‹ Lamartine et les AlpesChapitre 4 sur 5 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nos ascensions étant terminées, il est temps de clore cette longue et périlleuse élude dans laquelle, si mon inexpérience m'a été traîtresse, j'espère du moins n'avoir pas trahi l'amour de nos belles Alpes, ni le culte d'un grand poète.

J'espère aussi avoir le droit de conclure que nos Alpes, avant même d'avoir leurs touristes et leurs flots d'admirateurs, ont eu leur chantre inspiré, leur cygne, « le cygne des neiges «, — le mot est de lui, appliqué à Jocelyn, cet autre lui-même.

Par le fait, il y a soixante ans, au moment où s'imprimait Jocelyn, qui donc songeait aux Alpes du Dauphiné, lesquellesn'étaient même pas encore cette expression géographique usitée depuis ? Et où en était la noble passion de l'Alpinisme, dont nous sommes si heureux et si fiers? Ne pouvons-nous pas dire, Messieurs, qu'elle naissait dans ce beau poème dont les Alpes du Dauphiné, partout présentes et chantantes, sont aujourd'hui pour nous le principal, le plus éclatant personnage? —Elle naissait, car le grand poète, en faisant flamboyer nos Alpes devant les imaginations, attirait sur elles tous les regards des lettrés et des artistes ; et les peintres ne tardaient pas à venir rajeunir leurs pinceaux à ces nouveaux spectacles; et des hommes comme Montalembert visitaient nos montagnes; et un Lacordaire y dresj^ait sur les hauteurs la tente d'une liberté (pour un temps) reconquise. — Elle naissait, et le mouvement commencé ne s'est plus arrêté, et Lamartine, avant de mourir, a pu voir se propager cette ardeur

nouvelle, qui répond si bien à la tendance de sa poésie comme au premier besoin de l'homme, celui de lever les yeux en haut.

Ferais-je trop d'honneur à l'Alpinisme en rattachant à la poésie ce qui ne serait qu'un sport? Vous jugerez comme moi que, loin de s'exclure, l'un peut et doit s'allier à l'autre. A tout le moins, le sport serait le couchant d'une idée dont la poésie aurait été l'aurore. Pievenons à l'aurore, Messieurs, pour la saluer et l'entretenir.

Ils l'ont bien saluée et ils ont su ce qu'ils devaient à Lamartine les nobles poètes qui l'ont suivi, tel cet admirable Laprade. La critique, affranchie des préjugés d'école et des étroitesses de la politique, lui paye largement le tribut de l'admiration. Màcon, la ville natale, s'est honorée en célébrant, en 1890, le centenaire de sa naissance, par des solennités littéraires, religieuses et populaires tout ensemble, superbement organisées par une de vos sœurs, l'Académie de Màcon, sous la présidence d'un Dauphinois, membre associé de votre Compagnie, M. le baron Lombard de Bufïières. Le collège de Belley s'apprête, à son tour, à fêter la mémoire de son plus illustre élève. Les funérailles de la nièce aimée et dévouée, M"*' Valentine de Gessia-Lamartine, viennent de remuer de nouveau les populations des rives de la Saône aux bords de la Valouze. — L'Académie delphinale n'a pas méconnu les devoirs de sa province envers la poésie, puisqu'un de ses membres eut l'honneur de couronner par un sonnet la statue de Lamartine à Màcon.

Mais le grand public a oublié ; mais la Savoie, Chambéry et Aix, le Dauphiné même et Grenoble et l'Alpinisme paraissent avoir oublié.

Pourtant Lamartine a fait pour les Alpes du Dauphiné, et

avec combien plus de magnificence, ce que J.-J. Rousseau a fait pour le lac Léman, Schiller pour les Alpes helvétiques ! Pourtant nos voisins des cantons Suisses ont manifesté et gardent toujours à leurs bienfaiteurs, à leurs Christophe Colomb poétiques, une reconnaissance nationale. — Nous, qu'avons-nous fait pour le nôtre? Sans doute, cédant comme à un retour de mode httéraire, et après avoir vu épousseter avec sympathie la statue de Lamartine, nous sommes de ceux qui ont rouvert les Méditations, les Harmonies peut-être. Mais combien peu se doutent, parmi les fervents de nos montagnes, que ce paradisiaque Jocelyn, comme on l'a nommé, est tout rempli, tout vibrant des Alpes du Dauphiné? Les illustrations, la plupart romantiques et banales, de ses éditions l'ont ignoré elles-mêmes, sauf trois planches de M. Besnard, dans l'édition de Jouaust, de 1885, où se révèlent le séjour de l'artiste à Saint-Ismier et la vue des œuvres de Guétal.

« Je veux que cela me survive un demi-siècle », écrivait Lamartine à Aymon de Virieu en lui envoyant Jocelyn. Le délai est à moitié expiré, et il me parait que cette œuvre a en elle un nouvel élément d'immortalité, non pas dans le drame qu'on a seul vu d'abord et qui est malheureusement critiquable, mais dans son cadre alpestre qui a passé comme inaperçu aux yeux de l'ensemble des lecteurs, et qu'il faudrait pouvoir détacher, car il est de tous les temps et pour toutes les âmes ! — Le Jocelyn du cœur a fait tort au Jocelyn de la nature.

Ah ! ce dernier frapperait sans doute davantage nos contemporains, si Lamartine avait mis les noms et les étiquettes actuelles sur nos Alpes du Dauphiné, s'il avait appelé les Aigles, la Pra, Belledonne ou Champrousse; s'il

avait nommé la cascade de l'Oursière, les lacs Robert ou Doménon; si Valneige était simplement Valloire, ou Arvillard, Entremont ou la Ruchère. Mais, en ce temps-là, outre que ce n'était point l'usage de la poésie, ces noms, il faut bien le dire, n'étaient pas même prononcés à Grenoble. Ne reconnaîtrons-nous pas nos merveilles sous la gaze qui les poétise? Et si elles sont ornées de quelques festons d'emprunt, aurons-nous l'étrange courage de méconnaître le fond, pour ne songer qu'à reprocher au poète d'avoir voulu faire la montagne trop belle?

Je termine par une réflexion que vous aurez faite avant moi : tandis qu'une grande place de notre cité résonne du nom retentissant d'un autre grand poète, le nom de Lamartine n'est inscrit tout à côté que sur un lambeau de rue. Et pas un des pics étincelants de notre chaîne, pas même un glacier, pas même une grotte ne lui rend encore ce tardif hommage ! En attendant, (ô clairvoyance de la popularité!) J.-J. Rousseau a chez nous, on ne sait pourquoi, sa grotte et son désert.

Ah ! quelle ovation, j'aime au moins à penser, accueillerait Lamartine si, vivant encore et invité par nos Sociétés alpines, au nom de cette passion des montagnes qui grandit toujours, il venait nous visiter ! Comme il faudrait le porter en triomphe en face du panorama des Alpes de Jocelyn !

C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'humble mesure de mes forces, c'est ce que l'Académie fera, avec l'autorité qui lui appartient, en saluant une fois de plus le grand nom de Lamartine.

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