‹ Lamartine et ses amisChapitre 28 sur 29 · LHOMME POLITIQUE. 183O · texte numérisé non relu

LHOMME POLITIQUE. 183O

le dernier banquet réformiste de Paris , il ne s'était pas montré un des promoteurs les plus empressés de cette manifestation , quoiqu'il eût défendu avec véhémence le droit de réunion en montrant dans le lointain la salle du jeu de paume fermée par la main du roi , rouverte par la main du peuple.

En un mot, il était jusque-là, il semblait vouloir rester encore un agitateur pacifique, et tout d'un coup, par une transition singulière, il changeait de rôle et d'attitude.

A mesure que les circonstances s'aggravaient^ on aurait dit qu'il sentait venir l'heure de Faction , et qu'il était impatient de devancer tout le monde par son impétuosité à se porter dans la mêlée, par le radicalisme audacieux de ses idées et de ses résolutions. Tant que la question du droit de réunion n'était qu'une affaire de discussion , l'objet d'une transaction négociée entre

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les chefs de Topposition parlementaire et le gouvernement, Lamartine restait froid et relativement modéré^ le jour où Tinutilité d'une transaction devenait évidente , où la question changeait de face par l'irruption possible de la multitude, Lamartine aspirait le combat, il prononçait des discours entiammés pour réchaufter lardeur déjà refroidie des députés de l'opposition, il donnait le signal de la résistance en s'écriant : y Si les fusils de nos soldats ont des balles, il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. Ne délibérons plus, agissons... »

Tant que dans cette crise grandissante il ne s^agissait que d'un ministère, d'une évolution de pouvoir mettant à la place de AL Guizot M. Mole, M. Thiers ou même AL Odilon Barrot, l'auteur des Girondins se montrait assez indifférent; dès que la question de gouvernement apparaissait sur les barricades, il devenait le plus impla-

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cable des hommes, le plus impatient d'en finir, allant d'un seul bond jusqu'à la dernière extrémité, ne se contentant ni de l'abdication du roi, ni de la régence 'de la duchesse d'Orléans , et plus que tout autre décidant d'une impitoyable parole, dans la séance de la chambre du 24 février, la chute de cette monarchie qui était allée chercher une dernière et trompeuse sécurité à l'abri de l'inviolabilité parlementaire.

Une fois décidé, Lamartine dépassait les républicains eux-mêmes , qui lui avaient offert de s'arrêter à cette étape d'une régence, en lui promettant de l'appuyer comme le ministre populaire de cette minorité.

C'est lui qui, dans une réunion secrète, s'était

prononcé le premier pour la république, et lorsque les partisans de la duchesse d'Orléans attendaient encore de lui un dernier secours d'éloquence dans cette séance fameuse où la royauté restait livrée au roulis populaire, il était déjà lié. Il fallait même qu'il eût bien pris son parti pour résister à la fascination de cette grande et dramatique scène où il pouvait apparaître comme le protecteur d'une femme et d'un enfant, comme le garant, devant le peuple, d'une royauté rajeunie.

Cette scène, il l'a refaite un jour par l'imagination , et il a refait aussi le rôle qu'il aurait pu y jouer*, mais ce n'était plus que le rêve rétrospectif de son orgueil substitué à l'implacable fatalité dont il s'était fait l'instrument à cette heure unique où sa parole avait le pouvoir de trancher une destinée.

Quel était le secret de ces résolutions empor-

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tées et tiévreuses par lesquelles Lamartine dépassait d'un seul coup les plus hardis sur le chemin des révolutions ? Il croyait Poccasion venue pour la démocratie française de se couronner ellemême*, il voyait une justiîication suffisante d'une révolution nouvelle et définitive dans la réalisation graduelle et sincère des deux ou trois grands perfectionnements moraux demandés par Tépoque : l'avènement des masses à la vie politique, la liberté religieuse. Il ne croyait pas à la possibilité de terminer la crise où Ton s'était laissé engager par une régence qui, à ses yeux, ne serait qu'une fronde du peuple en permanence, une anarchie intermittente , conduisant un peu plutôt, un peu plus tard, à une catastrophe infaillible.

Oui, sans doute, Lamartine avait toute sorte de raisons de politique et de prévoyance supérieure pour colorer ses résolutions. Il a pensé ce qu'il dit et bien d'autres choses encore; mai^ en même temps, cette impatience qu'il mettait à tenter la fortune, cette inflexibilité qu'il montrait vis-à-vis de la royauté de 1 83o, tous ces sentiments divers tenaient certainement à d'autres mobiles très-humains, très -personnels.

A ce moment d'incertitude où un banquet pouvait devenir un signal d'insurrection et où il prononçait des paroles de feu, où il se hâtait de prendre à la tête du mouvement la place laissée vide par les chefs de l'opposition parlementaire, Lamartine, il faut l'avouer, cédait à une

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pensée singulière; c'est lui-même qui le dit : « la satisfaction secrète de prendre une fois de plus cette opposition en flagrant délit de faiblesse, l'orgueil de la dépasser et de la convaincre d'inconséquence, étaient peut-être à son insu pour quelque chose dans la chaleur du discours de Lamartine... » Voilà un étrange motif de fomenter une révolution !

Cette inflexibilité que l'auteur des Giî^oudiiis montrait à Tégard delà ro^^auté de i83o dans la scène douloureuse du 24 février et dont s'étonnaient les amis de la duchesse d'Orléans, qui se fiaient encore à une inspiration suprême de cette pathétique éloquence , cette inflexibilité aurait moins surpris, si on eut mieux connu celui en qui on mettait une dernière espérance.

Sauver la monarchie de juillet par une régence était la moindre des préoccupations de Lamartine. « Au nom de quoi aurais-je proclamé cette

régence? a-t-il écrit un jour, moi qui n'avais jamais voulu adhérer au schisme de famille de 1 83o, moi qui lui avais renvoyé toutes mes places diplomatiques pour ne pas le servir , moi qui m'étais respectueusement refusé à tout lien avec cette royauté par scrupule de fidélité à mes souvenirs? C'était aux orléanistes et non à moi, adversaire de la royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle -, logique en eux, il était absurde en moi... »

Au fond, il n'y a point à sy tromper , c'était une sorte de représaille du royaliste d'autrefois. Lamartine voyait sans regret cette royauté qu'il appelait illégitime « s'écrouler sur son faux principe ; )) il ne l'avait pas poussée dans l'abtme, si Ton veut, il ne la retenait pas au jour du suprême péril, et même devant ce tragique spectacle d'une mère, d'un enfant, submergés par le peuple, il voulut se défendfe d'être un homme d'imagination- a il arracha son cœur de sa poitrine, » se-

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Ion son langage, il le contint sous sa main pour « n'écouter que la raison. » La raison pour lui, c'était la république, c'était une révolution avec ses orages et ses dangers.

Et puis, dans ce tourbillon qui passait tout à coup sur la France, Lamartine, sans se l'avouer entièrement peut-être, se laissait emporter par ce besoin des émotions publiques, de Faction au grand jour, de la domination morale, qui mettait pour lui une tentation ou un piège dans tous les événements à la hauteur de ses ambitions, de sorte que ses rivalités d'homme public, ses ressentiments, ses aspirations les plus secrètes, se trouvaient d'accord pour le jeter en avant comme le héros subitement accepté et acclamié d'un de « ces sublimes et affreux interrègnes de la raison et du droit » dont il parlait lui-même avant dV ' trouver un rôle.

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On s'est plu bien souvent à rechercher les causes de la république de 1848 et la part diverse des hommes qui l'avaient faite. Nul, assurément, n'y contribua d'une façon plus décisive que Lamartine à la dernière heure, à la dernière minute, lorsqu'une parole aurait pu encore peutêtre suspendre le cours des événements et sauver la monarchie constitutionnelle du naufrage ; mais Lamartine lui-même avec son éloquence n'aurait pas eu le pouvoir de décider une telle transformation, s'il n'y avait eu en France, depuis la première révolution, cette logique d'idées et de tendances démocratiques qui met désormais la république presque inévitablement au bout de toutes les crises, s'il n'y avait eu aussi depuis quelques années cette prédisposition ma-

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ladive d'un esprit public excité, troublé ou égaré, si Ton veut, et toutes ces causes réunies n'auraient point eu encore leur effet, s'il y avait eu à la dernière heure un gouvernement moins immobilisé dans ses succès de parlement, ayant en luimême une foi plus vive ou plus active , portant dans sa politique la force qui se défend et la prévo3'ance qui désarme à propos l'opinion.

C'est là en définitive, ce me semble, la clef de cette révolution de 1848 qui était pour la France un grand déli jeté à Tinconnu, et pour Lamartine un avènement dans un orage, une sorte d'inauguration de règne qu'il a lui-même définie quand il a dit avec le complaisant et inépuisable éclat de son langage : ce Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue, le jour même d'une chute soudaine de la royauté de juillet, déjà en fuite avant d'avoir eu le temps de combattre. Ce jour-là je fus roi d'une

heure, c'est vrai... Ce n'est pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il n'en aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait organiser sous le nom de république. J'eus le sentiment de cette vérité. Je fis résolument la république, je la fis seul, j'en assume seul la responsabilité. )>

Qu'est-ce qu'a été cette république de 1848 et qu'est-ce qu'a été Lamartine lui-même dans la république ? Le malheur de ces crises qui décident souverainement des institutions et des hommes, c'est qu'on sait bien de quelle manière elles commencent, on ne sait pas comment elles finissent, et le lendemain du jour où on les a déchaînées, bien plus encore quand l'heure des déceptions est déjà venue, on sent plus vivement.

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plus amèrement quelquefois, la responsabilité qu'on n'a pas craint d'assumer.

Lamartine a senti depuis cette responsabilité peser sur lui, il ne la sentait pas encore, il ne pouvait pas la sentir lorsqu'il entrait le 24 février à l'Hôtel de Ville comme le chef populaire d'une révolution triomphante, et tout ce qu'on peut dire, c'est que, transporté à ce sommet de ses ambitions politiques, il ne se montrait point assurément au-dessous de la crise où il s'engageait, où il engageait la France avec lui.

Il n'y a point pour un homme de fortune plus éclatante que celle de personnifier, ne fût-ce que momentanément, une société en péril, de sentir palpiter en lui l'âme de son pays. Ce fut en toute réalité la fortune de Lamartine pendant ces trois mois de gouvernement provisoire qui étaient trois mois de luttes et de dramatiques incertitudes entre le tourbillon de la veille et le tourbillon du lendemain.

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Puisqu'il s'est servi de ce mot peu républicain , c'était un roi d'une heure ou de trois mois, un roi par le génie et par l'éloquence, par l'imagination et par Théroïsme, un magistrat de l'opinion gouvernant en quelque sorte dans le vide de toutes les institutions et de toutes les forces organisées, désarmant, par la parole, les irritations et des défiances, jouant avec la tempête, ou , pour parler son langage , conspirant avec les conspirateurs comme le paratonnerre conspire avec la foudre, conquérant chaque jour un peu de paix intérieure pour conduire la France au moment oij, représentée dans une assemblée, elle rentrerait en possession d'ellemême.

En voyant Lamartine à l'Hôtel de Mlle dans ce temps légendaire du gouvernement provisoire, on se ressouvient involontairement de ces portraits de Mirabeau, de Vergniaud, que l'auteur des Girondins retraçait une année auparavant

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en se contemplant d'avance lui-même dans ces figures.

(c Son éloquence, toute populaire qu'elle fut, était celle d'un patricien, disait-Il de Mirabeau. Sa démocratie tombait de haut : elle n'avait rien de ce sentiment de convoitise et de haine qui soulève les viles passions du cœur humain. Ses sentiments populaires n'étaient en quelque sorte qu'une libéralité de son génie. En conquérant des droits pour le peuple, il avait l'air de les donner. C'était un volontaire de la démocratie... la nature l'avait fait le premier... »

Mette/ à côté ce qu'il disait de ^'ergniaud : « C'était un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans l'inspiration. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus beaux vers. Sil n'avait été l'orateur d'une démocratie, il en eût été le philosophe et le poète. 11 adorait la révolution comme une

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philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de trop vulgaire^ il le dédaignait pour lui-même et ne le briguait que pour ses idées. »

Au fond, à quelques nuances près, c'est encore Lamartine, patricien initiateur de démocratie, orateur populaire refusant, lui aussi, de « descendre au langage du peuple, même en le flattant, )) ambitieux de pouvoir moins pour le pouvoir pratique et quotidien que pour l'ascendant moral et pour les émotions de ces grandes scènes où rhomme se révèle tout entier en face des multitudes.

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Cette fois il pouvait être satisfait, les circonstances étaient à la mesure de ses rêves, ce que Talleyrand lui avait prédit au lendemain de 1 83o était arrivé. Lamartine avait trouvé une occasion d^être lui-même avec ses qualités et avec ses faiblesses. Nature merveilleusement douée, mais en même temps prompte à s'abuser, susceptible de grands élans, capable d'avoir ses journées, mais se résumant elle-même dans un mot caractéristique : « de longues nonchalances de corps pleines d'inspirations d'esprit, puis de violentes et aventureuses périodes d'action,... une vie tour à tour poétique, religieuse, héroïque ou rien! » — c'était Vergniaud plus que Mirabeau.

L'auteur des Girondins pouvait sans doute

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se faire illusion. Il croyait être un homme d'Etat à l'Hôtel de Avilie, et il pensait peut-être se montrer un habile praticien de la politique lorsque, pendant le gouvernement provisoire, il négociait avec M. Blanqui ou avec d'autres révolutionnaires. En réalité, c'était surtout et toujours rhomme d'imagination voyant dans la révolution elle-même une (( poésie en action, » poète jusque dans Théroïsme.

Certes je ne veux pas médire de ce jour où il faisait reculer le drapeau rouge sur les marches de THôtel de Ville et où il domptait une foule frémissante prête à le submerger. Il fut ce jour-là le bouclier vivant d'une société , jamais réloquence n'eut une victoire plus éclatante et plus salutaire. C'est pour lui cette heure unique, culminante, illuminée de soleil qui se trouve quelquefois dans les existences privilégiées.

Qui pourrait dire cependant que dans ces

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scènes où il pouvait savourer la joie superbe d'apaiser des tempêtes déchaînées par lui, de sentir sa puissance, et où après tout il ne risquait que de disparaître dans une mort légendaire en laissant sur son nom le sceau d'une incomparable gloire, qui pourrait dire qu'il ne voyait pas encore dans ces scènes une grande poésie, un drame de patriotisme et de salut public répondant aux rêves les plus illimités de son imagination ?

Il était homme à voir tout ainsi, par les côtés poétiques et grandioses, et même à respirer tout naturellement dans cette atmosphère, lui qui résumait ses journées de ce temps-là en disant : « Je viens de faire cent discours et d'embrasser cent mille hommes ! »

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Que Lamartine ait mis une certaine vanité, une certaine ostentation à répéter dans ses apologies rétrospectives qu'il avait fait seul la république de 1848, c'est possible*, ce qu'il y a de bien clair, c'est que nul mieux que lui ne personnifiait cette crise de transformation dans ce qu'il y avait de dramatique et de réalisable à côté de tout ce qu'il y avait de douloureux et de menaçant. Il en était en quelque sorte la poésie, la lumière, et par un de ces déplacements qui ont leur explication dans les circonstances autant que dans la nature de l'homme, après avoir été la force d'impulsion du mouvement, il en devenait la force de résistance.

La veille, il était la république, la révolution

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dans les dernières palpitations de la monarchie expirante -, le lendemain, il était Tordre, la paix sociale, la sécurité, la tradition dans les premiers déchaînements de la république, homme d'imagination le lendemain comme la veille sans doute, mais cette fois ayant une société tout entière pour complice et pour cliente.

« O crédulité du génie épris de lui-même! s'est écrié AL Louis Blanc dans des pages où il a raconté à son tour et à son point de vue la révolution de février, les péripéties du gouvernement provisoire. La vérité est que dans la pompe triomphale de la république, le poète qui avait brûlé tant d'encens sur les autels de la royauté fut au nombre des vaincus. Ce fut seulement pour mieux montrer en spectacle ce captif fameux que la république le ht asseoir derrière elle sur son char de triomphe. »

On voit ici cet éternel procès du républicain

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de la veille et du républicain du lendemain, pour parler le langage du temps, — cette malheureuse et invariable pensée de rétrécir la république aux proportions d^un parti, d'une école ou d'une secte, au lieu de Télargir dans une mesure telle qu'elle soit l'image de la société tout entière dans sa diversité , qu'elle puisse avoir pour auxiliaires, pour coopérateurs tous les esprits sincères, ralliés d'avance à une démocratie fondée sur la liberté et sur Féquité.

M. Louis Blanc se trompe lorsqu'il parle après coup de char de triomphe, de vaincus et de ce (( captif fameux » traîné en spectacle. Il se méprend sur le sens des événements où il a lui-même joué un rôle-, il ne voit pas que, si la république a été possible, sérieuse en 1848, c'est surtout par Lamartine qu'elle a eu ses meilleures chances, que sans lui elle ne serait pas née probablement le 24 février, elle eût été sans doute ajournée encore, ou elle était ex-

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posée à glisser plus lot dans Fanarchie sanglante où elle devait se perdre.

Lamartine, dans la pensée de certains hommes, pouvait n'être qu'une décoration pour la république, je le veux bien -, il en était aussi la force, rinspiration, la nouveauté séduisante, dirai-je. Il lui donnait la physionomie d'une puissance de conciliation ; il était le signe ostensible, vivant et parlant, qui la distinguait des dictatures violentes d'autrefois, et c'est justement parce cju'il était un de ces vaincus dont parle M. Louis Blanc, ou en d'autres termes parce qu'il n'avait rien d'exclusif, parce qu'il tenait de toutes ses fibres morales à cette grande masse libérale et cultivée de la société française, qu'il devenait la force sérieuse, en même temps qu'il était par son

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nom l^éclat fascinateur, de la république nouvelle.

Je ne veux que courir au sommet des choses pour rendre cette pensée plus saisissable au double point de vue de Pintérêt extérieur et de la politique intérieure du régime qui naissait en France.

Quel était recueil possible pour la république éclatant tout à coup en Europe? Elle pouvait, s'armant de vieux ressentiments ou troublée par de vieux souvenirs , essayer de se répandre par les propagandes violentes, devenir une menace de perturbation, s^engager dans des interventions qui eussent été aussitôt un signal de guerre universelle. Elle aurait peut-être réussi au premier moment, puisqu'elle aurait trouvé les gouvernements désarmés ou embarrassés par toutes les révolutions qui éclataient à la fois à Vienne, à Berlin, à Milan, à Venise-, elle n'au-

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rait pas tardé à trouver la coalition des détiances et des hostilités européennes se renouant devant elle avec le concours même des libéraux de tous les pays. Lamartine, comme ministre des affaires étrangères, évitait cet écueil, et mieux que tout autre il pouvait l'éviter , parce qu'il n'avait ni les traditions agitatrices de la première république ni les ressentiments légués par l'empire.

Etranger à des passions d'un autre temps, formé dans sa jeunesse à des habitudes de diplomatie régulière, Lamartine pouvait ménager la paix à la France sans l'abaisser, sans la désarmer de l'ascendant de ses idées et de ses principes, comme aussi sans mettre dans sa bouche un accent de défi.

Quel était le caractère de son premier manifeste ? C'était Tacte de naissance de la république parmi les gouvernements réguliers, la définition grandiose et magnifique d'une politique nouvelle qui commençait par répudier les souvenirs et les solidarités de 1792. 11 disait ce qu^on voulait, cet éloquent manifeste. A la France, il offrait Tabrogation théorique des traités de i8r5', à l'Europe, il garantissait le respect des circonscriptions territoriales fixées par CCS traités *, aux peuples, il promettait un appui éventuel et lointain , s'ils étaient menacés dans leurs droits et dans leur liberté. Pour qui savait comprendre, c'était la paix, la paix sans faiblesse évidemment, et l'Europe le comprenait ainsi.

Je ne sais pas si le gouvernement- provisoire pouvait se présenter « la main pleine d'alliances, » comme le disait Lamartine à l'ouverture de l'Assemblée constituante, au mois de mai

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1848-, il avait du moins rendu à la république nouvelle le service de la conduire très-pacitiquement et assez grandement à travers les périls et les agitations de l'Europe. Qu'aurait fait Lamartine plus tard? je ne le cherche pas. L'homme de la restauration, le poète corrigé par un Talleyrand se serait retrouvé en lui plus qu'il n'aurait fallu, c'est possible. Pour le moment, il trouvait dans son éducation et dans son inspiration le meilleur moyen de populariser la France républicaine au dehors par l'éloquence et par la dignité pacifique de l'attitude.

Et à l'intérieur quel était le plus grand danger pour la république naissante ? C'était assurément d'apparaître comme un régime exclusif, comme le monopole jaloux d'un parti, comme

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la tyrannie des agitations de rues et des utopies violentes. Sans doute, bien des républicains de tradition ou de conviction sentent ce péril-, il y en a malheureusement d'autres aussi qui se figurent toujours, qui se figuraient encore plus peut-être en 1848 avoir un privilège de prépondérance , comme un droit de primogéniture.

Lamartine, par sa situation, par son passé, par son nom, par son intelligence, représentait la république la plus large, la plus conciliante , la république de tout le monde. Il maintenait au sein de ce gouvernement provisoire, toujours ballotté, la politique la plus libérale, une interprétation conservatrice des institutions républicaines. Il cédait parfois, il payait la rançon du péril -, sur les points essentiels, il résistait. Le jour où une multitude passionnée faisait irruption jusque dans la salle du conseil pour demander l'organisation du travail, et montrait comme argument

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quatre pièces de canon braquées aux portes de PHôtel de Ville, Lamartine se levait et répondait fièrement : « Vous me mettriez à la bouche de ces pièces de canon que vous ne me feriez pas signer ces deux mots associés ensemble : organisation du travail ! Je ne signe pas ce que je ne comprends pas, je ne signe que les engagements que je puis tenir... »

Le jour où des manifestations redoutables allaient réclamer Tajournement des élections , il revendiquait et réservait pour le pays le droit de disposer de lui-même. Il semblait en vérité jouer avec tous ces assauts, et au fond il rendait à la république le plus grand de tous les services, celui de l'enlever aux mains des factions pour la remettre aux mains de la France. Il lui rendait le service de Taccréditer comme un régime, agité sans doute, mais qui pouvait après tout se sauver et se défendre lui-même avec un peu de courage et de résolution.

LAMAUTINF.

Le pouvoir de Lamartine était évidemment dans cette parole prestigieuse qui semblait s'imposer et qui gagnait des victoires par la séduction : il était aussi dans cette situation exceptionnelle qui le mettait d'intelligence avec la société tout entière, qui lui faisait des alliés de tous les intérêts, de toutes les classes, de tous les partis pour lesquels il était un défenseur, un

gage vivant.

Situation étrange, que celle de cet homme passant trois mois à faire des discours, à dompter des émeutes, à défier des orages î II s'y était accoutumé , il vivait là comme dans son atmosphère naturelle, et c'est ainsi que par le retentissement croissant d'une intarissable parole , par

une résistance heureuse dans des circonstances critiques et décisives, il était arrivé à cette popularité prodigieuse qui faisait de lui à un certain moment le représentant le plus vrai de la France , qui lui valait l'élection de dix départements. Je citais, l'autre jour, un mot de Sainte-

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Beuve; je voudrais ajouter une dernière note qu'il recueillait avant de mourir. Il avait rencontré Lamartine le soir d'une de ces journées de 1 848 où il y avait eu agitation autour de l'Hôtel de Ville et où tout avait fini par un nouveau triomphe. Sainte-Beuve, qui n'avait pas vu Lamartine depuis longtemps, le retrouvait en plein combat, en pleine victoire, et il le pressait d'user de la force qu'il avait conquise. « Au reste, ajoute-t-il, je le trouvai plus grand et plus sec que jamais, le profil noble et raide, bien portant malgré sa fatigue et sa maigreur, soutenant à merveille ce rôle de chef populaire, avec cet œil d'oiseau de haut vol qui plane et qui discerne toutes choses de sa hauteur. O le plus grand des ambitieux, comme je n'ai jamais cherché en toi que le poète ! »

la^

Poète ou ambitieux , il était certainement arri\'é au sommet de son rêve. Enfant gâté de la faveur publique, il se sentait porté par ce souffle qui Tavait soutenu pendant trois moi^ , par ces deux millions de suffrages qui se réunissaient sur son nom dans les élections et qui auraient pu être plus nombreux encore, s'il l'avait voulu.

Il ne lui restait plus en vérité qu'à savoir ce qu'il ferait de cette force dont Sainte-Beuve lui parlait à un coin de rue , entre deux acclamations de la foule. H ne le savait pas, et la vie de Lamartine est une de celles où s'agite de la façon la plus saisissante un problème étrange, un problème qui est passé plus d'une fois à travers l'histoire, surtout aux temps de révolutions : com-

LHOMMr; POLITIQUE. iSjO-lS-fS. iy5

ment se perd une popularité ? Gomment un homme , qui la veille encore régnait par l'imagination, par réloquence, sur des millions de ses contemporains, retombe-t-il le lendemain dans le délaissement et l'oubli;

La popularité a ses mystères et ses mobilités. Un homme s'élève, il captive un moment tout un peuple, il rallie dans une heure de péril tous les vœux et toutes les espérances. Il tombe tout à coup du haut du piédestal qu'il s'est fait ou qu'on lui a fait : pourquoi ? En faut-il beaucoup pour cela ? Non. La popularité est l'amour de la multitude, peu de chose suffit souvent pour l'altérer, pour lui porter une irréparable atteinte. Le lien est brisi , la foule suit un autre courant, elle cherche une autre idole, elle se crée de nouveaux guides. Un rien suffit, dis-je; mais est-ce bien un rien? Est-ce qu'il n'y a pas' une logique, une justice dans ces inconstances de la popularité ?

IjG LAMARTIN'K.

Évidemment une nation ne prodigue pas sa faveur par un simple fanatisme. Quand elle élève un homme par un mouvement irrésistible de confiance, c'est qu'elle attend de lui une satisfaction , une impulsion , le salut peut-être ; c'est que cet homme répond à sa pensée intime, et, quand elle s'aperçoit qu'il }' a un malentendu, la confiance se retire. Il ne reste plus quune destinée échouée que le flot de la faveur publique ne viendra plus reprendre.

C'est rhistoire de Lamartine en 1848. Jusqu'au mois de mai, il était encore dans Téclat de sa popularité, qu'il portait intacte devant l'Assemblée constituante. A Tune des premières séances, au moment où il venait de lire un exposé de la situation de la France , trois fois les applaudissements l'arrachaient de son banc, et semblaient aller au-devant de sa pensée en lui offrant pour ainsi dire d'être le premier chef de la république nouvelle.

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Et ici je puis bien me permettre de faire un rêve où il ne s'agit plus seulement d'un homme, où c'est l'avenir d'une nation qui est en jeu.

Je suppose qu'à ce moment où se débattent les destinées de la France, Lamartine, avec tous les dons qui sont en lui, a une qualité de plus, le vrai don de l'action en politique, le coup d'œil, la netteté, la résolution. Alors la voie qu'il doit suivre est toute tracée devant lui, elle lui est ouverte par cette élection multiple qui ressemble à une acclamation et dont le but n'est point, à coup sûr, incertain.

Le pouvoir qui s'oflre à lui, il le prend d'une main souple et ferme, non plus pour le laisser

flotter au vent des passions de la multitude ou

IjS LAMARTINE.

des rivalités ambitieuses, mais pour Tcxercer virilement, sans nulle hésitation. Dès la première minute, il comprend qu'il nV a plus qu'un devoir, une politique, rassurer et pacifier le pays, clore Fère des diversions tumultueuses et des tyrannies subalternes, imposer le respect de la souveraineté nationale à tout ce monde de chefs de clubs, de dictateurs en expectative, d'agitateurs, qui se font un jeu de l'existence et du repos d'un peuple.

Que l'Assemblée le soutienne dans cette œuvre, ce n'est pas douteux, elle a été élue surtout pour cela; la France ne demande rien de plus, et il ne faut pas s'en étonner, car il y a des moments où, mèm.e au sein de la plus grande liberté, justement avec les institutions les plus larges, les nations ont besoin de guides qu'elles puissent aimer et respecter, dont elles puissent se faire honneur. Nul doute aussi que larmée, un instant ébranlée, ne se rallie sous la main d'un pou-

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voir qui est la nation personnifiée. Contre ce faisceau d une Assemblée souveraine, d'un gouvernement résolu et d'une armée fidèle, qui donc prévaudra ? Le premier jour et le lendemain une fois assurés par cette victoire du bon sens, il ne reste plus qu'à créer par la raison prévoyante et réfléchie des institutions assez fortes pour les préserver de leur propre mobilité*, ce n'est point impossible. Qui sait?

Dans des conditions ainsi faites, la république , dégagée hardiment et à propos de ses ferments d'anarchie, la république est, dès ce moment peut-être , définitivement fondée en France, d'autant mieux foniée, qu'elle a eu la fortune de trouver pour premier chef, pour premier politique, un homme qui, lui aussi, est un roi, un roi par le génie et par l'éloquence, un homme dont le nom retentissant et populaire est fait pour relever et décorer un gouvernement naissant î Mais ce n'est là qu'un rêve, je reviens à la réalité.

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Au moment où ces questions s'agitaient indistinctement dans une séance de l'Assemblée nationale, au mois de mai 1848, si Lamartine avait voulu, il n'avait qu'à faire un geste ; il le croyait lui-même, et c'était vrai. Quelques jours après, tout était changé. Que s'était-il donc passé ? Il y avait eu une de ces péripéties qui décident de la fortune d'un homme public. Lorsque TAssemblée avait eu à se prononcer sur l'organisation d'un pouvoir exécutif et sur le choix des hommes qui composeraient ce pouvoir, Lamartine avait insisté pour la formation d'une commission executive de cinq membres , et il tenait visiblement à ne point se séparer de M. Ledru-Rollin , à perpétuer dans la commission nouvelle la solidarité du gouvernement provisoire.

Aussitôt un refroidissement d'opinion se manifestait autour de son nom ; c'était comme une déception soudaine, et celui qui, peu auparavant, aurait pu être le seul chef, le président acclamé

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de la république , ne venait plus que le quatrième, immédiatement avant M. Ledru-Rollin, sur la liste des membres élus de la commission executive si péniblement acceptée par l'Assemblée. On le punissait d'une alliance imposée , lourde au sentiment public, par ce qu'il a luimême appelé son « impopularité commençante. »

Lamartine sans doute avait passé par de violentes anxiétés d'esprit avant d'en venir là. Il s'était dit , et il a répété depuis pour expliquer ses résolutions, qu'il ne devait pas scinder la république à sa naissance, qu'en acceptant lautorité directrice pour lui seul il se plaçait dans lalternative d'avoir contre lui les républicains de toutes nuances, s'il voulait suivre l'Assemblée nouvelle jusqu'au bout dans ses tendances visiblement

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réactionnaires, ou de se trouver en lutte avec l'Assemblée, s'il associait des républicains à son pouvoir.

Que pouvait-il sortir de là ? Des conflits inévitables , des chocs sanglants , des mêlées de faction, avant que la constitution fût faite , avant que le pa\'s eût repris son équilibre dans la république définitivement organisée. La guerre civile pouvait naître d'une démarcation des partis trop promptement dessinée ; de la guerre civile pouvait sortir soit une dictature de sédition , soit une dictature de réaction. Celui qui avait proclamé une république de nécessité le 24 février ^ et qui voyait encore en elle le seul refuge de la France, ne serait-il pas conduit fatalement à devenir un Cromwell ou un Monck, à moins d'être englouti sans profit et sans gloire ?

Voilà les perspectives qui faisaient reculer Lamartine devant la rupture de Talliance républi-

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caine, et en présence desquelles il se livrait à des monologues à la façon d'Hamlet. Il y avait, il est vrai, pour lui un autre moyen : c^était de se retirer dans sa popularité intacte et d'attendre que le courant public vînt le rechercher dans sa retraite d'un instant; c'était plus commode pour ses perplexités , sans changer essentiellement la situation , qui ne restait pas moins avec ses périls.

Ces raisons n'étaient pas sans gravité, surtout dès qu'elles allaient peser ainsi sur Tesprit de celui qui avait à prendre un parti et qu'elles obscurcissaient en lui la vue simple des choses ; mais il y avait un fait qui n'avait pas moins de force : c'est que depuis trois mois, aux yeux du pays, il y avait deux républiques, l'une représentée par Lamartine, l'autre représentée par M. Ledru-Roliin. Le pays, qui n'est point un Hamlet tourmenté par les délibérations intimes^ avait fait son choix ; il avait dit par toutes les^

acclamations de popularité décernées à un homme quelle république il voulait.

Dès que Lamartine, par un acte de sa volonté ou par une apparence d'ambiguïté dans son attitude , semblait effacer cette distinction , il n'était plus en quelque sorte lui-même -, son nom cessait instantanément d^avoir la signitication qu'il avait prise dans la pensée du pays, et qui avait fait un moment de celui qui le portait le premier citoyen de la France.

L'autorité morale née de cette situation privilégiée disparaissait, et ce n'était pas seulement la popularité de Lamartine qui s'évanouissait subitement, c'était la république modérée elle-même qui perdait une chance, qui paraissait abdiquer dans cet amalgame impuissant de la commission

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executive, en laissant de plus en plus le combat se resserrer, se préciser entre la réaction inévitable des forces conservatrices ramassées sous un autre chef et l'explosion de toutes les forces de sédition concentrées dans Paris. Ce n'était plus le temps des discours, des victoires d'éloquence sur les foules fascinées, c'était le tour des soldats.

A travers ces préliminaires obscurs, on entrevoyait la grande, l'effroyable lutte qui allait enfanter la dictature, dictature nécessaire, noblement exercée, toute républicaine encore sans doute, mais dictature de soldat, et au milieu de ces mouvements précipités on entendait déjà retentir un nom, symbole d'une réaction plus entière, plus complète, allant jusqu'à la destruction de la république elle-même.

Dans cette tragique aventure, de quel poids avait été Lamartine avec toute sa popularité des derniers mois? Il n'était rien, et il le voyait*, il

sentait le pouvoir lui échapper pour passer au général Cavaignac, devenu l'homme du jour par un vote de TAssemblée. « Lamartine, a-t-il dit lui-même en racontant les premiers combats de juin, Lamartine désirait la mort pour se décharger de Todieuse responsabilité du sang qui allait peser si injustement , mais inévitablement sur lui. Trois fois il s'élança de son cheval pour aller au pied de la barricade chercher à tomber en victime au premier rang de ces généreux soldats, trois fois les gardes de rassemblée l'entourèrent de leurs bras et le retinrent par la violence. » Il ne mourut pas, il fut destitué avec ses collègues de la commission executive en plein péril.

C'était la fin assez triste de la dictature de réloquence et de l'imagination, la fin d'une popularité. On aurait pu dire déjà que l'insurrection de juin venait de mettre au sein de la république de 1848 le fatal germe de mort; elle avait mis la force à la place de la liberté.

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Lamartine, et ce fut son malheur autant que sa faute, n'avait réussi ni à sauvegarder sa situation première, ni à écarter le plus redoutable des conflits par cette alliance des forces républicaines que , par un dernier mirage d'imagination, il croyait possible.

Il voyait, disait-il, un gouffre, il fallait un Décius pour le combler; il]voulut être ce Décius, il le fut, sans rien combler, sans rien sauver, et désormais vaincu , découronné de sa popularité, il entrait dans cette voie où d'étape en étape il ne pouvait plus s'arrêter que dans la suprême décadence de l'homme public.

Au mois d'avril 1848, il avait été envoyé par dix départements à l'assemblée nationale , il

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avait conquis à son nom plus de deux millions de suffrages. Sept mois après, lorsque la France avait à nommer un président, il ne réunissait qu'un nombre imperceptible de voix.

Son jour était passé. Bientôt, au renouvellement de rassemblée, il avait de la peine à obtenir une élection de représentant ; il échouait dans son propre département, et c'était assurément pour lui une amertume inattendue. « On parle de me renommer dans plusieurs départements et à Paris, écrivait-il à un de ses amis pour se consoler. Je ne le désire pas en ce moment. Je n'ai pas de situation ni de terrain sous les pieds pendant un certain temps. J'aimerais mieux le passer dehors ; mais je serai toujours à la brèche, en bon soldat , à l'appel des honnêtes gens du pays. »

Je ne sais pas d'image plus curieuse et plus saisissante de ce retentissement d'un nom dans

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