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les masses, de toutes ces fluctuations de la popu= larité que le récit fait par Lamartine lui-même d'une de ses courses dans les montagnes de la Bourgogne après ses grandeurs de 1848, après ses épreuves.
Il rencontre un vieux paysan devenu aveugle, qui l'a vu naître et qui le reconnaît à sa voix, qui s'étonne de le retrouver. Ah ! Lamartine ne sait pas tout ce qu'on dit dans le pays. On a d'abord parlé de lui comme d'un des rois, d'un des grands de la république. Bientôt on a raconté toute sorte d'histoires terribles, on a dit qu'il « avait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice, » et des colporteurs passant à l'automne vendaient des chansons contre lui comme celles de Mandrin. Le vieux paysan a de la peine à croire que « M. Alphonse » ait pu commettre tant de crimes, (c Et puis, ajoutet-il, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai, et puis on n'a plus rien dit du tout. »
Voilà le dernier mot, voilà le dernier souftie
d'une popularité expirante : on n"a plus rien dit du tout î
Sans doute Lamartine était encore de ce monde, il n'était pas <le ceux qui disparaissent ainsi. Il était représentant comme bien d'autres, journaliste comme bien d'autres ; il n'avait pas cessé de se mêler aux polémiques et aux luttes de son temps, et même dans ces deux ou trois années de république, où il était redevenu un homme comme tous les hommes, il retrouvait parfois encore des éclairs d'inspiration, quoique avec une chaleur déjà diminuée. Il restait dans la chambre comme le dernier prestige survivant de la révolution de février.
Lamartine avait un rôle qu'il croyait être pour lui une obligation d'honneur, une décence de sa
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A'ie. Il s'était identifié un instant avec la république, il la défendait, il aurait tenu à la sauver de tous les naufrages qui la menaçaient, fût-ce au prix de quelques concessions au temps, aux nécessités d'une situation aggravée par tout le monde. Gêné dans son attitude par son passé, mais impartial et indépendant par ses idées, modéré de caractère et d'habitudes, il avait pour tous des paroles empreintes d'un esprit supérieur de conciliation.
Lorsqu'on proposait la révision de la constitution pour favoriser la réélection du président nommé le 10 décembre 1848, il aurait voulu qu'on ne résistât pas à outrance à ce mouvement, qu'on laissât tout au moins une issue légale à un entraînement qu'il déplorait, mais qu'on ne pourrait peut-être pas réprimer, et qui, laissé à lui-même , emporterait la constitution tout entière. Lorsque les partis irrités et tumultueux dans l'Assemblée laissaient entrevoir leurs
passions de combat, il se faisait volontiers le modérateur de ces passions, bien persuadé que, si Ton en venait à un conflit , la république serait de toute façon la première à périr.
Lamartine ne se trompait pas ; mais que pouvait-il ? Il n'était plus Thomme du moment. Pour les républicains, il était trop modéré; pour les conservateurs, il était encore le représentant de la révolution de février, qu'on appelait une catastrophe-, pour les bonapartistes, il n'était qu'une glorieuse inutilité, une éloquence sans emploi sous le régime qu'ils rêvaient, sans autorité possible dans les solutions qu'ils méditaient. Pour tous, c'était un homme d'imagination jetant des paroles harmonieuses au milieu des âpres réalités d'une politique qui conduisait à des coups d'Etat. Il était fini.
D'ailleurs Lamartine était de plus en plus sous le poids d'une détresse croissante. Il avait
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été trop prodigue de sa fortune, comme il Tavait été de tous les dons de sa brillante nature, et il se retrouvait en face d'un effondrement de sa situation privée qu'il osait à peine mesurer du regard. Déjà, dès 1849, ^^ écrivait qu^il était allé à Saint-Point pour de « pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, )) et cela ne faisait que continuer en s'aggravant, de sorte que, lorsque le 2 décembre éclatait, il se trouvait tout à la fois exilé de la vie publique, déçu dans ses espérances, vieilli, réduit à ce rôle de manœuvre de la plume qui a été sa dernière épreuve en ce monde.
Alors commençait cette vieillesse sombre, morose, amère, qui mettait encore dix-huit ans à s'acheminer vers la mort à travers toutes ces histoires , ces entretiens, ces journaux de déclin où il ne restait plus, comme une dernière marque du génie d'autrefois, que cette intarissable et harmonieuse parole qui s'est épanchée jusqu'au bout sans s'arrêter.
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De tous les hommes qui avaient vécu, qui s'étaient confondus en Lamartine, quel est celui qui survivait encore? Le poète avait disparu, rhistorien était épuisé; l'homme heureux, Thomme heureux surtout, était mort depuis longtemps. Le politique n'avait plus de raison d'être dans les conditions nouvelles où était la France, et peut-être avait-il fini par avoir de singuliers doutes. Il ne restait en vérité qu'un Bélisaire de la politique et de l'art tendant le casque devant ses contemporains attristés, faisant souffrir l'admiration sans la décourager encore, imposant à son siècle ce cruel spectacle de l'auteur des Méditations, de l'auteur des Girondins, d'un chef de révolution recevant toutes les oboles, même celles qui devaient peser à sa fierté.
Il le disait lui-même avec l'amertume des déceptions suprêmes : ce Toutes mes gloires ont menti
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comme toutes mes fortunes. » Assurémem, il n'est pas de plus étrange et de plus cruel contraste que celui de cet homme, de ce poète, de ce tribun des grands jours, si heureux dans sa jeunesse, si brillant, si gâté par tous les succès et réduit, au soir de sa vie, à jeter un long regard de deuil autour de lui, d'autant plus sensible à Taiguillon du malheur, qu'il a eu sur cette terre une destinée plus privilégiée.
Que voulez-vous? L'oubli lui pèse à lui qui a connu tous les enivrements de la gloire ^ la pauvreté , une pauvreté relative , lui est dure, à lui qui n'a jamais compté avec les biens de ce monde, la vieillesse elle-même le chagrine, lui qui était si peu fait pour les tristesses du déclin et qui n'avait pas la dernière joie de se voir revivre. « Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé ni à l'avenir, s'écrie-t-il alors, je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés
Tout ce qui me reste de vie est concentré dans
quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi , et cet héritage, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de rétranger. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens sont un foyer d'emprunt, qu'on peut renverser à toute heure •, on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié, quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en me regardant
(c La vie ne m'est plus rien.... Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Aije envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots ? Ai-je goût pour rentrer dans ces Hces politiques qui, fussentelles rouvertes , ne reconnaîtraient plus mes accents posthumes ? Ai-je un bien ferme espoir
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dans les formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert ? Je serais mort déjà mille fois de la
mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton, mais je n'en suis pas. . . Je vis donc et, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses. Je défie (^.aton lui-même d'avoir eu plus que moi la satiété du temps.... »
Que de fois, dans ses dernières années, Lamartine n'a-t-il point répété cette mélopée lugubre de ses désillusions et de son dénuement ? Il va de Paris à Saint-Point, de Saint-Point à Paris, et il ne se lasse pas de se plaindre. Il se plaint de l'ingratitude populaire ; il se plaint en songeant à ce passé évanoui dont le souvenir est une amertume de plus. Il s'attendrit sur son cheval Saphir, ce cheval qui le portait « dans les grandes journées de feu de Paris, » qui partageait la popularité de son mattre , et qui erre seul maintenant dans le pré , sous la fenêtre , paissant en liberté l'herbe d'automne,
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(f Ce n'est pas sur moi que je pleure, dit-il, c'est sur toi, pauvre animal ! Qui sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe dans ce pré où je t'ai donné l'hospitalité à vie, à côté de l'âne et des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de cœur qui dîme l'herbe, et ne t'enverra pas à l'équarrisseur du village voisin pour avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une nation ? Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie, je ne l'aurais pas. Honte et misère! finissons î... »
Ainsi il se laissait aller à ses plaintes et à ses réminiscences amères sans être entendu, se querellant avec la fortune dans une solitude croissante.
Lamartine n'était plus qu'une ruine vivante assise sur la ruine de ses espérances, de ses gran-
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deurs et de ses gloires. — N'importe, il a eu sa destinée éclatante. Aucun homme n'a remué plus d'âmes, aucun n'a parlé avec plus de puissance à l'imagination de ses contemporains, — et cet homme a eu son jour, un jour unique, exceptionnel , où il a personnifié son pays , où , poète et politique à la fois, il a laissé le reflet de son génie sur ce nom de république qui reparaît dans notre histoire.
Oui, sans doute, ce jour d'une grande existence , surtout quand on le rapproche de bien d'autres jours qui l'ont suivi et qui en relèvent la signification, ce jour est un éternel enseignement pour ceux qui veulent fonder la république en France. 1848 secoue ses cendres éteintes, et .se redresse pour parler à 1870.
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Remarquez en effet cet étrange phénomène. Le moment où la république de 1848 est le mieux acceptée , où elle a le plus de chances de s'établir et de vivre, c'est évidemment celui où un homme se fait en quelque sorte auprès du pays le plénipotentiaire ou le garant des institutions nouvelles en les popularisant par le génie, par l'éloquence et par la modération, en les défendant de leurs excès, en les représentant comme la sauvegarde naturelle de tous les droits, de toutes les libertés et de tous les intérêts. Bientôt les manifestations commencent dans les rues, et déjà il y a une inquiétude, un ébranlement dans l'opinion. Les passions révolutionnaires grandissent, les fanatismes de parti et de secte se dévoilent , les factions ne cachent plus leur prétention de mettre la main sur l'Etat, et le pays envoie à l'Assemblée nationale une majorité aux instincts conservateurs ; Lamartine lui-même perd sa popularité sur un soupçon d'infidélité à l'idéal dont on voyait en lui la personnification,
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parce qu'il a semblé pactiser avec les chefs des agitateurs.
Les journées de juin éclatent comme Texplosion furieuse de Tesprit de sédition, aussitôt la république descend, et Lamartine descend avec elle, tandis qu'au contraire la réaction monter monte sans cesse, jusqu'à rendre les coups d'Etat possibles, jusqu'à se préciser dans un nom et dans un gouvernement de mauvais augure pour la liberté aussi bien que pour les institutions républicaines. Ce parallélisme se déroule invinciblement, et toutes les fois qu'une situation semblable se reproduit, les mêmes conséquences se dégagent d'une manière irrésistible , parce qu'elles sont dans la logique intime des choses.
Tout est là. C'est une puérilité d'esprits étroits de croire qu'aujourd'hui, après avoir passé par la révolution démocratique la plus complète , après avoir vu depuis quatre-vingts ans défiler
toutes les monarchies, dont aucune n'a pu même atteindre une durée viagère, la France puisse être enlevée à la république par un simple fanatisme de royauté, dans l'intérêt d'une dynastie ; mais la vérité est qu'il y a toujours deux républiques en présence. Il y en a une que le pays est tout prêt à accepter et à pratiquer, que Lamartine, après ravoir représentée dans ses grands jours, définissait lui-même dans l'assemblée nationale ; république légale et libérale, « république de conservation des intérêts légitimes avec l'accord des intérêts progressifs, république des intérêts populaires sans dépossession des propriétaires, république de paix en Europe et de sécurité dans le pays, république humaine, clémente, généreuse, qui abolit jusqu'au signe même des violences révolutionnaires... )> Il y a aussi la république des exhumations sinistres d'un autre temps^ des perturbations de rues, des motions incendiaires de clubs, des proconsulats d'opinion, des violences morales, des défiances irritées et jalouses. Il faut choisir entre les deux systèmes.
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Il faut savoir si on veut sérieusement que les institutions nouvelles s'enracinent et durent de façon à protéger la nation dans son indépendance comme dans sa liberté, et il faut bien aussi se mettre dans Tesprit que les plus efficaces fauteurs de monarchies ne seraient pas les monarchistes •, ce seraient ces républicains de Técole révolutionnaire ou dictatoriale qui, au prix d'une victoire momentanée pour eux, s'ils pouvaient l'obtenir, prépareraient une fois de plus la défaite de la république elle-même, recommençant ainsi le cercle éternel où depuis quatrevingts ans la France s'épuise à la recherche d'un gouvernement.
— Sans doute, la république porte plus que jamais, au moment présent, la peine des circonstances extraordinaires dans lesquelles elle a re-
paru. Elle est née, dans une heure d'épouvante nationale. Elle s'est chargée d'une redoutable responsabilité en recueillant, en saisissant Théritage de la plus funeste des guerres, d'une guerre désespérée. Quoiqu'elle fasse , injustement et inexorablement, aux yeux de bien des hommes, elle reste marquée de ce sceau fatal des pouvoirs qui sont conduits à signer les grandes humiliations publiques dont ils ne sont pas coupables. C'est son malheur, c'est sa faiblesse, c'est ce qui lui fait une condition plus compliquée, plus pénible, et un avenir plus douteux. Pourra-t-elle se racheter de cette fatalité? Voilà la question.
Il est bien certain qu'il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de disputer sur des formes de gouvernement et des systèmes politiques, de s'épuiser dans les rivalités de prépondérance entre les partis intérieurs. Le meilleur gouvernement sera celui qui servira le mieux à refaire une France dans le monde, à lui rendre l'honneur.
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ie crédit, le prestige, la grandeur si l'on peut, avant tout et d'abord une sorte de nouvelle cohésion nationale.
Si la république le peut, si elle donne d'elle cette idée, elle vivra. Si, pour la troisième fois, elle doit succomber, c'est qu'elle aura été impuissante à protéger cette régénération française qui est notre espérance et notre devoir, à vivifier, à coordonner toutes ces choses par lesquelles les nations peuvent toujours se relever, sans lesquelles il n'y a pas de renaissance possible : le patriotisme désintéressé, l'esprit d'abnégation et de droiture, le respect religieux de la vérité et du droit, le dévouement dans le travail, le goût épuré de la liberté dans un ordre équitable et protecteur.
Lamartine lui-même, revenant en ce monde, répéterait ce qu'il a dit un jour devant des populations assemblées : a Si on confond la républi-
que avec une révolution en permanence, avec Tagitation sans but et sans fin-, si on la confond avec les excitations des classes contre les classes, du pauvre contre le riche, du riche contre le pauvre^ si l'on y voit un perpétuel débordement d'oisifs sur la place publique, usant en démonstrations, en déclamations, en conspirations, le temps et la force que Dieu nous donne pour le travail, la famille, la patrie; si l'on, écoute les hommes d'anachronisme, de contre-sens et de contre-temps, ces Epiménides de 1792 qui semblent avoir dormi cinquante ans... Ces tribuns posthumes qui portent des toasts aux jours sinistres de nos discordes de gS Oh! alors,
oui la république périrait; elle périrait étouffée dans une ivresse de mauvaises doctrines et de faux patriotisme, car les scandales ne sont pas des institutions et durent peu... »
Il tiendrait ce langage, et peut-être aussi, accablé de toutes les misères du présent, il ne son-
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gérait pas, sans une secrète mélancolie, à ce temps de sa jeunesse, où la France se relevait si vite, oii l'on croyait, où l'on espérait, où, à travers les ombres d'un deuil national, récent encore, on voyait déjà poindre les premières lueurs d'un avenir plus favorable pour la liberté et pour la patrie.