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COURS ET CONFÉRENCES

DiuECTEUR : N. FILOZ

Par M. GUSTAVE ALLAIS,

Professeur à l'Université de Rennes.

L'Harmonie à Reboul. — Lamartine et Reboul, de 1828 à 1836 {suUe).

Depuis longtemps Lamartine avait l'esprit occupé de l'Orient; depuis longtemps il rêvaitd'un voyage ou d'une mission en Orient, d'un séjour en Orient. Le 11 septembre 1826, écrivant de Florence à Virieu, il parlait de «préparer cent mille francs pour acheter un brick et passer trois ans chez les enfants d'Allah » ; il donnait même — projet bien prématuré — rendez-vous à son ami u à Marseille, dans quinze mois ou deux ans ». — « Je soupire après un voyage en Orient », lui écrivait-il encore le 30 avril 1827. Dans toutes ses lettres écrites de Florence en 1826-1827-1828, celles du moins où il parle de ses difficultés et de ses soucis de carrière, le désir qu'il exprime est toujours le même, c'est d'obtenir un poste de premier secrétaire d'ambassade en Italie, à Naples, à Turin, ou bien à Madrid, ou encore à Constanlinople. Lorsque, à la fin d'août 1828, il quitte Florence pour revenir en France, c'est avec l'idée arrêtée de n'accepter un poste qu'à Rome ou à Cons-

(I) Voir Revue des Cours et Conférences, no^ des 14 mar?, 18 avril et 30 mai

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tantinople. (Cf. Lettre du 22 juillet.) M^iis si l'homme propose, les ministres disposent ; on .'^ait que Lamartine faillit être envoyé à Londres. J'ai exposé ailleurs (1) les pourparlers avec le ministère Marlignac, puis avec M. de Polignac, en vue d'une nomination à Rome ou en Grèce. La Grèce, n'est-ce pas déjà l'Orient ? et dès le mois de novembre 1829, surles propositions de M. de Polignac, les visées de Lamartine se tournent résolument vers la Grèce (2). On >ait comment la chute des Bourbons détruisit toutes ses espérances d'avenir diplomatique ; sa démission le rendit à la vie ptivée.

Mais l'idée de l'Orient le hantait toujours; c'était là un rêve dont sa pensée était toujours remplie. Nature essentiellement active, âme ardente de poète, inconstante et mobile, avide de changement, imagination d'artiste, éprise de soleil, de belle lumière, de riches couleurs, curieuse aussi d'exotisme et « des mœurs antiques », sans parler de son tempérament qui avait besoin d'un climat assez chaud, Lamartine aspirait à vivre quelque part aux pays du soleil, du Midi, de l'Orient, au bord de cette Méditerranée qu'il aimait avec une véritable ferveur de passion et dont il disait : « La mer Méditerranée est ma mer. Je ne vis que sur ses bords ; elle m'apporte vie et pensée. » (Lettre du l^'"aoùt 1826.) Toutes les raisons, enfin, qui pouvaient le pousser à visiter la Grèce, la Syrie, la Palestine, il nous les confie dans les premières pages du Voyage en Orient.

« J'avais épuisé ce peu de paroles divinesque le ciel et la terre, la mer de nos pays, jettent à l'homme ; j'avais soif den entendre d'autres surdes rivages plus sonores et plus éclatants. Mon imagination était amoureuse du ciel, de la mer, des déserts, des montagnes, des moeurs antiques, des traces humaines et surtout divines du religieux Orient. Toute ma vie, l'Orient avait été le rêve de mes jours de ténèbres dans les brumes de mon pays natal. Mon corps, comme mon âme, est fils du soleil ; il lui faut ce rayon vivifiant, etc. (3). »

Mais un voyage en Orient n'est pas une entreprise si facile à exécuter, surtout quand on veut aller y passer environ deux ans, et avec sa famille. Pendant les vingt mois qui s'écoulèrent entre la démission de Lamartine au comte Mole et son départ pour Mar-

(1) Voir Lamartine en Toscane, p. 20-22.

(2) Lettres de décembre 1829 et de janvier, février, mars, avril et mai 1S30.

(3) Texte du manuscrit original. — Voir l'excellent travail de M. Christian Maréchal : Le véritable « Voyage en Orient » de Lamartine ; Bloud, 1908 ; p. 18-19

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seille, son voyage fut perpétuellement relardé par une succession de difficultés inattendues et d'incidents nouveaux. Au mois de septembre i830, il affirme à Virieu sa résolution de « passer l'hiver » en Provence, à Marseille. (Lettres du 7 et du 21 septembre.) Mais auparavant il voudrait vendre son magnifique domaine de Montculot, quil évaluait à 700.000 francs. La vente n'ayant pu avoir lieu, il se décide à rester en Maçonnais : « Je regrette le Midi ; mais impossible, plus le sol. » (Lettre du 16 octobre.)

En mars 1831, étant toujours à Montculot, qui n'est pas vendu, il parle de partir: Super flumina Bnbylonis ibimus et flebimus. Mais ce n'était pas encore un projet très ferme ; car deux mois plus tard, nous le retrouvons à Hondschoote, par Bergues, département du Nord. Que lui est-il donc arrivé ? « Je partais », dit-il à Aimé Martin, « pour Jérusalem » ; « et je me suis arrêté ici en

chemin » Tout chemin mène évidemment à Jérusalem, comme

à Rome ; mais pourquoi ce détour ? C'est que l'arrondissement de Dunkerque lui offrait « une élection très probable ». (Lettre du 10 mai 1831). On était alors en effet en pleine lutte électorale ; et Lamartine, qui avait des ambitions politiques, laissa poser sa candidature dans trois départements, à Dunkerque, à Toulon et à Mâcon ; il échoua partout. Il revint donc à son idée de voyage : « J'irai dans quelques mois commencer mes excursions philosophiques et poétiques en Syrie, en Egypte, en Grèce.... » (Lettre du 14 août 1831.) Cette fois, il persiste dans son idée ; le SO décembre, écrivant à une vieille amie de sa famille, la marquise de Raigecourt, il lui dit qu'il parle d'elle tous les jours et qu'il « soupire » après le plaisir de la revoir ; « mais hélas ! ajoute-t-il, ce sera dans dix-huit mois ou dans deux ans, au retour d'Egypte et de Syrie. »

Le voyage d'Orient est donc bien, celte fois, décidé en principe ; mais pourtant Lamartine ne pense pas pouvoir partir avant le mois de juin 1832. Car il y a la guerre en Syrie (1) ; il y a aussi le choléra : deux fléaux dont il faut attendre la fin. (Lettres du 7 et du 12 janvier 1832.) En attendant, ce projet de voyage était un des arguments qu'il opposait aux officiers de Mâcon pour les dissuader de le nommer colonel de la garde nationale : « Des arrangements, pris depuis longtemps avec des compagnons de voyage, et

(l)On connaît l'histoire de Méhémet-Ali, le puissant et ambitieux vice-roi d'Egypte, qui voulait se rendre indépendant de Constantinople. Vers la fin de 1831, il envahit la Syrie, s'empara-de plusieurs grandes villes et écrasa l'armée du sultan Mahmoud. Les puissances durent s'interposer ; et le traité de Kutaiéh assura à Méhémet-Ali la possession de la Syrie (1833).

WfQ- KEVUE DES COUIlS ET COIMKÉKENCES

des nécessités litlérairesm'obligent cette année même à un voyage de quatre à six mois. » (Lettre du 28 février.) D'ailleurs les ofliciers de Mâcon le nommèrent quand même. — Mais voilà que sa fille Julia tombe malade ; « elle a un rhume affreux et crache le sang depuis trois jours : il est possible que je laisse le voyage si j'ai la moindre inquiétude. « (Lettre du l^"" mars.) Il ramène sa fille de Màcon à Milly, (( où je vais rester, dit-il, deux mois à la soigner. » Malgré tout, Lamartine veut aller dans l'été « à Constantinople au moins » ; son parti «est pris pour juin et juillet ». (Lettre du 13 mars). Il est vrai qu'il y a toujours les craintes de choléra : «je ne partirai pour la Méditerranée », écrit-il le2'2 avril, « que lorsqu'il sera fini. »

Difficultés, incertitudes, perplexités, résolutions accueillies avec enthousiasme, puis abandonnées et reprises, puis différées de nouveau avec la crainte de ne pas pouvoir les réaliser : n'estce pas toujours Thistoire de toutes les entreprises humaines, des plus modestes comme des plus importantes ? C'est aussi l'histoire du projet de voyage de Lamartine en Orient. Les dispositions morales du poète, mobiles comme les circonstances mêmes qui les déterminaient, nous sont révélées par ses lettres à ses amis Virieu, Vignet, etc. Elles ne pouvaient qu'être les mêmes dans ses lettres à M. Capmas et à Reboul. M. Capmas, alors sous-préfet démissionnaire, était à Marseille dans l'hiver de 1831-1832 ; dans ses lettres, Lamartine lui annonçait toujours son arrivée prochaine. (Lettres de mars, avril, mai.) Il l'avait aussi annoncée à Reboul, que cette nouvelle remplit de joie et d'émotion.

M. de Cabrières, dans sa Notice biographique sur Reboul, mentionne plusieurs lettres de Lamartine adressées au poète nîmois dans l'hiver de 1831-1832. L'une d'elles, qui n'est pas datée, contient ces mots : « Si la Muse m'a abandonné..., je la vois sans jalousie vous combler de ses faveurs. J'écoute, je ne chante plus ; mais quand vous chantez, j'écoule deux fois, j'écoute de l'oreille et du cœur. A vous voir souvent, à vous lire toujours.» (A'ofice, page xxxiii-iv). On voit quelle estime Lamartine témoignait à Reboul.

Un événement très douloureux, qui frappa Reboul peu de temps après, ne fit que rendre cette estime plus profonde et plus intime. En mars 1832, Reboul perdit sa seconde femme. Ses amis lui prodiguèrent leurs consolations. M. Capmas, qui avait vu M. et

LAMARTINE ET LES « UARMONIES )) -&î7

M"'* Reboul deux mois auparavant (1), avait fait connaître à Lamartine l"état grave de la jeune femme ; et le triste événement une fois survenu, Lamartine écrivit à Reboul : « M. de Capmas

m'avait dit qu'il n'y avait plus d'espoir que dans votre cœur

Adieu, Monsieur. A revoir dans deux mois, en passant à Nimes (2) ». — I)a»s deux mois, disait-il; remarquons cette indication. Vers le même moment, il écrivait au comte Raoul de Raigecourt, qui venait de perdre sa mère : «J'irai peut-être vous voir d'ici à deux mois, avant de partir pour Constantinople. » (l.ettre du 21 mars 1832.) Ainsi, au milieu de mars 1832, son intention était bien de partir pour l'Orient en mai ou en juin. Il se réservait seulement, nous l'avons vu, d'attendre la fin du choléra.

Cependant la nouvelle de la visite prochaine de Lamartine avait vivement ému Reboul ; et la joie qu'il en e'prouvait lui inspira un poème assez étendu (18 i vers), intitulé Nimes, dédié « à M. de Lamartine » et daté de mars 1832. Ce poème commence ainsi :

Poète au regard d'aigle, Herschell harmonieux, Qui met d'autre§ soleils aux poétiques cieux,... Est-il vrai que ta lettre a daigné m'envoyer {sic} (3) Que tu viendrais t'asseoir à mon humble foyer, Et visiter nos champs, notre ville embellie, Ce fragment détaché des bords de l'Italie ? etc..

Il invite le poète des Harmonies à venir recevoir les honneurs de l'apothéose que « l'antique cité » compte lui rendre ; il décrit les « restes pompeux » du passé, les monuments de « la Rome païenne », les Arènes, la Maison Carrée, le Temple de Diane ; il décrit les constructions modernes, le théâtre, les « vastes hôpitaux », les « larges boulevards », enfin a le jardin splendide » avec ses bassins entourés « de balustres d'albâtre », son « parterre en volute », ses « hauts marronniers », ses statues de marbre :

Le marbre découpé par une main savante Se dresse en déité, se dérouie en acanthe, En vase s'arrondit, s'assouplit en roseaux Qu'affaissent des Tritons

fl) « En vous embrassant, il y a deux mois... », disait-il à Reboul dans sa lettre de condoléances, qui est du 4 avril.

(2) Voir Notice de M. de Cabrières, page xxi.

(3) Entendez : « m'envoyer la nouvelle, m'annoncer... » C'est là une de ces taches de stj'le qui faisaient faire la grimace à Alfred de Vigny ; elles abondent dans ce poème, surtout dans la première partie qui est proprement une sorte d'épître familière, écrite en alexandrins d'une facture très courante» très lâchée.

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Puis il parle d'Aigues-Mortes « aux vingt tours », etc.

Je n'ai pas ici à m'occuper de localiser exactement la composition des poésies de Reboul. Je dirai seulement que cette pièce de IVîmes, datée de mars 1832, dut, à mon avis, être composée avant la mort de M'"^ Reboul ; car il est bien peu vraisemblable qu'après un aussi cruel événement, Reboul se fût amusé à décrire avec tant d'ingéniosité les splendeurs dujardin public de Mmes, ses bassins, ses statues et ses vases de marbre, comme aussi à mettre en œuvre les savants souvenirs historiques qu'évoquait dans son esprit le nom d'Aigues-Mortes. L'exécution de telles curiosités littéraires suppose une sérénité morale et une liberté d'esprit qu'il n'avait certainement plus après la mort de sa femme. Cette pièce fut, je pense, achevée en mars, avant la lettre de condoléances de Lamartine. Mais Reboul connaissait déjà par des lettres antérieures les projets du poète de Saint-Point ; et, lors de la visite qu'il avait reçue de M, Capmas au mois de février, celui-ci avait dû lui en parler en détail.

Lamartine était toujours à Milly ou à Màcon ; son départ était fixé au 28 mai. Il allait partir, quand sa fille Julia tomba de nouveau malade. Le 3 juin, il écrit de Màcon à Virieu : «Je suis encore ici : le 28, jour même de mon grand départ, les chevaux commandés, voitures chargées, bagagesà Marseille, Julia tombe malade

à grand danger La maladie tourne à mieux, mais dure et

durera grave encore jusqu'au 1 1^ ou 14''jour, et me voilà attendant l'issue pour partir, moi le premier, et ma femme ensuite, etc. »

Le 12 juin, c'est-à-dire le seizième jour de la maladie de sa fille, il est « hors d'inquiétude » et décidé à partir ; il annonce son départ à Virieu : « Je passerai pour te voir à Lyon samedi soir », c'est-à-dire le samedi 16 juin. Mais le 14 au soir, il arrivait à Lyon ; le 15 au malin, il adressait à Virieu un billet dont voici les premières lignes : « Mon cher ami, adieu, adieu, adieu ! Je passe deux jours plus tôt, tu n'y es pas, ne viens donc pas samedi. Sans une migraine horrible je serais allé hier soir t'embrasser. » Les derniers mots étaient : « Je t'écrirai de Marseille. »

Le 20 juin, il est à Marseille et donne de ses nouvelles à l'un de ses vieux amis, M. Ronol, avoué à Màcon.

On voit aussitôt quelles probabilités s'imposent à l'esprit. C'est dans ce voyage de Lyon à Marseille, c'est en juin 1832, entre le 15 et le20, queLamarline duts'arrêler à Nîmes et faire visiteàReboul. Impossible d'ailleurs, sans autres documents, d'arriver à une plus exacte détermination des choses.

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On sait les événements qui suivirent :1e départ de Marseille sur le brick VAlcesle, l'heureuse traversée, l'installation à Beyrouth, l'affreux malheur du 6 décembre 1832, puis le voyage de retour parla Turquie d'Europe, la Bulgarie et l'Autriche et la triste rentrée à Saint-Point, dans les premiers jours de novembre 1833, avec le cercueil de la petite Juiia. Rappelons seulement, pour marquer leur degré d'intimité, qu'undes trois amis qui accompagnaient Lamartine étaitM.Gapmas. (Lettres du 25 juin et du 24 juillet 1832.) II se montra « excellent» lors du grand deuil de M. etM'"^ de Lamartine (Lettre du 10 juin 1833) ; il resta avec eux pour le voyage de retour ; il leur fut d'ailleurs quel que peu embarrassant, en Hongrie; « car vieux et malade », il leur « donna même des ini|uiétudes » pendant quelques jours ; mais grâce à de « bons médecins hongrois d, il se tira d'aflaire.

Je n'insiste pas sur les années 1834 et 1835 ; elles furent marquées pour Lamartine par la publication du Voyage en Orient et l'achèvement du poème de Jocelyn. C'est l'époque où, sous l'influence des cruelles épreuves qu'il venait de traverser et aussi de l'altitude nouvelle prise par Lamennais à l'égard de Rome {Les Paroles (T un croyant sont de mai 1833), Lamartine avait beaucoup perdu de sa foi première. D'où quelque désaccord entre lui et Reboul, sur les questions religieuses. Cette divergence d'idées chagrinait Ileboul, qui proclamait sa foi dans la « paroie féconde » du Christ « pour ranimer le monde » (Aux Poètes chrétiens, îé.wTier 1834), et conseillait à Lamennais de s'incliner devant les décisions du pape (1) :

Tu seras bien plus grand en abaissant ton front

Il te faut immoler une raison sublime

(A j\J. l'abbé F. de Lamennais, août 1834.) Et Reboul priait Dieu pour le poète des Harmonies ; M. de Cabrières rappelle à ce sujet des souvenirs personnels : « Que de fois nous-ménie, au coin de cette petite cheminée de la rue Carréterie, nous avons entendu Reboul nous demander des prières pour l'illustre protecteur de sa muse naissante ! Il s(jupirait profondément, il élevait les mains

au ciel ou les joignait »

C'est que Lamartine ne lui dissimulait pas « l'état flottant d'hésitation » où se trouvaient ses idées religieuses. « S'il recevait de Nîmes, dit encore M. de Cabrières, l'hymne Aux Poètes chrétiens,

(1) 11 s'agit de l'Encyclique du i'.j août 1S32 contre les doctrines de l'Avenir.

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il louait les vers, mais il blâmait le point de vue trop rétréci. » (Lettre du 29 avril 1834.) Dans une autre lettre, du 8 novembre 1833, il indiquait les « points où leurs opinions se trouvaient en désharmonie ». Mais ces dissentiments, peu profonds d'ailleurs, comme le dira Lamartine dans une lettre du 28 août 1847, n'enlevaient rien à la sympathie que Lamartine et Reboul avaient l'un pour l'autre. Lamartine encourageait Reboul à publier ses vers et acceptait de les patronner devant le public : « Quand votre livre paraîtra, lui écrivait-il le 26 décembre 1834, J'empioirai mes amis à son succès matériel. J'écrirai un mot dans la préface ou autrement. Je serai fier de signer votre gloire. » La lettre du 8 novembre '1835, mentionnée tout à l'heure, témoigne des mêmes dispositions.

La protection de Lamartine fut efficace ; Charles Gosselin, l'éditeur des Harmonies^ du Voyage en Orient et de Jocelyn, accepta d'éditer les poésies de Reboul. Il fit très bien les choses. Le recueil de 1836 (j'ai sous les yeux la seconde édition qui porte, elle aussi, la date de 1836) est un beau volume in-8 de xxiv- 372 pages ; des feuillets blancs séparent les unes des autres les différentes pièces de vers ; l'impression et la mise en pages sont très soignées; Touvrage est marqué 7 fr. oO. En somme, c'est une belle édition, qui représente de la part de l'éditeur une forte avance de fonds. Aussi Ch. Gosselin avait-il eu soin de mettre le recueil sous le double patronage de deux noms connus el aimés du public, Alexandre Dumas et Lamartine. Le volume s'ouvre donc par un groupe de « pièces» de recommandation : c'est d'abord la lettre-préface de Lamartine à Gosselin, lettre dont nous avons déjà parlé; puis -c'est un récit d'Alexandre Dumas, intitulé : Une visite à Nrines, où l'illustre romancier raconte son entrevue avec Reboul ; ce récit est suivi d'une pièce de vers de fieboul, dédiée à Alexandre Dumas : les Arrnes de Nîmes. Vient enfin l'Harmonie de Lamartine, le Génie dans l'obscurité, précédée d'une brève dédicace en prose du recueil de Reboul à Lamartine, et suivie d'une pièce lyrique ayant pour simple titre : Réponse à M. de Lamartine. La dédicace en prose est datée de ?sîmes, avril 1836 ; la pièce lyrique est probablement de la même date. En vers comme en prose, Reboul exprime sa reconnaissance à son « illustre protecteur » ; « mes chants », lui dit-il dans sa « réponse» en vers, « mes chants naquirent de tes chants » :

C'est toi qui fus pour moi cet ange de lumière Qui se laisse tomber du haut du firmament. Et qui sur le palais comme sur la chaumière Se repose inditTéremment. ,

Par M. 6. ALLAIS,

Professeur à l'Université de Rennes.

Discussion de quelques dates.

Depuis la publication de mon étudesur Lamartine en Toscane (l)^ où j'avais entrepris de dater, aussi exactement que possible, un certain nombre d',^armo»n'i?5, je n'ai cessé de continuer mes recherches dans l'espoir de trouver <ies renseignements ou même des documents nouveaux, qui me permettraient de poursuivre mon travail de datation. Quelques résultats intéressants obtenus depuis dix-huit mois m'obligent, aujourd'hui, à remanier le tableau chronologique dressé en 1908. Sans pouvoir encore compléter entièrement ce tableau, j'y introduis les dates nouvelles fournies par le manuscrit d'Angers, ainsi que plusieurs autres indications recueillies au cours de diverses lectures. Je ne reviens pas sur le manuscrit d'Angers, ce précieux document dont j'ai déjà parlé dans le Journal des Débats et dans la Revue des Cours et Conférences (2), et dont M. Louis Hogu, un agrégé de notre jeune Université, a donné la reproduction intégrale dans la Revue d'histoire littéraire (3) ; qu'on me permette seulement quelques explications au sujet des autres renseignements que je veux mentionner.

L'Harmonie la Voix humaine (livre IV, iv) pourrait, avec assez de vraisemblance, être attribuée au printemps de 1826, alors que Lamartine, tout récemment installé à Florence, tout vibrant de joie et d'admiration, était si enthousiasmé des merveilles de l'illustre cité et de la cour de Toscane. La beauté de M"'" la comtesse de Bombelles,ambassadriced'Autriche, etsa « voix céleste », n'étaient pas les moins séduisantes de ces merveilles. Lamartine garda toujours de la grande cantatrice, devenue grande dame (4), une impression profonde, un souvenir ému ; on le sent bien en lisant son « commentaire » de la Voix humaine, quand il rappelle « cette cour d'admirateurs passionnés, dit-il, dont nous l'entourions (la comtesse) dans son beau palais de l'Arno. » D'autre

(1) Ua vol. in-8°, 1909 ; Société française d'imprimerie et de librairie.

(2) Journal des Débats du 12 novembre 1910. — Revue des Cours et Conférences, n"^ an n novembre et du 1'='' décembre 1910.

(3) Fascicule d'avril-juia 1911.

(4) Sur Mme la comtesse de Bombelles, née Ida Brown, voir une note inté fessante de M F. Baldensperger dans la Revue d'histoire littéraire de la France, fascicule de juillet-septembre 1911, page 671.

^^~ KEVUK DKS COURS ET CONFËRENCKS

part, dans une lettre écrite de Florence à sa mère, le 6 avril 1826, il mentionae le départ « des Virieu » et ajoute : « 11 ne nous reste plus que M™^ la comtesse de Bombelles... et la princesse Aldobrandini, avec qui nous ayons des relations suivies, et douces, et sûres d'intimité, » Remarquons, enfin, que l'année 1826 est celle de ses trois années de séjour à Florence où il a écrit le plus de vers; le printemps et l'été de 1826 furent pour lui une périoiie de large production. « J'ai fait, dit-il à sa mère dans celle lettre du 6 avril, quelques hymnes nouveaux depuis que je ne vous ai écrit. J'en aurai bientôt un demi-volume. » J'inclinerais à penser que la Voix humaine fut un de ces hymnes composés alors dans l'enthousiasme des premiers mois, dans la fraîcheur des premières admirations, dans l'enchantement aussi des brillantes réceptions de l'ambassade, mais surtout avant les soucis, les préoccupations, le travail écrasant et les lourdes responsabilités qui devaient suivre le départ du marquis de la Maisonfort et justifier, dans l'hiver de 1826-27, l'inspiration mélancolique de l'Harmonie Milly.

A la même année 1826 se rapporte VInvocation pour les Grecs. Lamartine a lui-même inscrit en tête de son Harmonie celle date significative, mais sans autre renseignement précis. Cette pièce lui fut évidemment insi)irée par la chule et la destruction de Missolonghi (22-23 avriU826), catastrophe relentissantnqui provoqua en Europe une si grande émotion. On se rappelle l'une des plus belles poésies du recueil des Orientalps, intitulée les Têtes du Sérail^ composée et publiée en juin 1826. C'est très probablement vers la même époque, en août ou en septembre, après un séjour de trois mois en France (mai-juillet), que Lamartme composa son Harmonie.

Chacun sait comment périt Missolonghi. H faullire dans Gervinus l'émouvanl récit de ce tragique événement (1). Après un siège de plusieurs mois, Missolonghi. étroitement bloquée par Reschidpachaet Ibrahim, soumise aux ravages du bombardement, réduite à une situation critique qu'aggravaient encore la famine, la dysenterie elle froid, était, en avril 1826, à bout de résistance. Et pourtant elle était résolue à résister encore. Mais c'est en vain que Miaoulis essaya (15-19 avril) de forcer le blocus pour ravitailler la place, comme il y avait réussi au mois de janvier. Tout espoir

{i) Gerv'mus : Insurrection et régéntnilion de la Grèce, tome II, chap. iv.

étant donc perdu de pouvoir tenir plus longtemps, les défenseurs de Missoloiighi prirent la résolution de quitter la ville dans la nuit du 22 au 23 avril et de « se frayer, les armes à la main, un passage à travers le camp des ennemis ». 2.500 combattants sortirent, divisées en trois corps. Mais les Turcs avertis veillaient ; ce fut un choc terrible. Tandis que les simples habitants qui avaient suivi les soldats rebroussaient chemin pour rentrer dans Missolonghi, les troupes grecques chargèrent furieusement. Beaucoup d'hommes furent tués ; les autres, ayant pu traverser les rangs des ennemis, s'efforcèrent d'atteindre Platanos.puisSalona. « Des centaines périrent encore de faim et d'épuisement pendant le trajet. De tous les hommes armés qui avaient quitté Missolonghi, 1.300 seulement atteignirent ce lieu de refuge et de salut. » Quant à la ville même de Missolonghi, les Turcs s'y livrèrent au massacre et au pillage. « Pendant toute la nuit, on entendit les hurlements des conquérants et les cris des chrétiens massacrés par eux, ainsi que le bruit des explosions qui ensevelirent vainqueurs et vaincus. » En effet, les Missolonghiotes, préférant se faire sauter plutôt que de se rendre, périrent sous les ruines de leurs édifices et de leurs maisons. Restait un moulin à vent, qu'on avait transformé en poudrière, et qu'on fit sauter le 24 ; c'était le dernier point de cette résistance désespérée et héroïque. Seuls, 3 ou 4.000 habitants survécurent au massacre et à la catastrophe ; ils furent vendus comme esclaves.

Voilà ce que nous apprend l'histoire. Il ne faut pas, bien entendu, demander à Lamartine un récit exact de ces faits ; pas plus ici qu'ailleurs, il ne faut vouloir trouver dans ses vers aucune précision de détail. Le poème de Victor Hugo : les Têtes du Sérail, est un drame épique dont la marche progressive présente trois moments : « Missolonghi fumante nous réclame " ; — « Missolonghi succombe » ; — « Missolonghi n'est plus. » Le poète y célèbre quelques-uns des glorieux héros de l'indépendance de la Grèce : Canaris, Marco Botzaris, l'évêque Joseph, Cortas le palicare, etc. Lisons, au contraire, l'harmonie de Lamartine ; tout y est fuyant et fluide, et l'ensemble ne laisse qu'une impression vague. Il y a bien cependant quelques notations un peu moins imprécises ; le poète rappelle

Les livides lueurs des cités enflammées ;

il évoque les « bandes désarmées » des enfants, des vieillards et des femmes, livrés aux fureurs des Turcs ; il admire la vaillance de ce peuple qui a crié :« Seigneur, sauve-moi; nous tombons en ton nom » ; il dit enfin le sombre dénouement :

30" KEVUE DES COURS El CONFÉKENCES

Le bois de leurs vaisseaux, leurs rochers, leurs murailles

Les ont livrés vivants à leurs persécuteurs :

Leurs têtes ont roulé sous les pieds des vainqueurs...

Nous sommes assez loin, on le voit, de Gervinus et de la réalité historique. Mais qu'importe au poète des Harmonies ? Tout cela est enveloppé dans une magnifique envolée de lyrisme ; et, pour Lamartine, le lyrisme suffit à tout; mais il faut savoir ou deviner qu'il s'agit ici de Missolonghi.

Il n'y a pas d'ailleurs à s'y tromper. En effet, la chule de Missolonghi eut alors un immense retentissement. C'était là une de ces grandes, une de ces terribles tragédies dont l'écho se prolonge au loin dans l'espace et le temps, dans le temps présent et futur, dans l'àme des contemporains, dans l'imagination des poêles et dans les récits des historiens. On peut dire que le sort de la Grèce était devenu alors en Europe, mais surtout en France, « un souci public, une préoccupation universelle ». Ces grands noms glorieux d'Alhènes, de Sparte, d'Argos, de Corinlhe « gravés dans toutes les mémoires », « ces combats dont l'héroïsme rappelait les combats de la Grèce antique, et qui se livraient, pour ainsi dire, sous les regards de l'Europe ; ces noms, ces luttes et ces dévouements rerouaient tous les cœurs, exaltaient toutes les imaginations, inspiraient les chants des poètes comme les écrits des prosateurs, les mélodies des compositeurs comme le crayon et le pinceau des artistes. La lithographie, la peinture, la musique etle théâtre popularisaient les faits et les horreursde cette guerre (1)...» Faut-il ajouter d'ailleurs que les Grecs n'étaient pas seulement des « insurgés » qui « combattaient pour recouvrer leur indépendance -F-, mais aussi des « soldats de la croix » qui « défendaient en même temps leur foi religieuse contre le sabre musulman ('2) ». A tous points de vue, la chule de .Missolonghi était un grand désastre, qui semblait devoir consommer définitivement la ruine de la Grèce.

Un tel événement avait bien de quoi inspirer un poète. Mais tandis que V. Hugo cite quelques noms glorieux et quelques faits précis, Lamartine, ici comme tant de fois ailleurs, néglige et semble vouloir de parti pris effacer, écarter loin de sa pensée tout ce qui est trop particulier, tout ce qui appartient au détail ; il s'attache uniquement (cela esl bien caractéristique de sa manière) à considérer l'élément rjénéral que contient toujours en soi le

(1) A. de Vaulabelle, Histoire des deux Restaura lions, tome Vil, chap, VIII, p. 394-0.

(2) Id., ibid.

LAMARTINE ET LES « HARMONIES )) àl

moindre fait, à plus forte raison un fait important, et qu'un esprit méditatif et capable de philosopher sait toujours dégager des contingences qui entourent ce fait. En d'autres termes, Lamartine élève son sujet au plus haut degré de généralité possible. Pour lui, la catastrophe de Missolonghi est un fait d'une haute signification ; c'est un ïa.\t représentatif de tous les malheurs de la Grèce et des cruelles destinées qui l'attendent. Et, préoccupé uniquement d'exprimer une impression d'ensemble où il englobe tous les désastres des Grecs, il chante leur immense infortune, leur douleur, leur appel désespéré à Dieu... Le secours divin n'allait pas tardera leur venir sous une forme concrète et humaine par l'intervention des armées et des flottes anglo-franco-russes. La victoire de Navarin (oct. 1827^ eut un double effet : l'écrasemeni des Turcs et l'indépendance de la Grèce.

En août 1826, Lamartine composait l'Harmonie : Aux chrétiens dans les temps d'épreuves (livre I, vi): c'est lui-même qui l'a datée., et l'indication est intéressante. Il y a, en effel, semble-t-il, entre celte pièce et V Invocation pour les Grecs une certaine analogie d'inspiration : non que l'Harmonie Aux chrétiens ait aucun rapport avec le drame de l'indépendance de la Grèce ; mais on peut trouver que le mouvement général, l'élan lyrique, les appels à Dieu et à la foi des croyants, enfin une sorte d'exaltation religieuse, font apparaître entre les deux Harmonies une assez notable ressemblance et donnent l'impression qu'elles ont jailli en même temps de la même source d'émotion douloureuse et d'angoisse.

De quelle pensée procède l'Harmonie Aux Chrétiens ? — M. Christian Maréchal, dans son très intéressant ouvrage sur Lamennais et Lamartine (1), l'a nettement établi. L'idée initiale de la pièce se trouve énoncée dans une lettre du poète auchevalier de Fontenay (Florence, 20 avril 1826): « Je voudrais voir la religion toute entre Dieu et l'homme, et en dehors de la politique. Les gouvernements la profanent quand ils s'en servent comme d'un instrument». Cette formule est juste et saine, elle fait honneur au poète qui, tout en étant « religieux et royaliste », se déclarait éloigné « àeVultracisme &n tout genre » (même lettre). Mais il n'est pas sans intérêt de remarquer avec M. Maréchal que, dans ces idées de Lamartine, on retrouve l'influence de Lamennais et de son récent ouvrage: la Religion dans ses rapports avec l'ordre politique et social. Ce livre comprenait deux parties publiées, la

(1) Paris, Bloud, in-16, 1907.

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