‹ Lamartine et les AlpesChapitre 5 sur 5 · PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT

Monsieur,

N vous souhaitant la bienvenue, il me semble ^ impossible de ne pas vous reprocher la longue

attente que vous nous avez imposée. Mais je n'aurais garde d'insister, car ces retards bien involontaires n'ont été que la conséquence des lourdes tâches d'une vie dignement remplie. Et aujourd'hui même, c'est vous qui serez le plus cruellement puni. Songez, en effet, si vous vous étiez plushâlé, quelles paroles vous eussentaccueilli. Hier encore, M. Paul Fournier, qui pourrait s'entretenir

avec vous de tous les sujets qu'il vous plairait de traiter, aurait pu tout particulièrement nous signaler votre Thèse de Doctorat sur la Déco7ifiture, travail tout nouveau et qui n'a pas cessé d'être utilement consulté. Vous nous parlez en ce jour de philosophie, songez avec quelle noblesse de langage et de pensée M. Charaux eût pu vous donner la réplique, et quels accents pénétrants M. l'abbé Ginon eût trouvés dans son âme de prêtre et de poète, pour parler du grand maître que vous avez fait revivre à nos yeux. '

Pour moi, je ne saurais que vous remercier d'avoir réservé à ma vieille amitié le plaisir de vous recevoir au nom de notre Académie. Plus que tout autre, je puis dire quels furent les labeurs et les succès de votre jeunesse. Partout où vous avez passé, au collège, à l'école de droit, au barreau, tous les concurrents, quels qu'ils fussent, ont dû s'incliner devant vous et vous céder le premier rang.

De tels succès, une aptitude si remarquable pour les travaux littéraires et juridiques, vous désignaient tout naturellement pour occuper une place d'honneur au barreau ou dans les rangs de la magistrature; les circonstances en décidèrent autrement et firent de vous un industriel.

Ce fut avec quelque hésitation de votre part, et au grand étonnement de vos amis. Était-il nécessaire d'avoir si péniblement amassé un si précieux bagage littéraire pour devenir un industriel ? N'était-il pas à craindre que cette haute culture intellectuelle fût non seulement inutile, mais nuisible même, en détournant votre esprit des réalités de la vie pour le retenir dans ces régions élevées où fréquentent les lettrés et les philosophes, mais où l'on a peu d'espoir de rencontrer les hommes d'affaires ? A ceux qui pensent que notre système d'éducation est défectueux, bon à produire des Mandarins de lettres, mais

inapte à nous préparer aux luttes sur le terrain économique, votre exemple est la plus éloquente des protestations.

Au surplus, ces études de droit, si laborieusement poursuivies, n'ont pas été perdues pour vos concitoyens, et ont fait de vous un des magistrats les plus éminents de notre Tribunal de commerce.

Aujourd'hui, par le beau discours que nous venons d'entendre, vous nous prouvez que le souci des affaires ne saurait être un obstacle aux études littéraires, et que les industriels Dauphinois peuvent tenir dignement leur place dans les sociétés savantes de leur province.

Le sujet que vous avez choisi était bien fait pour nous séduire, car il rattache à notre Dauphiné, beaucoup plus qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour, une des plus grandes gloires de la France.

Que la montagne ait tenu une place prépondérante dans la pensée de Lamartine, c'est ce dont ne sauraient douter, après vous avoir entendu, ceux-là même que la lecture de ses œuvres n'aurait pas pleinement convaincus.

Quoi qu'on dise, ce n'est pas Milly, ce n'est pas la plaine ni les basses collines de la Saône qui ont marqué l'empreinte la plus forte dans les poésies de Lamartine, ce sont les Alpes, ces Alpes qui, dès sa plus tendre jeunesse, se sont imposées à son esprit.

Les premiers vers, le premier mot, qu'il ait écrit nous parlent déjà de la montagne :

« Souvent sur la montagne à l'ombre d'un vieux chêne, « Au coucher du soleil tristement je m'assieds; « Je promène au hasard mes regards dans la plaine « Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

« Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes, « Il serpente et s'enfonce en un lointain obscur ; « Là le lac immobile étend ses eaux dormantes « Où l'étoile du soir se lève dans l'azur. »

Gomment dans cette montagne et dans ce fleuve aux

vagues écumantes reconnaître les coquettes collines de Milly ou le cours indolent de la Saône, C'est, à n'en pas douter, notre région des Alpes, notre Isère ou le Rhône à son entrée en Dauphiné qui ont servi de modèle à ces premières strophes des Méditations.

Et pourquoi? D'où vient celle influence des Alpes dans l'œuvre de Lamartine? influence toute nouvelle, que la littérature française n'avait pas encore connue avant lui. Est-ce simple accident, pure fantaisie, caprice d'un touriste que la passion de la chasse a conduit dans nos bruyères? Combien d'autres, avant Lamartine, n'étaient-ils pas venus dans nos Alpes , sans penser qu'elles pussent receler dans leurs glaciers et leurs rochers la matière d'une si riche poésie.

C'est, il me semble, parce que la montagne et les idées qu'elle inspire convenaient bien réellement aux plus secrètes aspirations de la pensée française dans les premières années de notre siècle. Après le grand effondrement des croyances religieuses au xviii° siècle, après ce débordement de jouissances matérielles que la Révolulion loin d'arrêter ne fit qu'accroître, le commencement du xix"^ assista à un énergique réveil du spiritualisme. L'idée de l'âme, de la vie future, de la divinité, hante tous les esprits et inspire toutes les œuvres littéraires.

Or, nulle part peut-être, ces idées ne s'imposent à l'esprit de l'homme avec plus de force que dans la solitude des hauts sommets, loin de tous les bruits de la

terre. La montagne est spiritualiste. Que de fois Lamartine nous le dira, par exemple dans ces vers écrits à la Grande-Chartreuse :

Jéhovah de la terre a consacré les cimes, Elles sont de ses pas-le divin marchepied. C'est là qu'environné de ses foudres sublimes, 11 vole, il descend, il s'assied.

De nos jour.s, à la suite des revers de 1870, nous avons vu renaître en France un ardent désir de grandir notre âme, d'entrer dans une vie plus virile et plus saine, et la montagne, pour la seconde fois en ce siècle, est intervenue dans la formation de l'esprit français. Recherchée parce qu'elle enseigne et développe ces grandes vertus qui .sont l'énergie, le sang-froid, le courage, l'abnégation, le dévoûment, elle a fortifié chez nous ce sentiment de spiritualisme qu'elle avait contribué à faire naître au commencement du siècle, grâce à la poésie de Lamartine.

Après avoir dit pourquoi Lamartine a recherché la montagne, vous nous avez montré comment il l'a vue et décrite.

Le sentiment le plus simple que l'homme éprouve devant la nature est un sentiment de bien-être; il admire la fécondité du sol et la beauté du climat. Il aimera tour à tour la chaleur du soleil apaisant la rigueur de l'hiver et la fraîcheur des ombrages au milieu des ardeurs de l'été. Ces sentiments prenaient naissance tout naturellement dans les régions tempérées de la France et ce sont eux surtout qu'ont chantés les poètes français. Et lorsqu'ils sont allés dans la montagne, c'est ce côté de nature qu'ils ont compris le premier, admirant et décri-

vant la richesse du sol, l'ombre des bois et le murmure des ruisseaux.

Lamartine dans une page admirable a dit sur ce point tout ce qu'on peut en dire et, malgré la longueur du passage, qu'il me soit permis d'ajouter cette citation à celles que vous avez si bien su choisir.

Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore, Gomme un aigle, qui prend son vol du haut des monts, D'une aile étincelante ouvre les deux, et dore Les neiges de leurs fronts ;

Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes, Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuit, Ne sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes, Foudre, tempête et bruit !

Mesurons-les de loin, dit-il; mais si sa route Le conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts, S'il pénètre au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute Dans leurs vallons secrets,

Il y trouve, ravi, des solitudes vertes, Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté, Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes A l'hospitalité ;

Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine, De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds. De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleine Phe à peine les joncs ;

Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées. Et des lacs étoiles des feux du firmament, Dont les vagues d'azur et de saphir mêlées Se bercent doucement ;

Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent, De murmures du soir qui montent des hameaux, De cloches des troupeaux, de chants qui se confondent Aux sons des chalumeaux;

Marchant sur des tapis d'herbe en fleurs et de mousses : Ah ! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais ! La nature a caché ses grâces les plus douces Sous les plus hauts sommets !

Mais quel que soit le charme d'une telle nature, ce n'est pas toute la montagne ; à vrai dire, ce n'est pas elle dans sa véritable essence. Car ces prairies, ces ruisseaux, ces bocages, tout comme dans nos Alpes, on peut les rencontrer en Beaujolais ou en Normandie. La nature même de la montagne et, je puis dire, sa vraie poésie, doit être cherchée ailleurs. C'est dans le roc, dans le glacier, dans ses solitudes inanimées que la montagne se manifeste réellement à nous dans toute sa grandiose poésie.

Or, pendant longtemps cette haute montagne semble n'avoir été pour les hommes qu'un sujet de terreur et d'aversion ; et c'est une des gloires de Lamartine de l'avoir révélée au public français pour la première fois dans son beau poème de Jocelyn.

Dans ces dernières années , l'alpinisme a complété l'œuvre de Lamartine en contribuant à rendre la montagne populaire. En nous donnant ces qualités d'énergie qui nous permettent d'en braver les dangers, il nous a permis d'en admirer librement toutes les beautés.

Et ce ne sont plus seulement les vallons fleuris qui charment les touristes ; nulle part, peut-être, ils ne paraissent éprouver d'émotions plus vives que dans les austères solitudes de nos hauts sommets.

Aujourd'hui, il n'est plus de mode dans l'alpinisme d'employer les termes d'effroi- qui étaient naguère comme inséparables de la description des montagnes, et l'on reprocherait même à Lamartine d'avoir fait dans Jocelyn un trop grand abus des « gouffres », des a abîmes » et des « vallées noires ».

Prenons garde toutefois que trop de familiarité n'atténue chez nous le prestige de la montagne. Son véritable caractère est la grandeur. Ce n'est pas seulement un miroir qui reflète l'azur de l'aurore ou la pourpre du couchant, c'est le désert et l'immensité, c'est la nature vierge, telle qu'elle est sortie des mains du créateur, et c'est elle qui, plus que tout autre, peut nous parler de lui et nous faire connaître sa souveraine puissance.

Mais je m'attarde sur vos pas et je ne voulais que vous dire un mot de bienvenue, vous remercier, vous qui avez su, dans une vie absorbée par le travail, réserver une si large place à l'étude de la poésie.

Vous êtes bien vraiment un fils de ce Dauphiné où s'allient dans une admirable union l'art et le travail, un fils de cette terre féconde qui sait faire germer et le labeur qui nourrit notre corps et la poésie qui nourrit notre âme.

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