chevalier Destouches (!'' déc. 1714), (lu'on est sobre, sain et léfim'. »
« Après que ma mère avait prié, dit Lamartine {Confulences, vol. IV), on eût dit qu'elle avait déposé un fardeau de tristesse et d'adoration, et qu'elle marchait plus lé(jèrement. »
Dans Lerminier (Lettres à un Berlinois, Eeime dès Deux Mondes, V juillet 1852), je trouve une citation plus décisive : « Si la guerre éclate, il faudra bien que la France s'y résigne et la soutienne; elle ira au combat, la tête
haiite, le cœur léger, la conscience nette; elle retrouvera ses plaisirs militaires en défendant la plus juste des causes. »
Ce sens du mot léger est tellement reçu, qu'il est familier même aux étrangers. Je le retrouvais ces jours-ci dans une lettre de la grave Marie-Thérèse à sa fdle Marie- Antoinette. « Je vous suis bien obligée de ce que vous me dites de votre santé et de Lassone un médecin). J'ai le cœur bien léger sur ce point en vous sentant en de si bonnes mains... (5 novembre 1777.
Arneth, p. 223.)
M. Guizot, qui sait tant de choses, n'ignore pas celles que je rappelle; pourquoi donc m'a-t-il parlé de cœur
léger, comnio raiirail fait un démagogue grossier el i^niorant?
La séance de la coniinisslon levée, s'ouvrit l'assemblée générale de l'Académie. J'y lus inli'oduit. Immédiatement après la lecture du procès-verbal, le président, M. Duvergier de Hauranne, se leva et dit : « Messieurs, « votre commission a entendu les deux « discours qui doivent être prononcés « à la séance du 5 ; elle les a trouvés « dignes de r.Académie. » C'est la formule de la réception.
Néanmoins, désireux de témoigner quelque déférence à mes collègues, bien que n'ayant consenti à aucune modilîcation, j'adoucis, de ma propre initiative, ce que j'avais exprimé de
l'adresse des 221 et de la coalition de 1859. Au lieu de coup cVÉtat 'parlementaire^ je mis agression de la Chamhre^ et je me contentai de dire : il lutta contre la coalition de 1859, au lieu de maintenir la rédaction primitive : contre les griefs factices de la coalition de 1859.
Le samedi suivant, 28 février, la séance ordinaire eut lieu sans aucun incident. Je donnai le bon à tirer de mon discours, et je distribuai les billets qui m'avaient été remis.
Tout paraissait terminé, lorsque le dimanche parut dans le journal ministériel la Presse un article moitié vrai, moitié faux, qui grossissait à dessein l'incident, affichait des terreurs ridicules, et annonçait que l'on proposerait à
rAcadomie de revenir sur la décision de sa commission approuvée par elle, et de rejeter mon discours.
En effet, à la suite de la séance de mardi, à six heures et demie du soir, je reçus la visite de l'honorable iM. Patin. Dans les termes les plus aimables, il m'invita à me rendre le lendemain, à une heure, devant l'Académie pour lui faire une nouvelle lecture de certains passages de mon discours, et notamment de celui relatif à l'empereur Napoléon III. Je refusai, malgré l'affliction que l'honorable secrétaire perpétuel me témoigna, et le même soir je lui adressai la lettre suivante :
Mardi, 5 mars 1874.
Monsieur,
Je suis sûr que vous rapporterez à nos collègues ce qui s'est passé entre nous avec la plus loyale fidélité. Cependant, permettez-moi, afin qu'aucun malentendu ne puisse exister, de reproduire par écrit les réponses que je vous ai adressées, en vous priant de donner lecture de ma lettre à l'Académie.
Vous m'avez fait l'honneur, ce soir, de vous rendre chez moi, et vous m'avez demandé, au nom de l'Académie, d'assister demain à une séance extraordinaire, afin de donner connaissance, à mes collègues réunis, de certains passages de mon discours dont les journaux se préoccupent, notamment de celui dans lequel je rends hommage à la personne de l'empereur Napoléon III.
Je vous ai répondu que malgré mon vif désir de vous complaire et de ne pas déplaire à mes collègues, je ne pouvais me rendre à l'invitation que vous me transmettiez.
En premier lieu, vous ai-je dit, lors de ma
K'ciiirc devant la commission, j'ai ôlô personnelloment outiafîé sans qnc le Direclour de rVcadémie m'ait protégé, ce queje n'ai pu faire nioi-inéme à cause de Tàge de celui qui me provoquait. Cet outrage a été répandu dans le public et aggravé par des reproductions exagérées. Je ne veux pas me trouver plicé une seconde lois dans une pareille situation.
J'ai ajouté que mon discours avait été approuvé par la commission, que le Directeur ayant prononcé sans aucune opposition les paroles sacramentelles : « Votre commission a jugé les deux discours dignes de l'Académie, » j'ai été admis aux honneurs de la séance ; que ces faits constituaient en ma faveur un droit acquis auquel je renoncerais en consentant à soumettre mon discours à un nouvel examen. Il m'a paru d'autant plus impossible de souscrire à cet abandon de mon droit, que je suis irrévocablement décidé à ne pas changer une virgule à l'hommage affectueux et tout personnel que je rends au souverain dont j'étais le ministre lorsque l'Académie m'a honoré de ses suffrages.
Je vous remercie encore de la bonne grâce cl
(le l'affabililé avec laquelle vous avez rempli un mandat peu obligeant pour moi, et je vous offre l'assurance de mes sentiments cordiaux.
Emile Ollivier.
La séance du lendemain s'ouvrit par la lecture de ma lettre, et cette fois, M. Duvergier de Hauranne, craignant que la proposition devant laquelle M. Guizot avait reculé, ne fût pas faite, en prit lui-même l'initiative. L'entente était bien établie et on approuva de toutes parts. M. Jules Favre déclara que le ministre de l'intérieur, qu'il quittait, n'était pas venu à la séance, de crainte de peser sur la délibération de son poids officiel, mais que si, comme académicien, il s'abstenait, comme ministre il désirait que
— ob —
celle rt'CopliiMi iTciU pas lieu. Mes amis me déreiuliiviil avec éloquence cl courage.
Le plaisant (le celle discussion fut que (luelques-uns regrettèrent mon absence et parurent pleins de mansuétude : leurs intentions étaient excellentes ! comment avais-je pu en douter ? Comment avaisje pu considérer connue désobligeante une précaution qui n'avait jamais été prise que contre moi? C'était vraiment faire preuve de mauvais caractère. Je n'avais qu'à comparaître, à être bien sage, à couper un mot ici, une phrase là, et tout se serait arrangé en famille!
D'autres manifestèrent un courroux superbe de ce que j'avais supposé cpron pourrait m 'outra ^or. A l'Acadé-
mie ! dans l'asile des parfaites convenances et de la politesse exquise!
Apparement les paroles que M. Guizot m'avait adressées ne leur parurent qu'un aimable compliment de bienvenue. — Quoiqu'il en soit, d'un commun accord, ils dirent les uns et les autres : il a blasphémé ! Comment le recevrait-on ?
Et, en effet, ils décidèrent tout d'une voix qu'on ne me recevrait pas. Tout d'une voix, je me trompe. Sur vingt présents, sept dirent : oui, et ce n'étaient pas les noms de ceux dont le suffrage vaut le moins. Mes tenants furent MM. Sylvestre de Sacy, Nisard, Augier, Oct. Feuillet, Sandeau, Camille Douce t et Saint-René Taillandier. J'inscris leurs
noms dans mon cœnr plus encore que sur ces patios.
A deux heures le coup était arrangé, U^s vainquem's sortaient satisfaits du palais.Mazarin, les tapissiers et les fumistes étaient congédiés en toute hâte, et pendant (pie la coupole sous lacpielle devaient s'élever ma voix et celle de mon spirituel ami M. Augier était rendue à sa solitude glaciale, l'honorable secrétaire perpétuel m'annonçait la nouvelle avec une urbanité irréprochable.
i iiiiirs 1871.
Monsieur et cheu Co>fhère,«
Je viens (le rciidrc coniple ;i l'Ai iul-'iiiie île I eiilielien qui a eu heu hier boir eulie nous el
auquel j'aurais ardemment souhaité une autre issue. Je n'ai pas manqué, conformément à votre désir, de lui lire la lettre que j'ai reçue de vous ce matin. Comme je le prévoyais, et comme j'avais cru pouvoir vous en assurer d'avance, elle s'est montrée très-affligée de la détermination à laquelle vous vous êtes arrêté. De son côté, prenanten considération les circonstances, elle a pensé qu'il y avait lieu d'ajourner et de remettre à un moment plus opportun votre séance de réception. C'est avec un véritable chagrin que je suis de nouveau son inlerprète en vous transmettant cette nouvelle.
J'aurais souhaité une meilleure occasion de vous offrir l'assurance de ma haute considération et de mes sentiments dévoués.
Patin.
Le Discours que je n'ai pas prononcé le 5 mars, je ne le prononcerai plus, et c'est pourquoi je le livre à la publicité.
Me voilà donc académicien à la laçon
— sodé Chatoaul)rian(i (|ui, lui aussi, pai* la volonté d'im ^ouverneinent, ne fut pas reçu en séance publique. Après tout je ne me plains pas, moi, humble, d'être placé dans T histoire de l'illustre compagnie à côté d'un aussi grand maître.
Les actions injustes ne sont sans danger que lorsqu'on ne leur permet pas de se cacher sous de belles raisons. Je m'oppose donc à ce qu'on invoque comme précédent contre moi ce qui se passa en 1856 entre M. Nisard et le duc de Broglie le père.
M. le duc de Broglie avait terminé une appréciation très-favorable du 18 Brumaire par une censure amère du Deux-Décembre. M. N isard, dans son discours, répondit à la censure. On
trouva la défense importune, et on voulut la rogner. « J'y consens, dit M. Nisard, si l'on supprime l'attaque. » 11 fut fait ainsi d'un commun accord.
Étais-jedans un cas semblable?
11 y a cependant une ressemblance entre les deux situations. Ancien ministre de Louis-Philippe, le récipiendaire se crut lui aussi obligé de donner un souvenir au souverain qu'il avait servi.
« Je me tairai sur ce prince, dii-il, il ne me siérait pas de lui rendre justice. » Mais ce n'était qu'une précaution oratoire, car il ajoute aussitôt :
« Honoré pendant tant d'années, je « n'oserais dire de son amitié, mais de « ses bontés, appelé plusieurs fois dans
« SOS conseils, coiiscrvaul à sm nirmoire « une fidélité inutile et sans mérite à « mon Apre, j'allends, avec confiance, le et jugement qu'en portera l'histoire :
« L'histoire dira si les dix-huit ans de ce paix qu'il nous a donnés ont été acheo tés aux dépens de l'honneur et des « intérêts du pays ; si sa sagesse n'est « pas entrée pour quelque chose dans « la prospérité dont nous moissonnons « les fruits à pleines mains ; si l'armée c( qu'il a formée s'est montrée digne de « la France, si ses fils se sont montrés c< dignes de cette armée. »
Souvenirs, espérances, rancunes, rien ne manque à ce morceau. Aussi chaque mot souligné par les api)laudissements d'un auditoire passionné,
vibrait-il comme un trait dirigé contre le gouvernement impérial, et afm qu'aucun doute n'existât sur la pensée qui animait l'orateur, vers la fm de sa harangue, il ne dissimula plus ses attaques : « Moins heureux que les deux illustres Romains, il a vu le sanctuaire des lois assiégé, envahi à main armée; il a vu la guerre civile dévaster nos cités; il a vu les premiers de l'État poursuivis, proscrits, fugitifs. »
Voilà ce qu'on pouvait dire publiquement, en pleine dictature napoléonienne. Lisez maintenant ce qu'on m'a interdit de prononcer sous la domination des libéraux qui, pendantvingt ans, ont déclamé contre le despotisme de Napo-
léoii 111 : « liiaccossibh' toutefois aux « aveiiglenu'iils voloiUaiivs, il n'avait « pas poursuivi do sos préventions le c( prince héritier du nom el du pouvoir « de Napoléon, a Après une conversa- « tion suivie de beaucoup d'autres dans <^ des circonstances graves, écrit-il dans « ses Mémoires politi(]ues, je reconnus « l'homme d'Etat le plus fort et le « plus sérieux de tous ceux, sans au- « cune exception, que j'eusse connus « dans ma longue vie parmi les hom- « mes d'État. » S'il l'avait approché « davantage, s'il avait éprouvé son « grand cœur, son esprit formé de « charme et de justesse, la douceur de « sa majesté paisible ; s'il était devenu « le confident de ses pensées unique-
« ment tournées au bien public et au « soulagement de ceux qui souffrent; « s'il avait été le témoin de la loyauté « avec laquelle il a fondé et mis en « pratique les institutions les plus « libres que notre pays ait encore « connues ; s'il l'avait contemplé « modeste pendant la prospérité, au- « guste après l'infortune, il aurait fait « mieux que lui rendre justice, il l'eût a aimé. »
Guicciardin, quej'aime à étudier ainsi que Machiavel, parce que l'un et l'autre ont observé un peuple semblable au peuple de France, et qu'ils ont vécu dans un temps peu différent du nôtre, Guicciardin a écrit : « Fatevi beffe di « questi che predicano la libertà : non
— tr. —
« (licodi liilli. ma lUM^cotuo hono po- « clii : |UMvht' se sporassino aver nioglio (( iii iiiioStalo strelto, vi cornTcbhoiio « pcr le jMolt': perche iii (piasi tulli « prepondera il rispelto ilello intéresse « siio, e sono pocliissimi qnegli clie « conoscono qnanto vaglia la j^loiia e « l'onore. » — « Moqnez-vous de ceux « qui prêchent la liberté ; je ne dis « pas absolument de tons, mais j'm « excepte bien peu; car s'ils espéraient « obtenir de meilleures places dans « un État sans liberté, ils s'y préci- « pileraient par les postes. C'est qu'en « effet en presque tous domine Tat- « tache à l'intérêt propre, et il en est « bien peu qui sachent le i)rix de la « gloire et de riioimeur. »
Lorsque je lisais ces lignes avant 1870, je m'écriais : le Florentin calomnie la nature humaine ; maintenant je dis : il la connaît bien.
Passy, le 5 mars 187i.
DISCOLIUS
SUR L A M A 11 T I \ i:
on DEVAIT ÊTRE rRO\OXC£ D.\5« LA SEANCE DE I.'aCADKNIE mANÇAI^Ë nu 5 MAHS 187i
DISCOIIIIS
Messieurs ,
Après la mort de Mirabeau, sa i>Iace sur les bancs tle rAssembléc consliliianle fut laissée vide, afin qu'un signe visible marquai, et l'étendue de la perte, et Timpossibilité de la réparer. Un hommage pareil était du parmi vous à Lamartine. Voire constitution ne vt)us a permis de le lui rendre que pour un temps, mais vous lui avez choisi un successeur dont V. tilre
principal était de l'avoir admiré et aimé ; de la sorte, en paraissant occupée, sa place restera vide. Je ne saurais donc mieux vous exprimer ma gratitude qu'en vous entretenant aussitôt de mon illustre prédécesseur. Je n'envisage pas sans émotion le devoir de caractériser l'œuvre et de parcourir la vie d'un mortel qui fut à la fois poëte, chef d'Etat, orateur, historien, un triomphateur acclamé, un vaincu décrié, et qui, en toute occasion, asservissant sa souveraineté de gloire à la discipHne morale des humbles, se montra, dans la fortune adverse aussi bien que dans la fortune propice, un honnête homme s.elon la touchante dignité du mot, un exemplaire exquis de ce que la nature humaine peut offrir de plus achevé. Les muses aimables ou sévères,, qui après
Tavitir dole ne lui n fusèreiil jamais leur secours, pourraient seules célébrer dignenient celui eu (jiii tHes se sont com|ilu. Si j'osais, je les invoquerais à la manière anlique !
Au (lix-seplième siècle, s'étaient établis deux gouvernements absolus : un gouvernement politique, celui de Louis XIV; un gouvernement du goût, celui de Boileau.
Dès le dix-buitième siècle, tous les deux déclinent : le pouvoir politique par l'incapacité des bériliers du grand roi, le pouvoir littéraire par la faiblesse des successeurs du grand critique. Au dix-neuvième siècle, ils sont renversés Tun et l'autre. Le mouvement politique commence en 1788, et c'est au début de l'une de ses
évolutions, en 1801 , qu'Atoift imprime l'impulsion décisive au mouvement littéraire. Lamartine ne distingua pas entre ces révolutions ; il les adopta également, mais pour les ennoblir et les régler. Il ne crut pas que la régénération poétique dût aboutir à un réalisme grossier, et l'émancipation politique à un nivellement brutal. Ainsi apparaît sa vie vue d'ensemble ; ainsi elle reste considérée dans ses particularités littéraires ou politiques.
Une précision grêle et une sécheresse élégante amoindrissaient notre littérature épuisée par ses chefs-d'œuvre, lorsque des novateurs la rapprochèrent de la nature. Les uns peignirent ses magnificences et ses grâces ; les autres exprimèrent les af-
flnilés secrèles de ses |»hénomî^ncs ci de nos passions; les uns empiiiiilùrenl des sensations el des couleurs à ses merveilles (|iii [taraissaieul n'avoii- |)as été regardées encore ; les autres se soulevèrenl [lar elle et avec elle jusqu'à la sphère où les bruits et les voix se confondent dans une adoration. Presque au môme temps notre société traversait une convulsion tragique, les classes se heurtaient et changeiiient de place; les nobles apprenaient à connaître les angoisses de la pauvreté, les plébéiens, les entraînements de la toute-puissance, et , terrifiées par ces écroulements, les âmes modernes ressentaient le trouble vague et douloureux qui, à la chute de la civilisation païenne, avait tuin- à tour désolé et exalté Télite des hommes.
De celte innovation esthétique et de cet
ébranlement social sortit une renaissance pleine de fécondité. L'imagination ranima sa sève engourdie, et les créations originales recommencèrent. Noire idiome, en retenant sa propriété classique, accrut ses puissances d'expression et ressaisit quelques-unes des qualités savoureuses de ses temps de prodigalité. 11 acquit une flexibilité, une liberté, une hardiesse, une variété, une aptitude à tout dire et à tout peindre, qu'autrefois Fénelon avait jugées incompatibles avec sa rectitude logique et sa limpidité correcte. Ce renouvellement profita surtout à la poésie : elle ne fut pas affranchie des difficultés inhérentes à une langue fière et malaisée à dompter; elle apprit toutefois à les mieux surmonter, elle se plia à des souplesses encore ignorées, et alors nos poètes, déjà consacrés au
Ihéàlrc, obliiucnl à colc ilos pocles lyriques renommes dans les lilléralurcs réputées poétiques, sinon la supériorité reconnue à notre incomparable })rose par nos plus persévérants détracteurs, du moins une honorable égalité , et , aux nations orgueilleuses de leurs chantres célèbres, nous pûmes opposer sans présomption la pléiade triomphante où brillaient les Lamartine et les Victor Hugo, les Vigny et les Musset.
A la vérité, la rénovation ne fut pas l'œuvre de ceux qui en profitèrent le plus, et, tandis que notre prose avait reçu son essor des poètes, Malherbe et Pierre Corneille, réclusion des poètes modernes fut due à des prosateurs, Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand.
Leur prose, à défaut de la cadence rhyth-
miqiie par laquelle le yers soutient et prolonge la vibration des mots, avait lire de la pondération des idées et des images un rhythme aussi harmonieux, quoique moins matériel. Avant Lamartine, quelques précurseurs s'étaient approchés de la source de rajeunissement, aucun d'eux ne s'y était abreuvé. Cette initiative était réservée à l'auteur des Méditations. 1820 marque cette date, aussi importante dans les annales de notre esprit national que celles du Ciel, de Tartuffe et de Phèdre. De ce moment la versification cessa d'être un simple mécanisme, ou un badinage ingénieux, ou l'élégie des attachements passagers ; elle redevint l'instrument privilégié de l'imagination, la langue propre de l'idéal, et les sentiments en vogue au début du siècle, déjà épuisés, parurent nouveaux
une seconde fois dès que h didioii do ) iigilc e[ dr Racine les eul cmliellis de sa magie élernellenienl nonvelle.
Presque toujours l' initiateur se montre injuste envers le passé qu'il continue; il le méconnaît ou il le brise. Souvent aussi il vaut t>ar les pressentiments plus que par les œuvres. Lamartine vint accomplir et non répudier, il ne méconnut pas ceux auxquels il succédait, et, dès le début, il parcourut en quelques pas le domaine où il était entré le premier; il eut en même temps la iraîclieur beureuse des commencements cl la plénitude profonde des maturités. Tout pleure, tout brûle, tout prie, tout [)lane, tout est débordant d'aspirations immortelles dans ses byranes suaves, épanchés d'une intelligence élue avec aulaul de facile profusion que la lumière
s'échappe à flots le matin du soleil renaissant. Tout est parfum et mélodie, délices à l'oreille et ravissement au cœur, dans ses strophes musicales qui, semblables à des vagues venues de loin, poussent longuement leurs larges ondes sans repos et déroulent avec une puissance tranquille leurs couleurs changeantes, leurs reflets mêlés d'ombres, leurs nonchalances charmantes, leurs sonorités continues. Rien n'est trop familier ou trop élevé pour cet enchanteur. Les péripéties ordinaires des sentiments naturels, la langueur des jeunes attentes, les fantômes entrevus et envolés, le déchirement des séparations, se modulent en ses accords aussi noblement que les mystères de la nuit, les éblouissements du jour, les évolutions cadencées des mondes, l'incompréhensible immen-
silo (le rÉlernel. Son vers, triinc Ihiidilé alliqiio, inqiuisable en niclamor[>lioscs, circule à travers les narrations dilliciles et les ilélails île la vie intime rcjelés jiis- (]ur-là (le la poésie comme trop pédestres, entoure de majesté ce (pii est élevé, urne de délicatesse ce qui est fiimilier, unil la gravité de ce qui résiste à la séduction de ce qui plie et Teffusion des fortes passions aux noies légères du dialogue de Tibnlle et de Délie. Autant que les maîtres primitifs, le poëte moderne paraît d'intelligence avec les choses. Pour lui, la montagne, la source, l'arbre, la prairie, le nuage, ont des paroles qu'il entend, des soupirs qu'il recueille, des plaintes auxquelles il s'unit, des prières qu'il répète, des élévations dont il s'inspire, et volontiers, à la suite de ladoralde Kran(:(ii> (rAssi>e, il diiail an
soleil : « Mon frère ! » et aux hirondelles : « Mes sœurs ! » La laideur seule lui échappe ; les marais ne l'attirent pas, et il ne se complaît qu'aux étoiles, réelles aussi. Sa poésie, c'est l'émotion par le beau. Ne lui demandez pas le bel esprit des poètes citadins de la famille d'Horace ou de Béranger; il n'est, comme Virgile, qu'un paysan de génie. Parfois sa forme déborde, s'épand outre mesure, et la diffusion de la lumière efface le contour des objets ; néanmoins la conception ellemême ne devient jamais excessive, et, dans les plus intempérantes extases, son lyrisme reste la flamme de la raison. Et tout cela sans efforts, par la grâce des spontanéités natives.
Quelle que soit la beauté des Méditations et celle des Harmonies publiées en-
suite, (le même que ces portiques imposants sous lesquels Hapliarl dislribuc les groupes fameux (les }»liilosoplies anciens, elles ne sont qu'une préparation, Tencadi'emenl de la création cajtilale, de Jocelyn, chef-d'œuvre impéiissable.
Le sacrifice dans sa perfection héroïque, long, obscur, se nourrissant en silence de ses âprelés, ignoré de ceux qui l'inspirent, accepté pour lui-même, avec l'aitle île Dieu sans doute, non en vue d'obtenir ses récompenses, voilà la donnée du poëme.
Sacrifice, lorsque, ému encore de l'apparition des rêveuses jeunes tilles sur les gazons nouvellement reverdis, l'adolescent quitte le monde alin d'assurer à sa sœur l'or nécessaire à une union souhaitée ; sacrifice, lorsque, fiémissant encore des cantiques à deux voix jetés vers le
bonheur, le lévite renonce à son ivresse afin de rompre le pain de la mort à l'éyêque martyr. Le récit de ces renoncements est navrant, ce sont des gémissements plus que des récits; et cependant aucune monotonie ne les alanguit, tant est consommé l'art qui se cache sous l'apparente simplicité. Des contrastes délicatement gradués alternent avec des similitudes ravissantes, et, murmurant ou épanoui, endormi ou tourmenté, le paysage s'unit continuellement à l'action ainsi que l'orchestre à une mélopée lyrique.
Jocelyn est la légende des destinées brisées : et combien y a-t-iî d'existences terrestres qui, par un côté du moins, n'aient été tranchées en leur fleur? Aussi la commisération ineffable que le poëte répand sur les misères et les afflictions
<lii iiaiivrc sacrifu' esl-cllc en réalilé une commiséralion ivi»anduc sur les misères el les affliclions de la plupart d'entre nous. Par là ce poëme devient le livre de tous et achève le nom délinilif de la poésie de Lamartine, qui est consolation. On console en faisant descendre les pensées célestes ou en faisant monter les pensées tristes. L'auteur de Jocelyn console de cette seconde manière. Il ne heurte pas la douleur, il ne la rudoie pas ; il la caresse, la berce avec des refrains attendris, puis la prend sur ses ailes, l'élève et par cela même la dissipe. La lecture de Renéy de Childe Harold, de Rolla, a-t-elle calmé la détresse de quelqu'un? Personne ne fermera Jocelyn sans se sentir meilleur, et, s'il souffre, moins désolé. S'adressanl au Seigneur, le poëte lui dit :
Tous ceux qui marclient sur la terre Ont soif à quelque heure du jour ; Fais à leur lèvre desséchée Jaillir de la source cachée La goutte de paix et d'amour.
Tu l'as fait jaillir pour nous de la source cachée, ô poëte, la goutte de paix et d'amour! Et, plus que l'enchantement de tes rimes, ce bienfait te conservera vivant parmi les hommes ! Tu vivras dans leur mémoire aussi longtemps qu'il y aura une jeunesse, un printemps et des larmes !
La gloire de la poésie ne suffit pas à Lamartine, il voulut aussi celle de la politique. Dès lors plus d'émotions recueillies, plus d'enthousiasmes pieux, plus de loisirs et de rêveries, plus de paix ; mais le combat, les blessures reçues et rendues, les résultats autres que les espérances, les
haines ou les perliilics, roiivie, les einpresseinenls épht'mères cl les délaissciiiciils prolongés, des victoires conleslccs entre de longues ailentes et de longues défailes. Ou'allail-il demander nu monde de la dispute, ce privilégié de l'intelligence? Et pourquoi, pouvant habiter en dominateur les régions sereines, est-il volontairement descendu sur nos rudes sentiers?
Ne le regrettons pas. L'action est encore au poëte une occasion de déployer ses forces inspirées, et c'est un chant aussi qu'une belle vie harmonieusement conduite à Thonneur et au devoir.
La révolulion de 89 se compose de certains principes et d'une méthode d'action. Contrôle régulier de la rtation, liberté civile, abolition des privilèges, égalité de tous devant la i(U. liberté de conscience :
tels sont les principes, ils sont vrais et nouveaux. Pessimisme, terrorisme verbal et matériel à ses divers degrés : telle est la méthode d'action, elle est une perversité et une vieillerie. Souvent les amis de la révolution se sont montrés attachés à la méthode autant qu'aux principes, ses ennemis ont été contraires aux principes non moins qu'à la méthode. Lamartine s'est préservé de ces exagérations opposées : quoiqu'il ait été un panégyriste constant des vérités de 89, il n'est pas devenu un terroriste même modéré, ou un pessimiste même parlementaire; et, quoique son nom ait été mêlé à une révolution, il est certainement une des figures les moins révolutionnaires de notre temps. A peine arrivé au terme de son apprentissage diplomatique, il se vit placé entre
deux acles criiiu' iKililique exlrcme : Tadrcsse des doux ceut\iu|^l el uu, diii<^TC contre uu allribul esseuliel du pouvoir monarchique; les Ordonnances, préparées contre les institutions représentatives. 11 n'adhéra pas ]>lus à l'agression de la chambre qu'à la violence du roi ; il blaïua M. Royer-Collard, le rédacteur })rincipal de l'adresse ; il refusa de seconder le prince de Polignac, le signataire des Ordonnances.
La révolution accomplie, Lamartine pensa que l'établissement de 1850 avait entrepris trop contre le droit de la monarchie elles intérêts traditionnels, pas assez en faveur du droit populaire et des intérêts démocratiques ; qu'il avait eu le tort d'accepter l'investiture d'une assemblée usurpatrice, un faux parlement, disait-il,
et, ayant clélmil l'hérédilé, d'avoir éludé l'éleclioii. 11 résigna son emploi diplomatique et il s'éloigna.
A travers la mer d'ïonie qu'Homère lui avait rendue chère, il alla parcourir la terre de la plus brûlante des poésies, visiter la ville qui avait révélé le Beau et au milieu de laquelle saint Paul avait nommé le Dieu Inconnu. Oij il espérait recueillir la mémoire des siècles écoulés, il rencontra la douleur, et il apprit que ce ne sont pas seulement les jeunes filles nées en Israël qui parfois passent avant le soir.
Son élection à Dunkerque le rappelle en France. Député, il prête le serment que fonctionnaire il avait refusé, et non pour le violer. Il le prouva en défendant M. Mole et la prérogative du roi contre les griefs factices de la coalition
— code 1839. Cet (''pisodc lermino, il demanda qu'une oli^areliic d(> Irois cciil mille ('lecleurs cessai d'èlie la rcprésenlalion légale d'une nation de Ircnle-six millions d'ames, cl qu'une }>ai'l plus considérable fût accordée dans les lois à la fralernilé sociale. Dédaigné, il se sépara du parti ministériel : toutefois, parimpatienced'ambition, il ne devint pas de constitutionnel factieux; il avertit et ne menaça pas. Il se tint éloigné des banquets agitateurs de la réforme et demeura en dehors de la coalition de 1847, renouvellement dans la presse et dans la rue de la coalition parlementaire de 4839. Il refusa de signer contre le dernier ministère de la monarchie de Juillet un acte d'accusation, véritable dérision du bon sens politique. Il préféra l'isolement à la pratique en com-
mun des déloyautés d'une opposition systématique.
11 s'oublia cependant à son tour , le 22 février, dans l'une des assemblées de la coalition à laquelle il avait été exceptionnellement appelé. L'objet de la réunion était de décider si l'on se rendrait au banquet interdit de l'un des arrondissements de Paris. Les habiles excitent, puis au moment de Faction se dérobent; dès qu'ils sont sûrs d'être dépassés, ils se montrent prudents : de cette manière ils ont par leurs alliés les bénéfices de la violence et par eux-mêmes les profits de la modération. Ces raffinements ne s'adaptaient pas au caractère martial de Lamartine ; le péril le poussait en avant, et il allait au bout d'une situation. Aux orateurs qui conseillaient de respecter l'in-
terdiclion {^^oiivernonionlulo, il ré|i(ni(lii : « C'est une rcculatle; je n'ai pas donne le rendez-vons, eli Iticii! j'iiai, ii'eussé-je avec moi <|U(' iiiom ()iid)re ! » l,a icikimoialioii au Ijaiiqiiel annoncé iciidil v.im cet einj)orlemenl ijuc \Au6 lard il a cundannic lui-même.
Y a-l-il beaucoup d'hommes de lulles qui puissent se larguer de n'avoir cédé jamais à l'enlrainemenl, celle lalalilé d( la vie publique? La tenlalion esl d'aulaiil plus dangereuse que les applaudissements se proportionnent à l'inlensilé de l'égarement, redoliblenl à mesure (pfil augmente, diminuent dès qu'il se recliiie, jusqu'à ce qu'ils se cliangent en oulrages aussilôt qu'on revienl au sang-froid el à la confession courageuse de la réalilé. Le jour de Terreur la plus répiéliensibic de
Lamartine tut aussi celui de sa plus bruyante popularité. Il ne larda pas à acquérir des droits à une estime plus durable et mieux méritée, par sa conduite pendant la révolution de février.
Quand il adhéra au gouvernement provisoire, le roi, auquel il avait prêté serment, avait abdiqué, l'Hôtel de Ville était aux mains du peuple, le trône avait été brûlé aux Tuileries, les rues étaient couvertes de barricades, le palais Bourbon forcé, et, par la proposition de la régence de madame la duchesse d'Orléans, les amis de la dynastie avaient détruit euxmêmes leur légalité et perdu le droit de l'imposer à des ennemis, ou plutôt il y avait déjà plusieurs heures que le gouvernement s'était livré lui-même.
Depuis Charles F' et Stiafford, l'usage
est, cU^s (jue le peuple devieiil inennranl, de lui jeter des uiiuislres pour l'apaiser. Ces cipilulalious ne servirent jamais (pi'à ôler toute dignité à la chute. Néiuunoius l'usage avait é[& suivi. Une cour alToléc avait obtenu la dén)ission d'un ministère décidé à la défense, et dont les actes s'étaient accomplis avec l'assentiment du parlement et le concours de la couronne. — C'est trop peu ! avaient répondu les opiK)sants encouragés. Alors on leur avait jeté le roi, l'abdication. — Ce n'est point encore assez ! avaient crié les assaillants exaltés. Alors on leur avait jeté les institutions : plus de régence légale, une régence improvisée. — C'est trop t;ud !
avaient hurlé les irréconciliables, certains de tout renverser. Ces défaillances eurent
des effets d'autant plus funestes, tju'elles
— 74 — ■ succédaient brusquement aune résistance hautaine. Lamartine en est-il coupable?
Bossuet nous l'a appris : « Les grandes mutations sont causées par la mollesse ou par la yiolence des princes. »
Avoir empêché les maux d'arriver à l'excès n'atténue pas la responsabilité des téméraires qui ont souhaité, préparé ou consommé une révolution, presque toujours elle-même l'excès des maux. Cela constitue un titre d'honneur aux vaillants qui, n'ayant ni appelé ni ourdi la subversion, se sont efforcés de la rendre moins désastreuse. On ne saurait refuser ce titre d'honneur à Lamartine. « Je n'ai jamais, a-t-il dit, ni désiré ni tramé la grande révolution qui a éclaté sous nos pas en 1848 ^ »
^ Discours, t. VI, p. 225.
Au pouvoir, li- porlo doviiil \\u lioiiinic (riJal. Sa parole créa uue légal i U' volonlaire, contint, éclaira, rendit clémentes en les enchantant des joules déchaînées (jue les fous ou les pervers poussaient aux jiarodies lupibrcs. Son intrépidité dissipa les séditions de l'utopie, abattit la bannière du sang, déjoua les complots des dictateurs sans mandat , ne permit pas qu'on opprimai le peuple sous prétexte de corriger son éducation , ou qu'on abolît sa souveraineté en vertu d'un prétendu droit de la républicpie préexistant el indiscutable. Émerveillé de tant de prodiges, le pays le poussa au pouvoir par des élections nombreuses. Suit fidélité à des compagnons de tem|>ète, soit prévoyance patriotique, il ne voulut pas le prendre seul. L'opinion déçue soupçonna une faiblesse
OÙ il n'y avait qu'une générosité, et clic se relira de lui : il ne recueillit pas plus de 18,000 suffrages au scrutin présidentiel, et il ne fut pas envoyé à l'Assemblée législative, même par son pays natal.
Les hommes d'Etat qui se dévouent à la justice se préparent une destinée à la fois éclatante et précaire, que les serviteurs des partis ne sauraient connaître : dans certaines crises, alors que l'imminence du péril crée l'unanimité du sentiment, ils surnagent au-dessus de tous, invoqués comme des sauveurs ; mais le sentiment est fugitif et l'unanimité n'a qu'une heure; la passion ne tarde pas à éloigner les amis que la nécessité avait amenés, et, délaissé par ce reflux, celui qui naguère n'avait pas d'adversaires se trouve tout à coup sans défenseurs. La-
inarliiie ne lui pas siir|iii^ de rt-juciiNe; il ne s'élail pas cru l'icvr par la lavcui- du public, il ne s'eslin)a pas (liiuiiiué [lar sa tlisjiràce.
Il semble plus facile de dédaigner le pouvoir que de ne pas le regretter, si l'on considère les dénigrements et les intrigues dont la plupart des politiques tombés enveloppent leurs successeurs : l'ancien membre du gouvernement provisoire ne fut prodigue que de son assistance. Il convia à se réunir sous l'abri d'une république modérée, des partis assez forts pour empêcher la prédominance de leurs rivaux, trop faibles pour assurer leur ju'opre domination. 11 s'acharna d'autant plus à celte tentative de rapprochement, que, hors du pouvoir, au fond de limpopularilé, il ne pouvait être soiipt^onné
d'cdifier le sophisme de son intérêt personnel. Efforts inutiles I sa sagesse se perdit au milieu des clameurs, et il échoua. Mais qui n'a pas échoué depuis 89? Qui n'a pas été précipité de son espérance? Le ministre glorieux dont cette compagnie aime à se souvenir, le cardinal de Richelieu, pensait « qu'il ne faut pas juger la sagesse du conseil par le bonheur ou le malheur de l'événement. » Le malheur de l'événement en celte circonstance fut que le républicain conservateur , à la fin de sa carrière, se trouva placé comme l'avait été le légitimiste libéral au début, entre la provocation d'une Assemblée et un coup d'Etat du pouvoir. 11 ne participa à aucune des deux entreprises, et, après le succès, il ne ratifia pas plus l'acte de force du pouvoir qu'il n'avait ratifié autre-
fois racle (ragrcssion du pnrltMiicul. H.'cidé à s'éloigiK r do rKiiipiie, mais ne voulant jtas so rapiuotlur de sesenucniis; aflligé, mais ne s'élonnanl pas cuire mesure que, placé entre une éj»ée et une anarchie, le suffrage universel ail préféré l'épée; adversaire constant des coalitions de haine ou d'ambition ; trop j)énétré de la nécessité d'un ordre quelconque pour ébranler un régime d'ordre supportable ; à un âge où, n'ayant pas encore perdu la force et ayant acquis l'expérience, il eût été un chef d'autant i)lus précieux que les épreuves subies l'auraient préservé des surprises de l'inconnu, comme Dante, comme Milton, comme Chateaubriand, il se relira avec ses blessures dans la solitude du travail littéraire.
Pourtant, le calme revenu, dans ses
admirables Entretiens il ne s'interdit pas les digressions politiques, et en plus d'une occasion il se montra juste envers le souverain à Favénement duquel il s'était opposé. Il n'avait pas contribué à l'apothéose de Napoléon F'. Bien qu'il eût appelé ce génie épique la plus vaste création de Dieu, il s'était mépris sur le caractère de l'œuvre napoléonienne. La dictature nationale qui avait sauvé la Révolution de l'excès et de la réaction, imposé l'ordre à une démocratie fanatique d'anarchie, l'égalité à une aristocratie fanatique de privilèges, lui avait semblé « un recrépissage par la gloire des siècles usés ». Inaccessible toutefois aux aveuglements volontaires, il n'avait pas poursuivi de ses préventions le prince héritier du nom et du pouvoir de Napoléon. Plus d'une fois, il considéra
ses actes coiuinc des failles, sans qu'il se laissai ce|)eiuiaiil ciilraîiirr à niminnaUre la valeur générale de celle li.iule personnalilé. « Après une conversation suivie de beaucoup d'autres dans des circonstances graves, écrit-il dans ses Mémoires politiques, je reconnus Thomme d'Etal le plus fort et le plus sérieux de tous ceux, sans aucune exception , que j'eusse connus dans ma longue vie parmi les hommes d'État '. » S'il l'avait approché davantage, s'il avait éprouvé son grand cœur, son esprit formé de charme et de justesse, la douceur de sa majesté paisible ; s'il élait devenu le confident de ses pensées unicpiement tournées au bien public et au soulagement de ceux qui souffrent; s'il avait
' Mémoires politiques, t. IV, p. Gi.
été le iéinoin de la loyaiilé avec laquelle il a fondé et mis en pratique les institutions les plus libres que notre pays ait encore connues ; s'il l'avait contemplé modeste pendant la prospérité, auguste après l'infortune, il aurait fait mieux que lui rendre justice, il l'eût aimé.
Soutiendrai-je que cette carrière brillante et traversée ait été exempte de transformations ? Yotre illustre confrère me défendrait de le louer ainsi, car, à une époque 011 les événements donnent tant de leçons, il n'a pas mis sa vertu à ne pas les entendre ; il n'a pas commis l'inconséquence de conseiller le progrès aux sociétés et l'immobilité de la borne aux individus ; se conformer à la vérité aussitôt qu'on la découvre lui a paru plus méi'i- Ipire (jue de rester conforme à soj-niêiiao
par calcul ou par inlinuilé d'csiu'il. Sculciiu'uL comme il cl;iil porté d'iuslincl vers le vrai el tpie les prc'occu[)alions personnelles ne l'eu éloi«2;uaieul pas, ses idées esseulielles 110111 pas varié, et la majeure partie de sa vie s'est écoulée avec unilé entre deux doctrines permanentes : la première, (lue la conslitulion diiii gouvernemenl stable est le cher-d'œuvrc de T humanité el le problème urgent de notre société; la seconde, que ce gouvernement peut être, suivant l'à-propos des circonstances, république ou monarchie, pourvu qu'il ait la passion du bien-être matériel et moral des masses el que, soit république, soit monarchie, il naisse de la volonté souveraine et libre de la nation. Le poids du nombre [icut seul écraser les partis.
En dehors d'une période de pouvoir trop tôt terminée, l'homme d'Etat n'a manifesté ses opinions que par la parole ou par la plume, et c'est en qualité d'orateur et d'historien qu'il a surtout exercé de l'influence sur ses contemporains.
Lamartine, orateur, était grave plus qu'ému, solennel plus que pathétique ; ses pensées étaient plus animées que son action un peu uniforme ; il ne maniait pas le glaive à deux tranchants, et, argumentant peu , il saisissait moins par la méthode et la vigueur des déductions que par le bonheur des images, la nouveauté et la largeur des aperçus, les intuitions prophétiques, les coups d'aile vers l'avenir, la profondeur saisissante des maximes, devenues aussitôt des proverbes ou
tK'S mois (le rallion:onl. P;irHlossusl<tul il possédnil la (jnalilc' sii|iérieure de Téloquence, il ('(ail iiinnovisaleur.
Dès qu il a doiiiiiK!' la craiiilc pleine de tourments contre laquelle aucun exercice n'aguenil , rimi>rovisalcur (^'prouve un double mouvement simullan(3 et en a[)parence contradictoire : il s'idenlilic avec son auditoire et il s'en isole; il devient sensible à ses moindres palpitations et il cesse de l'apercevoir, ou plutcjl il le transforme en un être abstrait, diflérent de chacun des auditeurs, ayant ce|>endant un aspect individuel; il oublie le lieu, le moment, le péril, et il s'abandonne; son langage en restant choisi prend la familiaritc* d'une conversation intime, et sans les chercher, il rencontre, suivant sa nature, les
cris palh(iliques ou les comparaisons ori-
ginales on les argumenlations irrésistibles, ou il parvient à la radieuse sérénité de ia raison pure ; l'auditeur s'émeut, et il le manifeste par l'intensité redoublée de son attention; l'émotion de celui qui écoute accroît les facultés de celui qui parle, communique à sa pensée une allure plus vigoureuse, donne à son langage des formes plus vives, soutient son ardeur quand elle se ralentit, ranime son inspiration lorsqu'elle s'épuise. On peut agir sur les hommes réunis par des arrangements de phrases médités, par de pures symphonies de paroles, ou par la disposition dialectique des arguments, ou par la lucidité et la finesse des expositions : on ne les remue, on ne leur verse ces enivrements de l'éloquence, comparables à ceux de la poésie et non inférieurs à ceux de la mu-
siquo, on ii'ist ronileiir, que si on a ivrn ce (Ion (les insi»iralions subites qu'aucune rhéloricjutMrenscigneel dont on est d'au- Uiiil [dus responsable qu'il (Si une faveur «traluile. Lamartine était parmi les favorisés : alors que les souffles puissants l'ébranlaient, il ne devenait ni plus dialecticien ni }»lus méthodique; il s'élevait plus liaut, il donnait à son langage des proportions grandioses ; il était os magna somitunnn, la bouche prédeslinée à exprimer avec accent les grandes pensées ; sur un fond vaste se succédaient des éclairs si répétés, si éclatants, si prolongés, qu'on n'apercevait plus l'intervalle d'obscurité laissé entre chacun deux !
Un consentement unanime a consacré le renQm de l'orateur, riugtoriv*n «u çoa*
traire a élo contesté: ses récits ont été
argués d'inexactitude, surtout dans sa célèbre Histoire des Girondins. Tacite a dit : « 31axima quœque ambigua sunt:\es faits les plus considérables demeurent incertains ; » Thucydide avait manifesté la même incrédulité. Il est difficile à quiconque lit le récit d'événements auxquels il a assisté, de ne pas partager ce scepticisme. Toute histoire tient plus ou moins du roman; celle des Girondins ne diffère pas sous ce rapport des productions réputées exactes, et elle a le mérite d'être un poëme merveilleux, un des modèles les plus parfaits de l'art de raconter et d'écrire ; elle révèle un prosateur aussi éminent que le versificateur. Le style est élégant et soutenu, d'un tour clair et ferme quoique nombreux, d'un mouvement aisé,
ia|jiilc' cl coulimi, ttlilfiianl si-scllcls «le la justesse des pensées on «les seiiliiiienis, lion de l'enflure ou de la reciierclie des expressions; il est cliasle, casta elo(iuia Domini; l'image y circule et ne s'y élale pas, semblable à ces dessins mêlés au tissu même qui ornent sims surcharger; tantôt il se resserre autour de l'idée, la frappe en médaille, ou lui donne la véhémence du parler ramassé; tantôt, avec cette négligence qui est la souplesse de la force et celte abondance qui en est la grâce, il se déploie, s'allonge et présenle une agréable succession de périodes bien coulantes.
Chaque maître a accru notre j)rose d'une aptitude nouvelle, qui depuis lui est restée propre. Après Pascal elle devient lorle, d'une passion concentrée, surlout
vraie; Bossuetluiapporteréloqiience didactique, le lyrisme, le vol altier ; madame de Sévigné, le naturel et la grâce ; la Bruyère, la savante variété des tours ; Voltaire dénoue ses draperies sacerdotales et la met à pied; Jean-Jacques Rousseau l'y laisse, mais l'anime d'une flamme inconnue, serre sa trame et l'achemine à la poésie ; Chateaubriand la retrempe, la colore et la dispose toute en relief; Lamartine lui donne le flot intarissable et l'ampleur mélodieuse. Les Prœinciales nous avaient rendu un Démosthène, il nous laisse un Cicéron.
On a reproché au livre des Girondins d'avoir doré la guillotine : en réalité il l'a déshonorée. Si les principes honnêtes de la révolution y sont loués, les crimes sont inexorablement flétris, les victimes idéali-
sdes, K's su|)[iliic's tli'i rils avec un |ialli('tiqiie ivprobaleiir, el, à la lin du récit, loin trùlre convcrli à 05, le Icclour trouve que Brumaire se lail bien allentlre. Quant aux erreurs ou aux sophismes qui déparent (pielques parties de celle entraînante composition, aucun critique ne les a Màmés aussi Icrmemcnl que Tauleur luimême. Ecoulez-le :
« J'ai été téméraire el malheureux dans le regard jeté sur Tinlérieur de la jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère, d'amie'. »
« Le mot d'iiommc-principe qui s'applique à Robespierre esl un scandale de mol, une qualification à double interpré-
* Critique de Vllistoire des GiromUns. Œuvres complètes, t. XV.
talion capable de fausser l'esprit de la jeunesse sur ce Marins civil, sur ce proscripteur bourreau de la révolu lion. Je m'en repens et je l'efface \ »
« Tout est juste dans mon jugement sur le crime de la république à l'égard de Louis XVI. Une seule phrase m'y blesse (11 y eut une puissance sinislre dans cet échafaud), concession meuleuse à celle école historique de la révolution qui a attribué un bon effet à une détestable cause, et qui prétend que la Terreur a sauvé la pairie. Honte sur moi pour celle complaisance^ ! »
« J'ai été indigné contre moi-même, en relisant ce malin la dernière page lyri-
' Critique de YHistoire des Girondins. Œuvres complètes, t. XV.
2 Ibid.
que des Giroiulins (sur IVnsemble de la r(5vohiliou), tl je conjure les lecteurs de la déchirer eux uièuies, comme je la déchire devant Dieu et devant la poslérilé'. »
Eu présence de ces magnanimes aveux, commenl insister, si ee n'est pour admirer le caraclère à la liauleur de Tespril?
C'est, en elfel, un des traits dislinclils de Lamarline : en lui l'homme proprement dit est égal au poêle, au chef d'Élal, à l'oraleur, à l'hislorien.
Son âme était bonne, candide, forte, pleine en tous les sens, à la marque véritablement divine, comparable à un feu qui « pariumecequ'on jette pour le ternir».
On se repenl toujours d'avoir dit du mal de quelqu'un, lui ai-je entendu répéter.
' Critique de Vllistuire des Girondins. Œuvres complètes, t. XV.
« La passion du bien, écrit-il à un ami, quand elle est dépourvue de cette douceur et charité divine, nous fait mal comme une passion du maW » Aussi, à l'exception de ceux qui l'ont outragé, nul, dans ce pays oii il occupa tant de place, n'a le droit d'associer à sa mémoire un souvenir pénible. Vaincu, il n'a pas vengé sa défaite par le fiel des propos; vainqueur, il n'a pas abaissé sa victoire par des insultes sans péril. Ces miséricordes de sa conduite étaient d'autant plus charmantes, qu'elles s'alliaient à la fierté et qu'il n'aimait pas à descendre même pour monter.
Il dédaigna l'ironie, que la finesse de son esprit lui eût rendue aisée ; le rire, qu'il
^ T. IV, p. 458, de la Correspondance pleine d'intérêt que publie en ce moment madame Yalentine de liamartine,
— «Jâ —
ne confoiulail [kis avec le c()iiii(|U(\ li;il>iluelleniciit sérieux, lui paraissail la dt'inière de nos l'acullés. Sa scnsibililc t'iait Irès-vivo, non déréglée loulelois, ni évaporée en i'ade senlinienlalilé, mais coulenue el i'orliliée par lejugemenl, nulleincnl exclusive de l'aplonil) el du lest moral qui niaiulienncnl debout au milieu du roulis des choses. L'inquiétude du monde iu\isible le troubla parfois jusqu'au désespoir, il ne s'enq)orla cependant pas au jjoinl d'apostropher par d'arrogantes interrogations Celui qui est, et l'orage se dissipa toujours, laissant tout au plus derrière lui cette mélancolie, ombre projetée d'en haut sur nos jours périssables, qui, sans exclure la complaisance aux mirages heureux, s'y mêle par intervalle et les tempère. Si je devais le définir d'un mol, je
dirais qu'il était un mélange accompli de grâce et de noblesse, de sensibilité et de bon sens; l'imagination, malgré sa richesse, ne viendrait qu'après.
Ses premières années avaient été difficiles. Les dernières furent amères. Mais à quoi bon les rappeler ? à quoi bon rappeler à l'âge du repos le labeur incessant pour le pain et non pour la gloire, les amis plus rares, le seuil franchi moins souvent, la demeure autrefois si animée devenue froide? Je préfère donner un souvenir reconnaissant a la lille d'adoption qui, lueur bénie, a veillé jusqu'à la fin auprès du grand homme malheureux. Sans le dévouement d'une nièce chérie, a-t-il écrit, je serais seul. Plus d'une fois il a renouvelé les confidences de sa détresse.
On le lui ;i (liireiiionl reproclic. Onclk' inconsL'quonoeî Aurail-il élé un |»0("lc l\ ri que s'il avait \ni relonir nnicl dans sa poi- Irinc le Innnillc de ses émcilions ? Lui al-(»n reproché le Imc\ le Crucilid\ le Premier regret, yoiissima verha? cl pourtant c'étaient aussi des pl.iintes. Les Psaumes de David, cet idéal du lyrisme, ne se composent-ils pas surtout de confidences personnelles? Et ce chant extraordinaire que chacun de nous a répété sur sa propre douleur ne lïit-il pas d'altoi-d Texplosion d'un déchirement individuel, explosion dun pathétique tellement expressif que, n'ayant, ni au])aravanl ni dejuiis, rien entendu de comparable, l'Eglise en a fait la lamentation liturgique des adieux su[»rt'mes?
Vers la fin il se renierma dans un mu-
lismc presque coinplel. On cul dil qu'ayant lui-même délié son ame, il allendait en speclaleur silencieux qu'elle prît son vol. Seulement, de même que les sommets des hautes montagnes restent illuminés alors qu'à leurs pieds les plaines et les vallées sont déjà obscures, tandis que l'éclat dont le monde l'avait revêtu s'était éteint, son génie brillait toujours : il a duré autant que lui. A la fin tout s'éteignit, et pour le repos on le ramena dans la terre natale.
Il avait dit à la cloche de Saint-Point:
Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne. Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne, Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon i Mais prends ta voix de fcte et sonne sur ma tombe Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison !
La cloche n'a pas pris sa voix de fêtCj
elle a fa il tiiUiiflre les sanglots de l'airain, el les paysans, ciescendus en foule des coteaux couverts de neige, ont ré- ]>ondu par leurs sanglots, el le prêtre n'a pu prononcer ses prières que d'une voix entrecoupée. C'était l'honnue, le bienfaiteur, l'ami, (pie pleurait celte mullilude. Vos regrets se sont adressés au poêle, au chef d'État, à l'orateur, à l'historien. \a;s esprits emportés assaillent sans scruiiule les génies, dont le prestige inquièle leurs ambitions. Vous, messieurs, placés par la hauteur de vos pensées au-dessus des vulgaires erreurs ; peu j;doux de donner à l'étranger qui écoute le droit de condamner l'ensemble de notre existence nationale par le rapprochement de nos calomnies réciproques; convaincus que la ferveur de l'admiration relève un peuj)le
plus que la colore des ressentiments, vous vénérez sans distinction d'origine cl de parti tous ceux qui ont été la joie de la patrie, sa parure, le témoignage de sa fécondité, tous ceux qui, en s'illustranl, ont illustré son nom. Ils sont nombreux dans noire passé, les grands morts que vous honorez d'un pareil culte, mais aucun d'eux n'a mérité votre hommage mieux que Lamartine, car aucun d'eux n'a mieux montré les splendeurs que peut déployer l'intelligence humaine lorsque, affranchie des convoitises égoïstes, assouplie par l'étude, étendue par la réflexion, purifiée par la bonté, elle a oblenu de recevoir quelques clarlés de la Lumière infinie !
Arri:.M>u:F,
ArrKNDici-
OPINION DE nÉHANGEn SUll JOCELYN
(Voir page Cl) ■a biocrapkle :
« Puisque je suis en train de parler laii^'ue, je veux dire combien, sous ce " rajtporl , le poëme de Jucelyti, à pari « toutes ses autres beautés, me paraît « une œuvre merveilleuse, il y a sans « doute un bien grand talent dans la « Chute dun (UUjCy mais je n'ai jamais vu
— 4Ui —
« comme clans Jocehjn le style que nous « nommons racinien entrer profondément « dans les détails de la vie intime, prescc que à tous ses degrés. Jamais le vers ne « s'est plié aux peintures et aux narrations « les plus difficiles avec autant d'aisance « et de vérité, toul en conservant son « élégance et son harmonie. C'est un « très-grand progrès pour notre poésie ; « désormais elle peut tout dire et tout « peindre. Je sais qu'il y a dans Jocelyn « des négligences et des longueurs, mais « il fourmille d'assez grandes beautés a pour faire passer sur quelques taches « qu'il serait d'ailleurs si facile de faire a disparaître. Si un pareil poëme eût pu « nous venir d'outre-Rhin ou d'oulre- « Manche, nous n'aurions pas eu assez c< de voix pour crier au miracle. »
- «on
SLU LAUHKSSK DES 221
O'o r paj.e (û)
L'opinion quo j'exprime sur cet acle nicniurablf a t-lé considérée par ceux «jui l'oMl accompli coniuic une hérésie liislorique. Dans tous les cas, je serais hérétique en compagnie de Lamarline, car \oici commcnl il s'exprime dans son Histoire de la rwstuuvution (livre XJ.Vll', eh. xsrv) :
« Dans le fond, la Cluuubre, donl le « seul droit conslilulionnel écrit dans la « Charte éUiil d'accorder ou de refuser les « votes aux ministres, sans intervenir « autrement dans leur choix, violait,
« usurpait la prérogative du roi, anéands- « sait sa responsabilité en anéantissant sa « liberté, se substituait à la couronne, lui c( dictait impérieusement et d'avance ses a choix, et transformait la souveraineté « monarchique en souveraineté parlemenc< taire. »
L'opinion de Lamartine est vraie.
Quelle était la situation lors de l'adresse des 221 ? A la suite des élections, Yillèle, c'est-à-dire le côté droit, avait été renversé et menacé d'une mise en accusation. Le roi lui avait donné pour successeur un ministère libéral, Martignac. Miné par la Droite et une fraction de la Gauche (fraction Béranger), mal soutenu par l'autre partie de la Gauche (fraction Constant) et parle centre gauche (les Doctrinaires), ce ministère tombe. Dès lors, le roi n'avait
le clu)i\ (lu'riitic un iiiiiiislèrc de gauche ou un ministère de droite. Aller à gauche, où l'on voulait son renverscnienl, eût été un suicide ; [»rendre à droite Villèle lécennnenl renversé eut été un déli à la Chambre et au pays; appeler Chateaubriand ou Hoyer-Collard, c'eut été se placer en dehors de toute majorité parlementaire. Le roi s'adressa à M. de Polignac. C'était son droit constitutionnel et sa nécessité politique. Que devait donc faire la Chambre si elle n'eût été anhnée que de sentiments constitutionnels? Attendre les actes et les projets du nouveau ministère avant de se prononcer contre lui.
Que fait-elle? Avant qu'il eût rien proposé d'illibéral (il n'avait pas même fermé les cours de M. Guizol, un de ses plus violents adversaires), sur des présom[)-
lions, aux premiers jours de la session, sans avoir en elle-même une majorité pour aucun ministère, continuant une coalition implacable, elle refuse son concours, elle sort de la constitution, usurpe sur la prérogative royale à laquelle était réservé le choix des ministres, et déclare par là, implicitement, qu'elle veut placer le roi dans l'impossibilité de gouverner. Charles X, sans doute, eut tort de brusquer les événements, de ne pas mieux ménager les apparences, de ne pas rendre plus manifeste l'agression des coalisés et surtout de tenter un coup de force sans avoir rien préparé pour le faire réussir. Mais son coup d'Etat ne fut qu'un coup d'Etat défensif, la réponse à une provocation. La Révolution de 1830, d'après les règles monarchiques et constitutionnelles,
— lot» —
est sans oxciisos. I^es surviv.inls dos 2'il Tonl reroiiiiii en altoiitissaiit à ia fusion^ ce remords de 18311.
La révolution n'est léjxitime que d'après la doctrine de la souveraineté nationale qui avait été méconnue en 181 4. A ce point de vue, la première partie des événements de 1850 (l'expulsion des Bourbons) est conforme aux principes, la seconde (l'intronisation des d'Orléans) ne l'est pas. Le peuple n'a pas été consulté en 1850 plus qu'il ne l'avait été en 1814, et une Chambre sans mandat n'avait pas le droit de constituer un gouvernement légitime en 1850, pas plus (jue le sénat ne l'avait eu cnl814.
Plus d'une lois, les vaiiupieurs de
1850 uni avoué que les Ordoimances
n'aviîieiit été qu'un prétexte a l'agression
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qu'ils méditaient contre les Bourbons.
M. Odilon Barrot le disait à la Chambre des députés le 18 janvier 1857 :
« Vous dites que cette grande Révolu- « tion n'a été faite que pour tirer satisfc faction des ordonnances, mais vous « avez oublié que le sentiment national, « soulevé dans cette circonstance, ne l'a a été qu'accidentellement par les ordon- « nances et que la nation n'avait jamais ac- « cep té sans protester ce gouvernement c( de l'étranger qui se disait descendu du « ciel. (A gauche : Très-bien!)»
Presque toutes les opinions courantes sur les faits de notre histoire contemporaine ne sont que des falsifications intéressées, œuvres de l'esprit de parti. Yoilà pourquoi l'histoire, au lieu de nous éclairer, nous perd : elle ne nous donne que
(le fausses lueurs el de faux ensci^çneuienls.
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(Vuii pige G8I
îx)uis-PliiIi|)po n'nvail pas conspin', el après le soiilèvemenl populaire, ses hésilalious furent sincères. Il |»rali(pia le premier une lliéorie qui depuis a lail du chemin el qui peut se formuler ainsi : sans doule, jefais mal, mais un aulre pourrail faire pire; je me dévoue.
Le nouveau roi comprit d'ailleurs que le mouvemenl qui l'avail poussé élail surtout Ijonapartiste. Aussi a-t-il considéré Na|H)léon comme un aïeul, cl l'a-l-il traité
mieux que les Bourbons n'avaient traité Louis XVI. Tandis que ceux-ci avaient consacré au martyr du Temple une disgracieuse chapelle expiatoire, Louis-Philippe plaça le martyr de Sainte-Hélène sous le dôme radieux des Invahdes. Il fut un pseudo- Napoléon comme Auguste avait été un pseudo-César. Pendant tout ce règne, l'autorité la plus haute fut celle de l'Empereur; le maréchal Soult était le ministre préféré ; toute la discussion sur les fortifications de Paris roula sur ce qu'avait pensé Napoléon ; dans les Chambres il n'était pas possible d'attaquer l'Empire, c'était plus périlleux qu'an Corps législatif, composé de candidats officiels.
Cette conduite eût été très-habile s'il ne se fût enfin trouvé un héritier du nom de
Na|)oléon(]iii\inl diiv un joui*: ( Mais toiiU; ceUe ^loiiv, loulou ces insliliilions nr:ij)pailiennenl, rendez-moi mon liéiiUige. »
i es classes lellrées rirent beaucouj) de celle prëlenlion (jui éclala à Slrasbouij^f cl à Boulogne; mais, selon un mol de M. Sainl- Maïc Girardin, di^nc de Tacite : « (les éclianffonrées , (jni cachèrent le prince Louis-Napoléon aux classes supérieures, le montrèrent au peuple. »