‹ Lamartine et ses amisChapitre 26 sur 29 · VU · texte numérisé non relu

VU

Qui pourrait dire aujourd'hui que Lamartine, en parlant ainsi, n'avait pas ce don de seconde vue qu'ont * quelquefois les poètes, ou plus simplement cette faculté de prévoyance qui fait les politiques ? Certainement il avait le droit de se permettre cette innocente représaille dont il usait un jour avec Béranger en lui disant, vers i852, en face de l'empire ressuscité : c( Ceci est une chanson de Béranger. »

l'homme politique. 1 8 30-1848. 95

Il voyait juste et de haut sur ce point; il sentait merveilleusement quels périls obscurs ou lointains créaient pour cette monarchie libérale et pacifique tous ces souvenirs de dictature guerrière et de gloire dont les hommes d'état, par une étrange illusion, croyaient pouvoir se faire une brillante armure, et en réalité c^est par là, c'est par ce sentiment supérieur des grands mouvements humains, des grands courants de l'histoire que Lamartine s'est créé sans effort une originalité et une puissance.

Comme politique, comme homme de parti ou de parlement, qu'a-t-il été? Un hôte de tous les camps, un volontaire de génie dans la mêlée des opinions, un orateur plus écouté que suivi , un homme aux pressentiments hardis dépaysé dans les partis du gouvernement, ou mieux encore un homme de tradition et de gouvernement dépaysé dans les oppositions, en

qb LAMARTINE.

un mot un glorieux dissident de toutes les causes, de tous les groupes. Comme observateur des phénomènes extérieurs pu intérieurs d'une société en révolution, il a eu souvent des intuitions inattendues, des mots résumant toute une situation et allant frapper les imaginations.

Il a vu quelquefois ce que les autres ne voyaient pas, et de même qu'il signalait un jour recueil possible, encore invisible, des superstitions napoléoniennes, il montrait un autre jour quel danger il y avait pour le gouvernement de juillet à trop rétrécir sa politique intérieure, à sépuiser dans des débats stériles, à laisser les impatiences françaises se dévorer elles-mêmes : « i83o, » disait-il, — et notez que c'était en député conservateur, en chevalier d'un ministère constitutionnel qu'il parlait, — a i83o n'a pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas refaire de la légitimité, les ruines de la restau-

l'homme politique. 1830-1848. 97

ration étaient sous vos pieds. A'ous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'empire avait passé et ne vous avait laissé qu^une colonne de bronze sur une place de Paris. Le passé vous était fermé, il vous fallait une idée nouvelle. Vous ne pouviez pas emprunter à un passé mort je ne sais quel reste de chaleur vitale insuffisant pour animer un gouvernement d'avenir. Il ne faut pas se figurer, messieurs , parce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous , que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses, elles*, elles veulent agir et se fatiguer à leur tour; quelle action leur avezvous donnée? La France est une nation qui s'ennuie! » Voilà un de ces mots qui ont fait le tour de la France et du monde.

u La France s'ennuie! » Elle a eu depuis,

qS LAMARTINK.

elle n'a pas tardé à trouver, j'en conviens, des distractions auxquelles l'orateur qui prononçait ces paroles n'a point été étranger. Ce que je veux montrer simplement, c'est la disposition d'esprit que Lamartine portait dans ce camp conservateur où il était encore et d'où il allait s'élancer vers l'inconnu avec l'impatience d'un homme qui faisait probablement déjà comme la France, qui s'ennuyait. N'y aurait-il pas eu quelque moyen de retenir ce vaillant athlète qui arrivait aux tribunes et aspirait à l'action politique après avoir épuisé la popularité du poète? N'aurait-on pas pu le rattacher plus intimement à cette monarchie de i83o, pour laquelle il montrait volontiers de la froideur, mais qu'il défendait après tout comme un gouvernement de nécessité ou de raison, et dont il n'était pas l'ennemi implacable, puisqu'il cherchait à le prémunir contre ses périls et ses faiblesses? Est-ce enhn pour quelque mécompte inavoué

l'homme politique. 1830-1848. 9g

d'ambition vulgaire, parce qu'on ne lui aurait pas otfert un ministère, une grande ambassade ou la présidence de la chambre, qu'il aurait songé à préparer sa retraite dans le camp de l'opposition la plus extrême , comme un Coriolan méditant ses vengeances ? Ce serait la plus banale des explications.

Sans doute il s'est complu à raconter luimême , non sans une certaine satisfaction rétrospective, que le roi Louis-Philippe avait eu des vues sur lui, que pressé un jour par un de ses familiers , qui demandait pourquoi on ne récompenserait pas d'un portefeuille les services libres et indépendants de l'auteur de Jo^ celyn , le chef de la dynastie de i83o aurait répondu : « Non , non , ne m'en parlez pas encore, son temps viendra \ je ne veux pas l'user avant l'heure. M. de Lamartine, ce n'est pas un ministre, c'est un ministère... » Que serait-il arrivé de Jocelyn premier ministre sous

lOO LAMARTINE.

un roi constitutionnel ? On ne le distingue pas bien. Lamartine ambassadeur aurait voulu tout au moins qu'on lui donnât un congrès à diriger. Premier ministre, il ne lui aurait fallu rien moins que quelque grande révolution pacifique à conduire.

La vérité est que Lamartine était Thomme le moins fait pour ces situations régulières, pour Faction collective, disciplinée et quotidienne du pouvoir ou des partis, et que, dans le moment même où il semblait miàr pour les honneurs ministériels, il proposait au gouvernement de i83o les plus hardies extensions de démocratie, « l'idée des masses, » comme il disait, Forganisation, la moralisation , la constitution des droits, des intérêts, du travail dans la classe la plus nombreuse..., » de sorte que ce politique étrange, parti de la légitimité, campé un instant sous la tente de M. Mole en 1839, dépassait d'un seul coup les oppositions les plus

l/HOMNfK POLITIQUE. 183O-1848. 10 1

avancées, réunissant en lui tous les contrastes d'idées, de situations, et justifiant déjà ce mot de M. de Humboldt : « Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.

Non, en vérité, le secret des évolutions de Lamartine, comme de son rôle politique, n'est point dans un vulgaire mécompte; il est dans son caractère, dans la nature de son ambition grandissant avec ses succès de tribune et avec les retentissements de sa parole, dans les complaisances et les illusions d'un génie gâté par la fortune et instinctivement personnel. Un politique ordinaire ou même un premier ministre des jours tranquilles, Lamartine n'aurait pu l'être, lui qui a toujours été la brillante

I02 LAMARTINK.

et généreuse proie de ces deux éternelles fascinations des hommes, une vanité na'ive et une

imagination décevante.

Que ce soit sa grandeur ou sa faiblesse, son originalité ou son malheur. Lamartine n'a été jamais qu'un de ces êtres merveilleusement et dangereusement doués qui ne voient partout que leur propre image, qui ne cherchent partout que l'écho de leurs propres paroles ou de leurs propres pensées. Le sentiment de la personnalité déborde ingénument en lui, si bien qu'on dirait un privilégié du génie passant à travers ses contemporains sans les connaître, laissant échapper le secret contentement de lui-même en banale bienveillance pour tous et naturellement fait pour régner partout où il paraît. Il ne connaît que ce qui lui ressemble ou ce qui le flatte. Il a laissé passer auprès de lui Alfred de Musset sans y prendre garde, et, quand il a su qu'il existait, il ne l'a rnême pas com-

l'homme poLiTforE. 1830-1848. io3

pris-, il a comparé la vie et la poésie de Tauteur des Nuits au Duel de Pierrot du peintre Gérome, et de cet étincelant génie il a fait le rival d'Hervey , de Young et de Novalis. Qu'il parle de Chateaubriand lui-même, il ajoutera aussitôt : a Du reste nous n'avons jamais eu d'attrait Tun pour l'autre, n Qu'il rencontre sur son chemin Royer-Collard, celui qu'il appelle quelque part i< l'oracle des hautes pensées et des hautes convenances, n il dira d'un ton dégagé : a. Royer-Collard aimait en moi mon isolement des partis. Je le cultivai sans en faire mon modèle jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que nos âges. Il voulait trop discuter, et moi trop agir. ))

Je ne veux pas certainement mettre en doute que Lamartine, qui avait reçu son éducation politique de la restauration et qui a gardé jusqu'au bout un sentiment d'autorité assez prononcé, n'exprimât une conviction spontanée et

104 LA.MAiniNK.

sincère lorsqu'il défendait les prérogatives de la couronne, — fut-ce de la couronne de i83o, — contre les coalisés parlementaires de 1839. Qui pourrait cependant lire dans le secret de cette âme ? qui pourrait afVirmer que Lamartine ne cédait pas à la tentation de se jeter dans un camp déserté par ses chefs naturels , et de couvrir de Téclat de sa parole une cause qu'il voyait attaquée par M. Guizot, par M. Thiers, par ceux qu'il appelait les « ministres défectionnaires de la monarchie ? »

M. Thiers, M. Guizot, Lamartine ne pouvait évidemment suivre ces deux têtes de colonnes, il ne s'est jamais mis à leur suite; et qu'on remarque bien que, lorsqu'il se rejetait dans une hostilité grandissante contre rétablissement de i83o, il ne tenait pas davantage à se confondre avec les chefs de l'opposition dynastique ou démocratique : il tenait à rester lui-même. Lamartine n'a eu jamais quelque faiblesse que pour deux

l'homme POLITIQUE. 183O-1848. I05

hommes avec lesquels il n'avait certes pas de frappantes ressemblances, Talleyrand et Béranger. Et pourquoi? qui l'aurait cru, s'il ne l'avait dit lui-même ? Il voyait dans ces deux hommes ses deux parrains en poésie et en politique. C'était Talleyrand qui l'avait sacré poète par ce petit billet de 1820 où il saluait l'aurore des Méditations ; c'était Béranger qui le baptisait homme d'état par une lettre d'admiration et de prophétique enthousiasme au lendemain des Girondins! Il n'y a que lui pour avoir de ces combinaisons imprévues de noms, d'hommes, servant ensemble à élever un piédestal au génie satisfait de lui-même.

Lamartine a eu toujours une autre ennemie intime cachée en lui, ou, si l'on veut, une autre dangereuse séductrice en politique : c'est l'imagination, une imagination inépuisable d'illusions, de mirages et de fictions. Assurément il n'en croyait rien -, il pensait être le

1 o6 LAMARTINE.

mortel le mieux doue de toutes les aptitudes positives, un diplomate aussi habile à conduire les hommes qu^à manier les intérêts, un économiste au courant de tous les secrets de la richesse des nations, même un administrateur des plus entendus. Au fond, c'était surtout et avant tout un poète voyant les choses , les hommes, les événements, les révolutions, la politique, à travers le prisme de l'imagination. Et c'est lui-même qui le dit dans ces Entretiens qui sont si souvient des confessions : « les révolutions de 1814 et de 181 5 auxquelles j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent, comme les passions de Tadolescence m'étaient apparues, par leur coté littéraire... Tout devint littéraire à mes yeux , même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi. »

Vous souvenez- vous de cet enfant de la (lomcdie infernale^ de ce petit George à qui son

l'homme POLITIQUE. 183O-1848. IO7

père , le comte Henri , fait réciter une prière , l'Ave Maria? L^enfant commence la prière, et, dès les premiers mots, il est emporté par rimagination, il s'échappe en effusions Wriques. Le père le ramène sans cesse au texte simple et pur , et sans cesse l'enfant recommence ses effusions sans pouvoir réciter jusqu'au bout la prière dans sa simplicité. C'est Timage de ce poète orateur, pour qui la réalité n'est qu'un thème qu'il est toujours prêt à broder d'innombrables et merveilleuses variations. H le dit lui-même avec une naïveté singulière , c( l'âge en avançant a changé la note, mais non l'instrument. » Vieux ou jeune , en politique comme en poésie , il brode , il improvise , il ajoute presque malgré lui au texte sacré de la vérité, et c'est certainement un des hommes qui, sans calcul et sans en avoir conscience , ont eu au plus haut degré la faculté dé l'inexac^ titude.

io8

l.AMARTINt.

Tout se transfigure naturellement dans son esprit. Il ne se souvient pas même avec précision des événements auxquels il a pris part, des circonstances dans lesquelles il a joué un rôle , et qu'il ne rapporte pas moins avec toute la magie de l'éloquence. En poésie , soit encore; en politique cela peut conduire loin. Pour ne citer qu'un exemple, Lamartine raconte qu'à l'époque de la coalition de i8"3(), après un vote qui partageait la chambre et mettait en doute l'existence du ministère, le comte IMolé, président du conseil, rassemblait ses collègues pour provoquer leur délibération sur l'opportunité de la dissolution du parlement. Lamartine, comme le plus éminent défenseur du cabinet , était de ce conseil. Il fit. à ce qu'il assure, un discours

l'homme politique. ;83o-i8-^8. 109

pour montrer le danger de la dissolution de la chambre, l'agitation semée dans le pays, le retour probable des coalisés retrempés dans le suffrage populaire , Thumiliation de la couronne , et, dans le lointain, la ruine inévitable de la monarchie comme conséquence d'un enchaînement de fatalités parlementaires. Ce discours fit une impression telle que les ministres, les uns après les autres , se ralliaient à l'opinion de Lamartine, lorsque M. Mole brusquait la délibération en disant avec impatience qu'il n'était plus temps, et en tirant de son portefeuille un décret de dissolution déjà signé par le roi.

La scène est assurément curieuse, presque dramatique, et rien n'est négligé dans le récit, ni ie geste de l'orateur, ni l'attitude des ministres, ni la mobilité des physionomies. Or j'ai voulu recueillir le témoignage d'un des ministres les plus honorables et les plus éclairés de ce temps.

IIO LAMARTINE.

Il n'y a qu'un malheur d'après lui, c^est que cette scène elle-même est une fiction, une illusion rétrospective de l'auteur des Girondins. M. Mole n'aurait jamais fait cette violence à ses collègues et les collègues de M. Mole ne l'auraient jamais souffert. La seule chose vraie, c'est que, par déférence pour un concours aussi éloquent que désintéressé, on avait demandé l'avis de Lamartine simplement, sans aucun appareil, et Lamartine allant chez M. Mole avec M. de Montalivet avait donné l'avis qu'on lui demandait. Tout le reste est l'effet de ce don singulier de colorer, d'idéaliser là plus simple réalité^ de la voir « par le côté littéraire. «

C'est le signe de la prédominance de cette faculté d'illusion, de cette puissance de l'imagination que Lamartine portait dans le récit des événements, dans les affaires publiques comme dans sa vie, et cette imagination du poète, il l'attestait jusque dans ses ambitions.

l'homme POLITIQUE. 183O-1848. III

A travers les modesties du présent, il entrevoyait aussitôt ou il imaginait je ne sais quel avenir indétini où les impatiences inassouvies d'un talent grandissant trouveraient une destination inconnue. Que Lamartine, en passant peu à peu du camp conservateur dans un camp d'opposition et jusque dans la démocratie la plus avancée, obéît à une certaine logique et eût une conviction excitée , fortifiée par une politique qui ne lui suffisait plus, soit, je n'en veux pas douter; mais un mobile avoué ou inavoué chez lui, c'était aussi certainement ce besoin de trouver un rôle à la mesure et à la hauteur de son imagination dans un ordre nouveau fait pour mettre d'accord ses pressentiments et ses intérêts d^ambition.

1 12 lAMARTlNt:

Le point central où viennent se rencontrer en quelque sorte ce sentiment presque naïf d'une personnalité débordante, ces passions d'imagination, ces impatiences d'un avenir élargi, ces fermentations d'idées démocratiques et de progrès social auxquels l'auteur de Jocelyn avait déjà ouvert son âme avant que le politique en fît son dogme et son programme, c'est ce livre des Girondins, livre-événement dont Lamartine luimême ne soupçonnait pas la retentissante fortune, et qui par le fait devenait l'apprentissage intellectuel ou la préface d'une révolution nouvelle. Que voulait, que poursuivait Lamartine, et dans quelles dispositions d'esprit abordait-il cette redoutable tâche de l'évocation de tout un

l'homme politique. 1830-1848. Il3

passé? Il n'est rien de tel pour préparer une révolution que de trop la prévoir, de s^ intéresser, de s'accoutumer à la considérer comme inévitable parce qu'on en a d'avance accepté les périls et les responsabilités.

Le jour où Lamartine, revenant aux flottantes aspirations de son esprit, s'était éloigné par degrès de la monarchie de i83o en se disant que ce régime ne pouvait être qu'une halte entre deux orages, une étape précaire dans le mouvement de rénovation qui emportait la France depuis un demi-siècle, ce jour-là il avait fomenté dans son âme une révolution^ il saisissait en quelque sorte son rêve, ce rêve de « poésie en action » dont il berçait secrètement sa pensée ambitieuse, et « cette poésie en action, » avant de la chercher dans la réalité contemporaine , il la cherchait dans un passé encore mal refroidi, dans le plus dramatique événement des temps modernes.

Assurément, dans sa conception première et avouée, ce livre, que Lamartine méditait comme une préparation aux événements, n'avait rien que de juste et d'élevé. Il s'agissait, c'est lui qui l'assure, d'écrire pour ce peuple de France une histoire impartiale, morale et pathétique à la fois de sa première révolution, afin de lui montrer par tous les faits de cette révolution a qu'en histoire comme en morale chaque crime, même heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation, que les peuples comme les individus sont tenus de faire honnêtement les choses honnêtes, — que le but ne justifie pas les moyens, comme le prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques, que la conscience ne subit pas d'interrègnes, et que si la révolution de 1 793 a noyé les plus belles pensées philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des philosophes aux mains des tribuns, des mains des tribuns aux mains des Syllas et des Césars, lavant le sang dans le sang, et res-

l'homme politique. 1830-1848. Il5

taurant facilement la tyrannie que les sociétés préfèrent justement aux crimes... » Et Lamartine ajoutait : « Une histoire écrite dans cet esprit sera pour le peuple une haute leçon de moralité révolutionnaire propre à Tinstruire et à le contenir la veille d'une prochaine révolution. »

C'était un idéal magnifique, ce n'était malheureusement qu'un idéal. Au fond, ce livre fait avec Tarrière-pensée de populariser un nom et le mot de révolution, peut-être de les identifier dans l'esprit des masses, ce livre était moins une histoire que le roman passionné et fascinateur d'une époque de pitié, de sang, de grandeur sinistre, d'héroïsme et de terribles mystères laissés comme un poids sur la conscience française. Ce

Il6 LAMARTINE.

n'était pas le livre d'une raison forte et sévère s'appliquant à dégager la moralité des révolutions humaines, c'était l'œuvre éblouissante et hasardeuse d'un esprit qui s'était dit qu'il voulait être le « dramaturge du plus vaste événement des temps modernes. )>

Historien, Lamartine ne faisait que transporter dans un autre cadre les procédés, les séductions et les faiblesses de sa nature. Homme de génie tout personnel, il se cherchait lui-même dans le drame qu'il racontait , il poursuivait son image et son idée dans ces mêlées puissantes. Jocelyn, devenu tribun, se retrouvait dans ces visages d'un Mirabeau, d'un Vergniaud, et il se retrouvait, bien entendu, en beau, avec son profil serein et superbe. Homme d'imagination avant tout, Lamartine parlait à l'imagination de ses contemporains en transfigurant tout par l'imagination. Il n'absolvait pas le crime et les implacables fureurs sans doute, il en atténuait le

l'homme POLITIQUE. 183O-1848. II7

caractère et l'horreur par des magies de style, des profusions de couleurs et des impartialités de pinceau qui ravivaient sans cesse Tintérêt en régarant.

Hommes et événements, il voyait tout par le « côté littéraire, )) presque en peintre indifférent à la moralité des choses, en écrivain uniquement préoccupé de captiver, de passionner l'opinion par la puissance de ses évocations, par l'inépuisable fascination du talent.

Tout y était, hormis la sûreté du jugement; on aurait dit plutôt un esprit devenu la proie de son sujet, s'enivrant de ses propres récits, et, par un entraînement singulier ou par une préoccupation plus étrange encore , après avoir paru prendre pour héros ces brillants, chevaleresques et légers girondins , il semblait n'arriver, à mesure qu'il avançait dans son œuvre, qu'à subir la supériorité des montagnards ou du moins des

I l8 LAMARTINK.

chefs de la montagne. Après avoir arboré la pensée généreuse d'écrire une histoire impartiale et morale , de faire dans la révolution la part des grandeurs et des crimes, il finissait par tout confondre dans une sorte d'apothéose. Ses dernières pages ressemblaient à une ode qui étendait (( une glorieuse amnistie sur toute la scène, » qui entourait « d'une commune auréole tous les actes et tous les acteurs, >; en inscrivant sur eux « une épitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne faisait justice ni aux uns ni aux autres, en chantant VhOyanna à la révolution... ))

Ces pages, Lamartine les a depuis désavouées ou expliquées et ramenées à une mesure de vérité plus sévère; elles révélaient alors la passion d'imagination , l'entraînement , ce qu'il a luimême appelé un enthousiasme plus poétique qu'historique, et, comme il arrive souvent, c'est moins peut-être par ses qualités que par ses dé-

l'homme POLITIQUE. 183O-1848. II9

fauts que cette œuvre éloquente, pathétique et décevante enlevait presque violemment le succès.

Les livres ont leur destin et pour ainsi dire leur date nécessaire. A un autre moment, YHî'stoire des Girondins eût été toujours sans doute Tœuvre d'une imagination merveilleuse, elle n'aurait pas eu ce retentissement soudain, elle n'eût pas été surtout un événement politique. A l'heure où elle paraissait, elle tombait indubitablement dans un monde tout préparé, elle répondait à des dispositions indistinctes, et elle faisait plus pour la popularité de Lamartine que toutes les poésies, de même qu'elle faisait plus que tous les discours de parlement ou de banquet pour une révolution possible -, elle mettait la révolution en poésie et en littérature courante.

120 LAMARTINK.

Le retentissement et le sens du livre de Lamartine, je ne les nie pas. Il y aurait peut-être seulement une question curieuse à se faire. Estce parce qu'il avait déjà ouvert son esprit à une inspiration toute révolutionnaire que Lamartine avait été conduit à écrire les Girondins? ne serait-ce pas plutôt en écrivant son histoire, en | s'inspirant, en s'enivrant lui-même de son sujet, qu'il aurait été conduit à être plus révolutionnaire le lendemain que la veille? Toujours est-il que d'un seul coup et par la toute-puissance de son imagination Lamartine avait conquis ce qu'il ambitionnait peut-être le plus au monde, Pascendant sur les multitudes, la popularité universelle, et il commençait à s'en douter.

l'homme politique. I 8 30-1848. 12 1

Je me suis toujours souvenu d'une circonstance que Sainte-Beuve me racontait au moment même où cela venait de se passer, et que je lui rappelais, à lui qui n'oubliait rien, peu avant sa mort.

C'était un matin pluvieux de 1847. Sainte- Beuve revenait de Tenterrement du poète Guiraud, où il avait rencontré Lamartine, alors dans le feu des Girondins, mais encore un peu inquiet. Sainte-Beuve, sans goijter beaucoup ce genre de succès, le rassurait peut-être un peu ironiquement. « Soyez tranquille, lui disait-il, vous voilà populaire, et plus que vous ne le pensez. Enfin, s'il y avait maintenant deux hommes à choisir dans la rue par acclamation pour faire

un président de la république, vous seriez un des deux. — Peut-être bien, répondit Lamartine, si Ton avait à en prendre dix. » Sainte-Beuve maintenait son chiffre de deux, et au fond Lamartine pensait peut-être que, quand même on n'aurait qu'un homme à choisir, il serait celuilà. Il était prêt. Il avait fait tout ce qu'il fallait pour se mettre à la disposition de la fortune ou d'une révolution dont il ne connaissait, il est vrai, ni rheure ni la date.

C'était vers 1847, disais-je. Lamartine avait fait du chemin depuis ces jours de i83o où il avait vu avec chagrin disparaître la royauté de sa jeunesse, et même depuis ces luttes de iSSg, de 1840, où il défendait encore une monarchie qu"il ne considérait que comme une institution de nécessité et de préservation. Longtemps il avait paru rester dans les liens d'une éducation toute conservatrice dont il gardait les habitudes, les traditions, le ton et le langage. Il ne dévoilait

l'homme politique. 1 830-1848. 123

que peu à peu les pensées nouvelles qui germaient dans son esprit, qui grandissaient dans son imagination, et c'est tout au plus si dans un jour de hardiesse mesurée, dans une saillie inoffensive, il se laissait aller à dire que la France avait besoin d'être occupée ou distraite.

Longtemps il avait paru n'aspirer qu'à un rôle tout moral d'influence et de pacifique initiation. Maintenant tout était changé. Il ne disait plus seulement : « La France s'ennuie ! » il disait : « La France s'attriste ! la France s'inquiète ! » il avait des mots bien plus cruels encore pour caractériser la marche des choses et des programmes qui impliquaient de radicales transformations. A défaut du parlement, où il ne pouvait trouver un écho, il cherchait une force, un appui dans les spectacles excitants de l'histoire ou dans les Hbres émotions de l'opinion extérieure. Ce n'était plus un éloquent dissident de l'armée conservatrice, c'était visiblement un ennemi.

Il ne faut pas dépasser le vrai. Lamartine n'était point sans doute un fauteur vulgaire de révolution, ce n'était point un conspirateur; jamais nature d'homme ne répugna plus que la sienne aux conspirations, aux actions occultes ou violentes. Il affectait même de se tenir en dehors de cette campagne des banquets qui commençait alors; il refusait d'aller présider plusieurs de ces réunions où il était convié. « Le rôle de courrier national ne me convient pas, écrivait-il à un de ses amis; je voudrais m'en tenir à Mâcon, où je ne puis rien refuser, et aux villes où je réside par hasard... »

Même dans celles de ces réunions où il assistait, comme ce banquet de Mâcon où, au mi-

l'homme politique. 183O-1848. J25

lieu de la foudre et des éclairs qui sillonnaient un ciel d'automne, il semblait allumer la tempête des esprits en la prédisant, le mot de république n'était pas sur ses lèvres, le nom de la royauté n'était ni omis ni supprimé dans ses discours. Il gardait la décence de l'orateur constitutionnel et légal; mais il aspirait en quelque sorte la révolution, il la laissait éclater dans son geste, dans son attitude, dans ses appels et jusque dans ses précautions de langage. Il concentrait sous la forme la plus éloquente et la plus avouable cette agitation qu'on croyait factice, et qui n'était que le frémissement avant -coureur d'une révolution nouvelle. ^

Certes, si à ce moment extrême Lamartine, qui crovait si bien lire dans l'avenir, avait pu en-

I2b LAMARTINE.

trevoir les conséquences de la commotion qui se préparait en France dans cette paix apparente où Ton vivait encore, il se serait arrêté sans doute, il eût reculé devant cette terrible partie. Il se serait dit que le sort d'un pays n'était point un en- 1 jeu fait pour être livré légèrement au coup de dé ^ des convulsions et des dictatures , que des institutions libérales , tant qu'elles sont fidèlement et sincèrement maintenues, ont en elles assez d'élasticité et de vitalité intime pour se redresser et s'étendre par leur propre vertu.

Il se serait dit..; mais alors il ne voyait que Ce qui était dans sa pensée, il marchait dans une confiance pleine d'illusions , il se laissait aller à ce souffle de faveur publique qui le portait, et lorsque peu après la république naissait dans un jour d'hiver, le 24 février 1848, nul mieux que lui n'était fait pour la représenter au premier rang , puisqu'il l'avait préparée bien plus que d'autres, puisqu'il l'avait rendue pos-

l'homme politique. 1 830-1848. 127

sible, puisqu'il lui offrait un nom aimé, considéré, retentissant, populaire, gage de conciliation et de sécurité.

Ce jour-là, par un jeu étrange de la fortune, il voyait se réaliser mot pour mot ce qu'il disait dix-huit ans auparavant dans son discours de réception à TAcadémie : « ... On cherche un homme ! Son mérite le désigne : point d'excuse, point de refus, le péril n'en accepte pas ^ on lui impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces , les plus répugnans à ses goûts... L'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient ; chaque fardeau lui crée une force, chaque emploi un mérite... n Sainte-Beuve Ta dit, Lamartine, l'académicien de i83o , prophétisait le Lamartine du gouvernementprovisoire, avec cette nuance pourtant que certainement Lamartine avait fait ce qu'il av^ait pu pour que sa prophétie ne restât pas un vain mot.

Page 1