Lamartine et les "Harmonies"
Lorsque Jean Reboul, en 1836, publia son premier volume de Poésies 1,2), Lamartine fît précéder l'ouvrage d'une lettre-préface adressée à l'éditeur Gh. Gosseiin. Il recommandait à Gosselin ce recueil « dont quelques pages détachées, disait-il, ont si vivement ému la curiosité du public ». Il ajoutait : « Cest à cette première impression, que j'éprouvai moi-même à la lecture de l'Ange et r Enfant, que j'ai dû les rapports bienveillants qui s'établirent entre l'auteur et moi. »
Le renseignement fourni par cette préface est intéressant à retenir. On sait, en effet, que r Ange et l^ Enfant, cette délicate et gracieuse élégie dédiée « à une mère », et, a-t-on dit, « louée par toutes les mères » (3), marqua le début de la réputation de Reboul. Insérée d'abord dans un journal de Nîmes, elle parut peu après dans l'un des principaux journaux parisiens, la Quotidienne. C'était
(1) Voir Revue des Cours et Conférences, n<" des 14 mars et 18 avril 1912.
(2) Poésies par Jean Reboul, de Nîmes ; Paris, Ch. Gosselin et C'«, 1836. in-&°. — La Bibliothèque de Rennes en possède un bel exemplaire.
(3) Notice de M. de Cabrières, en tête des Dernières Poésies de Reboul^ (Avignon, 1863, in-16.)
en 1828, A peu près vers le même moment, ,• .rline quittait la Toscane pour rentrer en France ; il passa à '-iaris tout le mois d'octobre 1828, le 21 novembre, nous le retrouvons installé à Saint-Point (Correspondance). C'est, selon toute probabilité, pendant cet automne de 1828 que Reboul adressa à Lamartine l'hommage de son élégie et entra en rapports avec le poète des Méditations.
Ainsi s'engagèrent entre Jean Reboul et Lamartine ces relations « bienveillantes » et plus tard vraiment amicales, qui devaient durer toute leur vie (1). Elles donnèrent lieu, comme il est naturel, à de nombreuses lettres ; celles de Lamartine se trouvent, ainsi que tous les papiers de Reboul, entre les mains de M. de Cabrières, évêque de Montpellier, qui fut dans sa jeunesse Fun des plus intimes amis du poète nîmois. La notice biographique et littéraire, qu'après la mort de Reboul, M. de Cabrières consacra à la mémoire de son ami dès 1865 (2), a pour nous, historiens et critiques qui écrivons cinquante ans plus tard, l'inappréciable avantage de donner des fragments de lettres de Lamartine, dont les originaux forment un trésor encore inexploré. Il est bien à désirer que toutes ces lettres soient un jour publiées in extenso ; je sais qu'il en est question, et quelqu'un s'en occupe. Une telle publication sera accueillie avec reconnaissance, aussi bien parles Nîmois admirateurs de Reboul que par les Lamarliniens désireux de reconstituer très exactement la biographie du poète de Milly, encore si obscure et si mal établie sur certains points.
C'est évidemment quelque temps après avoir reçu l'hommage de VAnge et l'Enfant que Lamartine écrivit l'Harmonie à Reboul : Le Génie dans l'Obscurité (III, xi). Rappelons d'abord que cette pièce parut dans la première édition des Harmonies. De plus, elle est d'un ton calme, détaché, qui déntite une parfaite sérénité d'esprit. Elle fut donc, pensons-nous, composée pendant cette période de retraite, de travail et de paix morale que Lamartine passa à Saint-Point depuis la fin de novembre 1828 jusqu'à la fin d'octobre 1829. Ce n'est pas après la terrible catastrophe que fut pour Lamartine la mort de sa mère (3) qu'il eût pu écrire des strophes d'une limpidité aussi paisible.
D'autre part, quand on lit avec attention l'Harmonie à Reboul, on a, ce me semble, l'impression 1res nette que celte pièce ne doit pas être une réponse directe et immédiate à l'envoi de l'Ange et
(1) Reboul mourut le 29 mai 1864, cinq ans environ avant Lamartine.
(2) Cette notice, qui figure en tête des Dernières Poésies, est datée de Xîmes, 18 janvier 1865.
(3) 19 novembre 1829. — Voir notre Lamartine en Toscane, page 23.
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C En faut. L'élé 3 Reboul « émut vivement » — pour rappeler
les termes même» ae la lettre-préface de 1836 — « la curiosité » de Lamartine ; il dut écrire à Reboul, le remercier de son envoi (1), l'encourager à lui communiquer d'autres poésies; et Reboul dut adressera Saint-Point certaines pièces qu'il écrivit alors, l'Hirondelle du troubadour (1828), A ma lyre (1828), et sans doute aussi quelques essais de jeunesse, tels que le « dithyrambe » intitulé le Poète., qu'avait publié en 1825 la MuseNlmoise (2).
Puis Lamartine s'informa. Un de ses amis, M. Ferdinand Capmas (3), sous-préfet de Semur (Côte-d'Or), avait des relations à Nîmes. Qu'était-ce donc que ce Jean Reboul, qui unissait à «l'élévation du sentiment » la« pureté transparente» et «l'exquise harmonie du style »? A défaut d'autres documents, force nous est de nous contenter ici des indications vagues, mais en somme assez intéressantes, que nous donne la lettre-préface de 1836.
« Je ne doutai pas au premier moment, écrit Lamartine, que le poète ne fût un homme élevé dans les habitudes les plus littéraires, et mûrissant ses vers dans les doux et libres loisirs que donnent la fortune et une position sociale... J'allai au fond », c'est-à-dire : j'allai aux renseignements, et voici ce que l'on m'apprit : « Je trouvai un jeune homme, né de lui-même, élevé dans l'atelier d'une humble famille..., dont toute la richesse était un des métiers les plus vulgaires de la vie (4), et qui fatiguait ses propres bras (5) à gagner le pain de sa femme et de ses enfants avant de se retirer le soir dans un coin de son laboratoire et de rêver, à la lueur de sa lampe, ces poésies... » Ceci est écrit en 1836; ajoutens que, dès 1832, comme nous le verrons bientôt, Lamartine avait pu vérifier par lui-même les renseignements transmis de Nîmes en 1828 ou 1829.
« Je fus frappé, continue Lamartine, de cette disparité entre l'homme et l'art, entre la position sociale et le noble exercice des plus hautes facultés de l'intelligence ». Cette « disparité », qui
(1) Ces hypothèses font sentir combien est désirable la publication des lettres de Lamartine à Reboul.
(2) La Muse Nîmoisfi, ou Poésies diverses extraites du« Glaneur.méridional »; Nîmes, imprimerie Gaude, in-8» de 56 pages, 1825.
(3) Capmas, et non de Capmas, comme tout le monde l'a écrit et comme Lamartine s'est plu à l'écrire lui-même. Il fut sous-préfet de Semur de 1820 à 1830, et démissionna à l'avènement de la monarchie de Juillet. Voir VAlmanach royal de 1821. M. Capmas accompagna Lamartine dans son voyage en Orient.
(4) Claude Reboul, le père du poète, était serrurier.
(5) Jean Reboul, le poète, était boulanger ; il fit prospérer son commerce et l'exerça jusqu'en 1849.
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avait grandement étonné l'aristocratique dédain de Lamartine, allait devenir dès lors le thème facile de tous ceux qui se mirent à écrire sur Reboul ; tous devaient insister jusqu'à l'indiscrétion sur « le phénomène social et littéraire » qu'offrait à leur « curiosité » celui que Lamartine appelait « l'illustre boulanger de Nîmes » et que M. René Doumic, d'un geste de sa férule dédaigneuse, se plaît à ranger sommairement parmi « les illettrés », parmi « les prolétaires atteints », vers 1848, « de la manie d'écrire » (1).
M. Doumic est dur pour Reboul. Mieux informé, il aurait pu constater que Reboul n'a jamais appartenu à la « séquelle » des prolétaires écrivains que « traînait après soi la romancière socialiste », George Sand, Reboul est toujours resté fidèle, a^-^ec intransigeance, à ses convictions monarchistes et catholiques, c'est-à-dire à des idées qui ne peuvent que plaire à la Revue des Deux Mondes. D'autre part, en 1848, il y avait plus de vingt ans que Reboul écrivait des « ouvrages en vers» ; et il faut croire qu'ils trouvaient des lecteurs et s'en faisaient apprécier, puisque en 1842 son premier recueil de poésies en était à la 6"^ édition. Assurément il ne fut jamais un artiste du style et du vers ; il n'a jamais eu le sens de l'art d'exécution ; et il est exagéré de l'appeler, comme le fait M. de Cabrières, un « grand » poète ; mais n'en faire qu'un prolétaire c( illettré » est injuste. Ni cet excès d'honneur ni cette indignité (2).
Quoi qu'il en soit, il y avait « disparité », comme le dit Lamartine, entre la condition sociale et le talent poétique de Reboul; et c'est cette idée qui est, au fond, le thème principal de THarmo-
(1) Bévue des Deux Mondes du 13 avril 1912, article intitulé : « Dix années de la vie de George Sand », p. 916. — Il est de tradition, paraît-il, dans la critique, de mettre Jean Reboul parmi les « ouvriers écrivains » et les poètes dits « populaires ». Cela tient à la profession de boulanger qu'il exerçait; de là un préjugé et une légende dont sa réputation a soufîert et dont elle soutire encore, nous venons d'en avoir la preuve. C'est que rien n'a la vie dure comme les erreurs et les fausses légendes. Dans une note d'un très intéressant article de la Revue des langues romanes (fascicule de septembre-décembre 1911), un professeur du lycée de Nîmes, M. Camille Pitollet, a signalé etréfuté cette erreur (p. 512, note 2). M. Pitollet, qui est un homme d'une extraordinaire érudition et qui connaît parfaitement les écrivains du Midi, Jean Reboul, Jules Canonge, les félibres Mistral et Roumanille, a les mains pleines de documents; ses travaux nous feront connaître bien des choses nouvelles sur Lamartine et Reboul.
(2) Reboul fut élu à la Constituante de 1848; certains de ses amis pensèrent même à lui, après la mort de Tocqueville (1839), pour une candidature à l'Académie française. — Ajoutons, pour l'édification des lecteurs de M. Doumic, que Reboul alla en 183* porter au comte de Chambord, à Frohsdorff, l'hommage de son loyalisme, et qu'en 1837 il alla demander la bénédiction du pape Pie IX.
nie : Le Génie dans l'Obscurité ; mais elle est traitée selon le grand style poétique, et l'on sait comme le lyrisme de Lamartine transfigure les sujets mêmes qui semblent s'y prêter le moins. Relisons rapidement ces belles strophes :
Le souflle inspirateur...
DL'dai^ne des palais la pompe souveraine...
11 s'abat au hasard...
Sur la cabane des pasteurs.
Sous le chaume indigent des pauvres de la terre.
Puis évocation des glorieux souvenirs de l'antiquité : Homère, Virgile, Moïse ; puis c'est une réminiscence mythologique, le poète compare la gloire au phénix, « qui vient tous les cent ans »
Se poser sur la terre et sur un nom qu'il aime.
Enfin le voici qui s'adresse à Reboul, lequel nous paraît jusqu'ici quelque peu oublié :
Ne t'étonne donc pas qu'un ange d'harmonie Vienne d'en haut te réveiller, etc.
Etparune associaliond'idées assez délicate, où l'intention polie est nuancéed'émotion personnelle, le poète grand seigneur, « plein des biens dont l'opulence abonde », se prend à regretter le temps où, dic-il, je n'avais
Que ma vigne et que mes figuiers,
OÙ « les songes divins chantaient dans mon âme »,
Où ma mère allumait, ainsi qu'une humble femme,
la fiamme de son « étroit foyer », où
Nous rendions grâce à Dieu de ce repas champêtre. Riche des simples fruits que le champ faisait naître. Et d'un pain qui suffit au jour !
Telle est cette Harmonie, dont une strophe, une seule, la septième, est vraiment écrite pour Reboul même ; dans les autres strophes, on sent trop que le poète nîmois n'est guère pour Lamartine que l'occasion, le prétexte d'une pièce de vers. Les meilleures de ces dix strophes me semblent être les trois dernières; ce retour du poète vers l'heureux temps de son enfance les rend bien touchantes et vraiment belles, d'une beauté intime ; elles rachètent ce qu'il y a d'un peu factice et convenu, d'un peu