Lamartine et les Alpes
N venant occuper une place, que je dois uniquement à la bienveillance extrême de l'Académie, et d'où les circonstances, — non mes désirs ni mes efforts, — m'ont tenu pendant si longtemps éloigné, je sens que ma dette envers vous comporte autant d'excuses que de remercîments.
Aussi la reconnaissance et la confusion, accrues par les années, se mêlent si bien en moi aujourd'hui que je ne sais insister; et avec une sincère humilité je vous prie d'en agréer le double hommage.
La faute fut d'autant plus grande que mon prédéces-
seur devait être particulièrement loué parmi vous. L'éloge que je lui apporte en ce moment a, du moins, le mérite d'être assez tardif pour confiner presque, hélas ! à la postérité.
M. Félix du Boys était le lils aîné de M. Albert du Boys, dont le nom est de ceux qui ne s'oublieront p&s ici, car ce nom est une des gloires de votre Académie, ni ailleurs, car il représente admirablement l'union féconde des Lettres avec le Droit, et restera associé à l'un des plus beaux mouvements d'idées de notre siècle.
Digne fils de son père, M. Félix du Boys nous a laissé le souvenir d'un magistrat qui fut de son temps, par la largeur et l'élévation de se.^ idées, et d'un magistrat d'un autre âge, par l'indépendance et la dignité de son caractère.
Puisque je dois me borner aux titres littéraires qui avaient attiré sur lui l'attention de votre Compagnie, — ce fut d'abord, en 1865, une étude sur Mounier, lue à la Conférence des Avocats de Grenoble, étude pleine de sagacité, de distinction et d'élégance, écrite en un style déjà sûr de lui-même.
En 1866, c'est sa thèse de doctorat en droit sur les Associations Coopératives, que des aperçus très modernes et quelques pages d'érudition font encore apprécier aujourd'hui. Composée à la veille de la loi de 1867, qui, la première, a salué la bienvenue des Sociétés coopératives en leur donnant une législation pratique, cette étude offre l'intérêt de nous retracer un double tableau : celui de l'état des esprits qui désiraient el préparaient la réforme de 1867, et celui des embarras juridiques au milieu desquels tâtonnaient ces Sociétés nouvelles, où le travail devait se faire légitimement l'égal du capital. Aussi, la Thèse de M. du
Boys, écrite avec la lucidité que donnent la rectitude de l'esprit et l'habitude d'approfondir, reste- t-elle un document utile d'histoire du droit et d'économie politique.
En 1874, le jeune Procureur de la République se fit remarquer dans un procès retentissant qui se déroulait devant le Tribunal correctionnel de Tournon, affaire d'association illicite et secrète, dite du complot d'Annonay. Après avoir démasqué « ces hommes qui se prétendent citoyeas et qui sont ennemis de la société », il terminait ainsi son réquisitoire : « Notre mission est de défendre la Société contre ceux qui l'attaquent, la justice contre ceux qui la méconnaissent, et la loi contre ceux qui la violent. »
Le discours de rentrée de la Cour de Grenoble en 1876, que M. F. du Boys prononça comme substitut du Procureur général, était bien pour le désigner à tous vos suffrages. Il traitait : « Des rapports du Droit et de l'Histoire et des Magistrats historiens du Dauphiné ». On dirait, Messieurs, un chapitre de premier ordre de vos Annales. On dirait une galerie de vos ancêtres, ou le récit de vos origines remontant aux réunions savantes et aux salons littéraires des grands parlementaires Dauphinois. On dirait l'éloge délicat et achevé de vos travaux, de votre méthode, de vos statuts, puisqu'on y voit les hommes célèbres de notre province aimant et cultivant son histoire, et créant ainsi ces traditions dont vous êtes les fidèles continuateurs.
M. F. du Boys se préparait à venir vous rejoindre et ébauchait son Discours de réception à l'Académie Delphinale, lorsque la mort brisa une vie précieuse dans la prime maturité de l'âge et du talent. Le deuil de cette perte eut son retentissement, non seulement dans la cité et la
province, mais, au delà, dans les relations nombreuses et distinguées qu'avaient groupées l'aimable notoriété de M. Albert du Boys et l'amitié d'un grand Évêque.
Par ce faible tribut offert à la mémoire d'un collègue regretté entre tous, je viens de montrer, Messieurs, combien je suis peu digne, et combien flatté de lui succéder parmi vous.
Messieurs,
Pour vous présenter un sujet digne de l'Académie, j'ai longtemps cherché dans le domaine habituel de vos nobles travaux, c'est-à-dire parmi les souvenirs et les gloires de notre histoire provinciale. Mais, il faut bien se l'avouer en parcourant vos Annales si riches et si complètes, l'invention d'un aperçu nouveau est devenue le brevet exclusif d'une expérience consommée, ou bien un rare bonheur. En outre, la recherche des documents, si féconde et si chère aux goûts contemporains, non moins captivante dans son labeur même que dans ses précieuses trouvailles, demande une patience et une longueur de temps dont notre vie moderne a encore fait un privilège.
Oui, vous me l'accorderez, celui dont les loisirs sont rares et brisés ne peut que difficilement aborder par luimême les études approfondies d'histoire et d'archéologie, ou les hautes spéculations philosophiques qu'il admire chez vous. Et s'il n'a pas fermé sa vie aux jouissances de l'esprit, il va, sans doute la loi des contrastes aidant, il va plus facilement vers les poètes. Sollicitx jucunda oblivia vitx. Il sent que les poètes peuvent être
les compagnons rapides et charmeurs des volages instants qu'il est permis de dérober à la dispersion grandissante de l'existence.
0 brièveté des brièvetés! Celui dont je veux vous entretenir a dit : « Les jours de poète sont courts, même dans les plus longues vies d'homme. » Hélas ! combien plus courtes encore, pour nous profanes, les minutes que nous pouvons passer avec les poètes ! — Aussi, à tout prendre, n'est-ce pas à la poésie que doivent appartenir de préférence ces précieuses parcelles d'heures, à la poésie, reine des arts, synthèse harmonieuse et presque immatérielle de la musique, de la peinture et de la pensée ?
J'ai donc présumé. Messieurs, qu'à l'aide de ces circonstances atténuantes, je serais excusé de vous apporter un sujet plein de choses « déjà vues », surtout s'il pouvait avoir quelque rapport avec ces belles Alpes, que nous voyons aussi sans cesse, en les admirant toujours. Sachant combien vous aimez qu'on vous parle des Alpes, au nom de l'histoire, de la stratégie, de l'art ou de la science, j'ai pensé que les Alpes me permettraient à leur tour de vous parler d'un poète, même « non Dauphinois », même très étudié de nos jours, et sur lequel tout semble avoir été dit; je veux nommer le poète qui a remué dans notre siècle les ondes poétiques les plus mélodieuses, celui que la critique* place de nouveau au premier rang, et qui fut, nous assure-t-elle, plus qu'un
' Brunetiére, Histoire et Littérature, tome III. — Poésie Lyrique, passim. — E. Deschanel, La>Har<ùie^ 2 volumes. — E. Faguet, XIX' siècle. — J. Lemaitre, Les Contemporains, et Semaine dramatique du Jownal des Débats, juillet et août 1893. — De Vogué, Revue des Deux-Mondes, 1892, p. 4i4. — Théophile Gautier et V. de Laprade ont émis des appréciations semblables.
poète, mais la poésie toute pure, la même poésie, comme dirait Corneille.
Toutefois, autant il est simple et doux de lire les poètes, autant il est malaisé d'en écrire. Et l'objection qui reste, — qui est plus qu'une objection, qui est un danger, — c'est l'extrême prétention qu'il peut y avoir à parler de Lamartine. J'espère me la faire pardonner en le laissant surtout parler lui-même dans ses vers jamais trop répétés. Et le danger, je le brave en raison du but que je voudrais atteindre. Il s'agirait, en effet, — sans paradoxe , et si je n'étais pas trop au-dessous de la tâche, — de montrer qu'il est plus Dauphinois qu'on ne pense, le chantre du Vallon, du Lac, de Jocelyn, et de faire voir par quelles racines profondes, par quels droits à la gloire et à la reconnaissance il se rattache à nos Alpes.