‹ Lamartine et les "Harmonies"Chapitre 2 sur 4 · REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

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distant aussi, dans le grand lyrisme impersonnel des premières.

A celle pièce Reboul s'efforcera de répondre en 1836 par les strophes enthousiastes qui figurent en tête de son premier recueil de poésies ; nous y reviendrons.

Le Génie dans l'obscurité fait partie des 48 pièces qui formèrent en 1830 le recueil des Harmonies ; ce recueil parut à la fin de juin. Lamartine, qui, depuis deux mois, prolongeait son séjour à Paris (1) pour surveiller l'édition de son nouvel ouvrage, rentra à Sainl-Point, puis se rendit à Aix-les-Bains (juillet). On sait les événements politiques qui suivirent. Lamartine, ne voulant pas servir la monarchie de Juillet, envoya le 19 septembre sa démission de secrétaire d'ambassade au comte Mole, « après l'avoir poliment négociée avec le Palais-Royal, pour ne pas manquer, dit-il, à la reconnaissance et à la convenance (2) ». Son ami, M. Capmas, résigna de même ses fonctions de sous-préfet.

Au cours des années 1831 et 1832, nous trouvons Reboul en relations suivies avec M, Capmas et Lamartine. C'est à M. Capmas qu'il dédie, en mars 1831 (3), le Christ à Gethsémani, poème qui contient d'assez belles strophes. M. Capmas transmit le poème à Lamartine. Le poète des Harmonies y reconnut quelque chose de l'inspiration qui anime son Hymne au Christ (4), et félicita l'auteur : « J'ai reçu ». écrivait-il à Reboul le 13 septembre, ft j'ai reçu, Monsieur, par M. de Capmas vos vers nouveaux. Ils m'ont étonné, même après l'Ange et l'Enfant; c'est tout vous dire (5). »

Pourtant ce n'était peut-être pas assez dire. La vérité est que le Christ à Gethsémani est bien supérieur à l'Ange et l'Enfant, poésie qui nous semble un peu surfaite. Que lisons-nous dans la notice biographique et littéraire qui figure en tête de la sixième édition des Poésies de Reboul (6), publiée en 1842 ? L'auteur anonyme de cette notice s'extasie naturellement sur l'Ange et l'Enfant. « Nul chant de Reboul, dit-il, n'a trouvé autant d'admirateurs ; la pein-

(1) 11 avait prononcé son discours de réception à l'Académie française le 28 mars 1830 ; en mai, il se mit à corriger les épreuves de son nouveau recueil.

(2) Lettre du 21 septembre 1830, à Virieu.

(3) Cette dédicace est conçue ainsi : « A son ami, M. Ferdinand de Capmas, ancien sous-préfet. » Les mots à so7i ami doivent être de 1836, après plusieurs années de bonnes et cordiales relations.

(4) Harmonies, III, v.

(o) Lettre du 13 septembre 1831, dont nous citons un extrait d'après la notice de M. de Cabrières (page xxxiii). Lamartine était alors à Saint-Point, M. Capmas et sa famille au château de la Roche (par llouvray, Côte-d'Or}.

6. « Nouvelle édition ». — l^aris. H. L. Delloye, éditeur ; se rend cher G arnier frères, libraires. MDCCCXLII, in-lG.

ture;, la musique et la sculpture se sont inspirées à l'envi de cette composition d'un sentiment si religieux et si pur que l'on croit voir, à travers la transparence de la pensée et des vers, la rayonnante et douce figure de l'ange planant avec amour sur le berceau de l'enfant » (pay;e xiii). J'avoue que cette vulgarisation indiscrète d'une inspiration poétique par tous les arts me cause un sentiment de malaise et une certaine défiance, et je suis tenté de relire telles pages célèbres où Leconte de Lisle affirme sa haute et hautaine conception de la « majesté de l'art » et exprime son dédain pour le goût français, « esclave des idées reçues », pour la critique, toujours si bienveillante « à la cohue banale des pseudo-poètes », pour cette littérature, enfin, qui, sous prétexte d'enseignement moral, ne tend qu'à « répandre dans le vulgaire, à l'aide du rythme et de la rime, un certain nombre de platitudes qu'elle afïuble du nom d'idées (1) ». IS'insislons pas ; on se rappelle les orgueilleuses formules du grand et puissant Olymfiien.

Certes, je ne prétends pas écraser Reboul sous un tel rapprochement ; tout ce que je veux dire, c'est que l'auteur des Poèmes antiques a posé dans ces pages un sûr critérium d'appréciation littéraire, et qu'il faut toujours y revenir pour juger de haut. Et puisque nous parlons de VAnçje et U Eiifant, nous pouvons dire que celte élégie est la mis)e en œuvre d'une idée gracieuse ; oui, cela est « joli ». comme on dit ; mais c'est tout ; cela nous paraît même aujourd'hui assez insignifiant et plutôt fade. Cette élégie a quelque chose qui sent un peu le poncif ; elle a ce quelque chose qui provoque i'altendrissemf-nt facile, à peu près comme les chromos de l'imagerie religieuse ou comme les douceurs des romances sentimentales. Et cependant, pour beaucoup de gens, le nom de Reboul reste exclusivement attaché à VAnge et i Enfant. Lamartine, lui, le grand lyrique, ne pouvait s'y tromper. Au contraire, le Christ à Gethsémani qui, d'ailleurs, est loin d'être un chef-'i'a3uvre, témoigne d'un certain souffle ; l'effort vers la haute poésie y est louable, plus louable assurément par l'inlenlion que par le succès ; mais enfin le lyrisme a soulevé le poète. On comprend que Lamartine ait apprécié celte manifestation d'un talent plus vigoureux, et qu'elle l'ait, comme il le dit, « étonné »,

Nous arrivons à l'année 183i ; c'est l'année où Lamartine partit pour l'Orient. En allant de Lyon à Marseille, il s'arrêta à .Nimes, disais-je plus haut (-2), el fit visite à Reboul. Cette visite, si

(1) Etudes sur les Poètes conte'uporains ; Avant-Propos, pages 237-242 du volume intitulé : Derniers Poèmes (Lemerre). — Ces études sont de 1864. (2; Voir Revus des Cours et Conféreiices, n» du 18 avril 1912, page 273.

o3B REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

vivement attendue parReboul, et plusieurs fois promise, annoncée, différée par Lamartine, fut enfin réalisée ; elle ne peut se placer qu'entre le 15 et le 20 juin 1832, et M. de Cabrières, qui l'a fixée « vers le mois de mai 1832 », a fait erreur ; mais il n'avait pas à sa disposition, comme instrument de contrôle, la correspondance générale de Lamartine publiée depuis sa notice sur Reboul.

Gustave Allais.

Rennes, 1" niai 1912.

Vingtième année (2- sene) N° 32 20 Juin 1912

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