‹ Lamartine et les "Harmonies"Chapitre 4 sur 4 · REVUE DES COUKS ET CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

REVUE DES COUKS ET CONFÉRENCES

première en mai 1825, la seconde le 8 mars 1826. La lettre du 20 avril, que nous citions tout à l'heure, fut écrite peu après la lecl ure de cette seconde partie ; et, lorsqu'au mois d'août suivant, dans VEarmonie Aux chrétiens, « Lamartine leur reproche d'avoir trop longtemps et trop souvent eu recours au bras séculier, il ne fait que reprendre et traduire poétiquement les idées de Lamennais (1) ».

Ces rapprochements ont bien une réelle valeur ; mais il y a plus à dire : il faut rappeler au milieu de quelle crise politique intérieure se placent ces différents écrits.

On était alors sous l'odieux gouvernement des Ultras, sous le règne de Charles X et le ministère Villèle, avec la chambre « retrouvée ». On était en pleine lutte contre ce régime de réaction violente et contre le fanatisme du « parti prêtre », du parti clérical, dirions-nous aujourd'hui. Ce n'est pas aux hommes de notre temps qu'il est besoin d'apprendre quel danger a toujours créé dansl'Etat ce parti, animé de l'esprit d'oppression et d'intolérance, avide de domination, toujours refoulé, toujours renaissant et agressif. Plus puissant que jamais, il comprenait alors « la Congrégation », les Jésuites, les ultramontains et exerçait sa toute-puissance sur le roi et les ministres. Souverain maître du pouvoir, il venait d'obtenir le vote de l'abominable loi « sur le sacrilège » (février-avril 1825); il venait d'imposer au ministère des poursuites contre deux journaux libéraux, \e Constitutionnel et le Courrier français, qui furent d'ailleurs acquittés ; il venait enfin de faire célébrer avec toute la magnificence des pompes officielles et religieuses le « grand Jubilé » de 4826 (15 février-15 août) ; et les immenses processions publiques qui entraînaient à travers les rues de Paris le roi et la cour, les deux Assemblées législatives, la justice, l'administration et l'armée, montraient assez à la masse de la population parisienne étonnée, inquiète et railleuse plutôt qu'édifiée, que le pouvoir était aux mains du clergé (2).

C'en était trop ; c'était vraiment, pour reprendre le mot de Lamartine, trop à\iltracisme. Un tel état de choses ne devait pas tarder à provoquer une vive opposition.

Elle se déclara parmi les royalistes mêmes. Le comte de Montlosier, royaliste libéral, publia le Mémoire à consulter, où il dénonçait l'inQuence du « parti prêtre » sur le ministère et réclamait l'exécution des anciens édits contre les Jésuites. « Les quatre grandes calamités, écrivait-il, signalées au présent mémoire,

(1) Chr. Maréchal, Lamennais et Lamartine, p. 161-2.

(2) Sur toutes ces cérémoaies publiques, lire A. de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, Vil, ch, v, p. 218-224.

i.AMAlrnNK MT LKS « llAU.ViOMI'S »

savoir: Ui Con[,'ié^ulion, io Jésuilisme, r[JlliMni()ntanii.;mc et le sysiôuie d'euvalii-istiint'al dos prêlrus, inoriucenl, la siirelô de i'i^lal, celle de la socicUé, celle de la religion, elc, ».

Ce mémoire avait paru le 1^'' u.ars 1S!2(3 ; quelques jours plus lard (S mars) parut le second voluine de l'ouvrage de Lamenaais : 1(1 Rc'iiciion dans ses rapports, etc. Cet ouvrage, dont M. Maréchal a bieu pu détacher des pa;-sa;^es empreints d'un certain libéra listne (J), était, eu réalité, « une sorte de contre-manifeste des ullramontains, tout pénétre de l'esprit de Grégoire VII et d'Innocent 111 (il) »; il ne fit qu'exaspérer les passions. N'ouldions |)as qu'alors Lamennais était encore attaché à Uome ; il n'était pas encore le fougueux et admirable visionnaire des Paroles d'un Croyant. Son livre de la lieU<]iùn fut déféré aux tribunaux. D'autre part, l'abbé Fravssiuous, minisire des affaires ecclésiastiques, ayant publiquement reconnu ci la tribune (za, 26 et 27 mai) l'existence de la Congrégation e( la rentrée des Jésuites en France, deux faits tant de fois niés olTiciellement depui:-. dix ans, M. de Monllosier adressa k la Cour de Paris sa Drnonciat'iùn contre la Congrégation, les Jésuites et ceux dus évéques qui avaient loué les doctrines ultramontaines de Lamennais (lu jailbjf). Oa sait que la Cour se déclara incompétente.

Voild donc dans quelles circonstances et ;\ la suite de quelles graves affaires Lamartine écrivit son Harmonie Aux ChriUi,^ns \ voilà ce que signifie cette date, août 18:20.

Gustave Allais.

Professeur à V l'niversiié de Rennes .

[A saiorc.)

(1) Ce qui me piuait, d'uillours, ;cssnrlir pririciiiulonîfujt des !)assa;,'es cités par M. Murcchal, c'est l'idée d'une .sôparaliou nôccsbairc de l'Eglise et do i'I'Uut,

(2) Voir Lavissc et Rarabaud, llisloire (jênérale, tutuo X, chup. it, f;) ill : la Gouvernement des Ultras, p. IjÛ..

Lamartine et les « Harmonies ï>

Par M. GUSTAVE ALLAIS,

Professeur à l'Université de Rennes.

L'Harmonie Aux Chrétiens [Suite) (1).

On comprend, dès lors, quel devait être l'état d'esprit de Lamartine en composant cette Harmonie. Nous parlions, tout à l'heure, d'émotion douloureuse et d'angoisse. Pour lui, en effet, fils d'une mère très pieuse, ancien élève des Pères de la Foi (2), — Société fondée par les Jésuites — disciple enfin de Lamennais, ce devaient être des « temps d'épreuve » que ces temps troublés où l'on démasquait les Jésuites rentrés en France au mépris de toutes les ordonnances royales, <ni Ton attaquait et poursuivait un livre de Lamennais, où l'on persécutait enfin « Ips chrétiens », dit-il ; entendez, les seuls vrais chrétiens à ses yeux, les seuls dignes de ce nom, les catholiques ultramonlains; les gallicans euxmêmes, pour lui comme pour Lamennais, ne méritent aucune estime.

Les « chrétiens » auxquels il s'adresse sont d'ardents et violents militants, qui trouvent que la foi

De ce monde attiédi retire ses rayons,

veulent venger le « Christ insulté », parlent de se lever, de « saisir le glaive », de prendre en main « les droits du ciel », et prétendent enfin « se charger des justices de Dieu » (strophes i,2 et 3). — « Arrêtez, insensés ! » réplique le poète pour refréner leur zèle, et il leur rappelle que la religion du Christ est une religion, non de violence, mais de « pardon » ; il ajoute que ce rôle belliqueux et vengeur ne leur convient pas, et (ju'ils font le plus grand tort à la religion. Cette attitude, ces prétentions sont, de plus,

(1) Voir Revue des Cours et Conférences, n» du 14 mars 1912.

(2; Cette dénomination de « Pères de la Foi » était d'ailleurs une de celles que, par prudence, prenaient les Jésuites quand ils se mirent à rentrer peu à peu en France à la fin de l'Empire et sous la Restauration. Voir ce que dit à ce sujet A. de Vaulabelle : « Devenus plus entreprenants dans les dernières années de l'Kmpire, mais n'osant prendre encore que les dénominations de Ligoristes, Paccanaristes ou Pères de la Foi, ils avaient rapidement grandi en nombre et en richesses après le second retour des Bourbons ». [Histoire des Deux Restaurations, tome V, page 335.)

268=^ KËVUE DKS COUKS ET CUPiKÊKliNCKS

souverainement impoliliques et fournissent au pouvoir des prétextes pour agir contre eux. a On fait grand bruit », disait-il au chevalier de Fontenay dans cette lettre du 30 avril 18"2t) que nous citions plus haut (1). « on fait grau i bruit des prétentions religieuses. J"ai toujours craint que le prétexte ne vînt de là. » Aussi voudrait-il, on s'en souvient, voir la religion rester « en dehors de la politique » et ne pas être « profanée » par les gouvernements qui « s'en servent comme d'un instrument ». Ce sont ces pensées qu'il traduit en vers dans l'Harmonie Aux Chrétiens. « Ah I nous n'avons que trop », dit-il, « atrecié », c'est-à-dire ambitionné « l'empire du monde » ;

Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits, Entouré de faisceaux les chefs de la prière...

(allusion aux archevêques et évêques, qui avaient été créés membres de la Chambre des Pairs et formaient le « banc des évêques » ; ordonnances royales des 3 novembre 1822, 8 janvier 18-23 et 30 mars 1824).

Ab ! nous n'avons que trop aux maîtres de la terre Emprunté, pour régner, leur puissance adultère... Mêlé la voix divine avec la voix humaine. . Voilà de tous nos maux la fatale origine.

Il faut citer, enfin, les vers supprimés par le poète dans réditioa des Harmonies, mais que M. des Cognets a lus sur le manuscrit original, et que M. Maréchal reproduit à son tour (2) :

Rompez, rompez tout pacte avec la force humaine, Bornez aux soins d'en haut votre divin domaine, Des intérêts mortels cessez de vous troubler.

Autrement dit : restez à l'écart de la politique, dissociez résolument le spirituel du temporel, et — allons jusqu'au bout — séparez l'Eglise de l'Etat.

Que disait le comte de Montlosier dans son Mémoire à consulter'? « Vous voulez inspirer du respect pour les piètres? Au nom de Dieu, ne les mettez ni dans le monde ni dans les affaires » (3); c'est-à-dire laissez-les en dehors des choses politiques.

Ce langage est celui de la raison, de la sagesse et de la pru-

(1^ Voir Revue des Cours et Conférences, n» du 14 mars 1912, page 31.

(2) Lamennais et Lamartine, page 16.).

(3) A. de Vaulabelle : Histoire des Deux Restaurations, tome VII, page 226.

dence politique. Mais les fanatiques, avides de dominer pour exercer leur intolérance oppressive, sauronl-ils jamais entendre la voix de la raison ? Le parti clérical est aussi incorrigible et indestructible que l'orgueil humain, que l'esprit de domination et d'intolérance ; et, tant qu'il y aura des gens qui s'attribueront le droit de gouverner et surtout d'opprimer les autres au nom d'une vérité « révélée » dont ils se prétendent les détenteurs privilégiés, il y aura aussi, au plus grand dommage de l'Etat, un parti clérical.

C'est à la fin de cette féconde année 1826 que fut probablement composée aussi l'Harmonie: « Une larme ou Consolation ». (Livre I, ix). A propos de cette pièce, M. Léon Séché, dans un chapitre sur les Harmonies qui contient des indications utiles (1), — je regrette de n'avoir pas connu ce chapitre avant d'écrire mon étude sur Lamartine en Toscane (2), — M, Léon Séché rappelle ce passage d'une lettre de Lamartine à Virieu (Florence, 18 janvier 1827) : « Je pense aussi souvent à cette pauvre M"^ Yéméniz » (l'amie de Lamennais). « Je lui enverrai quelque Harmonie consolatrice, quand elle sera déjà consolée par le temps et par la main divine. » M. Séché aurait pu citer aussi la lettre du 9 novembre 1826, où Lamartine disait à Virieu : « Voici un mot inclus pour M""= Yéméniz, que tu lui remettras, etc.. C'est un mot de compassion pour son affreux malheur. » M""= Yéméniz venait, en effet, de perdre un fils âgé de cinq ans. Nous avons la lettre où Lamennais lui offrit des consolations : « Ce ne sont point les paroles de l'homme », lui disait-il, « qui peuvent consoler ; c'est l'action puissante de la grâce qui agit intérieurement. Suivez ses douces impressions, sans effort, sans trouble, avec une simplicité d'enfant. Vous souffrez, allez à celui qui guérit ; vous pleurez, allez à celui qui a dit : Heureux ceux qui pleurent ! etc. » (3).

Il faut avouer que l'Harmonie de Lamartine ne rappelle en rien le ton de profonde compassion et d'onction chrétienne qui carac

(1) Lamartine de 1816 à 1830, édition in-lS ; page 227.

(2) J'ai déjà exprimé ce regret dans mon étude sur le manuscrit d'Angers ; voir Revue des Cours et Conférences, n» du 17 novembre 1910.

(3) Lettres de Lamennais à M"* Yéméniz, publiées par M. C. Latreille [Revue de Paris, 15 mai 1905). — Pour comprendre la commission que Lamartine donnait à Virieu par M"i« Yéméniz, il faut se souvenir que M. et M™e Y'éméniz habitaient Lyon, où Nicolas Yéméniz avait fondé une grande maison de soieries; ils avaient pour voisins M. et M"'= Virieu. (V. Lettre de Lamartine à Virieu, 2 juillet 1829.)

^T^O RKVUK DES COURS ET CONFÉRKNGES

lérise la lettre de Lamennais, et que si, vraiment, les strophes du poète ont été écrites pour M™^ Yéméniz, à l'orcasion de son « affreux malheur », elles sont bien froides, bien faibles, bien dépourvues d'émotion humaine. En somme, cette pièce n'est guère que le développement d'un thème banal et impersonnel; et si Lamartine l'a vraiment envoyée à M™' Yéméniz, cette femme distinguée, dont lui-même appréciait hautement l'esprit, le jugement et le goùl littéraire (1), dut trouver cette Harmonie peu « consolatrice » et penser que, pour adresser des paroles de condoléances à une mère qui a perdu son enfant, le prêtre savait mieux s'y prendre que le poète. Ce qui est probable, c'est que Lamartine n'avait pas composé son Harmonie tout de suite après l'événement et sous le coup de l'émotion qu'il en avait éprouvée ; il avait dû attendre et laisser s'atténuer, se refroidir, s'évanouir peu à peu l'émotion du premier moment ; sa pièce s'en ressent, elle manque d'inspiration.

A l'année 1827 appartient encore l'Harmonie Désir (livre II, xvi). M. Léon Séché l'a datée exactement (2) en rappelant la lettre de Lamartine à Yirieu Florence, 1^'' juillet 1827 : « Tu peux faire voir à l'abbé de Lamennais le Désh\ etc. » — Je me contenterai donc d'ajouter simplement quelques mots empruntés au commentaire dont Lamartine fait suivre cette pièce : « C'est l'époque de ma vie l'époque du séjour à Florence où ma pensée... se tourna le plus habituellement vers le ciel, et où tous mes chants étaient des hymnes. » Puis le poète nous dévoile sa psychologie intime; son âme est de celles chez qui «l'adoration », dit-il, est «un parfum d'été qui s'exhale dans les rayons de joie ». La douleur le rend « silencieux et stérile » ; le bonheur — citons exactement ses paroles — « me féconde et m'invite à me répandre en reconnaissance et en cantiques. J'étais heureux ».

Ces quelques lignes sont intéressantes, parce qu'elles contiennent quelques-uns des caractères essentiels de la poésie lyrique de Lamartine ; cette poésie est un hymne perpétuel d'élévation et d'adoration religieuse, son âme s'y exhale tout entière, avec le trop-plein d'émotion heureuse dont elle est gonflée. Cette

(1) Cf. Lettre du l«raoùl 1826; Lamartine envoie à Yirieu les strophes qui terminent l'Harmonie Poésie. « Montre-les, dit-il, à M™^ Yéméniz et à Fréminville, si tu les trouves bons (ces vers). » — Dans une autre lettre, écrite de Livourne, le 13 septembre 1827. il prie son ami de montrera M^^ Yéméniz les premières strophes de l'Harmonie Pensée des morts, qu'il appelle De Profundis. — Enfin une lettre du 23 avril 1829 nous apprend que M"»' Yéméniz traduisait les Fiancés de ManzonL

(2) Lamartine de 1816 à 1830, édition in-18, page 228.

LAMARTINE -â^H-

émotion même n'exclut pas une certaine mélancolie douce, qui n'a rien d'amer ; ne sait-on pas, en effet, que les plus intenses et les plus profondes impressions de bonheur sont, le plus souvent, mouillées de larmes de tendresse ?

tout près de ton sourire

Brille une larme dans tes yeux (1).

C'est qu'alors nous sentons notre faible cœur

Pliant sous sa félicité

Comme un roseau qu'un souffle abaisse (2)...

Mais ce n'est là qu'une mélancolie passagère et toute pénétrée d'optimisme. L'âme de Lamartine est profondément optimiste. A plusieurs reprises, le doute a bien pu l'effleurer; on trouve même parfois chez lui des notes de pessimisme. Mais de telles suggestions, chez lui, ne sont que momentanées et fugitives ; elles s'effacent assez vite. Lamartine n'est pas, en effet, de ceux qui s'attachent à sonder les insondables problèmes, qui s'efforcent de saisir l'Inconnaissable ; il admire, s'incline, adore et remercie. Lamartine n'est pas de ceux qui, comme Vigny, doués d'une pensée plus puissante et d'une plus grande force d'analyse philosophique, sentent avec douleur, avec désespoir, l'incurable pessimisme qui est au fond de toutes choses. Le pessimisme ! Oui, il en ressent parfois l'atteinte légère, comme serait l'attouchement d'une aile noire qui vous eflleure en passant ; mais il ne s'arrête pas à ces troublantes pensées. De même qu'il accepte les bornes posées à la raison humaine, il trouve que toutes choses sont bien ainsi ; et rendant à Dieu le « sublime hommage » qui est le devoir propre de l'être humain, il est de ceux qui s'écrient : Fiat voluntas tua (3) ! Lorsque, enfin, viendra son dernier jour, il se soumettra à l'ordre de ce Dieu qui le rappellera à lui, et dira simplement : « J'ai dit sa gloire, et je meurs. » C'est la formule finale de l'Harmonie Désir.

Viennent ensuite plusieurs Harmonies que, dans les « Commentaires », Lamartine date de Florence, 1828. Ces pièces ont pour litres : Eternité de la nature, Brièveté de l'homme (livre II, xx),

(1) Nouvelles Méditations, les Préludes.

(2) Ibid.

(3) L'Infini dans les deux (Harmonies, livre 11, iv).

272^ KKVUli L>b,S COUUS Kl' <;«>lNeËHIi^[>ICH,S

Encore nn hymne (livre III, i), Pourquoi mon âme est-elle triste ? (livre III, xii). On sait quelle prudence il faut mettre toujours à suivre les « Commentaires » de Lamartine. Les trois pièces que nous venons de citer ont-elles été réellement écrites à F'iorence en 1828 ? Peut-être oui, peut-être non ; il est permis de douter ; car elles ne contiennent rien qui puisse nous servir d'indice suffisant pour nous faire incliner dans un sens ou dans Tautre. Nous pouvons donc admettre qu'elles aientété inspiréesà l'auteur et ébauchées en Italie, puis reprises et achevées en France ; mais il est impossible de leur attribuer une date précise.

De même pour deux autres Harmonies : L'Occident (livre II, II), Impressions du matin et du soir (livre II, iv) ; l'une manifestement inspirée par le spectacle d'un coucher de soleil au bord de la mer, sans doute pendant une villégiature d'été, aux environs de Livourne ; la seconde « écrite, dit Lamartine, à Florence, sur le bord de l'Ârno, un soir, en voyant coucher le soleil (1) ». II nous est impossible de les situer exactement ni l'une ni l'autre dans les trois années du séjour de Lamartine en Toscane. Tout ce qu'on peut dire, selon toute probabilité, c'est qu'elles ont été composées pendant ce triennium.

Les strophes Au Rossignol (livre IV, viii) ont dû l'être vers le printemps de 1829. Le commentaire de Lamartine nous apprend qu'elles furent « écrites à Saint-Point, dans le petit bois de haute futaie, etc. » Et, en effet, certains détails de la pièce (strophes 2 et3, 6, llet 12, 14 et 15) paraissent bien plutôt convenir à un paysage du Maçonnais qu'aux collines des environs de Livourne ; d'autre part, comme, une fois revenu en France dans l'automne de 1828, Lamartine ne s'est guère, semble-t-il, remis aux vers avant la fin de novembre (2), — époque de Tannée où l'on n'entend plus le rossignol, — la pièce peut être datée du printemps ou de l'été de 1829.

Nous avons à parler, maintenant, de l'Harmonie adressée à Reboul : Le Génie dans l'obscurité (livre III, xi). Cette question n'est qu'une partie d'une question plus générale, qui est celle des relations du poète nîmois Jean Reboul avec Lamartine. Ces relations sont encore assez mal connues ; elles seraient intéressantes à étudier ; car, si Jean Reboul a osé publier ses premières poésies,

(1) « Commentaire » de Lamartine.

(2) Nous savons, par la correspondance générale, qu'il passa à Paris le mois d'octobre 1828 ; rentré à Saint-Point, il se sentait « le cœur plein de poésie » ; mais, c'est seulement vers la fin de novembre et endécembre qu'il retrouva assez de loisir et de calme d'esprit pour écrire des vers. — Voir les lettres des 21 et 29 novembre et du 11 décembre 1828.

LAMAKTINE "^3

s'il a connu le succès, s'il a même joui d'une certaine illustration, c'est grâce aux généreux encouragements et à labienveillanle protection de Lamartine. L'envoi à Reboul de l'Harmonie le Génie dans l'obscurité fut une des premières marques de cette haute estime et de cette protection liiléraire qui devaient être si précieuses pour Reboul. La composition de celte pièce se place à l'origine même des relat ons qui s'élablirententre les deux poètes, en 18:28, et que les circonstances allaient rendre peu à peu de plus en plus étroites ; si bien qu'au mois de juin 1832, comme il se rendait de Lyon à Marseille, où il devait s'embarquer pour l'Orient, Lamartine s'arrêta à Nimes pour faire visite au boulanger poète. — Il n'est pas inutile d'insister sur quelques-uns de ces faits peu connus.

(A suivre.) Gustave Allais.

N. B. — Nous rappelions, tout à l'heure, l'éducation pieuse reçue par Lamartine chez les Pères de la Foi. Selon Renan, l'Université aurait été « incapable de former un Lamartine » ; les Pères de la Foi, c'est-à-dire les Jésuites, ont mieux réussi. Et, à ce propos, M. Léon Séché, dans un livre récent (1), après avoir cité le mut du « sceptique » Renan, a éprouvé le besoin d'écrire une violente diatribe contre l'Université, « foyer d'irréligion », etc. ; thème connu, attaques malveillantes et profondément injustes. Et naturellement, il s'estplu, d'après ses sympathies personnelles, à vanter les mérites et à chanter les louanges de l'enseignement clérical. — Eh ! bien, soit ! louons, si l'on veut, l'heureuse et bienfaisante influence qu'ont peut-être exercée les Pères de la Foi sur la formation de l'âme de Lamartine. Mais, alors, comment expliquer que le plus intime ami de Lamartine, Aymon de Virieu, formé par le même enseignement au collège de Belley, ait l'ésisté à cette même influence ? « Son guide était Montaigne », lisons-nous dans les Confidences (livre XL ch. xvi). Le livre de Montaigne était son vade-meciim. Dès l'âge de douze ans, il savait par cœur presque tous les chapitres de cette encyclopédie du scepticisme. » — M. Léon Séché dit lui-même quelque part que, dans sajeunesse, Virieu était particulièrement sceptique au sujet de la vertu des femmes ; et j'imagine volontiers qu'en homme d'esprit qu'il était, Virieu dut être quelque peu sceptique, — bien avant certains universitaires de notre temps, dont M. Séché ne parait pas avoir gardé un très bon souvenir, — dut être, dis-je, quelque peu sceptique, avec un sourire indulgent, à l'égard des

(1) les Amitiés de Lamarline, 1911.

REVUK DES COURS ET CONKEKENCES

romanesques amours, plus ou moins platoniques (après tout, qu'importe?) de Lamartine et d'Elvire. En tout cas, il faut avouer que le scepticisme « rationaliste » de Yirieu était un échec pour ces Messieurs du collège de Belley; et, pourtant, l'Université n'y était pour rien.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Library University of Ottawa Date Due

MOV 27 '81 ^^ * ^ê NOV 1 7 '6

a®B.8:iw^

Page 1