‹ Lamartine et les AlpesChapitre 2 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Lamartine est un poète de la nature et le plus grand que nous ayons , — presque le seul , va jusqu'à dire M. Brunetière. Qu'est-ce à dire, et comment celui qui est né poète devient-il poète de la nature? Ce n'est pas dans les écoles ou dans les livres ; non, la nature s'enseigne elle-même et livre sa connaissance à celui qui la coujtemple; en muse qu'elle est, elle veut ses nourrissons. Vous savez comment elle allaita Lamartine. Tandis que l'enfance de Musset s'écoulait dans une rue banale de Paris, celle de Victor Hugo dans les camps et les déménagements de garnisons, Lamartine, comme Virgile, avait le bonheur d'avoir une terre natale, d'y parfumer ses premières impressions, d'y planter ses souvenirs, d'y connaître les champs, les bois, les eaux, les horizons, la terre et le ciel en un mot K

' 0 fortunatum nimium, car il a connu son bonheur ! « Nous avons été favorisés du ciel, nous sommes nés et nous avons grandi loin de l'omlire morbide des villes, à Tombre salubre du verger de notre toit rustique, à l'ombre d'un rocher, et les chants

Aussi, quand on veut avoir la genèse de l'œuvre de Lamartine, faut-il toujours remonter à la source, c'est-àdire revenir à Milly, à ce paysage doux et large, virgilien en été, ossianesque en hiver, « air de feu, ciel de neige », qu'il a respiré par tous les pores de son âme naissante, auquel il rapportera toujours, même en Orient, ses comparaisons aussi bien que son cœur.

Il l'a dit lui-même : « Le grand poète philosophe « prend son caractère, ses idées et ses images dans les a scènes de la nature qu'il habite, ou qu'il a le plus habi- « tuellement sous les yeux. Telle nature, tel style, voilà « selon moi un incontestable axiome de haute littéc( rature^. »

Cette loi du milieu, ou de l'atmosphère ambiante, ne pouvait être négligée par les littérateurs psychologues de nos jours, et c'est bien par Milly que débutent toutes leurs études sur Lamartine. M. E. Deschanel qui vient de consacrer à Lamartine, poète et pohtique, une œuvre de longue haleine et de grande valeur qu'on peut, sur beaucoup de points, considérer comme définitive, entre en matière avec une analyse très heureuse du germe poétique de Milly, décrivant avec complaisance le village rustique blotti dans un repli des montagnes du Maçonnais, les sentiers pierreux et ensoleillés, les collines couvertes de vignes à mi-hauteur et de maigres pâturages, de buis ou de rochers au sommet, les ruisseaux dans les

des bergers nous ont bercés tout près de la terre, entre les genoux

de nos mères

. . Malheureux ceux qui n'ont pas respiré en naissant l'àme des champs, des montagnes, des cieux et 'les mers, qui s'exhale de la nature à l'aube de la vie. « Cours de Littérature, 24' Entretien. ' Cours familier de Littérature, 10« Entretien.

prés ombragés de saules, les petits bois de chênes, les rideaux de peupliers çà et là, puis les « montagnes » qui succèdent aux « montagnes », et au-delà « la Saône que parfois voile la brume ».

C'est bien cela, en effet :

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature.

« Je suis né parmi les pasteurs. « — « Je suis un cep a de nos collines. » — « Et c'est là qu'est mon cœur ! »

Les Alpes de l'horizon et des voyages.

Mais si ce cadre est exact, est-il complet? Je dis qu'il y manque un élément capital, si on le borne à la Saône. Au-delà du fleuve endormi et de la Bresse mollement étendue, il y a les montagnes, les grandes et les vraies : d'abord la chaîne du Jura, et plus loin, les Alpes, dont le géant, entouré des dentelures élancées de ses satellites et prolongé par nos chaînes voisines, s'aperçoit si bien, au clair du matin et du soir, du haut des coteaux maçonnais Le jeune poète les avait nécessairement sous son regard. Le continent blanc lointain formait l'extrémité mystérieuse de ses vastes plaines et le contraste attirant de son tendre paysage de collines et de vallons. Et il y rêvait, lui, le précoce amant du couchant et de l'aurore, lui « qui vivait dans l'horizon plus que dans lui-même ».

Combien de fois depuis ii'a-t-il pas parlé des Alpes de son enfance, qu'il appelle les « sublimes montagnes » ? Est-ce que les premières Confidences ne nous montrent pas de Milly « les neiges rosées et ombrées du Montce Blanc, dont on distingue les ossements gigantesques et « les angles rentrants ou sortants, comme si on était à « une portée de regard » ? Est-ce que Graziella n'a pas pour frontispice le souvenir de ces neiges éternelles contemplées du coteau natal? En remontant plus haut, est-ce que la composition littéraire qui fut son premier succès de collège ne disait pas déjà : a Enfin le « soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais « rideaux de brouillards ou de nuages ' » Et en descendant bien avant dans sa vie, est-ce que leTailleur de pierres de Saint-Point, où est décrit avec un minutieux amour le pays d'enfance, n'est pas tout parsemé de la pensée du Mont-Blanc, sur lequel « là-bas se lève le soleil », et dont la vue inspire des comparaisons comme celle-ci : « Comme la neige tombée du ciel, il y a peut- « être plusieurs fois mille ans, là-bas, sur le Mont-Blanc « que vous voyez d'ici, et qui n'a pas fondu, éclaire le « soir et le matin la plaine encore sombre du plat « pays .... »?

Loin de restreindre son cadre, le poète l'agrandissait. Voici ce qu'il voyait par delà la Bresse a semblable à une vaste forêt », par delà le Jura « qui cache le lac Léman » : « Toute la chaîne des Alpes, depuis Mce jusqu'à Bâle, « et au milieu le dôme blanc et rose du Mont-Blanc, « cathédrale sublime au toit de neige, qui semble rougir « et se fondre dans l'éther, et devenir transparente

' Souvenirs et portraits.

« comme du sable vitrifié sous le foyer du soleil, pour « laisser entrevoir à travers ses flancs diaphanes les « plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles « d'Italie *. »

Le Mont-Blanc, comme une obsession d'enfance, lui fournit une de ses locutions usuelles : un but difficile à atteindre, ce n'est pas la mer à boire, c'est le « Pic du Mont-Blanc 2 ». Le Mont-Blanc est aussi le titre d'une de ses plus symboliques Harmonies, composée, il est vrai, « sur un paysage de M. Galame )>, mais avec une envolée qui trahit la connaissance de vieille date et la dictée de la nature. — Oui, le Mont-Blanc a été une de ses premières leçons de choses poétiques.

Continuons à chercher dans la vie et l'œuvre de Lamartine ses contacts et ses affinités avec la nature alpestre. Au sortir du pays natal, c'est le collège qui va l'en rapprocher davantage. Et pour ne pas parler de Lyon, — (où l'horizon des Alpes est cependant bien beau quand il y a un horizon, mais où il ne vit qu'une prison et des geôliers), — c'est Belley, « avant-scène des Alpes », suivant son expression, où son âme fait un pas de plus

1 Lettre à M. d'Esgrigny. servant de préface aux Harmonies. — Ce n'était pas pure imagination : La mère de Lamartine disait aussi : « Quand on est en haut de MiUy, on voit le Mont-Blanc et toute la chaîne des Alpes couverte de neiges éternelles. » Le Manuscrit de ma Mère, p. 103.

2 De même au lieu du proverbe, bien vigneron pourtant : quand le vin est tiré il faut le boire, il dira volontiers : « La pierre une fois ébranlée et arrachée de la montagne, il faut qu'elle roule jusqu'au bas. » Lettre à Bienassis, 1824. « Je suis une plante de pleme terre et de montagne », dit-il encore dans ses Souvenirs.

vers la poésie, à l'aspect de lieux plus sauvages et au commerce de maîtres aimés. Il y balbutie ses premiers vers, qui atteignent déjà le terme élevé du sentiment de la nature, ce cantique sur le torrent de Tuisy ', où l'on peut voir, a-t-il dit dans la suite, «. la pente et la pre- « mière goutte de ce ruisseau de poésie qui devint plus « tard les Harmonies. L'enfant est le germe de l'homme. » Dans un des Entretiens de son cours de littérature 2, entretien qu'il intitule : Comment je suis devenu poète, il retrace de loin, mais avec une vivacité toute fraîche, les impressions de ses promenades silencieuses avec le P. Varlet à travers les montagnes du Bugey : « Je u concevais une sourde et fervente passion de la « nature, et au fond de la nature j'adorais Dieu. » « Cette belle et pittoresque nature, ajoute-t-il , était « comme un livre qu'on m'aurait contraint à lire pendant « un certain nombre d'heures par jour, en le déchiffrant (( tout seul.... Je m'y plongeais par tous mes sens. Ciel « sur ma tète, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes (( lointaines, Rhône rapide, cascades écumantes, hori- « zons sinistres ou gracieux sous mes regards, ombres (( des forêts sur mon front, océan hleu de l'air des mon- « tagnes autour de moi.... Ces impressions auraient « rendu le rocher poète ^. »

' Le vrai nom est Thoys.

2 Cours de Littérature, 23« Entretien. — Cet entretien est capital dans l'étude psychologique de Lamartine; il montre, avec une irrécusable clarté, que les deux sources de sa poésie ont été la nature et la religion. Ses autres écrits, comme ses poésies, le confirment sans cesse.

3 « Élevé dans la solitude et la simplicité de la campagne, la grande nature et la grande foule me donnaient des éblouissements. » Cotirs de Littérature, 1" Entretien.

Vous le voyez, la fibre montagnarde ne saurait être passée sous silence dans la formation de ce tempérament de grand artiste. Éveillée par les visions de l'enfance, développée ensuite par la lecture passionnée d'Ossian, elle deviendra bientôt un élément essentiel de sa poétique.

Ses trois amis de collège et « de tous les temps », amis de cœur et compagnons d'essais lyriques, tenaient à notre pays, et, chaque année, les vacances d'abord, plus lard les fréquentations amicales de la jeunesse, l'appelaient chez l'un ou chez l'autre , pour le mettre en communication plus directe avec nos Alpes. C'était chez Aymon de Virieu, « à Pupetières, prèsduGrand-Lemps », cadre du Vallon^ lui-même encadré par les Alpes; — chez Louis de Vignet, à Ghambéry, près du Lac, parterre et miroir des Alpes; — chez Prosper Guichard de Bienassis, dans un petit château des environs de Grémieu, sur le premier échelon des Alpes, « colline à peine renflée sur la plaine comme une vague décroissante qui apporte un navire à la plage ^ ». — Souvenirs qui ne passeront pas! Il reviendra souvent dans ses lettres sur « les jours heureux passés à Bienassis et à Lemps ».

Sa Correspondance, combien elle le fait mieux connaître que les Confidences, plus exactement et plus favorablement! Elle nous montre l'homme toujours bon, généreux

' « Tu es donc à Pupetières. Tu dois être heureux dans le vallon célèbre, dont l'ombre est à toi et le bruit à moi. » — Lettre à Virieu. Correspondance, IW, p. 245.

2 Préface des Confidences.

et grand : elle est, pourrait-on dire, la seule prose de Lamartine, sa prose d'auteur étant une continuelle poésie. — Or, sa correspondance avec ses amis précise les nombreuses courses et voyages à pied qu'il faisait si volontiers : de Belley à Mâcon, de Chambéry au Grand- Lemps, de Milly à Aix, etc. Seul et le sac sur le dos « il « s'en allait, tout le long de la route, chantant comme un (( troubadour quelque vieille romance, en composant « même tout en marchant, et lorsqu'il trouvait quelque « beau site, s'asseyant pour le contempler tout à loisir ' ». Il y avait aussi les excursions pédestres à deux ou à trois. Lorsque ses amis lui écrivaient d'un projet de course à la Grande-Chartreuse, « le livret et le crayon à la main », et qu'il ne pouvait y prendre part : « Voilà qui me fait battre le cœur! » répondait-il.

Et Grenoble ? — Il y avait fait un premier séjour en 1804, à l'âge de quatorze ans, pendant les vacances qui suivirent la première année de Belley. Les trois camarades, Lamartine, Virieu, Bienassis s'étaient donné rendez-vous chez ce dernier près de Crémieu. Et voici l'équipée que Lamartine retrace dans ses Mémoires :

« Puisque nous sommes libres en Dauphiné, nous

' Revenant dans ses Souvenirs et portraits sur le voyage à pied qu'il fit de Belley à Mâcon à la fin de ses années de collège : « Les « beautés de la nature, dit-il, c'étaient nos vers grecs et latins tra- « duils par Dieu lui-même en images grandioses et vivantes, une « promenade à travers la poésie de sa création. Cette route ne fut « qu'une ivresse. »

« dîmes-nous, allons voir ses merveilles En reve-

« nanl de la grotte de la Balme, nous conçûmes le projet « de visiter la Grande-Chartreuse, la vallée du Graisi- (( vaudan et Grenoble. M™^ de Montlevon ne nous refusa « pas son cheval et sa voilure. Le lendemain, conduits par « son domestique, nous partîmes la nuit, en chantant « joyeusement les cinq ou six airs de romances héroïques « ou mélancoliques que nos familles nous avaient appris, « et que les échos du Dauphiné répétaient. L'enthouc( siasme de la jeunesse nous faisait délirer. On eût dit « une carriole d'insensés ivres des premières ivresses de « la liberté. Partout où nous nous arrêtions, dans les « auberges de village, nous répandions l'étonnement et (( la joie communicative. Nous visitâmes ainsi Voreppe, « Voiron, et nous entrâmes enfin dans Grenoble, rf'en- « chantenient en enchantement. Notre ami Bienassis y « avait un parent célèbre, M. Comte, qui nous reçut à « merveille. Nous logions dans une auberge, fameuse « depuis, où Bonaparte, revenu en triomphe de l'île « d'Elbe, goûta les premières douceurs et les premières (( illusions de son retour. Grenoble iious parut le nœud « des Alpes. Les rochers et les eaux de l'Isère, la vallée « de Graisivaudan, les forêts de sapins, les neiges qui « les argentent nous firent une impression grave qui « éteignit un peu notre jovialité enfantine. Quand la « nature montre son visage sévère , elle assombrit a l'homme. L'admiration n'est pas gaie; elle est grave. « Je le sentis pour la première fois. »

S'il n'y fit pas plusieurs autres voyages avec Virieu et Vignet, Lamartine reyint sûrement à Grenoble en 1808 voir Bienassis qui faisait son Droit. II connut la place Grenette, car son ami l'étudiant y demeurait chez son

oncle, le même « M. Comte, médecin, maison des Jacobins ». De nombreuses lettres portent cette adresse. Elles demandent des « nouvelles de Grenoble, de l'agréable société et des femmes poètes » qu'on y voit. Elles engagent son ami « à ne pas aller bien souvent au théâtre, surtout dans une petite ville comme Grenoble ». Elles témoignent du désir de revenir : « Que dirais-tu si, prenant sans bruit la diligence de Grenoble, j'allais à neuf heures du soir te surprendre au coin de ton feu ? » et ailleurs : « Oh I que n'ai-je été du voyage de Grenoble I ». Elles parlent même de nos orangers : « Te promènes-tu sous les orangers de Grenoble ou sur le chemin par où nous y arrivâmes ensemble?' »

A Paris, Lamartine fit également trois amitiés de jeunesse qui ne durent pas lui faire oublier nos montagnes : M. de Vaugelas, de Die, auquel il écrivait « cher camarade, aujourd'hui ermite dans les montagnes de la Drôme »; M. Rocher de la Côte, « d'une tournure charmante et de la figure la plus spirituelle et la plus fine que jamais Dauphinois ait portée^ » ; enfin M. Auguste Bernard, de Lyon.

1 Correspondance, t. I, pp. 4, 59, 95, 128, 136, etc. — « J'ai été avant-hier deux fois retenir ma place pour Grenoble et deux fois je me suis dédit pour de trop fortes raisons. Donne-moi toujours la rue et l'adiesse de la bonne auberge pour que j'y aille débarquer, si cela m'arrive. « I, p. 20 (mars 1810, à Bienassis). En 1825, il écrit encore d'Aix à M. Rocher : « Je désirerais bien pouvoir aller par Grenoble. Je ferai tout ce que je pourrai. » III, p. 349.

2 Corresp., 11, p. 81.

En définitive, si l'on examine bien, les premières relations de Lamartine furent surtout dauphinoises et savoisiennes, plus même que mâconnaises. Encore dans les premiers temps de Paris, outre les noms déjà cités, ceux qui reviennent le plus souvent dans la Correspondance sont : de Montchalin, de Chanay, Mounier, de Saint- Mauris, Dubois, etc. « Faites mes compliments à unchar- « mant jeune homme que je vous félicite d'avoir recruté « et avec qui je crois que vous vous Uerez avec plaisir, « c'est M. Dubois, que j'ai connu à Paris et que je « reverrai, j'espère, en allant vous voir * ». — Il s'agit sans nul doute- de M. Albert du Boys, père de mon prédécesseur à l'Académie, qu'une alliance avait rapproché du poète. M. de Montherot, cousin germain de M. du Boys, avait épousé vers 1821 une sœur de Lamartine, Mlle Suzanne. J'en tire cette conclusion que le poète connut, au moins de nom, la demeure de la Combe de Lancey et sa situation au premier étage de ce qu'il appellera plus tard les Alpes du Dauphin'é.

Jusqu'au moment où la célébrité s'empara de lui pour le condamner à la servitude de la capitale et aux grands voyages, Lamartine vécut donc par la correspondance, les séjours et les visites, principalement dans nos pays, dans ce triangle formé par Aix, Grenoble et Lyon.

DéjààNaples, il regrettait son monde du Dauphinéetde la Savoie, et voici ce qu'il écrivait à Virieu, le 29 novembre 1820 : « Viens donc, c'est mon refrain. Tu ne seras pas ennuyé du monde, il n'y a rien qui vaille : les hommes ne comptent pas ici, il y a une société inférieure à celle de Ghambéry ou de Grenoble ».

I Lettre à M. Rocher, Aix-les-Bains, 13 juillet 1825.

Et à Paris, après le succès des Méditations, combien de soupirs de regrets pour les montagnes et les bois, qu'il n'a plus le temps de venir revoir, et dont il a dès lors concentré le culte dans sa résidence de Saint-Point! Saint-Point où il viendra reprendre haleine à travers les fatigues de la littérature et de la politique, Saint-Point, son Pupetières, comme il le dit sans ambages à Virieu : « Tu sais que Saint-Point est contemporain de Pupe- « tières: ce sont deux nids de même forme, préparés par « la nature à deux oiseaux de même plumage. Tu y « retrouveras tes tours, tes corridors, tes tilleuls du « temps de Henri IV, tes bois, tes ruisseaux et tes « prés^ ».

Mais n'anticipons pas, et revenant à la première jeunesse du poète, n'oublions pas les voyages en Suisse dont il jouit aussi avec ardeur. Il passa la période des Cent Jours soit dans la famille de Vincy, près de Nyon, où il fit ses premières Stances sur les Alpes, heureux de voir de plus près « les innombrables cimes blanches de neiges éternelles qui servent comme de degrés au Mont- Blanc 2», soit à la recherche d'une « soUtude ignorée dans les montagnes et les vallées les plus ombreuses de

' 10 mai 1822, 111,175. — « Garde-toi, au nom du sens commun, de toucher à Pupetières dans un autre esprit que le gothique. J'en ai pris la passion, la manie, la rage. Je vois que c'est le seul genre qui supporte notre médiocrité. » Lettre à Mrieu, Londres, 22 août 1822, III, 186.

2 « Je m'arrêtais partout pour m'incorporer, pour ainsi dire, cette splendide nature par les yeux. » Confidences.

la Savoie pastorale » ; soit « dans un chalet abandonné du Chablais, sur la grève la plus déserte du lac Léman ' ». Là il s'imprégnait des enchantements pressentis par J.-J. Rousseau et qu'il devait si bien transfigurer un jour ; là il apercevait Byron sur une barque aux lueurs d'un orage; là il plaça son épisode du Chevalier publié dans les « Poésies inédites ».

« Mes voyages me portaient souvent vers les Alpes », écrit-il encore dans les Confidences. L'homme qui m'y attirait le plus était le baron Louis de Vignet. » Cet ami l'introduisit dans la famille de Maistre, où il trouvait « la société du génie alpestre ». Tantôt à Servolex, tantôt à Bissy, il eut en effet l'occasion de fréquenter le comte J. de Maistre, qu'il appelle encore « un Bossuet alpestre ». En quittant ces hôtes, il leur fit hommage de V Adieu des Méditations :

Nous ne verrons plus le soleil Du haut des cimes d'Italie Précipitant son char vermeil.

Du moins ces vers nous font voir que l'ancien moule poétique, xviii^ siècle et empire, n'était pas encore brisé.

Mais arrive cette grande étape de la vie de Lamartine qui est Aix-les-Bains et le Lac. C'est ici vraiment, au seuil de nos grandes Alpes, que naquit la poésie lamartinienne, portant à des hauteurs nouvelles la vision de

* Cours de littérature, 10'' Entrelien.

l'idéal et de l'infini. Je ne saurais insister sur un point si connu de l'existence de Lamartine. Cependant je dois y faire la part des Alpes, qui passent peut-être trop inaperçues chez la plupart de ses biographes. Les premières pages de Raphaël font aussitôt briller les Alpes « qui se noient dans un firmament sans ombre et sans fond 1); mille tableaux, mille comparaisons tirées de la montagne émaillent le cours de cette langoureuse histoire, dont les dernières lignes redisent encore « les cascades ruisselant des glaciers dans les lacs ».

Raphaël met en plein jour deux goûts bien prononcés de notre poète : celui des courses dans les montagnes et celui des fleurs qu'on y cueille. Il aimait à prendre « ses guêtres de cuir de chasseur de chamois des Alpes » et à « parcourir, seul, les sites sauvages et alpestres qui encadrent, du côté de l'Italie, la vallée d'Aix ». Il adorait « les derniers reflets roses du soleil suspendu

au sommet des sapins noirs de la Grande-Chartreuse

ces sapins qui ressemblent à des cils de la paupière du ciel ». Il cultivait surtout, à pied ou à dos de mulet, les promenades sentimentales , non seulement sur les promontoires du Lac ou sur la « charmante coUine de Tresserves », mais plus haut, dans les forêts, aux abords des cascades et des grottes, sur les croupes «des derniers chalets », et il n'y dédaignait pas le jeu du langage des fleurs, « cet alphabet embaumé de la nature »."

Les Confidences révèlent aussi la prédilection du poète pour le voyage à cheval, la longue chevauchée solitaire à travers les vallées du Bugey, du Pont-de-Beauvoisin, des Échelles et, sans doute, à travers les profondes vallées des Alpes. A côté de ce qu'il aimait, ne faut-il pas mentionner ce qu'il n'aimait pas et dire que, si nous l'en

croyons, il n'a pas aimé le monde, — garantie de plus pour l'amour de la nature?'

Je dois rappeler enfin ses nombreux retours à Aix, les longs mois de convalescence du corps et de convalescence du cœur qu'il y passa, la continuation de ses allées et venues au Grand-Lemps, ses voyages en Italie à travers la Maurienne et le Mont-Cenis, ses rencontres à Chambéry avec la jeune Anglaise qui devait être sa femme, son mariage à Chambéry encore.

Revint-il à Grenoble dans cette période éminemment poétique et alpine de sa vie ? Il en était tout près, et ses amis faisaient cercle autour, et il y était attiré par le souvenir d'un des frissons les plus pittoresques de son âme. Cependant, Grenoble était bien alors comme un bout du monde ; sa route ne menait nulle part, tandis que Chambéry était le grand carrefour des Alpes connues et le chemin de l'Italie. Faut-il voir aussi, dans son appréciation de la capitale de la Savoie, un témoignage qu'il n'a pas revu et jugé la nôtre? « Chambéry, « dit- il, cette ville la plus pittoresque des Alpes, que « l'ombre, les torrents, les lacs et les noyers font res- « sembler aux villes des vallées d'Argos et d'Arcadie^ ». Était-ce simple reprise du goîit classique ? N'était-ce pas plutôt que Chambéry avait été le séjour de l'amour, Grenoble seulement le passage de l'amitié? Quoi qu'il en soit, les deux villes sont bonnes sœurs, et non jalouses, et il n'en reste pas moins que cette belle vallée de la Savoie, qui touche et prolonge la nôtre, cette première

' Il est certain, entons cas, que la nature flattait son amour de l'indépendance : « J'avais la fièvre perpétuelle de la liberté, j'avais « la frénésie de la nature. » Mémoires.

2 Cours de Littérature, lO** Entretien.

loge du théâtre de nos grandes merveilles, Lamartine pouvait bien justement l'appeler un a pays prédestiné « pour l'amour », et ajouter : pour la poésie de la nature.

Toutefois, pour s'éveiller tout entière à celte poésie, il semble que son imagination avait besoin du toucher d'une nature plus chaude et plus colorée, et du spectacle de la mer, et des comparaisons que suggère la variété des chmats. Et il faut reconnaître que, sans l'Italie et sans l'Orient, Lamartine n'aurait pas été Lamartine.

Mais l'Italie, que l'histoire et ses ruines, que l'art et ses chefs-d'œuvre, que les molles splendeurs de la mer et du ciel poétisent à ses yeux, l'Italie qu'il a proclamée « la patrie de son imagination », et « la terre qu'il a le plus aimée », ne l'empêchera pas de revenir à ses premiers amours, et ne lui fera pas perdre le souvenir des Alpes, non plus que du tendre Milly.

Les preuves en abondent et il suffît de citer quelques traits. A son premier voyage en Italie, en 1811, c'étaient les Alpes et Turin qui, jusqu'à Bologne inclusivement, l'avaient le plus charmé. « Tous les deux ont passé mon imagination », écrit-il à Virieu. En 1825, après un autre voyage, il lui écrira encore : « Me voilà à Aix, venant du « lac. 0 lac, ô pays, ô vignes festonnées, prairies, délice cieuses montagnes, neiges, ciel, lumière et ombre ! Il « y a de quoi s'exclamer jusqu'à la fin de la page*. »

Dans son Entretien sur Dante^, après avoir raconté

1 Corresp., 1,312; III, 345.

î -17" Entretien.

que l'éclat du ciel de Naples lui faisait parfois regretter les teintes douces de son pays, de ses forêts et de ses monts, il lance aux Italiens cette boutade, — qu'ils ont peut-être trop entendue depuis dans un autre sens : « Que ne placent- ils leur patriotisme de collège sur les Alpes ou sur l'Apennin, au lieu de le placer sur les rimes du Dante ! »

Dans son Harmonie qui a pour titre : « Paysage dans le golfe de Gênes », il voit les Alpes dans les mobiles fantômes des nuages au coucher du soleil :

Tantôt en montagnes sublimes Ils dressent leurs sommets brûlants.

La lumière éblouit leurs cimes, Les ténèbres couvrent leurs flancs, Des torrents jaunis les sillonnent, De brillants glaciers les couronnent, Et, de leur sommet qui fléchit, Un flocon que le vent assiège, Comme une avalanche de neige, S'écroule à leurs pieds qu'il blanchit.

La preuve entre toutes se trouve dans cette admirable pièce qui a nom : Alilly ou la Terre Natale, écrite en Italie, et dans laquelle, refaisant en quelque sorte son tour du monde pittoresque et poétique pour revenir à Milly et lui rendre la préférence de son cœur, c'est le souvenir de nos montagnes qu'il évoque avec le plus de complaisance, pour en donner une vue d'ensemble la plus harmonieuse peut-être, et la plus parfaite :

J'ai vu ces fiers sommets, pyramides des airs, Où l'été repliait le manteau des hivers. Jusqu'au sein des vallons descendant par étages, Entrecouper leurs flancs de hameaux et d'ombrages. . . Sur ces flancs, éclairés, obcurcis tour à tour, Former des vagues d'ombre et des îles de jour. . .

Enfin, les pays se font valoir réciproquement les uns les autres. Nous avons vu que la « douce nature » de Milly avait prédisposé Lamartine à « l'éblouissement » des Alpes. Plus tard, les Alpes furent d'autant plus présentes à sa pensée, qu'elles étaient en quelque sorte le voile ou le paravent de l'Italie. Dans le « splendide ennui » de Mâcon qu'analysent les Confidences, il « regardait sans cesse au loin les cimes de neige dentelées des Alpes, qui lui semblaient le rideau d'une terre trop splendide pour des hommes » .

Et l'Orient, berceau du monde et berceau du soleil, l'Orient, ce pays des rêves, qui l'a si vivement tenté et séduit, il n'effacera pas davantage les Alpes dans son imagination transportée.

Ecoutez cet écho attendri de nos montagnes, au milieu même du désert, — du désert dont il a si puissamment traduit l'expression intense, et dont on peut dire qu'il formait avec la mer, les montagnes et les étoiles, la rose des vents de sa poésie de l'univers. Eh bien ! dans le désert, que lui manque-t-il ?

On n'y voit pas bleuir, jusqu'au fond d'un ciel noir, Ces neiges où nos yeux montent avec le soir * !

Et si, dans l'Orient, Lamartine a, par dessus tout, admiré et aimé le Liban, c'est qu'il y a trouvé l'union

' Cours de Littéralure, 10'-' Entretien. Le Désert.

Seigneur, j'aimais jadis à répandre mon âme

Sur la cime des monts, dans la nuit des déserts. (8' Harmonie).

ravissante de la nature alpestre avec la nature orientale. Les montagnes de là-bas, souvent il les appelle des Alpes, et il faut lire notamment, dans le Discoias swr les Destinées de la Poésie, la description vraiment alpine qu'il fait de la « Vallée des Saints. »

Revenons maintenant chez nous pour rencontrer le poète dans un autre désert, celui de la Grande-Chartreuse, qu'il a chanté sur un ton vraiment hébraïque à son tour, dans cette Méditation improvisée au fond du lit du Guiers- Mort, sous l'arche d'un pont de bois vermoulu, pendant l'orage. Quelques lignes du Commentaire nous démontrent que l'inspiration biblique ne lui a point dérobé le paysage : « Il n'y a pas de coupures de rochers plus pro- « fondes, de détours de route plus inattendus, de ponts « plus hardis et plus tremblants sur des abîmes d'écume, « de torrents plus verdâtres, endormis au fonds des puits « luisants que les tourbillons d'eau se creusent au bord « de leur lit en hiver; d'écumes plus bouillonnantes et « plus laiteuses, pulvérisées par leur chute, et saupou- « drant les branches étendues des hêtres et des sapins, « "dans toutes les Alpes ou dans tous les Apennins. »

De même que Grenoble, la Chartreuse avait été pour Lamartine une impression de jeunesse peu banale, puisqu'il l'a retrouvée plus tard, presque dans sa vieillesse, en écrivant son joli roman de Geneviève. Geneviève est la pauvre mercière de Voiron, qui s'est sacrifiée pour élever sa sœur, et qui est devenue domestique à Grenoble, puis mendiante dans son pays, puis vachère dans les chalets

de la Chartreuse, puis gardienne dans ces mêmes montagnes des enfants des hospices de Grenoble , enfin servante, sous le nom de Marthe, du curé de Valneige.

On trouve, dans Geneviève, de poétiques descriptions de notre massif privilégié, ce ce pâté de montagnes de la Chartreuse, entre Voiron et Saint-Laurent ». Le « ravin qui mène au couvent » et la chapelle de Saint-Bruno n'y sont pas oubliés. L'auteur rappelle une longue chasse aux ours, qu'il y fit pendant près d'une semaine. Il cite des mots patois du pays. Il prodigue à Voiron les caresses de sa prose. « C'est une belle bourgade, au pied des monta- « gnes ; les eaux y sont douces i)our blanchir les toiles, c( le pain y est bon, les châtaignes n'y sont pas chères « pour les pauvres gens ; le peuple y est gai, remuant, (( entendu au commerce, et un peu rieur comme en

« Dauphiné Nous avions, derrière la maison, le

« long de la rivière, un grand morceau de pré qu'on ne (( fauchait pas, mais qui était toujours couvert de pièces « de toile qu'on trempait pour que le soleil les séchât et '( que la rosée amollît le fil. C'était si joli, au milieu du « jour de voir de notre fenêtre toutes les jeunes filles, les «. pieds nus, dérouler ces longs rubans gris et blancs sur « l'herbe humide, et y jeter des gouttes d'eau qui relui- (( saient au soleil. » — La bourgade de Voiron ne pouvait échapper à Lamartine; elle était le centre de ce triangle des vacances et de l'amitié dont nous avons parlé.

Lamartine a donc connu les Alpes, de loin , de près. Il aimait la promenade solitaire, la chasse, le voyage à

cheval. Il connaissait les routes des Alpes et aussi leurs sentiers :

A pied, par le sentier du chamois fréquenté,

Mon fusil sous le bras et mes deux chiens en laisse.

Les citations seraient volume si l'on voulait rapporter tout ce que ses vers disent de la montagne. Il est vrai que « la montagne » est souvent un terme vague et générique s'appliquant aux collines Mâconnaises, mais fréquemment c'est davantage et c'est la montagne telle que nous l'entendons. Il serait même facile de recueillir, dans ses poésies de plaine ou de coteaux des traits qui visent plus haut et qui rappellent la grande montagne. Preuve manifeste que celle-ci, soit à Milly par l'horizon, soit à Belley par l'école buissonnière des gorges et des torrents, soit en Suisse et en Maurienne par les voyages, soit en Savoie par l'amour, soit en Dauphiné par l'amitié, l'admiration et la chasse, a réellement fait partie de l'éducation artistique du grand poète.

Au surplus, pour savoir dans quelle mesure Lamartine a connu les Alpes, il n'y aurait qu'à voir dans quelle mesure il les a aimées, et c'est ce que la suite de cette étude pourra nous montrer.

Connues et aimées, il les a comprises. Si « telle nature, tel style » est une loi littéraire, qui pourrait dire l'élévation, la grandeur, le mystère que les Alpes ont apportés au génie de Lamartine ?

Mon àme est un torrent qui descend des montagnes,

dit-il, et sa poésie est un souffle qui remonte vers elles.

Maintes fois, dans ses sites ou ses comparaisons, il se

plaît à rapprocher les montagnes et la mer, la mer à

laquelle il doit également une inspiration si profonde *. — Les montagnes et la mer, les deux plus belles parures de notre globe et les deux pôles magnétiques de sa poésie. — Les montagnes sont sm-tout belles à ses yeux lorsqu'elles se baignent ou se réfléchissent dans les eaux d'un océan ou d'un lac, car l'élément liquide, plus mobile, plus transparent, plus vivant, plus triste aussi — « l'eau pleure avec tout le monde » — lui paraît l'idéal de la matière. En revanche, pour faire valoir les eaux, il recherche les montagnes qui semblent se lever pour montrer le ciel.

Certes, les Alpes étaient bien au point dans l'imagination de Lamartine : elles sont restées pour lui le cadre des sommets de la pensée et le séjour le plus sensible de la présence de Dieu. On peut dire de lui ce qu'il disait de la fille de M'"'' de Staël :

Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon, Un élan naturel l'emportait vers les cimes Où la création donne aux âmes sublimes Les vertiges de la raison -.

On trouve la même idée exprimée plus naïvement dans ce petit dialogue du Tailleur de -pierres de Saint- Point :

' Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages, Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages.

{Méditations).

Astre aux rayons muets, que ta splendeur est douce, Quand tu cours sur les monts, quand tu dors sur la mousse. Ou qu'avec l'alcyon tu flottes sur les eaux !

(Harmonies).

■2 Cantique sur la mort de M™" la duchesse de Broglie.

{Recueillements, I).

— « Je crois vraiment que le bon Dieu aime mieux les montagnes.

— « Pourtant il a fait les vallées et les plaines aussi.

— « C'est vrai, mais les montagnes sont plus près du « ciel. »

Des élans de la poésie des monts, il y en a dans tous les tomes de l'œuvre de Lamartine. Dans les Harmonies, psaumes radieux de la nature, ils ne se comptent pas. Mais, déjà dans les 3Iéditations, quels échos de nos Alpes! Soit qu'il les appelle « l'autel de Dieu », ou bien un désert où l'homme errant

Trouve la liberté qu'il rapporta du ciel.

soit qu'il raconte notre cœur

S'ouvrant pour réfléchir, à l'alpestre clarté, La nature, son Dieu, l'amour, la liberté.

soit que la promenade rêveuse dans les montagnes de la Savoie lui dicte tantôt VOde à M. de Bonald, tantôt la méditation de la Prière :

Sur les derniers degrés de ce globe habité Où le regard, épris des hauteurs qu'il affronte, S'élève avec l'amour, soupir qui toujours monte !

De la haute montagne, Lamartine ne sentait pas seulement la grandeur, mais aussi l'intime suavité. Témoin l'ode à Mlle Delphine Gay, faite tout entière d'une comparaison entre le génie qui n'exclut pas les charmes du cœur, et la grandeur sauvage des Alpes qui n'exclut pas les riants attraits du paysage :

La nature a semé ses grâces les plus douces Sous ses plus hauts sommets.

Enfin ces échos retentissent encore au loin dans les Recueilleme7its :

Souvent en respirant ces nocturnes haleines,

Qui des monts éloignés descendent sur les plaines,

Ou des bords disparus sur les vagues des mers. . . ♦

Dans son grand poème des Visions, qu'il a rêvé toute sa vie et dont il a seulement esquissé le plan et écrit des épisodes, dans cette Légende des siècles plus pondérée, plus humaine et plus divine qu'il nous aurait donnée, les Alpes devaient être le premier tableau du poème en même temps que le dernier tableau du monde. Son héros, Éloim, l'ange déchu, « resté seul être vivant dans les sohtudes des Alpes », devait partir de là pour traverser les déserts et chercher des hommes à Flome -.

Les Alpes du Dauphiné. — JOCELYN.

Consolons-nous; les peintures puissantes qui auraient ouvert cette vaste épopée, nous les avons dans le fragment le plus achevé qui nous soit parvenu, dans Jocelyn,

' Recueillements, VIII.

2 Les Nouvelles confidences contiennent un fragment des Visions. Dans son vol avec l'Esprit, à travers l'espace, le poète a une vue des Alpes à la fin des temps:

Voilà ces monts glacés d'où descendait l'aurore ; De son pûle reflet l'ustre les frappe encore ! Mais leurs fronts, dépouillés par l'aile des autans. Semblent s'être affaissés sous le fardeau du temps !

auquel nous arrivons maintenant pour trouver le complet rayonnement des Alpes.

Ici, tout se précise. Ce ne sont pas les Alpes en général, ce sont nos Alpes à nous, les Alpes du Dauphiné, qui sont en scène, dans ce poème, au dire des connaisseurs, « non pas seulement le plus beau, mais l'unique poème de la langue française • ». Chef-d'œuvre de simplicité, de tendresse et d'émotion, Jocelyn est encore un chef-d'œuvre de poésie alpestre. Combien on se prend à regretter que le mélange excessif, souvent faussé, presque blasphématoire parfois, du sacré et du profane, le dépare et limite la liberté de sa lecture !

Par ce poème, Lamartine est à la fois le premier en rang et le premier en date parmi les chantres des Alpes. J.-J. Rousseau avait bien ouvert le livre poétique de la nature, mais il n'en avait pour ainsi dire feuilleté que les pages élémentaires et courantes, pour s'arrêter devant les grandes pages épiques : son horizon avait besoin d'un cottage suisse ou savoyard , de Meillerie ou des Charmettes, de la maison blanche aux volets verts, de la treille et de la charmille. Sur ces bords charmants du lac de Genève, qu'il a peints si éperdument, semble-t-il, et qu'il a tant habités avec les héros de ses drames, il était, comme Lamartine sur les rives de son Lac, le voisin et le spectateur des grandes Alpes. A peine y pense-t-il de temps à autre, et ni lui ni ses personnages ne sont tentés de s'avancer dans ces splendides solitudes.

Fallait-il donc, pour découvrir la grande nature, sortir de notre belle France et s'en aller dans les climats des tropiques, comme un Bernardin de Saint-Pierre, dans

' Brunetiére, loc. cit.

les forêts vierges et les savanes du Nouveau-Monde, comme un Chateaubriand, comme à notre tour nous allons aujourd'hui chercher la veine de l'idéal chez les Scandinaves? L'auteur de Paul et Virginie et l'auleur de René ont peut-être l'excuse de n'avoir pas connu les Alpes. Jean-Jacques a-t-il celle de l'effroi que la grande montagne inspirait, avant Saussure, aux mortels de la plaine"? N'avait-il pas surtout peur de Dieu? Heureux, comme dit Lamartine de son voisin de Ferney,

Heureux si, sur ces monts où Dieu luit davantage. Il eût vu plus de ciel à travers le nuage !

Les Alpes furent cependant pressenties par un contemporain de Lamartine, M. Guiraud, dans ses Élégies et Poèmes savoyards. C'est de 1825, cinq ans après les Preyniéres méditations, que datent ses deux vers si récités et qui ont seuls survécu :

Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles, Par un soleil d'été que les Alpes sont belles !

Jocelyn paraît dans les premiers jours de l'année 1836. Lamartine l'avait composé partie à Saint-Point, partie en Syrie, et tiré d'une aventure du temps de la Terreur, qui avait eu pour théâtre les montagnes du Forez. Il sentit quelle poésie pouvait revêtir cet incident transporté dans un cadre comme celui des grandes Alpes, où sa harpe pourrait trouver toutes les octaves et tous les accords, où la neige sans tache symboliserait l'amour éthéré , en même temps que l'âpreté du gîte et le fracas des orages s'harmoniseraient avec le sacrifice du cœur; où

le silence de l'extrême solitude tonnerait avec la tempête humaine de la Révolution le plus saisissant contraste; où enfin tout devait réverbérer à grands reflets la puissance et la beauté de Dieu.

Je n'ai pas à analyser le drame, mais seulement à parcourir rapidement les lieux. Le poète ne nous nomme pas le pays de Jocelyn, ni le séminaire d'où la Révolution le chassa, mais il s'enfuit vers les montagnes de son horizon,

Là-bas, vers ces sommets brillant dans le lointain,

le lointain de Milly, n'est-ce pas? — Après une marche de sept nuits, il aborde les montagnes et se réfugie à « la Grotte des Aigles, au sommet des montagnes du Dauphiné ». Il y passe deux années avec Laurence, que le hasard de la tourmente révolutionnaire lui a amenée sous la forme du fils d'un malheureux suspect qui l'a confié en mourant à sa garde. Un jour, appelé par les pâtres auprès de l'Évêque de Grenoble à la veillée de l'échafaud, il s'abrite d'abord chez un menuisier de cette ville. Puis, il passe dans la prison de Grenoble cette fameuse nuit de lutte et d'immolation du cœur. Après une maladie à « l'hôpital de Grenoble », où il est soigné, — car la Terreur n'avait pas laïcisé la souffrance, — par

Ces épouses du Christ au chevet des misères, Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères !

une « maison de retraite ecclésiastique de Grenoble » achève sa formation sacerdotale. Enfin, il est envoyé au presbytère de Valneige, pauvre hameau montagnard des Alpes de Savoie, sur les confins du Dauphiné ;

Il est, au dernier plan des Alpes habité, Un village à nos pas accessible en été. . .

C'est de là qu'il est appelé à « Maltaverne ', sur la route d'Italie », pour assister Laurence à ses derniers moments.

J'ai abrégé et omis ; mais vous voyez s'il est alpin, s'il est Grenoblois, le théâtre du poème 2.

Là, deux sites nous attirent entre tous : la Grotte des Aigles et Valneige.

Valneige, nom charmant et bien digne des Alpes, donné à une petite agglomération de chaumières que nous n'aurions pas de peine à apercevoir sur les flancs escarpés de la Maurienne, alors française par la première annexion, si le roman de Geneviève, sorte d'épilogue supplémentaire de Jocelyn — (que Lamartine est fécond en épilogues! ) — ne nous faisait entendre que Valneige était situé dans les monts de la Chartreuse, au-dessus de Saint- Laurent et des Échelles. Mais il faut convenir que les descriptions de Jocelyn se réfèrent mieux aux grandes Alpes granitiques et neigeuses. Et dans Geneviève même ne trouvons-nous pas le hameau des Trois- 3Iélèzes qui nous y ramène 3 ? En somme, on ne saurait demander à un poète la précision d'un géographe, surtout à un poète

» Maltaverne est un petit village savoyard situé sur la rive gauche de l'Isère, entre Saint-Pierre-d'Albigny et Chamousset.

2 Jocelyn et Geneviève ne sont pas les seules œuvres d'imagination où Lamartine se soit souvenu de Grenoble. Il y fait aussi passer le Tailleur de pierres de Saint-Point, dans son tour de France.

3 La position de Maltaverne, sans exclure le massif de la Chartreuse, fait cependant pencher la balance du côté de la Grande- Chaîne.

qui a si facilement confondu les lieux d'une composition à l'autre.

Quant à la Grotte des Aigles, n'apparaissant que dans Jocelyn, elle jouit d'une unité alpine plus incontestable. Elle est une scène de la nature si intéressante et si admirable, que je vous demande la permission de vous y faire faire, avec le poète, une ascension collective; il nous servira bien volontiers de guide, lui qui, chaque année, faisait ce pèlerinage de l'amitié :

Depuis ce jour, au mois où l'on coupe les seigles, Je monte tous les ans la montagne des Aigles.

Jocelyn est donc arrivé aux pieds des montagnes, son refuge :

Je commence à gravir ces gradins de collines

Où les Alpes du Nord enfoncent leurs racines,

Immense piédestal par sa masse abaissé,

Qui sous le poids des monts semble s'être affaissé

Et, dans l'encaissement des roches éboulées,

Cache les lacs profonds et les noires vallées.

Je remonte le cours de leurs mille ruisseaux

Qui passent en lançant leur fumée au lieu d'eaux,

J'avance en frissonnant sous l'arche des cascades,

Les pins m'ouvrent plus haut leurs hautes colonnades,

Je les franchis, j'arrive à ces prés suspendus

Sur la croupe des monts, verts tapis étendus

Où les chalets des bois bordent les précipices.

Là, il rencontre un pâtre qui, pour lui donner une retraite plus sûre, le conduit plus haut :

Nous partons, nous posons nos pieds audacieux Où le chasseur des monts n'ose poser les yeux, Nous enlaçons nos doigts crispés au fil du lierre, Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre ; Du rocher chancelant qui s'enfuit sous nos pas Le bruit sourd et profond monte à peine d'en bas, Et des eaux du glacier, dont la poudre s'élève, Le vent nous frappe au front comme le froid d'un glaive.

N'oublions pas que nous suivons un touriste de 1793 ou de 1835, un touriste avant l'alpinisme. — Ils traversent ensuite un roc branlant, seul pont qui permette de franchir le gouffre hurlant d'une cascade furieuse; la description, pleine de terreur, de ce passage se termine avec la grâce de la sérénité qui succède à l'orage :

Mais notre ange à nos yeux voile le précipice ;

Et déjà nous foulons sur le bord opposé

Un vallon d'herbe en fleurs par l'écume arrosé.

Puis ils redescendent péniblement quelques degrés de la montagne pour atterrir au vallon des Aigles, véritable oasis au sein de la plus sauvage nature, nid de verdure bordé de neige et suspendu entre les pics glacés et les abîmes, qui se compose essentiellement d'une prairie, d'une grotte et d'un lac, et qui doit abriter l'idéale solitude des deux naufragés de la terre :

Qu'il est vert ! Et pour qui, sur ces hauts précipices, Dieu créa-t-il un jour ce vallon de délices? '

Le pâtre enfin l'abandonne,

En le recommandant à cette Providence

Qui nourrit sans travail et garde sans prudence:

« Priez-la, mon enfant, tout est plein d'elle ici !.. . »

Où placerions-nous cette Grotte des Aigles, s'il fallait la chercher ailleurs que dans l'imagination du poète? Et

1 On ne devait pas être encore, à cette heure, très accoutumé à entendre rimer précipices avec délices. Rappelons-nous que dans un paysage analogue, que lui offrait Psyché, Molière ne voyait que « 7'ochers affreux et une ijrotte effroyable ».

pourquoi pas? On connaît ce trait touchant de piété maternelle, dont fut l'objet le bon fils qu'était Lamartine. Dans VHarmonie de MUly, écrite loin de la maison, il avait placé sur ses murs un lierre qui n'existait pas. Sa mère s'empressa de le planter elle-même. — A notre tour, cherchons la grotte ! Et ne nous embarrassons pas si le poète l'a ornée de quelques accessoires d'imagination qui concordent peu avec la nature alpestre, comme les cinq chênes qui en ombragent l'entrée, les cygnes argentés sur le lac, le lotus et les câpriers verts Il nous

explique lui-même

Qu'il trouve, comme l'aigle, en son aire élevé, Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé !

Et c'est ainsi qu'il transpose souvent de l'Orient aux Alpes, comme des Alpes à l'Orient. Ce sont là détails poétiques que son inspiration recueille au hasard sur ses rives, et vraiment elle est si entraînante et si pure, qu'elle noie dans son courant aussi bien les inexactitudes de fait que les défaillances de forme. — Ce sont des lierres, nous ne les planterons pas peut-être! — mais ils ne nous dérouteront pas, et nous trouverons la grotte !

« Jocelyn c'est toi et moi à seize ans », écrivait Lamartine à Virieu. — Seize ans, mais c'était l'époque des vacances dauphinoises et des premières excursions de montagne, ainsi que des voyages à Grenoble réalisés ou projetés. Ce haut vallon des Aigles, cette « patrie de ses yeux », ce « nid de son âme », où donc est-il en vérité sinon chez nous ?

Nos massifs de Belledonne ou des Sept-Laux peuvent sur plus d'un point en fournir le site avec le lac à ses pieds; et c'est bien là que Lamartine l'a imaginé. En

admettant qu'il n'ait pas visité cette belle chaîne, que son amour de la montagne ou de la chasse ne l'y ait pas entraîné, nous avons vu qu'elle produisit en lui la première crise grave d'admiration de la nature, lors de cette visite à Grenoble et à sa vallée, où il voyageait « d'enchantement en enchantement ». Dans la suite, son panorama inoubliable a dû maintes fois s'offrir et resplendir à ses regards, soit des coteaux du Grand-Lemps, soit des hauteurs qui environnent Aix et Ghambéry, soit encore de Grenoble où il est revenu. — On pourrait penser à l'Oisans, mais il e.st peu probable qu'il ait connu cette région encore moins fréquentée que la nôtre à cette époque. — D'ailleurs Jocelyn emplace très nettement les Aigles entre le cours de l'Isère et l'Italie, et en Dauphiné. De plus, comme la Grotte est à une demijournée de marche environ de Grenoble,

Mon absence de toi ne sera que d'un jour,

nous devons, en cette matière, poétique .s'il en fut, mathématiquement conclure qu'il s'agit bien de notre cher et radieux Belledonne !

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