‹ LamartineChapitre 3 sur 3 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

la Reynière, à Malesherbes, à Chateaubriand, à Tocqueville, au comte d'Orsay, et aux familles Bonaparte, de Grammont, de Groy, de Levis et de Montmorency. »

Le premier échevin de Lyon s'étant fait remarquer par son intelligence et son intégrité, le duc d'Orléans le nomma intendant de ses domaines en 1766. En 1773, lorsque naquit le duc de Valois, celui qui devait être plus tard Louis-Philippe, roi des Français, M"^« Des Roys fut élevée aux fonctions de sous-gouvernante du prince. Dans son salon du Palais-Royal, M™« Des Roys recevait d'Alembert, J.-J. Rousseau, Buffon, Grimm, Voltaire, Florian, Gibbon, Necker. Elle fut en butte à la jalousie de M"^« de Genlis et, malgré les intrigues de sa rivale, se maintint dans sa situation jusqu'en 1779.

En 1785, à la mort du duc d'Orléans, ils se retirèrent dans la Marne, sur la terre de Rieux, et vécurent assez paisiblement, même pendant la Révolution et la Terreur. En 1797, la duchesse d'Orléans, réfugiée à Barcelone, demanda à M™^ Des Roys de lui ramener sa fille,

IMn.t. II. Mijrnot, MAcon.

Maison natale de Lamartine 18, rue des Ursulines, à Màcon.

alors en Hongrie. M^e Des Roys avait cinquante-huit ans. Elle n'hésita pas, et, au prix de mille fatigues et périls, remplit sa mission.

Six enfants naquirent de ce mariage, quatre filles dont la dernière, Alix, épousa le chevalier Pierre de Lamartine et fut la mère du poète ; puis deux fils dont le cadet laissa le souvenir d'une intelligence bizarre et désordonnée : né à Lyon en 1768, il fut, très jeune, en proie à une vanité immense, la vanité littéraire, la plus âpre de toutes.

Lyon Des Roys, qui fut l'objet de toutes les railleries de la critique, est l'auteur d'œuvres où l'extravagance le dispute à la platitude, telles que : Le Tabac, poème; Le Dernier des Romains et V Antiphilosophe, comédie en vers; L'Anesse, moralité. Son œuvre la plus originale est assurément ia Géo7nétrie Tnise en vers techniques. Mais il n'en tira pas plus de gloire et s'en plaignit amèrement dans une Épître aux Journalistes :

L'auteur modeste en paix s'abandonne à son sort :

S'il n'est vengé vivant il sera vengé mort.

Vous riez des moyens que mon orgueil expose ^

Craignez pourtant, Messieurs, qu'il n'en soit quelque chose.

Et quelle honte, ô ciel! n'éprouveriez- vous pas

Si mon triomphe était l'effet de mon trépas!

Rendez, pendant que l'heure est encore propice,

A d'immenses travaux une faible justice.

Richelieu tout-puissant porte envie à Corneille;

Je crains bien, pour ma part, quelque chance pareille.

Ronaparte est plus grand, j'en conviens avec vous.

Il triompha des rois conjurés contre nous,

Fit jouir de la paix l'Europe et sa patrie.

Mais il n'a pas en vers mis la géométrie.

Il eut beau chercher à attirer l'attention sur lui par toutes sortes d'excentricités, notamment en éparpillant son Épître aux Comédiens dans la salle de l'Opéra sur la tête des spectateurs, on ne put le prendre au sérieux.

11 essaya d'une situation à l'étranger, mena une vie errante, le désespoir au cœur, persuadé qu'il était un

l'enfance 11

génie incompris, et se tua, en 1804, à Lagnieux, près de Belley, d'un coup de fusil dans le ventre. Malheureux jusqu'au bout, sa dépouille même fut suspectée. On crut reconnaître quelques jours dans ce cadavre l'auteur de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, et M°^e de Vaux, sa sœur, eut à recevoir les gens de police et à se prêter aux perquisitions.

<( Il faut reconnaître, dit M. Pierre de Lacretelle, que sa tragédie, La Mort de Caton, n'est pas plus mauvaise que les pièces à succès du temps : on y voit qu'il connaissait Voltaire, Shakespeare et Addison, auxquels il a fait quelques emprunts; la mort de Caton, qui termine le dernier acte, n'est pas dépourvue de majesté, et on pourrait la rapprocher de la mort de Socrate, qu'Alphonse de Lamartine composa vingt-cinq ans plus tard, en puisant d'ailleurs à la même source que son oncle. Mais les aventures et les déboires de Lyon, des Roys expliquent suffisamment la terreur dont M"^® de Lamartine fut envahie lorsqu'elle vit son fils unique possédé à son tour de la fièvre littéraire et pourquoi la famille encouragea si peu sa vocation. Sa mère avait eu près d'elle un exemple qui longtemps lui fit redouter les dangers et les difficultés du métier pour ceux qui l'entouraient. C'est pourquoi ses œuvres de jeunesse, tragédies et poèmes, furent composées presque toujours en secret. M""® de Lamartine ne connut même les Méditalluns que peu de jours avant leur impression, une amie de Paris lui en ayant apporté une copie manuscrite (1). »

C'est en pleine effervescence révolutionnaire, à Mâcon, que naît Alphonse-Marie-Louis de Prat de Lamartine. Une nuit, le peuple parcourait la ville haute tenue pour repaire de prêtres et de nobles, ennemis du nouveau régime; on ne fit pas exception pour la maison des La-

(1) Les Origines maternelles de Lamartine. {Mercure de France^ 10 février 1911.)

martine : un grand-père de quatre-vingt-quatre ans, une grand'mère infirme, deux oncles et trois tantes du nouveau-né étaient jetés sur une charrette escortée de gendarmes et conduite à Autun. Seul, le père était enfermé à la prison de Mâcon.

Restée dans la maison, avec son enfant qui criait pour demander le sein, M^^a de Lamartine, accablée par la douleur, retient ses larmes afin que les soldats qui la surveillent ne la voient pas pleurer.

<r Et l'on s'étonne, écrira Lamartine, que les hommes, dont la vie date de ces jours sinistres, aient apporté, en naissant, un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français! »

Lamartine montrant les événements révolutionnaires, les journées tragiques, l'emprisonnement des siens, sa mère seule veillant sur son enfant, fait cet exquis rapprochement : « Je me souviens d'avoir vu un jour une branche de saule séparée du tronc par la tempête et flottant le matin sur un débordement de la Saône. Une femelle de rossignol y couvait encore son nid à la dérive, dans l'écume du fleuve, et le mâle suivait du vol ses amours sur un débris. »

Pour le moment, le père du poète, le chevalier Pierre de Lamartine, est loin de pouvoir suivre ses amours : il est captif, enfermé dans une geôle, sous les toits, dans le grenier du couvent des Ursulines de Mâcon.

Or, la maison où M^^^ ^e Lamartine avait été laissée avec son fils fut mise sous séquestre; la mère et l'enfant durent se retirer, pour vivre tranquilles, dans les communs abandonnés attenant à cette maison.

De l'autre côté de la ruelle, longeant le pavillon des communs, s'élevait le couvent des Ursulines, et, de derrière la haute lucarne de son cachot, M. de Lamartine apercevait, non sans tristesse, non sans crainte pour l'avenir, les toits du pavillon et de la maison qu'il ne reverrait peut-être jamais.

Un jour que, penché à sa lucarne, le regard perdu sur la ville, puis le cœur attendri soudain à la vue de la mai-

L ENFANCE

Armoiries des Lamartine.

son si proche, il se laissait aller à des réflexions de lassitude et de désespoir, il entrevit, en face, dans le pavillon

des communs, une femme. Leurs regards se rencontrèrent. Une inexprimable joie fut au même instant dans la cellule du prisonnier et dans la chambre du pavillon : le mari et la femme s'étaient reconnus et retrouvés.

Retrouvés, oui, mais en quelle condition ! Effroyable à la vérité, supplice continuel qu'une fin tragique pouvait interrompre d'une heure à l'autre.

Il n'en fut rien : les jours succédaient aux jours; M. de Lamartine avait pu voir, de loin, sa femme lui présenter et allaiter leur enfant; ils avaient pu correspondre au moyen de grandes feuilles de papier sur lesquelles la femme écrivait en énormes caractères; le mari répondait par signes.

Un jour, au fond d'une vieille armoire, M^^ de Lamartine découvre un arc et des flèches datant de l'époque où son mari était chevalier de l'arquebuse. Une idée germe en son cerveau, idée qu'elle veut mettre sans retard à exécution. Elle s'enferme dans une chambre, s'exerce à tirer l'arc, puis après une semaine, quand elle se juge assez habile, le soir venu, elle ouvre sa fenêtre et, visant juste, lance à travers les barreaux de la lucarne une flèche munie de longs fils. M. de Lamartine qui, dans la journée, avait été prévenu au moyen des signaux habituels, saisit la flèche, amène à lui un fil au bout duquel était une lettre, et il y répond avec autant de bonheur que d'angoisse.

Avec la réussite vient l'audace : le fîl, au bout de la flèche, n'apporte pas seulement une lettre au prisonnier, mais encore une lime mince et mordante.

A force de temps, de patience et aussi de ruse, la vigilance des gardiens se trouva trompée ; deux barreaux de fer avaient été limés et remis en place. « Puis, rapporte Lamartine dans Les Confidences, un soir où il n'y avait plus de lune, une grosse corde attachée au fil glissa du toit de ma mère dans la main du détenu. Fortement attachée d'un côté dans le grenier de notre maison à une poutre, mon père la noua de l'autre à un des barreaux de sa fenêtre. Il s'y suspendit par les mains et par les pieds,

l'enfance 15

et, se glissant de nœud en nœud, il franchit la ruelle et se trouva dans les bras de sa femme et auprès du berceau de son enfant. »

M. de Lamartine s'était évadé! Il était libre! Il n'avait plus qu'à fuir. Hélas! fuir, c'était la confiscation des biens et peut-être l'échafaud pour sa femme adorée. Il retourna donc à son cachot par le même chemin; les deux époux se virent ainsi plusieurs fois, par des nuits sombres, bravant à la fois quelque passant qui pouvait les dénoncer et les rondes des soldats, par conséquent la mort. Mais on avait convenu d'un plan de délivrance, et ce fut M°^« de Lamartine qui partit, avec l'espoir de la réussite.

Elle arrive à Dijon; là, elle obtient de passer à l'audience du citoyen représentant Javogues. Elle avait dans ses bras son enfant qui souriait; le visage de la jeune mère, quoique amaigri par l'angoisse et les larmes, était malgré tout charmant; Javogues ne put s'empêcher d'être attendri et de montrer à la belle aristocrate de l'intérêt, de la compassion et de la Donté. C'est alors que le citoyen représentant veut saisir l'enfant; la mère laisse faire, et le jeune Lamartine saute sur les genoux de Javogues, puis de ses petites mains se met à jouer avec les bouts de l'écharpe tricolore.

— Ton enfant est bien beau, dit cet homme, pour un fils d'aristocrate. Élève-le pour la patrie et fais-en un citoyen.

Qui eût pu penser alors que ce bambin qui tripotait, de ses menottes, l'écharpe tricolore du représentant, serait un jour en effet un grand citoyen, un tribun éloquent, fondateur de la deuxième république!

Javogues, et surtout le 9 Thermidor, signèrent la levée d'écrou; les prisons sont ouvertes, toute la famille des Lamartine est sauvée.

M. de Lamartine, avec sa femme et son enfant, va vivre désormais à Milly où lui sont échues en partage une petite maison et quelques terres. Le fermage de ces terres donne un revenu de trois mille livres, et comme la dot de M'i« Alix Des Roys — M'"® de Lamartine — avait été

modique, l'existence à Milly sera simple et toute patriarcale.

Le village de Milly, où va s'écouler l'enfance du futur poète, est situé à quelques kilomètres de Mâcon, près de la ligne qui joint Cluny à Paray-le-Monial. Non loin du clocher de Milly, après avoir traversé le seul chemin du pays et s'être engagé dans une cour, on découvre, au fond d'une sorte d'étroit couloir, une haute porte de bois. Poussez cette porte, pénétrez dans le jardin de peu d'étendue sur lequel elle s'ouvre, et vous voyez, ensevelie sous les feuillages et les hautes branches, une maison carrée comportant un seul étage, trois larges fenêtres sur chaque face. C'est dans cette maison que M™« de Lamartine veille avec amour sur son fils, qu'elle le soigne, le voit grandir et l'instruit peu à peu.

Bientôt le jeune Alphonse sait lire; il parcourt sans de trop grandes difficultés le premier chapitre d'un livre orné de gravures attirantes; mais la compréhension lente de certains mots retarde l'enchaînement du récit, le disjoint, le brise; et plus le sens général demeure imprécis, plus l'enfant devient curieux et avide de cette histoire qui lui échappe.

Un jour, M. de Lamartine propose de faire une lecture à haute voix. Mais quel livre choisir?

— Moi, je sais, déclare le jeune Alphonse, je sais... si mère veut...

Et il court à un étroit cabinet du salon où sont disposées des planches garnies de volumes, il grimpe sur une chaise, puis sans hésiter il tire et apporte à son père le livre aux belles gravures, le livre à l'histoire si jolie mais qu'il ne peut connaître assez vite à son gré.

— Oh, oh! murmure M. de Lamartine, le choix est bon!... La Jérusalem délivrée!...

Il se met à lire à haute voix, et le petit Lamartine écoute avec ravissement.

Mais si intéressantes que peuvent être les lectures faites par son père, dans le jardin de Milly ou dans la maison familiale, rien ne vaut, pour un bambin de solide

l'enfance 17

santé, la liberté à travers champs et prairies ; rien ne vaut les courses dans les bois et les vallons, en compagnie de jeunes camarades du village. Lamartine a beau nous dire que « Jamais homme ne fut élevé plus près de la nature et ne suça plus jeune l'amour des choses rustiques », nous ne devons voir dans ce qu'il appelle « nos

l'hol. H. Miguut, Mâcon.

La maison de Milly .

jours de berger » que des heures de libres courses, des heures qui avaient pour lui toute l'inconsciente douceur, les enivrements imprévus de l'école buissonnière.

Il jouit d'une liberté d'autant plus grande qu'on ne lui donne ni maîtres ni professeurs; sa mère se charge seule de l'éduquer et de l'instruire, A la vérité, un voisin, M. Bruys de Vaudran, vient toutes les semaines lui donner des modèles d'écriture. L'enfant les copie seul ; mais ce travail lui pèse, il le trouve fastidieux, et comme

il est obligé de ne pas sortir, pour qu'on pense qu'il est tout à son devoir, il se met à rôder par la maison, flâne, furette, fouille la bibliothèque et lit tant qu'il peut.

Sa mère lui avait donné la Bible, une Bible arrangée et expurgée, les Fables de La Fontaine — dès cette époque, et plus tard, Lamartine n'aima point et méconnut toujours les fables de La Fontaine — Télémaque lui plut et l'intéressa quelque temps; mais les lectures permises ne sont pas les plus tentantes, et c'est en cachette qu'il absorbe coup sur coup les ouvrages de M"^" de Genlis, de Perrault et de Berquin. Cette passion pour les livres n'allait pas sans faire tort aux devoirs d'écriture ; tant et si bien qu'une fois, lorsque M. de Vaudran réclama la page à corriger, Alphonse, tout honteux, se vit forcé d'avouer... qu'il avait oublié !

On l'envoya chez le vieux curé du village de Bussières.

Lamartine partait le matin, tous les jours, avec cinq ou six enfants de Milly ; et ce n'était pas un des moindres agréments du latin que — pour l'aller étudier — de parcourir les quelque trois kilomètres qui séparaient Milly du village de Bussières.

Les écoliers arrivaient souvent en retarda la classe du vieux curé...

Un jour de janvier, ils rencontrèrent sur la route un colporteur qui, entre autres objets, portait plusieurs vieilles paires de patins. On s'en fit expliquer l'usage, et comme un ruisseau gelé était proche, le colporteur adapta à ses souliers une paire de ses patins et se mit à évoluer sur la glace, à l'émerveillement ébahi d'Alphonse et de ses camarades.

— Si nous pouvions avoir des patins ! s'écria Lamartine, seulement...

Seulement, le colporteur, consulté, en demandait un prix qui parut fantastique.

— Ecoutez, dit délibérément le jeune Alphonse à l'homme, allez jusqu'à Milly, demandez la maison de mon père, M. de Lamartine; mais là... adressez-vous à ma mère ; montrez vos patins... Vous direz que vous m'avez

l'enfance 19

rencontré et que je serais si heureux d'en posséder de semblables...

Le colporteur s'en fut à la maison indiquée ; il sut parler en habile marchand : il décida la mère de Lamartine à acheter non seulement une paire de patins pour son fils, mais encore deux autres paires destinées aux meilleurs camarades de ce fils aimé.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de connaître l'émotion très vive que le patinage procurait au futur poète et en quels termes exaltés Lamartine lui-même nous la traduit : «... Se sentir emporté avec la rapidité de la flèche et avec les gracieuses ondulations de l'oiseau dans l'air, sur une surface plane, brillante, sonore et perfide; s'imprimer à soi-même, par un simple balancement du corps et, pour ainsi dire, par le seul gouvernail de la volonté, toutes les courbes, toutes les inflexions de la barque sur la mer ou de l'aigle planant dans le ciel, c'était pour moi une telle ivresse des sens et un si voluptueux étourdissement de la pensée, que je ne puis y songer sans émotion... »

A cette époque de son enfance, Lamartine nous apparaît comme une sorte de « bon petit diable », aimant rire, et surtout s'affranchir de toute tutelle. Il adore sa mère, certes, et sa mère lui rend bien son adoration ; mais il ne se doute pas quelles alarmes jettent dans le cœur maternel ses instincts de liberté, ses révoltes soudaines quand quiconque paraît y attenter.

M. et Mme de Lamartine sont faibles pour leur fils ; ils se rendent bien compte que l'instruction du petit Alphonse est en retard sur celle des garçons de sa condition et de son âge ; mais quoi ! il est si heureux, si bien portant !

Et lorsque le père parle d'un collège, la mère pleure avec un si sincère désespoir qu'on laisse Alphonse au latin problématique du curé de Bussières, et que la chaude tendresse maternelle réussit à retarder encore, pour quelque temps, la séparation.

Elle devait cependant, cette séparation, être décidée et

hâtée après la visite que fit un soir à Milly le frère aîné de M. de Lamartine.

Ce jour-là donc, Alphonse, installé sur une petite table, dans l'embrasure d'une des fenêtres du salon, s'évertuait à traduire une page de VEpitomc, lorsque l'oncle fut introduit par un domestique.

— Ne te dérange pas, mon petit, travaille.

Et s'étant approché de la table où peinait le jeune écolier :

— Je suis d'ailleurs ravi de te surprendre à l'ouvrage et de voir par moi-même où tu en es de tes études.

Il va sans dire que le jeune Alphonse n'était qu'à demi rassuré sur les suites de cet examen improvisé, car, outre que la rudesse de l'oncle lui avait toujours fait un peu peur, voilà que précisément cette version latine n'avançait qu'au milieu de difficultés lentement et péniblement vaincues.

Il tendit son cahier en tremblant. L'oncle se mit à lire le devoir, et au fur et à mesure qu'il le parcourait, Alphonse observait que son parent ouvrait d'abord des yeux étonnés, puis fronçait terriblement les sourcils. Alphonse ne préjugea point que c'était là une approbation.

— Hem! Hem!... Pas fameux... Oh! pas fameux du tout,* fit l'oncle... Voyons, mon petit, tu traduis : « Titan Pro- Tïietheus finxerat ex argilla statuas, etc. », par : « Prométhé fixa un titan... » Qu'est-ce que cela veut dire? Peux-tu ra'expliquer, — car j'imagine que tu comprends ce que tu écris, — peux-tu m'expliquer comment ton Prométhé « fixa » un titan?...

L'oncle regardait le jeune latiniste avec des yeux gris et pétillants, des yeux de malice, d'ironie et de froide sévérité... Par bonheur, à cet instant, la porte du salon s'ouvrit, M. et M°i« de Lamartine s'avancèrent vers le visiteur.

Celui-ci, dès que les politesses de bienvenue furent échangées, se répandit en observations, en reproches et en conseils. Il voulut questionner Alphonse devant ses

L ENFANCE

Lamartine a l'dge de huit an».

parents, mais Alphonse s'était esquivé prestement : il devait être loin.

Ce dernier incident exaspéra l'oncle qui blâma une éducation aussi imprévoyante et aussi égoïste.

— Vous ne ferez jamais rien de votre fils ! déclara-t-il.

Puis, avec autorité et d'un ton qui n'admettait point la réplique, il ajouta :

— Alphonse est mon neveu et je puis m'inquiéter, je pense, de son avenir! 11 lui faut le collège... dès maintenant.

A l'appui de son dire, il représentait la douteuse valeur de l'instruction reçue chez le vieux curé, à Bussières ; il montrait avec quel irrespect Alphonse avait quitté le salon et s'était enfui; il réprouvait la liberté excessive qu'on accordait à l'enfant et les escapades qu'on ne blâmait que trop rarement.

On se rangea à ses raisons, on décida de chercher une pension convenable. Ce projet, cependant, n'allait pas sans obstacles : M. de Lamartine tenait à ce que l'instruction fût solide et bien menée ; M™^ de Lamartine voulait qu'on continuât son oeuvre d'éducation religieuse, et que le régime de la pension choisie ne fût pas trop dur, car elle savait que son fils chéri, habitué à l'indépendance, ne se plierait pas à une discipline quasimilitaire. De plus, il ne fallait point songer au choix d'un collège dont le prix élevé les entraînât à un sacrifice au-dessus de leurs moyens. En effet, les revenus que M. de Lamartine tirait alors de la dot de sa femme et des fermages de ses terres de Milly ne s'élevaient guère au-dessus de six à huit mille livres par an.

Enfin, après s'être renseignés de toutes parts, après de nombreuses lettres, les parents d'Alphonse choisirent la pension Pupier, à Lyon.

Cette pension Pupier était tenue, en 1803, par MM. Philippe et Crozier. Elle était située à la Croix-Rousse, sur le versant de la Caille, et s'appelait en réalité Pensionnat de V Enfance.

M«^« de Lamartine y conduisit elle-même son fils. Ils avaient pris le coche à Mâcon; plusieurs fois, en cours de route, ils s'attendrirent mutuellement sur la séparation ; mais Alphonse n'était pas, en réalité, aussi triste quil le paraissait. Ce serait bientôt une existence nouvelle, d'autres horizons, une grande ville, d'autres camarades ; et, parce que l'inconnu a toujours un irrésistible attrait pour les jeunes imaginations, Alphonse attendait

l'enfance 23

l'entrée à la pension Pupier sinon avec impatience, tout au moins avec une certaine curiosité.

Il allait être promptement et profondément déçu.

Le directeur, qui reçoit M^^" de Lamartine et son fils, dès qu'il sourit à Alphonse, dès qu'il lui parle pour la première fois, lui est antipathique. L'enfant ne peut surmonter la fâcheuse impression qu'il exprimera plus tard si fortement : « Les maîtres de cette pension voulaient imiter le cœur d'un père pour de l'argent ! »

Alphonse n'eut pas, de ses nouveaux camarades, l'accueil auquel il s'attendait; il essuya surtout force railleries, dont les plus méchantes prenaient à parti l'aspect campagnard de ses vêtements, ses chaussures grossières, son col de chemise trop bas et mal empesé. On marqua quelque mépris au « nouveau » ; on ne vint pas le chercher pour l'associer aux jeux, et, à son tour, Alphonse se fit un point d'honneur de ne pas aller au-devant de ceux qui semblaient le dédaigner. On le jugea pauvre et fier : ce fut la solitude immédiate.

Le temps des classes ne lui donna aucune consolation; son instruction était plus que rudimentaire et, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à suivre les leçons ou les explications du maître. Ce maître était brusque et emporté; Alphonse le vit injuste envers d'autres et envers lui-même; il en souffrit intolérablement.

« Les idées de suicide, dont il n'avait jamais entendu parler, l'assaillirent avec force »; il jugea la vie comme inutile et douloureuse; il passa les nuits à rêver au moyen d'en sortir. Soit qu'il n'eût point l'imagination fertile, soit plutôt qu'il craignît, non pas la mort, mais les moyens de se la donner, Alphonse trouva une autre et plus sage solution : la fuite.

Un jour, où le parloir de la pension se trouvait accessible à tous, et tandis que les parents de la ville venaient y voir leurs enfants, Alphonse s'approcha de la porte qui donnait sur la rue; cette porte étant restée ouverte, Alphonse saisit l'occasion qui s'offrait. Il sort de sa poche une balle en caoutchouc qu'il lâche comme par

mégarde; la balle tombe, rebondit, file et roule à travers le parloir jusque dans la rue; Alphonse se lance à sa poursuite et le voilà dehors, suivi de deux amis qui étaient du complot, les frères de Veydel, de Mâcon.

M. d'Aigueperse, ami et condisciple du poète, a mis au point le récit de cette équipée sensiblement altéré dans les Confideiices.

Lamartine et ses deux compagnons furent rejoints par deux professeurs de l'établissement, et non par le directeur et un gendarme, au village de Fontaines-sur-Saône, dans la campagne, à six lieues deLyon. C'était un Vendredi Saint. Les fugitifs se trouvaient non pas devant l'omelette et le fromage, comme le dit Lamartine dans les Confidences, mais devant une bonne volaille (1).

Ramené à la pension, Lamartine fut mis au cachot ; personne ne pouvait le voir et il ne recevait la visite que du seul directeur. Jamais Alphonse ne voulut faire d'excuses, jamais il ne consentit à confesser qu'il eût commis une faute; il ne consentit pas davantage à se repentir de son escapade; devant un tel entêtement, le directeur prévint M. et M"^» de Lamartine qu'il ne pouvait rien obtenir de leur fils.

Alphonse fut donc renvoyé à Milly. Ses parents l'y reçurent fort mal ; seule, sa mère osa le défendre et elle obtint qu'on chercherait un autre collège, dans une autre ville.

W^^ de Lamartine fut fort affligée de l'indépendance de caractère de son fils. Alphonse ne se décidait pas à écrire une lettre de repentir à son père. Il affirmait s'être enfui pour échapper à la brutale grossièreté du chef de pension, M. Philippe. Après une scène de pugilat à laquelle prirent part plusieurs marmitons armés de broches, de grils de fer, et qui se termina par des blessures, le jeune Alphonse aurait dit : « Je ne resterai pas plus longtemps dans cette boucherie sinistre, plus semblable à un abattoir qu'à une école. r>

(1) M. Roustan. Lamartine et les catholiques lyonnais. Champion, éd.

L ENFANCE

M™« de Lamartine s'informa donc d'une maison aux mœurs plus douces et plus décentes; elle se décida pour le pensionnat des Pères de la Foi, de Belley, collège que protégeait l'oncle de Bonaparte, le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, et qui recevait les enfants des plus grandes familles du Piémont, de la Lombardie, de Lyon, de Turin et de Milan.

Ce fut un nouveau déchirement. M^ïie de Lamartine accompagna ellemême son fils, soudain très docile et très gai, comme s'il marchait à une délivrance. Le voyage de Mâcon à Belley l'émerveilla. La Bresse et le Bugey, les bords de la rivière d'Ain, le superbe horizon des Alpes et du

Jura, tout l'attirait dans ce pays, et c'est sans aucune appréhension qu'il fit son entrée au collège de Belley, le 22 octobre 1803.

M™'- de Lamartine demeura quelques jours à Belley pour s'entendre avec les Pères, visiter le collège et aussi le pays où allait désormais vivre son cher enfant. Toutes les dispositions furent prises pour qu'Alphonse ne manquât de rien. Et la séparation en fut singulièrement adoucie, du moins pour lui qui n'avait trouvé au collège que visages bienveillants et physionomies gracieuses. Il lui semblait qu'il entrât dans une autre famille ; mais

La mère de Lamartine.

(Cl. des Annales politiques et littéraires.)

M™« de Lamartine donne libre cours dans sa correspondance à son inquiétude et à sa tendresse :

« Le soir, je suis repartie pour Mâcon. En passant devant la cour du collège des Jésuites, j'ai vu, du fond de ma voiture, les élèves qui jouaient, et j'ai entendu leurs cris de joie. Heureusement, Alphonse ne s'est pas approché des grilles pour voir passer ma voiture; il aurait trop pleuré et moi aussi. Il vaut mieux ne pas amollir ces pauvres enfants destinés à devenir des hommes. J'ai pleuré toute seule, au fond de ma voiture, sous mon voile, une partie du jour. »

L'enfant souffrit moins que la mère. La règle du collège était douce, les professeurs pleins d'intelligence et de bonté. Entre les heures de classe, les campagnes ouvraient leurs riantes perspectives, et les fenêtres des dortoirs et des salles d'études donnaient sur un immense jardin fleuri aux arbres magnifiques.

C'est dans ce cadre harmonieux et grandiose qu'Alphonse de Lamartine sentit pour la première fois la poésie de la nature le pénétrer et tout un panthéisme lyrique l'animer. En même temps que son imagination s'assimilait une forte culture, il lui semblait peu à peu se découvrir et découvrir autour de lui un monde jusqu'alors ignoré. Il éprouvait vraiment la volupté de vivre et d'adorer. Longtemps après, il se revoit pareil à une statue de l'adolescence enlevée un moment de l'abri des autels pour être offerte en modèle aux jeunes hommes. d Le recueillement du sanctuaire m'enveloppait jusque dans mes jeux et dans mes amitiés avec mes camarades. Ils m'approchaient avec une certaine déférence. Ils m'aimaient sans réserve... Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrète dans l'église déjà assombrie par la nuit et à peine éclairée au fond du chœur par la lampe suspendue du sanctuaire; je me cachais dans l'ombre plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier dans mon manteau comme dans un

l'enfance 27

linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid d'une balustrade et, plongé, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et, devenu transparent comme l'éther, paraît aussi serein que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière. »

Il n'y a pas à en douter; ce n'est pas dans l'aride et nu Maçonnais que la nature est apparue à Lamartine dans toute sa majesté, avec ses grandes lignes éloquentes, avec tous ses souffles et ses parfums, mais dans ce Bugey où il avait retrouvé comme une seconde famille et une seconde patrie. Il avait treize ans, l'âge de la grande crise physique et morale. Ses yeux s'ouvraient à une beauté inconnue jusqu'alors. Sa vraie vie commençait. Job et les Psaumes étaient pour lui une musique enivrante. Les Pères de l'Église l'emplissaient de visions orientales, et dès lors son imagination se tourna vers la Terre Sainte qu'il devait visiter plus tard.

Il était assez avancé pour entrer en troisième, dans la classe du Père Béquet, homme paternel et distingué qui était vénéré de ses élèves. A lire les pages émues et respectueuses de Lamartineimprégnées du souvenir de Belley, tous ces Pères, qui étaient ses professeurs, furent autant de saints. C'était le Père Demonchel, professeur de mathématiques; le Père Varlet, savant et méditatif, confesseur et professeur de rhétorique; l'abbé Letourneur, fils d'une marchande d'oranges de la rue de Sèvres, esprit alerte et bienveillant; surtout le Père Debrosse, le supérieur, qui dirigeait la maison sans rigueur et sans faiblesse, et les Pères Varin, Roger, Wrindts et Jennessaux.

Les meilleurs amis de Lamartine furent un peu tous ses condisciples et même ses professeurs; mais ceux qui s'attachèrent particulièrement à lui, et avec lesquels il resta en relation, furent César Alfiéri, du Piémont, neveu du grand poète, Aymon de Virieu, Terme, qui fut plus tard

docteur en médecine, maire de Lyon et député, Guichard de Bienassis, Louis de Vignet. La première année ne fut qu'enchantement et surprises de l'amitié naissante. M^e de Lamartine vint chercher son fils pour les vacances et assista à son premier triomphe scolaire.

«Je suis, écrit-elle le 14 septembre 1804, à Belley, d'où je dois ramener Alphonse pour ses vacances; je l'ai vu dans la cour, en arrivant; il a été aussi ému que moi; il est devenu tout à coup si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Ah! comme nous nous sommes embrassés!

« Il doit jouer un rôle d'orateur demain, dans les exercices que les Jésuites font faire à la fin de l'année d'étude, en public, à tous les meilleurs écoliers. Cela me trouble autant que si c'était moi qui devais faire le discours. »

L'élève distingué entre tous se tira de l'épreuve avec une aisance parfaite. L'atmosphèreintellectuelledu collège et son imagination naturelle le faisaient d'ailleurs improviser sur toutes sortes de sujets. Il excellait déjà à répéter à ses amis les légendes du Maçonnais et on l'appelait le conteur. Aux qualités d'imagination il en joignit une plus précieuse encore et qui devait servir sa nature éminemment artiste, c'est le don d'observation. Malgré la puissance d'idéalisation qui déformait souvent les spectacles auxquels il avait assisté, il savait enfermer dans ses yeux les traits caractériques et essentiels d'une scène et la reproduire en phrases pittoresques, précises et colorées. Le jour où lui fut donné comme sujet de composition le Printemps à la ca7npagne, bien que pénétré d'humanités, il ne songea guère àVirgile ni aux paysages livresques dont sa mémoire d'écolier était pleine. Il revit immédiatement ses années d'enfance, les villageois parmi lesquels il avait vécu, Milly et les femmes d'alentour, les montagnes du Maçonnais. Telle fut sa première composition qui annonce déjà une libre inspiration puisée directement aux sources véritables. Comme tous ces détails sont d'un réalisme déjà tendre et fort !

« Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver

l'enfance 29

le grain que le fléau a oublié dans l'épi, quand on l'a battu dans la grange. Le village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes filles sortir, à demi vêtues, des portes des chaumières et peigner leurs longs cheveux avec les peignes aux dents de buis, qui les lissent comme des écheveaux de soie...

<t Pendant que les troupeaux montent vers les cimes, on

La Caille.

Vue des coteaux où se trouvait la pension Pupier en 1803.

voit briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme de fagots allumés par les femmes pour tremper la soupe du matin à leurs maris, avant d'aller ensemble à la vigne ; après la soupe mangée sur la table luisante de noyer, entourée de bancs de même bois, on voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et le travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres couchés le long des chemins, adossées au mur échauffé par le soleil levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la blanche laine des agneaux ; les quenouilles sont entourées d'une tresse rouge

oO LAMARTINE

qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en causant entre elles des printemps d'autrefois. »

Devant ce morceau animé et savoureux, le Père Béquet et le Père Varlet eurent la conviction que l'élève serait un jour un grand écrivain. Ils cultivèrent soigneusement ces dispositions dans l'adolescent qui témoigna bientôt d'une précocité étonnante. La composition du Printemps à la campagne fut si appréciée de tous qu'on la lut à la fin de l'année, en séance publique, devant le collège assemblé.

C'était là le premier essai en prose, précis et coloré. Le premier jet poétique s'échappa de son âme comme un cantique de tendresse mélancolique et douce, une adoration timide qui s'essaye.

Dans ïe dortoir où deux rangs de rideaux isolaient les lits, Lamartine avait le sien dans un angle, contre une fenêtre d'où il apercevait, le soir, les prairies, les montagnes et la cime des peupliers éclairés par la lune. Au printemps, on laissait les fenêtres entr'ouvertes. « Les senteurs des fleurs de pêchers, de vignes, d'amandiers, y montaient, dit Lamartine (1), pour m'enivrer des suaves réminiscences de mon pays. J'y entendais le rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes, tantôt éclatantes, tantôt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les consonances de la joie et de la tristesse de la nature... J'ai conservé par hasard et j'ai retrouvé récemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers à demi rongés par les rats, dans le grenier de mon père, quelques vers au rossignol de ces nuits d'été à Belley. » Cette pièce est, à dire vrai, le premier essai très hésitant du poète. Il semble avoir moins d'ampleur et de hardiesse que le prosateur.

Que dis-tu donc à la lune, Pauvre oiseau qui ne dors pas?

Cesse ta plainte importune.

Silence! ou gémis plus bas.

(1) Cours familier de littérature, XXIII.

l'enfance 31

Ce prélude poétique n'eut pas le succès du Printemps à la campagne. On défendait au collège de composer des vers français et, seuls, Ayraon de Virieu et Louis de Vignet furent dans le secret et copièrent le poème avec ravissement.

A la fin de l'année 1804, Lamartine n'avait pas eu de peine à cueillir les couronnes, et dans les vacances qui suivirent, il fut invité par Guichard de Bienassis à aller passer quelques jours dans son château des environs de Crémieu. Il s'y rendit avec Aymon de Virieu. On leur fit fête; et bientôt, tout l'immense domaine, prés, bois et forêts fut à eux. Ils firent plusieurs incursions clandestines dans une pièce défendue, qui était la bibliothèque, et connurent pour la première fois la littérature légère du xviiF siècle. Lamartine parut avoir quelques remords de ses relations avec Dorât et Parny, mais rien ne dit qu'il ne trouva quelque saveur au fruit défendu.

Ils visitèrent les merveilleuses grottes de la Balme, Voreppe, Voiron et le Grand-Lemps en Dauphiné où ^{me (Je Virieu avait une maison. Les vacances qui suivirent, Guichard de Bienassis, Aymon de Virieu et Alphonse de Lamartine se retrouvèrent dans les mêmes sites de l'Ain et du Dauphiné.

Aymon de Virieu était le fils du marquis de Virieu, membre de la Constituante en 1789, homme au grand caractère qui commanda la cavalerie royaliste au siège de Lyon en 1793. Désigné aux prescripteurs, il dut abandonner la maison qu'il habitait à la Croix-Rousse, et confia son fils à M. Lanet, de Fontaine-sur-Saône. Voici le portrait d'Aymon de Virieu à quinze ans, tracé par Lamartine :

«« Ses traits n'étaient pas beaux, mais remarquables; son front inégal avait de ces bosses où les matérialistes de nos jours trouvent les origines et les symptômes du génie. Ses cheveux blonds, bouclés, frisés autour de son front, lui donnaient l'apparence d'un buste antique d'empereur romain dans sa fleur. Ses yeux, animés d'un merveilleux éclat, avaient une splendeur qu'on ne pouvait

contempler sans être ébloui. Son nez, irrégulier, ne répondait pas à ces formes du haut du visage; les narines, trop ouvertes, lui donnaient un peu d'ironie. En revanche, la bouche fine et riante, merveilleusement enchâssée dans des lèvres minces, lui rendait ce que les yeux avaient promis, une distinction fabuleuse. »

Avec l'exagération enthousiaste de l'amitié, Lamartine prête à son ami des vertus qui, au fond, n'étaient que quelques qualités de riche propriétaire terrien. Aymon de Virieu, tout en gardant à Lamartine une profonde estime, ne le considéra plus tard que comme un ami très cher et un grand poète, mais, pratiquement, il se défiait de ses combinaisons agricoles et financières. Lamartine se crut toute sa vie agriculteur; de Virieu ne partageait pas cette illusion. Et lorsque, en 1819, le poète voulut l'associer avec son ami Nansouty pour exploiter à trois une île située vis-à-vis de Livourne, appelée la Pianozza, il se tint prudemment à l'écart du projet.

« Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons, écrivait Lamartine; cela va déjà à 60 000 ou 100 000 francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des mulets et nous y semons du blé. Nos minima de produits sont de cent pour cent, dès la première année, bien calculés. Peu à peu, nous élevons quelques baraques et y faisons pour nous et nos amis un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en être, et ce que tu pourras y mettre. »

Mais Aymon de Virieu se tenait tranquillement dans le domaine de Grand-Lemps, se proposant de restaurer le manoir en ruines.

C'est dans un site des environs, où s'élève aujourd'hui le château des Pupetières, que Lamartine composa Le Vallon.

Les divergences politiques ou religieuses qui éclatèrent plus tard n'altérèrent point cependant cette pure amitié d'enfance. Jusqu'en 1841, année de la mort de Virieu, Lamartine entretint avec son condisciple une correspondance régulière. Chaque fois que le poète passait à Lyon, il s'arrêtait rue du Plat, chez de Virieu, marié à M^^^ de

l'enfance 33

Fargues, héritière des Fay de Sathonay, ou bien encore au château de Caillou-sur-Fontaine.

Vignet, de Virieu, Guichard de Bienassis furent les amis de prédilection de Lamartine ; et, des vacances passées en leur compagnie, Lamartine emporta un souvenir magique.

Vers sa quinzième année, Lamartine traversa une crise décroissance qui l'obligea d'interrompre ses études ou tout au moins d'alterner les heures de classes avec des promenades qu'il faisait dans la campagne en compagnie du Père Varlet. Parfois tout le collège partait pour quelque grande excursion. C'est ainsi que, dès son adolescence, le poète parcourut le Bugey et la Savoie. Il vit le Bourget, où devait se jouer quelques années plus tard le grand drame de sa jeunesse, les gorges de Yenne et du Fier, la Chartreuse, le MoUard, le lac d'Aiguebelette, le col du Chat, l'abbaye de Haute-Combe, le château de Châtillon. Ilauteville, etc.

Devant ces solitudes sereines ou tourmentées, le jeune homme sentait la poésie jaillir en lui comme une source vive. Sur le modèle des livres sacrés, il s'exerçait à composer des psaumes et des invocations au créateur de l'univers. Il montra timidement ses essais au Père Varlet. Mais la poésie n'avait pas droit de cité au collège, et,' après quelques compliments, les manuscrits furent oubliés dans un coin quelconque.

La grande poésie en prose allait être révélée à ces jeunes imaginations. Le Père Béquet, chargé des classes de littérature, intelligence ouverte à tous les souffles de l'esprit, leur fit un jour, en dehors du programme d'études, une lecture qui impressionna profondément ses élèves.

— Mes amis, leur dit-il avant de commencer, je vais tenter sur vous une épreuve de goût; .je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne m'a faite ce matin en parcourant ses pages, est une illusion de la nouveauté ou si c'est une admiration légitime et motivée pour un style aussi réellement beau que l'antique où nous cherchons ensemble le beau.

C'était A^aZa, de Chateaubriand. Le Père lisait l'épisode immortel d'une voix émue. Et l'on peut dire qu'à ce moment-là, Alphonse de Lamartine, âgé de quinze ans, entrevit clairement sa propre destinée et sentit battre en lui éperdument les ailes de son génie.

C'est vers 1816 seulement qu'il fut donné à Lamartine d'apercevoir Chateaubriand, ce grand séducteur d'imagination, ce grand enivreur d'esprit, comme il l'appelle.

Avant de se rendre à l'ambassade de Berlin où il était nommé, Chateaubriand passa quelque temps à la Vallée aux Loups, près de Fontenay-aux-Roscs. Lamartine le sut et résolut, avec un de ses amis, d'aller l'épier autour de sa demeure. C'était au printemps. Les champs étaient en fleurs. Ils trouvèrent sans peine la petite maison au milieu des bois. Ils grimpèrent sur le mur; cachés par le feuillage, ils guettèrent longtemps. Mais ils ne virent personne.

Le lendemain, ils revinrent et reprirent leur poste d'observation : « Enfin, au soleil couchant, la porte de la maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds ; un petit homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête, sortit, suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le faire gambader sur l'herbe ; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôt dans l'ombre d'une allée. Les arbustes nous les dérobèrent. Un moment après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de René; mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux. »

L'année 1806 fut glorieuse pour l'élève Alphonse de Lamartine. Il eut tous les premiers prix r discours latin, discours français, version latine, poésie latine. Il revint à Milly, un peu pâle et maigre, mais avec quelque chose de fort et de viril qui surprit sa mère. Elle ne le trouvait pas assez doux. La grande préoccupation de l'avenir tenait M. et M^^ de Lamartine. Leur fils était dans sa dix-septième année et les études tiraient à leur fin.

l'enfance 35

Malgré l'estime des professeurs et les charmes de l'amitié, Alphonse commençait à trouver longues les heures de claustration. « Souvent, quand tous mes camarades étaient endormis, quand la nuit était limpide et que la lune éclairait le ciel, je me levais sans bruit, je grimpais contre les barreaux d'un dossier de chaise, dont je me faisais une échelle, et je m'accoudais des heures entières sur le socle de cette fenêtre pour regarder amoureusement cet horizon de silence, de solitude et de recueillement. Mon âme se portait avec d'indicibles élans vers ces prés, vers ces bois, vers ces eaux... » Ce n'est qu'en, septembre 1807 qu'il put reprendre sa liberté. Après avoir fait ses adieux aux Pères, il revint à pied à Màcon en compagnie de deux de ses condisciples. Le retour fut délicieux. On traversa à petites journées le Bugey et le Maçonnais, en chantant des airs de route et les hymnes des Pères, au milieu d'une nature superbe et avec de la joie plein le cœur.

La Jeunesse

A l'automne de 1807, Lamartine, rentrait donc à Milly couvert de lauriers : il avait remporté tous les prix, et ses parents, fiers de tels succès, lui accordent tout ce qu'il demande.

On commence par lui aménager, dans un angle de la maison, une chambre pour lui seul : il pourra y travailler.

Son père lui fait cadeau d'une montre, d'un cheval et d'un fusil. Lorsque la fièvre déplaisirs nouveaux s'est un peu apaisée, il reste à la maison, s'enferme dans sa chambre. Là, il écrit à ses amis, il compose quelques poésies légères, il lit tout ce qui lui tombe sous la main.

Or, la bibliothèque de Milly n'était pas importante, il eut tôtfait d'en épuiser les faibles ressources. Par hasard, il apprit l'existence à Mâcon d'un cabinet de lecture fort bien garni. Chaque dimanche, dès lors, Lamartine partit à cheval jusqu'à Mâcon ; il en revenait avec des livres plein les fontes de sa selle.

Un jour qu'il s'était attardé plus que de coutume, et comme M^^^ de Lamartine commençait de s'inquiéter de ces promenades à Mâcon, — elle craignait que son fils n'y fît quelque mauvaise rencontre ou qu'il n'y eût quelque intrigue amoureuse, — elle ne put lui cacher, à son retour, ses appréhensions maternelles.

— Quoi! répliqua vivement Lamartine, vous croyez que je songe à une amie ! Mon amie de Mâcon c'est la bibliothèque; une autre quelle ne m'intéresse pas, elle me rendrait trop timide !

Et ce défaut qu'il avoue sans honte, la timidité, il le

Lamartine à vingt-deux ans, portrait gravé par L. Flameng-.

gardera longtemps auprès des femmes; même lorsqu'il s'avancera, même lorsqu'il se risquera à être entreprenant, il ne pourra éviter de subites gaucheries, des hésitations maladroites et de ces respects que bien des femmes jugent inopportuns.

Les poèmes, les romans français et étrangers sont

dévorés tour à tour: Chateaubriand, M™« de Staël, l'abbé Prévost, J.-J. Rousseau, tous les petits poètes du xviii® siècle, depuis Dorât jusqu'à Piron et Delille.

Il lit le Tasse, Dante et Pétrarque, Shakespeare et Milton ; il lit enfin Ossian qu'il passe des journées, et souvent une partie de ses nuits, à traduire.

Un travail aussi acharné ne laissait pas d'alarmer ses parents, et pour lui donner les distractions qu'un jeune homme de son âge devait prendre, sa mère l'envoya à Lyon passer l'hiver de 1808-1809.

Ce voyage, pensait M^^^ de Lamartine, le déniaisera un peu!

— Alphonse, disait souvent son père, Alphonse est trop amoureux de la solitude! C'est un sauvage!

Le séjour à Lyon allait changer ce rêveur en un amateur de joies faciles et en un prodigue. Il s'habille de neuf, il loue un cheval au meilleur manège de la ville, il s'abonne au théâtre, il fréquente chez quelques jolies filles, il aime à surprendre par des cadeaux amusants ou curieux mais toujours fort chers. Il dépense sans compter.

Un jour arrive cependant où la bourse est vide ; ses parents, qui déjà deux fois lui ont envoyé des subsides, s'étonneraient, se fâcheraient peut-être s'il leur avouait sa détresse. Lamartine est tout heureux et fier d'avoir trouvé une admirable solution : il ira jouer.

Il gagne d'abord; la fortune, ensuite, lui sourit moins, puis elle le flatte et le reprend, pour enfin le délaisser tout à fait et l'abandonner, sans qu'il lui reste de quoi payer seulement quelques dettes infimes mais criardes.

Lamartine écrit à Milly, on lui adresse l'argent qu'il demande, mais on lui ordonne, par le même courrier, de dire adieu à Lyon et de revenir promptement.

Il revint pour entendre un discours paternel sévère sur la jeunesse oisive et libertine; sa mère s'étonna que le séjour de la ville lui eût amaigri le visage et pâli les joues...

Et Lamartine reprend la traduction d'Ossian.

Et Lamartine aime... l'amour, en attendant que la

première jeune fille venue, pas trop banale, serve de truchement aux rêves et aux espoirs inquiets (1).

Pendant l'hiver de 1810, Lamartine s'éprend de la fille d'un propriétaire de Milly; elle s'appelait Henriette P...

Les deux jeunes gens avaient déjà dansé plusieurs fois ensemble lors des soirées sans faste que M. et M^^ de Lamartine donnaient dans leur salon de Milly ; la grâce souple de la jeune fille, la beauté pâle et pensive de ses traits, le regard mélancolique et plein de langueur de ses yeux bleus avaient vivement impressionné Lamartine.

De son côté, Henriette P... n'avait pas été sans faire comprendre qu'elle n'était pas loin d'être intéressée et charmée, que bientôt elle allait aimer...

Comment une jouvencelle provinciale va-t-elle pouvoir résister à la séduction du gracieux cavalier qu'était Alphonse de Lamartine, tel qu'il se dépeint lui-même dans les Confidences ?

« C'était au printemps de 1810; j'avais dix-neuf ans, une taille élancée, de beaux cheveux non bouclés, mais ondulés par leur souplesse naturelle autour des tempes, des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague qui n'était ni de la légèreté ni de la tristesse, un cœur de jeune fille entre l'âge où l'on rêve et l'âge où l'on aime. J'en avais aussi la candeuret la timidité sur la physionomie... »

Mais revenons à l'hiver de l'année 1810 que Lamartine, avec sa famille, passe à Mâcon. Ce que l'auteur des Confidences attribue à la seule Henriette P... est aussi emprunté à une courte aventure avec la fille du D"" Pascal, le médecin et l'ami de la maison. Cette jeune personne faisait des vers, elle en échangeait avec Lamartine qui put se croire un moment amoureux, grâce à la tour-

'1) A. vrai dire, il connut le premier sentiment amoureux dès l'automne 1806; c'est l'héroïne de cette jeune et fraîche idylle qu'il chanta plus tard sous le nom de Luoy; elle s'appelait en réalité Marie-Louise-Elzéarine de Villeneufve d'Ansouis. Elzéarine avait alors douze ans! (M. H. de Riaz : Lucij L. et la Tour de B.)

nure sentimentale que prenait cette sorte de correspondance poétique. Henriette P... ne goûtait guère la poésie, et tout ce que, dans les Confidences, Lamartine nous raconte de leur mutuelle admiration pour Ossian doit être vraisemblablement reporté au compte de l'éphémère caprice du jeune homme pour la fille du D»" Pascal.

Cependant la grâce et la beauté d'Henriette touchèrent Lamartine, non seulement jusqu'à l'attrait violent, mais encore jusqu'à l'admiration qui se mua bientôt en amour, n la rencontre dans les soirées; au bal, il la regarde danser, en extase devant elle.

Il ne se lasse point de contempler « ses yeux à demi fermés, sa bouche à peine entr'ouverte, ses traits délicats, son teint pâle et transparent qui donnaient à son visage une expression inoubliable ».

H danse bientôt avec elle, il devient le « favori de la mère et l'ami de la fille ». On se retrouve dans le salon d'une certaine M"i« de L..., voisine de M™« P...; on fait de la musique, on répète des rôles de proverbes, de piécettes amusantes ou morales: quel charme on éprouve à jouer la comédie, lorsque l'action exige qu'on se presse les mains ou qu'on tombe aux bras l'un de l'autre !

M^ûe p... voyait, non sans joie, l'attrait que ressentaient l'un pour l'autre Lamartine et sa fille ; elle en espéra quelques relations plus intimes, elle conçut des projets de mariage.

Autant pour contrôler ses espérances que pour éclairer les sentiments des deux jeunes gens, M°i« P... organisa au printemps une partie de campagne, chez un vieil ami, au village de Saint-Clément.

Lamartine, un instant seul avec la jolie Henriette, laissa échapper le mot imprudent : « Je vous aime ! »

Le vieil ami, M. F. C..., surprit le couple au moment le plus pathétique de l'aveu ; il s'en réjouit* et ce fut comme une entente tacite de prochaines fiançailles.

Mais ce grand amour devait finir sottement par une mésaventure aussi ridicule qu'inattendue.

Un soir, assis l'un à côté de l'autre, Henriette et celui

qui se considérait déjà comme son fiancé causaient à voix basse dans le salon de M™^ p... Les paroles échangées étaient vraisemblablement insignifiantes, car en pareille occasion, ne sont-ce pas les regards et le silence qui traduisent le mieux les sentiments d'amour ?

Il faut croire cependant que M™« P... ne le jugeait pas ainsi ou, tout au moins, qu'elle en dénaturait le sens, car elle crut, rapporte Lamartine, « que notre silence même était un symptôme de l'inconvenance de notreconversation ».

La mère entre donc brusquement, écarte le jeune homme d'une main rude et l'apostrophe avec colère.

Lamartine rougit, proteste, et bientôt force est à M™« P...

de s'excuser de sa vivacité et de reconnaître son erreur.

Les regrets de M™e P... satisfirent

bien Lamartine, mais ils diminuèrent très sensiblement son exaltation amoureuse.

Cependant, les parents de Lamartine commencèrent à prendre ombrage du bruit qui courait dans Mâcon, à savoir que leur fils recherchait ostensiblement Henriette P..., et que les jeunes gens se disaient fiancés.

Se marier? Ignorait-il donc qu'il était sans argent et sans situation! Ignorait-il aussi qu'Henriette P... ne devait posséder qu'une dot très minime ! Ne savait-il pas

Elzéarine de Villeneufue d'Ansouis.

(Premier amour de Lamartine.)

que cette Henriette était de naissance strictement bourgeoise ! Voulait-il donc se mésallier?

— Les cœurs qui s'aiment ne se mésallient jamais ! répliqua fièrement le jeune homme.

Et, contrarié, il persista, comme il arrive le plus souvent en pareil cas, dans sa résolution.

Si tout projet d'union avec Henriette P... ne fut pas abandonné, Lamartine en fut, par sa mère, suffisamment sinon doucement dissuadé et distrait pour qu'il acceptât de s'éloigner, de partir en voyage, dès que l'occasion s'en présenterait. Elle se présenta.

« ... Ma famille, rapporte Lamartine, me confia aux soins d'une de mes parentes — c'était M™e Haste, une cousine de M^^^ ^q Lamartine — que des affaires appelaient en Toscane, où elle allait accompagnée de son mari... »

La Toscane ! L'Italie ! Ces deux noms qui éveillaient tant de merveilleux fantômes surgis des livres qu'il avait lus, ces deux noms qui promettaient la liberté sous des cieux nouveaux, près d'antiques palais, l'Italie ! la Toscane! ces deux noms emplirent le cœur du jeune homme d'une ivresse incomparable.

Serments d'amour, mariage, Henriette... vous n'êtes peut-être point oubliés, mais on vous délaisse; c'est le départ, et bientôt, vous serez à peine un souvenir !

Donc, au printemps de 1811, Lamartine arrive à Livourne avec M. et M^e Haste. Là, les affaires de ces derniers nécessitent une prolongation de séjour ; on craint même d'être obligé de s'arrêter si longtemps à Livourne, qu'on ne pourra pousser le voyage jusqu'à Rome et à Naples, comme on l'avait d'abord décidé.

Lamartine, qui n'a pas d'affaires à régler et voit avec amertume que son plaisir risque d'être arrêté en plein essor, écrit à son père pour lui demander de continuer seul son voyage en Italie.

A cette époque, les courriers étaient d'une remarquable lenteur, bien trop lents pour que Lamartine eût la patience d'attendre la réponse, défense ou autorisation.

— Si la défense arrive, se dit-il, elle arriyera trop tard...

En effet, il quitte la cousine Haste, et part de Livourne pour Rome.

— Je serai réprimandé, pense-t-il encore, mais je serai pardonné ; je reviendrai, mais j'aurai vu.

C'est dans la chaise de poste, durant le trajet de Florence à Rome, qu'il fit la connaissance du célèbre ténor italien Davidé.

Davidé, déjà vieux, se rendait à Naples où il devait chanter pour la dernière fois, au théâtre de San Carlo. Un jeune homme l'accompagnait, son neveu, disait-il.

On sait que le soi-disant neveu était tout bonnement une jeune et jolie compagne.

— Camilla, expliquera Davidé, Camilla aime le travesti, moi je déteste les commentaires saugrenus... Vieux professeur, jeune élève... Voilà les raisons du déguisement de Camilla.

On sait l'attrait qu'elle exerça sur Lamartine et comment ils furent loin de se déplaire puisque, dans la chaise de poste, la nuit venue, ils s'endorment dans les bras l'un de l'autre. Lamartine a pour oreiller l'épaule de Camilla, et la Camilla, elle, laisse tomber sa tête sur l'épaisse et ondoyante chevelure du jeune homme.

A l'arrivée à Rome, ils sont inséparables ; Lamartine nous déclare lui-même qu'il était trop timide pour témoigner à la Camilla d'autres sentiments que ceux d'une tendre amitié ; nous l'en croyons sur parole. Cependant, il semblerait assez qu'ils n'allaient pas sous les pins de Monte-Pincio pour le seul attrait de la promenade ; et, s'ils se retrouvaient le soir, au clair de lune, « dans l'enceinte muette du Colisée », gageons que les murailles romaines, pour muettes qu'elles étaient, pouvaient bien avoir des oreilles, et qu'à ces oreilles-là parvenaient alors le bruit clair et argentin des baisers...

Lamartine et la Camilla passent une semaine radieuse, trop vite écoulée, hélas ! car la future cantatrice part poursuivre son professeur, le vieux et indulgent Davidé.

Resté seul à Rome, Lamartine y séjourne une année presque entière. Il loge, sur la place d'Espagne, chez un vieux peintre dont la maison n'offre rien de séduisant : une femme confite en dévotion, une fille laide, des repas peu copieux, une chambre nue et mal éclairée. Il visite les églises et les musées, les palais et les ruines antiques ; il ébauche un vague roman amoureux avec une artiste, Bianca Boni, qui n'accepte guère ses avances. Il trouve la vie monotone, ennuyeuse, et il quitte Rome à la fin de mars 1812. Il fût parti plus tôt si sa bourse le lui avait permis ou si ses parents avaient consenti à de nouvelles dépenses ; mais outre que ceux-ci étaient empêchés de lui adresser des sommes considérables, Lamartine n'arrivait pas à réaliser, dans le tripot qu'il fréquentait souvent, des bénéfices suffisants au voyage. S'il ne rencontra pas la fortune, il trouva du moins un négociant français qui, afin d'alléger les frais de route, lui proposa une place dans une chaise de poste. L'accord fut conclu sans peine.

Et voici Lamartine, avec son compagnon, qui arrive non loin de Villetri.

Tout à coup, en pleine campagne, la chaise de poste s'arrête. On descend, on s'enquiert, Lamartine s'apprête à vivre quelque péripétie plus ou moins aventureuse ; mais il doit se contenter d'un simple spectacle.

€ La voiture du courrier de Rome à Naples était renversée sur le bord du chemin et criblée de balles. Le courrier, un postillon et deux chevaux avaient été tués... On venait d'emporter les hommes dans une masure voisine.. . Les brigands avaient repris la route des Abruzzes. . . »

-- Quel dommage! dit tristement Lamartine à son compagnon.

— Certes, réplique l'autre, quel dommage! le malheureux postillon n'a pas deux heures à vivre...

— Quel dommage, continue Lamartine, que nous n'ayons pas été attaqués!... Quelle belle défense nous eussions opposée !

. Et le négociant, sans doute peu enclin à l'héroïsme

pur et médiocrement convaincu, de répliquer en branlant la tête:

— Je ne dis pas... Je ne dis pas... mais...

— Mais, monsieur, vous êtes poltron, il me semble ! Lamartine, sur ces mots, lance un regard de mépris au

Le môle, à Xaples, l'ers 1812, d'après Lerebours.

commerçant pusillanime et ne lui adresse plus la parole jusqu'à Naples.

Il y arriva le l^"" avril 1812.

UAuberge du Florentin était située dans la rue du même nom, tout proche de la rue de Tolède. C'est là, à la nuit tombante, que descend Lamartine.

Naples le transporte d'enthousiasme, il est tout palpitant d'émotion ; mais, dans son enivrement, il dépense sans compter, et il est grand temps que son ami Aymon de Virieu annonce, par lettre, son imminente arrivée avec, en poche, une lettre de crédit sur les banquiers de Naples et de Rome.

Bientôt, Virieu saute de la chaise de poste dans les bras de son ami, et on passe plus d'une semaine en excursions, en parties de bateau sur le golfe, en visites aux monastères et aux vieilles églises.

A V Auberge du Florentin, ils se lient avec un voyageur calabrais et sa femme qui les initient au jeu du trenteet-quarante. Plus tard, ils s'y adonneront presque chaque soir chez un parent de M"^^ de Lamartine. Ce parent, M. de la Chavanne, directeur des tabacs à Naples, pour lequel Lamartine avait des lettres de sa mère, avait été non seulement négligé, mais encorç totalement oublié.

Lamartine fut le voir au monastère de San-Pietro-Martyr où il habitait. C'était l'heure du déjeuner; M. de la Chavanne était à table avec deux jeunes ouvrières, surveillantes de la manufacture, qu'il faisait venir là autant pour le servir que pour le distraire; il reçut son visiteur avec une visible joie et l'invita à demeurer chez lui.

Lamartine eût peut-être préféré V Auberge du Florentin en la compagnie de son ami Aymon de Virieu; mais il avait été frappé de la beauté remarquable de l'une des ouvrières, et voilà qui devait décider en faveur de l'hospitalité de M. de la Chavanne.

Bientôt, il connaît toute l'histoire d'Antoniella et celle de Graziella; celle-ci l'intéressait seule, et d'autant plus vivement que les yeux de la jeune cigarière lui avaient semblé pleins de douceur et de tendresse.

— Elle est la fille d'une pauvre famille de pécheurs de l'île de Procida, avait expliqué M. de la Chavanne.

Et pour donner à son parent et à son hôte un divertissement bien « couleur locale », il ordonna à Graziella de s'aller vêtir en Procitane et de revenir aussitôt.

Le lendemain, Lamartine confessait à Virieu qu'il avait assisté à une magnifique apparition ; il détaillait rapidement le costume de la jeune Procitane pour s'attarder complaisamment à son portrait.

Graziella valait, d'ailleurs, qu'on s'enthousiasmât pour elle : la taille svelte, les hanches bien dessinées, l'allure vive; « ses yeux... de cette couleur indécise entre le noir

foncé et le bleu de mer... Les joues étaient pleines, arrondies, d'un contour ferme... La bouche, dont les lèvres étaient plus ouvertes et plus épaisses que celles des femmes de nos climats, avait les plis de la candeur et de la bonté... »

Dès lors, chaque jour, Lamartine attend avec impatience l'heure des repas où il peut voir la jeune cigarière et l'admirer tout à l'aise.

Graziella sut marquer qu'elle n'était pas insensible, elle sut mettre dans ses yeux une flamme plus vive que celle de la curiosité et même que celle d'une amitié naissante.

On se plaît, on se lie rapidement, et un dimanche, Andréa, le père de la jeune cigarière, invite Lamartine et Virieu à venir passer l'après-dîner chez lui, à la Margellina.

A l'heure dite, les deux amis se présentent au milieu de la famille: Andréa, sa femme (raetana, son fils Beppo et quelques garçons, enfin (jraziella et plusieurs amies.

On s'était réuni au haut de la maison, sur ce toit plat qu'on appelle à Naples astrico.

Des jeunes filles dansent, tandis que d'autres jouent de la guitare, ou font sonner les tambours de basque de tous leurs petits disques de cuivre ; des garçons chantent...

« Je n'ai jamais pu entendre, écrit plus tard Lamartine, ces notes répandues dans l'air, du haut des astricos, sans m'arréter et sans me sentir le cœur serré, prêt à éclater de joie intérieure ou de mélancolie plus forte que moi. »

Et si son cœur, à entendre cette musique de Naples, se serre et déborde de plaisir tour à tour ou s'emplit d'une vague tristesse, c'est parce que ce dimanche-là, ce soir-là, Graziella, après avoir joué de la guitare, s'est mise à danser devant lui.

La danse finie, Graziella tournoya encore, comme malgré elle, et réellement étourdie, les yeux fermés, elle se laissa tomber — par hasard, par calcul, ou par simple jeu ? — tout contre Lamartine, presque sur son épaule.

Lamartine reçut dans ses bras la jeune fille chancelante, et l'entraînant au bout de la terrasse :

— Ne VOUS asseyez pas, dit-il, appuyez-vous contre moi... Quelle folie de danser ainsi!

Gomme Graziella, encore essoufflée, ne pouvait répondre, Lamartine pensa qu'à l'essoufflement se mêlait peut-être un peu d'émotion et, dans le coin d'ombre où ils étaient tous deux, il se mit à chuchoter des compliments, des mots d'amour; il espérait une réponse, un aveu.

Le regard tendre de Graziella se fit seulement plus vif; aucune parole ne vint attrister ou réjouir, satisfaire ou décourager Lamartine.

Cependant, la famille de Graziella prodiguait aux jeunes étrangers les marques de la plus sincère amitié, ce qui n'allait pas quelquefois sans des démonstrations exagérées dont on attribuait la vivacité moins peut-être à une réelle sympathie qu'au tempérament expansif des Napolitains.

Un jour, Lamartine et Virieu étaient partis à la pêche dans la barque d'Andréa. Le vent s'éleva soudain. On mit aussitôt le cap sur l'île proche de Procida.

Au moment d'aborder, avant d'entrer dans une sorte de rade abritée, la barque fut prise par un remous de vagues tumultueuses et secouée avec tant de violence par l'ouragan, que le haut du mât fut cassé, les voiles déchirées et emportées à l'eau.

On atterrit cependant. Là, Andréa montra une telle tristesse à la vue de son bateau mutilé que Lamartine lui offrit incontinent de faire remplacer le mât et la voilure. Le lendemain, la barque était remise à neuf.

Dès lors, Andréa considéra encore davantage Lamartine, il lui marqua un grand respect et songea sans doute à tirer parti de ce riche étranger que l'occasion lui avait envoyé.

Ici se place une petite anecdote qui ne manque pas de piquant si on la rapproche de l'opinion que venait de se faire le marin sur Lamartine.

Après avoir promis la voile neuve et un mât solide, après les avoir trouvés, il ne restait plus qu'à payer.

— Je n'ai que cinq ou six sequins, dit piteusement

Lamartine à Virieu, ce n'est pas suffisant!... Si encore, continua-t-il, on pouvait jouer, ici! Mais nous ne sommes pas à Naples.

— II ne faut pas te tourmenter, répliqua Virieu. Ne suis-je pas de moitié dans le malheur? Je suis le plus riche des deux, i'a-

vancerai ce qu'il faudra.

— Nous réglerons nos comptes en France, termina

Pour le pécheur et sa femme, les deux amis étaient riches; et leur attention, leur intérêt, se porteront d'autant mieux sur Lamartine, que leur fille Graziella semble plaire au jeune homme et l'attirer.

Quant à Lamartine, il ne se précise guère le sentiment qui est en lui, il n'en démêle pas les causes et ne cherche pas à lui donner un but.

Virieu, avec qui il s'entretient souvent de Graziella, lui fait observer que la vertu des Napolitaines en général, et d'une cigarière en particulier, n'est pas plus farouche que leurs regards effrontés; il croit qu'il ne convient pas, auprès d'elles, d'être trop lent ou trop scrupuleux; il déclare enfin, tout net, qu'à la place de son ami il aurait déjà fait de Graziella sa maîtresse.

Lamartine pendant son séjour d Naples.

Lamartine se récrie : Graziella a l'âme délicate et romanesque! elle n'a jamais pensé qu'à la petite fleur bleue !

Aymon de Virieu est retourné en France; Lamartine multiplie alors ses visites chez Andréa, tant que, quelques jours plus tard, il accepte de partager le repas de midi. Dans la journée, tandis que Graziella travaille, il aide Andréa à raccommoder les mailles d'un vieux filet. Il attendra le retour de Graziella à la fin de la journée, et puis il partira.

Mais Graziella revient, Lamartine s'attarde; Andréa lui offre de partager aussi le repas du soir,

— Ne nous quittez pas ! insinue la femme d'Andréa. Vous êtes seul à Naples!... Venez habiter avec nous en attendant le retour de votre ami...

Une proposition toute cordiale et spontanée, faite d'une voix doucereuse, ne peut que convaincre un cœur à moitié gagné. Et Graziella est là, attentive, impatiente, qui guette, sur les lèvres de Lamartine, la réponse en suspens. Comment résister?

Il ne résiste pas. Il accepte. Il aura une chambre dans la maison, il payera pension. Il reste.

Dès lors, de quels soins prévenants n'entoure-t-on pas le nouveau venu? On l'installe dans la chambre de Graziella qui se contentera de dormir dans celle des enfants; Beppo balaye, lave la chambre, tandis que Graziella « place sur l'appui de la fenêtre les deux pots les plus verts et les plus odorants de baume et de réséda qu'elle put trouver ».

Cependant, l'avenir que les parents de Graziella entrevoyaient pour leur fille tardait trop à se préciser; il importait d'agir. C'est alors qu'entre en scène un cousin, Cecco; on le présente à Graziella comme son fiancé. Lamartine se trouble et s'enfuit dans sa chambre. Quant à Graziella, elle est désemparée, anéantie, elle s'affole : pour fuir Cecco qu'elle n'aime pas, pour fuir Lamartine que peut-être elle aime trop, elle quitte la maison paternelle pendant la nuit.

Le lendemain, on s'aperçoit de sa fuite; Lamartine va à l'île de Procida où il retrouve la fugitive; et les Confidenccs, sans compter nombre de tableaux et gravures, nous ont retracé la merveilleuse et chaste aventure.

Graziella, à genoux devant une grossière statuette de la Vierge, tient dans ses mains sa chevelure coupée et semble la déposer en offrande aux pieds de la Madone. La Madone, charitable, lui envoya Lamartine.

— Je ne te demanderai pas si tu m'aimes; mais moi, s'écria la radieuse enfant, moi je t'aime, je t'aime!

Après un tel aveu, Lamartine ne pouvait décemment résister à un si agréable abandon ; il dut couvrir Graziella de baisers qui lui étaient rendus, il dut même, à son tour, avouer qu'il aimait... Mais quoi! Graziella le dit elle-même : elle n'est qu'une pauvre fille. Lamartine se laisse bien aller jusqu'à l'attendrissement heureux, mais il se domine entièrement au delà, et c'est ainsi, qu'en de tels instants de passion et de fièvre, il n'abuse pas d'une propice et tentante intimité.

Puis il ramène Graziella àNaples...

A plusieurs reprises déjà, M. de la Chavanne avait averti ^jme de Lamartine de la vie suspecte que menait son fils à la Margellina; les lettres de Milly se succédaient, de plus en plus pressantes; mais Lamartine ne se décidait pas à quitter Naples et Graziella.

Un soir il préparait sa malle, le lendemain il la défaisait.

Comme on venait de surprendre ses préparatifs de départ :

« Il retournera en France, il te quittera», répétaient ses parents à Graziella. Ils lui faisaient honte : « Elle ne sait pas retenir leur hôte, elle ne sait pas se servir de sa jeunesse et de son amour... Il partira, parce qu'il aime peut-être une Française!... Il pourrait, sans doute, ne point partir seul... »

Graziella comprend fort bien ce qu'on lui insinue, mais elle a conscience de son pauvre aspect, de ses vêtements

misérables, de ce costume napolitain qui l'attache au pays. Elle veut toutefois tenter la chance; elle se procure — par une amie, couturière à la ville — une toilette de jeune Française, la revêt et se montre à Lamartine dans ce nouvel accoutrement.

Candide Graziella ! Elle était affreuse, ainsi. Celui qu'elle devait subjuguer s'écrie :

— Quoi! est-ce là Graziella? Où est donc la jolie cigarière, la gracieuse Procitane?...

Puis, il blâme et se moque. La jeune fille verse d'abondantes larmes.

— Oui, gémit-elle, je le sais, je ne suis qu'une pauvre cigarière ! Mais je croyais qu'en changeant d'habits je ne te ferais pas honte si je te suivais dans ton pays!...

Le suivre dans son pays! Graziella en France, à Milly ! Graziella avec lui devant ses parents!

Quoi! une pareille folie a pu germer dans un cœur amoureux !

Lamartine écrit à son ami Aymon de Virieu.

Rien ne reste de sa correspondance de cette époque; nous ne pouvons savoir si Lamartine conta à Virieu les événements de sa vie sentimentale, sans commentaires, ou s'il adjurait son ami de le venir chercher.

Quoi qu'il en fût, Lamartine aimait Graziella plus qu'il n'osait se l'avouer, et il est presque certain qu'il craignait de ne pouvoir la quitter, si l'on ne venait l'en arracher.

Ainsi, Graziella n'aura pas été sa maîtresse. Il ne l'a pas voulu par orgueil, d'abord, parce qu'il aurait eu à rougir d'une semblable liaison : une fille de pêcheurs pauvres, une cigarière! Ensuite, il a clairement aperçu les visées delà famille de Graziella, il a eu peur qu'on ne le menât au mariage ou à quelque situation aussi inévitable que fausse. S'il ne posséda pas Graziella, il se complut à subir l'amour et surtout à le voir si ingénu, si tenace et si fort en sa petite amie. Il a aimé. Graziella l'a aimé ; elle n'oubliera jamais Alphonse de Lamartine : bientôt eHe mourra d'être séparée de lui!

Graziella, d après le tableau de Ch. Lefebvre.

Aymon de Virieu arriva à Naples, se présenta inopinément chez les Andréa; en quelques heares il fit préparer les bagages, retint deux places au premier courrier en partance, assista à des adieux qu'il écourta de sa pro-

pre autorité et enleva enfin son ami à une idylle qui commençait à trop durer.

Dans les derniers jours de mai 1812, Lamartine rentrait en France. Le poète y revenait avec l'image inoubliable de Graziella, souvenir d'une inaltérable fraîcheur, d'une douceur exquise et d'une pureté sans égale.

M""^ Charles — Mariage de Lamartine

DÈS que Lamartine fut de retour à Mâcon, ses parents l'entretinrent de son avenir; il avait vingt-deux ans : il était temps de pourvoir à son établissement prochain. M. et M™e de Lamartine convinrent de l'envoyer à Paris où, s'aidant des parents et des amis qu'y avait la famille, il chercherait sa voie dans la carrière militaire ou diplomatique. Lamartine passe quelques semaines à Paris sans résultat. Il rentre à Màcon où une nouvelle douloureuse vient le surprendre.

Un soir du mois de novembre 1812, il sortait d'un bal, quand on lui remit un petit paquet qu'un voyageur, % venant de Naples, et passant par Mâcon, avait laissé à l'adresse d'Alphonse de Lamartine.

« ... J'ouvris, raconte Lamartine, j'ouvris en tremblant le paquet. Il renfermait, sous la première enveloppe, une dernière lettre de Graziella qui ne contenait que ces mots : « Le docteur dit que je mourrai avant trois jours. Je veux te dire adieu avant de perdre mes forces. Oh! si tu étais là, je vivrais! Mais c'est la volonté de Dieu. Je te parlerai bientôt et toujours du haut du ciel. Aime mon âme! Elle sera avec toi toute ta vie. Je te laisse mes cheveux coupés une nuit pour toi. Consacre-les à Dieu dans une chapelle de ton pays pour que quelque chose de moi soit auprès de toi! »

Lamartine assure qu'il fit ce que demandait Graziella; nous ne savons en quelle église ou en quelle chapelle il déposa la chevelure de l'amoureuse Napolitaine, ni

si elle est restée à l'abri des mains irrespectueuses ou impies.

A Paris, au commencement d'avril 1813, Lamartine souffre encore de la poitrine et de la gorge; son mal, à la vérité, l'attriste, l'effraye un peu, par moments; mais dès que la santé semble revenir, il va délibérément aux plaisirs.

Il se promène en flâneur; il va au manège, monte à cheval, conduit, fréquente les filles et joue aux cartes... non par amour du jeu, mais parce qu'ainsi il se procure quelquefois des louis supplémentaires; il peut alors mieux satisfaire ses désirs devenus passions : les femmes, les livres et les chevaux.

Ce n'était assurément pas là ce que la pieuse M^^^ de Lamartine attendait du séjour de son fils à Paris!

Elle allait avoir bientôt, d'ailleurs, l'occasion d'intervenir. Un soir, Lamartine, engagé dans un tripot, passe la nuit à jouer; il perd, s'entête, continue la partie et, au petit jour, il devait sur parole une somme considérable.

Il n'en possédait pas le premier louis ; il ne pouvait songer à emprunter à ses amis ou à ses compagnons de plaisir, pas davantage à ses parents de Paris, parents qu'il avait négligés d'aller voir et qu'il ne connaissait pas.

— Si ma mère était ici! pensa-t-il, elle seule peut me tirer d'embarras. Il faut que je la prévienne... indirectement!

Sa mère se trouve donc prévenue, — heureusement M. de Lamartine était absent de Mâcon, — se hâte de rassembler l'argent nécessaire et arrive à Paris avec sa seconde fille.

Lamartine attendait avec tranquillité; il continuait ses promenades à cheval au Bois, ses exercices au manège et ses visites chez les aimables et faciles personnes où il avait accoutumé d'aller.

Il fallut rompre avec ces agréables passe-temps, et, après huit jours passés à faire visiter Paris à sa jeune sœur, ce fut le retour à Mâcon.

Mm« CHARLES 57

L'ennui à nouveau y gagnait Lamartine, lorsqu'on apprit que Bonaparte avait abdiqué et qu'il se retirait à l'île d'Elbe. M"^« de Lamartine, alors qu'elle était la jeune Alix Des Roys, avait été élevée à Saint-Cloud avec les enfants du duc d'Orléans; c'est de la duchesse d'Orléans qu'elle obtint pour son fils un emploi militaire.

Le 15 juillet 1814, Lamartine entrait au service de Louis XVIII, dans la compagnie des

gardes du corps, ^i^

sous le comman- ^^-^.

dément du prince \

de Poix, à Beau-

vaib, puis à Paris, ' t

dès le mois d'août.

Cette fois, la vie à Paris lui fut moins agréable qu'il ne l'eût pensé; et, de ce mois d'août jusqu'au mois de mars 1815, il soufïrit maintes fois de relever d'une discipline qui entravait sa liberté et l'empêchait d'aller à sa M'"" Récamier.

fantaisie, de suivre

ses désirs ou de servir ses passions... Le métier militaire était loin de l'enthousiasmer; il aimait toutefois son uniforme bleu de ciel tout rehaussé de parements écarlates et de brandebourgs dorés, uniforme brillant qui mettait en valeur la taille svelte et le visage intéressant du jeune cavalier.

La nuit qui précéda l'entrée de Bonaparte dans Paris, Lamartine fit partie de l'escorte de Louis XVIII en fuite.

Le roi s'était séparé de cette escorte à Arras ; la com-

pagnie des gardes du corps avait continué sa route jusqu'à Béthune. Lamartine se trouva là avec d'autres compagnies de gardes, de chevau-légers et de mousquetaires.

Avant la tombée de la nuit, on réunit toutes les troupes sur la place d'Armes; on leur lut une proclamation du roi par laquelle chacun se trouvait dégagé du service, libre de rentrer dans ses foyers ou de suivre Louis XVIII en Belgique.

Les officiers discutèrent longtemps, entre eux, sur ce qu'il convenait de faire ; les avis étaient très partagés et âprement discutés. Comme un mousquetaire venait de remporter un véritable succès en haranguant ses camarades pour les engager à l'émigration, Lamartine — pour la première fois — prit la parole en public.

Monté sur le moyeu de la roue d'un caisson, il parla avec cette chaleur communicative, cette éloquence lyrique qui devaient plus tard faire de lui un admirable et irrésistible orateur.

Lamartine parle donc contre l'émigration :

« ... Les pas faits jusque-là pour suivre le roi étaient les pas de la discipline et de la fidélité; ils ne laisseraient que des traces d'honneur; faire un pas de plus serait se dénationaliser, ce serait des regrets, peut-être un jour des remords... »

La masse fut conquise, les camarades de Lamartine le portèrent en triomphe; on ne passa pas la frontière.

Quelques jours après, un général bonapartiste entra dans Béthune, licencia toutes les troupes en leur interdisant cependant de rentrer à Paris.

C'était précisément le seul projet de Lamartine : retourner à Paris! Il y pénétra à la faveur d'un habit de marchand et d'un cabriolet de louage. Avait-il à y régler quelque dette, avait-il à terminer quelque aventure interrompue ? ...

Nous ne savons rien des trois ou quatre journées qu'il y resta, sinon qu'elles lui permirent de voir l'Empereur passer une revue sur le Carrousel.

Mn^« CHARLES 59

« ... Un certain air de doute et d'hésitation, écrit-il, se trahissait dans tous les mouvements de l'Empereur. Il ne savait pas bien si son entrée à Paris était un succès ou un piège de son étoile... Cela ressemblait plus à un empereur et à une scène du Bas-Empire qu'au héros de l'Egypte et du Consultât. »

Une telle impression sur Napoléon n'était guère pour décider Lamartine, lorsqu'il fut rentré dans sa famille, à entrer au service de l'Empire au moment des incessantes levées de troupes.

Le temps d'emprunter quelques louis à la bourse de sa mère et il part pour la Suisse.

Sans passeport ni lettre de recommandation, Lamartine parvient sur les rives du lac de Genève, non loin du village de Coppet ; il se présente au château du baron de Vincy où il est introduit sur-le-champ.

« Malgré ma veste de paysan des montagnes, nous con fie-t-il avec ingénuité, ma ligure contrastait tellement avec mon costume... » que, non seulement M. de Vincy lui remet des lettres pour différents magistrats de Berne, mais qu'encore il le retient à dîner; enfin, M™^ de Vincy et sa fille, charmées par la conversation agréable du voyageur inattendu, le prient d'accepter l'hospitalité au château pour le temps qu'il voudra.

Un soir, après dîner, comme on le pressait de lire une de ses poésies, — on l'avait surpris en train d'écrire des vers, — Lamartine accéda, non sans joie, au désir de ses hôtes : il leur lut des Stances sur les Alpes et une Ode à la liberté de l'Europe.

Ce fut de l'enthousiasme. On le complimente, on lui serre les mains, M. de Vincy l'embrasse d'attendrissement.

Mais les vers sont si beaux, les expressions si puissantes, que M. de Vincy émet un doute timide sur leur auteur :

— Comment! s'écrie-t-il, ces vers sont de vous? de vous seul ?

— De moi, réplique Lamartine ; ils ont jailli de mon âme...

Et comme M. de Vincy paraît quand même incrédule :

— Puisqu'il faut vous convaincre, ajoute Lamartine, donnez-moi des idées, j'écrirai plusieurs strophes sous vos yeux.

Et il fit tel qu'il avait dit.

— Puisque vous cultivez tant votre esprit, dit un autre jour Mrne (Je Vincy à Lamartine, vous devez être un admirateur de notre voisine, M^e de Staël?

Lamartine avoua qu'il avait lu avec passion De V Allemagne et Corinne, et qu'il aurait grand plaisir à connaître l'écrivain dont les œuvres l'avaient ému profondément.

Malheureusement, la famille de Vincy avait des opinions en désaccord avec celles de M^ne de Staël; Lamartine devait renoncer à être présenté; néanmoins on lui en parla beaucoup; on lui dit que, pour le moment, M^i" Récamier se trouvait avec elle, et qu'à la tombée du jour, les deux femmes allaient se promener en voiture sur la route de Lausanne.

Lamartine résolut de se trouver sur leur chemin, à leur passage, et de les saluer. Il arriva à l'endroit qu'on lui avait indiqué et attendit longtemps, assis sur une pierre, au bord du fossé qui longeait la route. Enfin un nuage de poussière s'éleva au loin et, bientôt, au trot de deux chevaux magnifiques, une calèche découverte arriva à la hauteur de Lamartine.

L'équipage passa, s'éloigna rapidement ; des deux visions, Lamartine retint surtout celle de M^^^ Récamier qui l'éblouit d'admiration. « C'était, dit-il encore, la beauté qui charme et qui entraîne... L'impression du génie s'oublie; l'impression de l'attrait est impérissable, la beauté a un éclair qui foudroie... »

Mais bientôt Lamartine quitte le château de Vincy. Quelques jours après, il fait porter, par un batelier, à M"« de Vincy, la poésie intitulée VHirondelle.

Il considérait évidemment ces strophes comme une fantaisie sans importance, il les oublia même peut-être ; mais quel ne fut pas son étonnement, à plusieurs années de là, de les entendre chanter à Paris dans un salon où il était reçu !

— Comment ces vers ont-ils été mis en musique? s'enquit-il auprès de la maîtresse de la maison.

Le Lac, d'après la gravure de Deeblé.

— Je ne sais, répliqua celle-ci; les trouvez-vous insuffisants?

— Non pas; je les connais d'ailleurs depuis quelque temps.

— Pour moi je les trouve agréables, conclut la dame, et j'en goûte fort l'auteur.

Là-dessus, Lamartine, que l'aventure amusait, apprit que la poésie de l'Hirondelle était attribuée à M. de Chateaubriand.

Il se contenta de sourire : les Premières Méditations venaient de paraître.

Mais continuons de suivre Lamartine dans ses pérégrinations d'exilé. Il arrive à Chambéry; là, vivait un de ses anciens amis du collège de Belley, Louis de Vignet. Grâce à cet ami qui l'accueille avec joie, il est introduit immédiatement au milieu d'une famille aussi nombreuse que distinguée.

En effet, les parents de la mère de Louis de Vignet ne sont autres que Xavier de Maistre, le comte Joseph de Maistre et l'évéque d'Aoste.

Cette société étonne tout d'abord Lamartine par ses propos tour à tour sérieux et badins, fantaisistes et savants; mais bientôt il s'acclimate et subit une influence aussi réelle et aussi profonde qu'elle sera bienfaisante par la suite.

De la bouche même du comte de Maistre, il écoute la lecture du manuscrit des fameuses Soirées de Saint- Pétersbourg que l'auteur veut publier en France, en ce pays qu'il appelle « le grand théâtre ».

Si Lamartine ne voit pas Xavier de Maistre qui réside alors en Russie, il entend parler du délicat penseur, auteur du Voyage autour de ma chambre, par un de ses frères, colonel d'une brigade de Savoie, lequel s'exprime avec autant d'admiration que de verve et d'entrain.

Mais l'esprit le plus curieux et le plus original était bien celui de cet évéque d'Aoste qui, le matin, composait des sermons et, le soir, se mettait à narrer trois ou quatre des anecdotes bouffonnes, quelquefois légères, qu'il s'amusait à recueillir et à noter.

Des discussions philosophiques, des thèmes religieux, des plaisanteries de bon aloi, des paradoxes de lettrés, voilà les conversations auxquelles Lamartine prend part.

Avec son ami Louis de Vignet il est, à son tour, mis à contribution : un soir, devant le comte de Maistre, il récita des vers.

■^- Ce jeune Français, s'écria Joseph de Maistre, a une

M°ie CHARLES 63

belle langue pour instrument de ses idées. Nous verrons ce qu'il en fera quand l'âge des idées sera venu.

Lamartine alors se retira dans un coin du salon, auprès de Vignet, pour lui dire à voix basse :

— Des idées! J'en aurai; cependant, je crois que l'amour seul est capable de m'en donner...

Et il ajouta, l'ingrat, oubliant la petite cigarière de Naples, ne pouvant encore prévoir Elvire :

— Je n'ai jamais aimé!... Aimerai-je jamais?

Cet obscur malaise, la mélancolie soudaine qui l'envahit, après cette réflexion, indiquent combien déjà son âme évolue et se transforme.

Cette société de Chambéry, chez Louis de Vignet, dépaysa son esprit, ainsi qu'il se plaît à le constater dans ses Confidences, « de cette philosophie de corps de garde et de cette littérature efféminée qu'on respirait alors en France ».

Ce fut comme un coup de fouet qui, en le cinglant, éveilla son esprit et lui en révéla peut-être les premières aspirations.

La chute de l'Empire met fin à son exil; il dit adieu à son ami Louis de Vignet et revient à Mâcon, où il va donner à la poésie et à la rêverie le plus grand nombre de ses pensées et le meilleur de son temps.

Du mois de juillet 1815 à l'automne 1816, Lamartine passe une « année de désarroi ». Il hésite sur ce qu'il va faire; il a quitté le métier militaire pour lequel il ne se sent aucun goût et, resté seul à Milly, la tristesse, l'ennui et la solitude finissent par l'accabler : c'est l'amertume et le découragement.

C'est alors qu'il retrouve l'abbé Dumont, devenu curé de Bussières. On se rend visite, on se prête mutuellement des livres, on les commente, on ne se lasse pas d'étudier, d'admirer ou de discuter Platon, Cicéron et Sénèque, Fénelon, Bossuet, Voltaire et Rousseau.

Sur la poésie, seulement, ils ne s'entendaient guère : l'abbé Dumont n'appréciait que le sens des phrases et non pas leur musique; Lamartine, lui. aimait les vers

« sans théorie, comme on aime une couleur, un son, un

j)arfum dans la nature )>. '

Ûii jour, cette petite querelle souvent renouvelée fit jaillir, à propos de la poésie et de la musique, la savoureuse boutade que voici :

— Que diriez-vous, lança l'abbé Dumont, d'associer en idée Platon et Rossini dans une même œuvre?... La musique de Rossini n'y aura-t-elle pas gagné? La pensée de Platon y aura sûrement perdu !

— Certes, répliqua Lamartine non sans vivacité, mais quel champ à l'activité infinie de l'art! Dieu a mis en celui-ci et en celui-là les dons merveilleux et sublimes d'exprimer la pensée en rythme poétique, en mélodie; si aucun musicien avec aucun poète n'est encore arrivé à confondre l'un dans l'autre ces deux modes d'expression, c'est donc que le parfait est très loin de nous... toutefois point impossible à atteindre!

Souvent Lamartine restait chez l'abbé Dumont et partageait son maigre repas; il l'augmentait parfois d'un lièvre ou d'un perdreau tués à la chasse, et, comme la mère du curé était très vieille et ne voyait pas très clair à préparer les mets, il allait lui-même à la cuisine et accommodait le rôti.

Les conversations où règne une amitié franche et pleine d'absolue confiance glissent facilement aux confidences, et les confidences sont souvent de véritables confessions. Et c'est ainsi que l'abbé Dumont fait la sienne à Lamartine. De cette histoire de l'abbé Dumont, Lamartine devait tirer, plus tard, le magnifique poème de Jocelyn.

Pour le moment, il se contente de plaindre et de réconforter son ami; il ne note pas l'histoire, il n'écrit plus, il est découragé par le vide de son existence.

Mais M. et M^e de Lamartine reprochent à leur fils son oisiveté; il part pour Paris. Là, il se dépense en multiples démarches. Il va, d'antichambre en antichambre, chercher des appuis, des recommandations; nulle part, il n'arrive à obtenir ce qu'il souhaite : un poste de souspréfet.

M^n^ CHARLES 65

Les recommandations sur lesquelles il comptait ne lui ouvrent aucun espoir, ses efforts à trouver une carrière échouent les uns après les autres. Il est indécis, désemparé, vaincu.

Entre temps, la vie de plaisirs le ressaisit de nouveau, mais use lentement sa santé; tout à coup de violentes douleurs de foie l'assaillent. Il est abattu par la maladie.

C'est souffrant de corps et d'âme qu'il rentre à Milly vers le début de l'été de 1816. Tout de suite, le D'- Pascal, médecin de la famille, déclare qu'une saison à Vichy est indispensable.

Lamartine se remet en route ; il arrive dans la ville d'eaux, se soigne, ne se livre à aucun travail, ne lit plus, n'écrit pas. Ses journées se passent en promenades, à pied ou à cheval, à travers forêts et collines...

Le foie guérit; mais le mal qui ronge Lamartine est plus profond.

— O Graziella, s'écrie-t-il, Graziella, pourquoi t'ai-je abandonnée?

L'amour, jadis, est passé à portée de sa main, il l'a efTleuré à peine, il n'a pas su le cueillir...

Cependant il revient à Màcon. Malgré les eaux de Vichy, sa sauté inspire encore des craintes, on parle de l'envoyer dans le Midi, à Montpellier ou à Nice. Enfin, ses parents décident qu'il ira prendre les eaux d'Aix.

Il emprunte vingt-cinq louis à M. Blondel, un vieil ami de son père, et. toujours triste, accablé, il prend la route d'Aix-les-Bains — , d'Aix où son cœur enfin va trouver un autre cœur qui le comprendra, où il vivra un amour insensé, magnifique, irrésistible et idéal, un amour qui emplira toute son âme, qui sera toute sa vie, qui sera aussi toute son inspiration, sa troublante et admirable poésie...

Avant d'atteindre la station thermale, Lamartine s'arrête quelques jours chez Louis de Vignet ; c'est cet ami qui lui indique la pension du D"" Perrier.

Dès son arrivée à Aix-les-Bains — dans les tout premiers jours d'octobre 1816 — il est bien décidé à se soi-

gner sérieusement. Atteint de nervosité, surtout de ce que les Italiens nomment « morbidezza », il se sent faible et maladif, il veut réagir; il a dit adieu à tous les plaisirs, aux aventures et aux bonnes fortunes... D'ailleurs, la saison d'Aix tire à sa fin, et Lamartine, à la table d'hôte de la pension Perrier, ne remarque aucun visage digne d'intérêt, n'entend aucune conversation qui l'engage à rompre son mutisme et à sortir de sa volontaire solitude. Chaque jour, cependant, il échangeait quelques propos avec le D»" Perrier; il apprit ainsi qu'une jeune femme — dont le nom ne fut pas prononcé — était arrivée le 17 septembre et, depuis, n'était pas descendue une seule fois à la salle commune ; elle vivait dans son appartement avec une femme de chambre qu'elle avait amenée de Paris.

Lamartine sut, en outre, que l'appartement de l'inconnue était contigu à sa propre chambre. Le mystère dont semblait s'entourer sa voisine commençait à l'intriguer fort ; souvent il essayait de surprendre, à travers la muraille, ce qui se passait à côté de lui.

Un soir, il entend des pas, puis le froissement d'une robe derrière le mur ; quelques accords de piano, un prélude très doux et une voix qui chante...

Ce fut de la surprise, du plaisir et du ravissement : la voix était pure, l'accent ému... Lamartine fut long, ce soir-là, à s'endormir : une voix de femme l'avait séduit, il désirait violemment rencontrer l'énigmatique chanteuse.

Le lendemain, comme il rentrait « avant le soir, par la petite porte du jardin, sous les treilles », il l'aperçut. Elle était assise sur un banc, elle profitait des derniers rayons du soleil, et s'abandonnant à leur tiède caresse, les paupières à demi closes, elle semblait rêver. Lamartine, entré sans bruit, ne bougeant plus, la contempla longtemps sans qu'on soupçonnât sa présence.

La jeune femme balançait, au bout de ses doigts maigres et effilés, une fleur qu'elle avait dû cueillir au flanc de la montagne ou simplement dans le jardin...

Et c'est cette jeune femme alanguie, pâlie par la souffrance, qui va aimer Lamartine, être aimée de lui avec une ferveur insatiable, c'est elle qui suscitera en son âme les grandes pensées, les enthousiastes, nobles et mélancoliques pensées de l'amour. Elle inspirera le poète; c'est à elle que nous allons devoir des chants enfiévrés et éperdus, pathétiques, les cris et les larmes d'un cœur d'immortel amoureux.

Lamartine contemple la future Elvire : sa taille paraissait élevée^; les lignes de son corps, sous une robe blanche d'étoffe souple à larges plis, s'accusaient par endroits, et se devinaient à d'autres, avec une agréable netteté. Un châle — blanc aussi, et léger, presque diaphane — recouvrait ses épaules et le haut de ses bras qu'il moulait et nimbait à la fois d'un contour imprécis.

Mais Lamartine, toujours très sensible à la beauté du visage, se complaît aux séduisants détails de celui qui s'offre à ses regards. « Le nez grec se nouait par une ligne presque sans inflexion à un front élevé et rétréci comme le iront pressé par une forte pensée; les lèvres étaient un peu minces, légèrement déprimées aux deux coins de la bouche par un pli habituel de tristesse; le visage d'un ovale qui commençait.à s'amaigrir vers les tempes et audessous de la bouche. Et par-dessus cette rêverie générale de l'expression, une langueur indécise entre celle de la souffrance et de la passion, qui ne permettait plus au regard de se détacher de cette figure sans en emporter l'ineffaçable image (1). »

Lamartine fit un pas ; le bruit du gravier et des feuilles mortes tira la jeune femme de sa rêverie, elle leva la tête : son regard rencontra tout droit celui de Lamartine. Il passa devant elle, en saluant; mais il avait vu des yeux d'un brun clair, fendus en amande et brillants, de longs cils noirs et recourbés qui cachaient l'expression ardente et langoureuse du regard, par, il semblait, une naturelle pudeur, — il avait saisi au passage ce regard nonchalant

(1) Raphaël, chap. xi. Hachette et C'«, édit.

et voluptueux qui le fit penser à des yeux d'Orientale. Il rentra dans sa chambre, tout ému, tout tremblant.

— Qu'elle est belle! qu'elle est belle, mon Dieu!... se répétait-il.

Peu après il entendit sa voisine qui rentrait, et ce fut tout : première rencontre, premier émoi.

Pendant les jours qui suivirent, soit dans le jardin de la pension, soit en promenade, à chacune de leurs rencontres, aux saluts de Lamartine, l'inconnue s'inclinait en rougissant un peu et continuait sa route.

Lamartine avait beau s'en défendre : de la curiosité, de l'intérêt et de l'émotion, de vagues désirs, tout cela formait un prélude d'amour. Il se renseigna auprès du Di" Perrier sur le mystère dont sa pensionnaire semblait s'entourer.

Le D»" Perrier lui répondit avec précision, à peu près en ces termes :

— Elle est la femme du célèbre physicien, M. Charles. Elle habite Paris, à l'Institut, avec son mari. Celui-ci, qu'elle aime malgré son âge, — il a soixante-huit ans, elle a environ la trentaine, — ne peut voyager, et voilà pourquoi M"»^ Charles est seule ici. Elle est d'origine créole, elle était, avant son mariage, Julie Bouchaud des Hérettes... Elle m'a été recommandée par le D^ Petit, de Genève; mais elle est très atteinte par le mal... Peut-être trouvera-t-elle à Aix la guérison qu'elle est venue y chercher...

— Quoi, vous douteriez! Serait-elle en danger? s'écria Lamartine.

— En danger immédiat, non; mais la phtisie est un mal lent et difficile à vaincre...

Bouleversé, plus qu'il ne l'eût pensé et plus qu'il n'eût voulu le paraître, Lamartine s'en fut à sa chambre. La révélation l'avait atterré.

— En danger? elle!... Ah! mon Dieu, ayez pitié! Sauvez-la, mon Dieu!

Et, à genoux au pied de son lit, il tendait — vers une croix de bois accrochée au mur — des mains suppliantes;

il priait comme s'il se fût agi de la santé de sa mère ou d'un ami. Première alarme, première exaltation.

Une occasion romanesque va faire naître le rapprochement, va faire éclater les confidences; le merveilleux roman d'amour en est à son début.

Le lendemain donc, Lamartine part en barque sur le lac, dans l'intention d'aller faire visite à M. de Châtillon, parent de son ami Louis de Vignet. Le ciel était clair, les eaux tranquilles; on était à moitié de la course, lorsque Lamartine remarqua la petite voile blanche, qu'il connaissait bien, du bateau de M°ie Charles.

Il la suivait des yeux depuis plus d'un quart d'heure lorsque le vent s'éleva brusquement ; le voilier fuyait sous la brise forte, il ne faisait que s'incliner, se redresser, se pencher encore... La tempête était proche... Le voilier bondissait sur les vagues, s'y couchait, disparaissait comme pour s'y enfoncer. Soudain, la voile sembla détachée, déchirée, arrachée...

— J'irai à Châtillon un autre jour; allons vite là-bas... à son secours! ordonna Lamartine.

On accoste le voilier ; il était temps; on l'amarre, on le remorque, on aborde. M™«^ Charles était évanouie, étendue sur les planches ruisselantes, au fond du bateau.

Lamartine et ses bateliers la portent dans une maison de pêcheurs; là, des femmes la soignent, en attendant la venue du médecin qu'on est allé quérir. M^e Charles semble toujours évanouie ; elle respire régulièrement, mais ses joues sont d'une effrayante pâleur, ses paupières restent closes.

La nuit se passe; au petit jour, Lamartine pénètre dans la chambre où M^e Charles repose ; la jolie malade vient de s'évanouir encore; les femmes qui la gardaient, prises de peur, se sont mises à prier dans la pièce voisine.

En entendant le monotone murmure de leurs voix, Lamartine tombe à genoux au chevet du lit et, à son tour, prie avec ferveur. Il prie, il prie longtemps, il regarde pieusement le calme et si pâle visage de la jeune femme ;

soudain, des larmes emplissent ses yeux et, avec un élan irraisonné, il s'empare d'une main fine qui pendait sur le bord du lit, il la couvre de baisers...

M^^e Charles fait un mouvement, ouvre lentement les yeux, pousse un soupir. Elle aperçoit Lamartine à genoux, dans une attitude respectueuse. Alors, un reflet de joie éclaire son visage :

— Quoi! dit-elle presque tout bas, aurais-je enfin un frère?...

— Un frère? s'étonne Lamartine, un frère? Non, madame, non — et il lui baisait la main avec une sorte de politesse déjà plus qu'affectueuse — non, un ami, et un ami qui ne demande que le droit de se souvenir de vous! un ami qui donnerait sa vie pour sauver la vôtre.

A ce moment, le médecin, qu'il avait fallu chercher à cinq lieues, entra et mit fin aux premiers épanchements d'Elvire et de Lamartine.

Quelques heures après, comme Lamartine revenait d'une visite à l'abbaye de Ilaute-Combe, il trouve ^jme Charles tout émue, rougissante à son approche. Ils se taisent et ne savent comment rompre le silence. Et si ce trouble vient des sentiments qu'ils lisent l'un dans l'autre, il vient surtout de ce qu'ils ne peuvent encore en préciser ni la nature ni les aspirations.

Les paroles qu'ils vont échanger montrent comme ils se cherchent, comment ils se découvrent.

— Vous m'avez donné de vos larmes, dit-elle, je vous ai appelé mon frère, vous m'avez adoptée pour sœur...

Mais ce terme d'amitié est un peu froid, elle le corrige presque aussitôt :

— Je ne sais rien de vous que votre nom et votre image, mais je sais votre âme. Un siècle ne m'en apprendrait pas plus !

Cette phrase, la voix douce qu'accompagne un regard langoureux et un tendre sourire... Lamartine devait l'écouter avec quel ravissement ! Les mots de « frère » et de « sœur » avaient leur séduisante compensation; il les oublie, puisque M""*^ Charles s'étonnant de sa soli-

tude, de son air triste et lui demandant s'il n'a pas de secret :

— Ce secret, répond-il avec feu, c'est de n'en point avoir; c'est de sentir le poids qu'aucun enthousiasme ne soulevait jusqu'à cette heure dans ma poitrine...

L'heure est donc arrivée! Voilà l'habile et discrète déclaration.

Lamartine raconte sa vie, et cette confidence le rapproche encore de M^^ Charles :

— Si vous n'aviez pas été malheureux et isolé, s'écriet-elle, il y aurait eu entre nous dfeux unje-harjnaiiie de moins... J'aurais moi-même quitté la vie sans avoir entrevu l'ombre de mon àme...

A l'aveu de Lamartine, n'est-ce point là un aveu de Mn^e Charles qui répond? Cependant, il ne faut pas se laisser aller trop loinj^après Tahanrinn^ 1î^, i^^pri^P •

— Je ne suis, lui dit-elle, que l'ombre de la jeunesse, l'ombre de la beauté, l'ombre de l'amour... Gardez votre cœur pour celles quijieivent vivre, ne me donnez que ce qu'on donne aux mourants : une main douce pour me soutenir au dernier pas...

Lamartine proteste; il saisit la main de M™^ Charles et la couvre de baisers très appuyés, très longs... Peut-être ne veut-il voir dans ce discours qu'une extrême réserve, iine excessive pudeur, des remets... il est tenté de ne prendre les sentiments qui vont suivre que pour l'expression d'un honnête et courageux scrupule :

— Je ne pourrais, dit M"»"^ Charles, retenir votre cœur qu'en le trompant ; le mensonge m'a toujours été odieux et impossible... Le bonheur dérobé, pour moi ce ne serait pas le bonheur, ce serait le remords.

Elle est mariée, elle veut rester fidèle épouse. Lamartine laisse deviner qu'il la désire en amant : elle ne veut qu'un ami.

Il est inutile qu'il nourrisse quelque folle espérance. L'arrêt est net; M"i« Charles le répète encore, sous une autre forme, tout en l'entourant de regrets câlins et d'amoureuse douceur ;

Mm« CHARLES 73

— Hélas! il est trop tard pour recommencer ma vie, mais que je vive ou non, je vous promets de vous aimer toujours comme une tendre sœur.

^jme Charles, en employant ce terme de < tendre sœur », s'illusionne elle-même : il est au-dessous de l'amitié passionnée qu'elle ressent. On peut croire qu'elle se serait abandonnée à l'amour de Lamartine, sans restriction — non sans lutte, car elle avait l'âme loyale et se faisait une haute idée de la foi jurée à M. Charles. — Mais l'amour né entre deux êtres également jeunes et également beaux, est toujours irrésistible : si M"i<* Charles n'a pas succombé, c'est que la possession aurait été pour elle un véritable suicide. La maladie la gardait mieux que toutes les résolutions d'amour pur et de sublime chasteté. C'est ce qu'elle va essayer de faire comprendre à Lamartine.

Le retour à Aix se fit au crépuscule, par la même barque; la nuit vint, elle était tiède et silencieuse, d'un charme enveloppant. M"^*" Charles, couchée sur le manteau de Lamartine, écoutait le bruit régulier des rames dans l'eau et aussi les propos — dits à voix basse — de son compagnon.

Ces propos, à un certain moment, furent-ils trop galants, furent-ils accompagnés de quelque geste audacieux? Toujours est-il que M^^' Charles, sans se fâcher, expliqua que leur bonheur « ne pouvait pas être la promesse et l'avant-goùt d'une autre félicité ».

Ce qu'on offre à Lamartine n'est qu'un amour platonique qu'il eût délaissé, peut-être, si M™'- Charles n'avait pas été aussi belle, si sa voix n'avait pas été si douce, si son regard n'avait pas été si tendre : et puis, elle sait merveilleusement à la fois contenir et entraîner, exciter et apaiser ses sentiments et ceux de son amant.

Qu'importe, d'ailleurs, comment ils s'aimeront?

— Qu'importent les mots? s'écrie-t-elle. Je vous aime ! La nature entière le dirait pour moi si je ne le disais pas; ou plutôt laissez-moi le dire tout haut la première, le dire pour deux : nous nous aimons!

— Oh! dites-le! dites-le encore! répète Lamartine.

— Je suis à vous, je me donne à vous, je vous appartiens comme je m'appartiens à moi-même, dit M^o Charles. Rien ne m'empêche, continue-t-elle, d'être à vous... de cœur, et je ne retiens rien de moi que ce que vous m'ordonnez vous-même d'en garder.

Ainsi, par une habile manœuvre féminine, ce n'est plus elle qui veut un amour chaste, c'est Lamartine qui l'a ordonné.

Toutefois elle n'a pas une extrême confiance dans la passivité de ce « tendre frère » ; il pourrait, un jour, oublier respect, promesses et idéale passion pour rechercher des jouissances... plus précises et vulgaires : il convient de l'en détourner à jamais.

— Si vous exigiez de moi, dans un moment d'incrédulité et de délire, poursuit-elle en rougissant, cette preuve démon abnégation, le sacrifice ne serait pas seulement celui de ma dignité, mais aussi celui de mon existence... En m'enlevant l'innocence de mon sentiment vous m'enlèveriez en même temps la vie!...

Le mal mystérieux qui fait de M'"'^ Charles une créature pitoyable et étrange, ce mal qui en fait une véritable héroïne de la chasteté — jeune fille pour son mari, sœur pour son amant — n'en fait pas pour cela une héroïne de la vertu.

L'attitude sentimentale de Julie peut se résumer en trois phrases typiques :

1° « Je vous aime ! )>

2° (( Je suis toute à vous... de cœur! »

3'' « Prenez de moi ce que vous voudrez; mais si je vous appartiens, c'est la mort pour moi! »

Certes, M. Charles n'est pas en fait trompé; mais que lui reste-t-il? Que lui conserve donc sa femme?

Chaste, certes; mais vertueuse?... Il est de toute évidence que, sans le mal étrange et terrible, Lamartine et Elvire se seraient donnés l'un à l'autre avec fougue et sans scrupule.

Leur amour n'y eût rien gagné en force ni en beauté ;

nous y aurions sûrement perdu les sublimes inspirations du poète.

Nous n'en sommes qu'aux premières confidences, aux premières rencontres, et déjà nous possédons la « note » générale de la merveilleuse aventure : amour idéal, indomptable et sublime passion avec, de temps en temps, hantise — vite réprimée, promptement anéantie — de la finale possession. Sous différents aspects, les mêmes scènes se reproduisent.

Un soir, par une nuit tiède, sous un ciel clair tout piqueté d'étoiles, ils vont à quelque distance de la maison Perrier; sur le petit mur bas d'un enclos ils s'asseyent, face à la vallée mystérieusement baignée de lueurs opalines.

On goûte le charme de l'heure, on se tait, on se prend les mains en silence... Puis, on glisse aux doux propos...

Julie Charles, aux mots d'amour, entremêle toujours sa phrase apaisante : « Je vous aime... Je vous aimerai comme une tendre sœur! »

— Ne m'en demandez pas davantage, dit-elle. Et n'est-ce pas ainsi une grande joie? Laissez-la-moi, mon ami, car ce sera pour moi la dernière et la plus belle!...

La dernière? Lamartine proteste; leur bonheur saura faire reculer la mort. Julie vivra et il la respectera tout en l'adorant, profondément, sans fin, comme jamais femme n'aura été aimée!

A ces mots, M™« Charles penche la tête sur l'épaule de Lamartine, et leurs lèvres s'unissent en un baiser long, pudique et cependant voluptueux...

— Il faut rentrer! dit M™" Charles.

Elle se lève et ils retournent ensemble à la pension Perrier.

Chemin faisant, elle s'écrie tout soudain, en se serrant contre Lamartine :

— Ah! je vous aime! je vous aime ! Vous aimer comme une sœur n'est pas assez ! Je vous aime comme une tendre mère !

A la vérité, cette savante gradation de sœur à mère

ne va point sans un certain comique dont il ne convient pas de rire, mais qu'il n'est peut-être pas inutile de noter : après le premier baiser sur la main, M^^^ Charles s'écrie : « Je serai pour vous une sœur ! » ; après le premier baiser sur les lèvres : « Je veux vous aimer comme une tendre mère ! »

Mais restons dans l'atmosphère de sublime passion et de purs sentiments qui est celle où se meuvent Lamartine et Julie Charles. Voici le jeune homme dans sa chambre : il se jette à genoux sur le plancher, il envoie des baisers ardents vers la cloison qui le sépare de Julie ; c'est alors que la muse s'empare de son âme troublée, et Lamartine court à sa table, écrit les premiers vers qui deviendront célèbres et resteront immortels :

O toi qui m'apparus dans ce désert du monde, Habitante du ciel, passagère en ces lieux!...

Quelle joie pour M^^ Charles! Quelle joie ce dut être pour cette femme mélancolique et dolente, pour cette femme qui jamais n'a pu connaître l'amour et qui se sait vouée à une mort prochaine! Quelle joie rayonnante, quel réconfort sans pareil, quel motif d'extase profonde que de rencontrer et conquérir un homme jeune, beau, ardent, passionné, un homme qui lui donne toutes les délicieuses émotions, les alarmes et les luttes de la passion ! Un amant, vraiment digne de tous les abandons, qu'elle est obligée de repousser — non sans regret — et qui lui garde toujours un dernier respect! Quelle joie pour M"»« Charles de voir Lamartine, ses yeux brillants de désir réfréné, ses lèvres frémissantes, et d'écouter les mots qu'il prononce, très caresseurs et très doux, d'une extrême et consolante délicatesse !

Sa santé s'améliore du jour au lendemain; Lamartine se reprend tout aussitôt à nourrir quelque espérance, il ose même la formuler à Julie Charles qui le détrompe encore et le repousse affectueusement. Et puis, il ne se trouve seul avec elle qu'à de rares moments; le doc-

Mme CHARLES

teur Perrier et un certain M. de Vendeuil sont souvent en tiers.

M™« Charles, d'ailleurs, ne prête ni à la médisance, ni à la calomnie : elle a rencontré un aimable compagnon dont la société lui plaît tout particulièrement ; elle en profite au grand jour. Son cœur peut bondir du bonheur d'être aimée, elle ne veut point qu'il y paraisse trop; elle entend garder la plus pure réputation, puisqu'elle ne pourrait avoir le bénéfice d'une mauvaise...

Jjamartine, ayant parlé maintes fois de ses amis, et notamment de Louis de Vignet, Julie Charles déclare qu'elle aurait grand plaisir à faire sa connaissance; elle insiste pour qu'il vienne

sans retard à Aix. Désormais, ce compagnon nouveau, ce Louis de Vignet aux principes rigides, à l'âme vertueuse, sera comme une autre et forte barrière entre M™« Charles et le désir — toujours à l'état latent chez Lamartine.

Dès son arrivée, Vignet est de toutes les promenades, de toutes les soirées dans l'appartement de M'"« Charles; et comme leur esprit à tous trois est cultivé, vif et senti-

L' arbre de l'adoratiaii , à Saint-Cloud. D'après Tony Johannot, 1849.

mental, ils dépensent en causeries, en lectures et en musique le trop-plein de leur imagination et de leurs cœurs.

Un soir, M^^ Charles venait de chanter une ballade ; Louis de Vignet avait récité une poésie qu'il avait composée sur La mort du Tasse; lorsqu'il eut fini :

— A ton tour, dit-il en s^adressant à Lamartine, disnous quelques-uns de tes vers.

— Quoi! cher Alphonse, vous êtes donc poète? s'écria Mine Charles.

— Si on ne l'était pas, répliqua-t-il, serait-il possible de ne point le devenir en vous voyant?

Il partit dans sa chambre, revint avec une feuille de papier tremblant entre ses doigts, et il lut :

O toi qui m'apparus dans ce désert du monde, Habitante du ciel, passagère en ces lieux!... O toi qui lis briller dans cette nuit profonde

Un rayon d'amour à mes yeux !

A mes yeux étonnés montre-toi tout entière...

Julie Charles qui avait, dès les premiers vers, compris qu'elle en était l'âme, Julie Charles ressentit un immense bonheur.

Lamartine et Vignet lui virent alors une « expression d'étonnement si tendre et de beauté si surhumaine » qu'ils se prosternèrent d'un même mouvement à ses pieds en posant leurs lèvres sur le châle noir dont elle s'enveloppait.

Si le geste des deux amis lui avait paru un peu excessif, elle l'oublia bientôt pour ne se souvenir que du talent naissant de Lamartine. Elle ne lui reparla point des vers qu'il avait lus, mais elle le « pria de lui composer une ode qu'elle adresserait, comme un tribut d'admiration et comme un essai de son talent, à un des hommes de la société de Paris pour lequel elle professait le plus de respect et d'attachement ».

C'est ainsi que fut bientôt composée VOde à M. de

Bonald\ M^e Charles la copia, elle-même, un soir, et le lendemain l'envoya à Paris.

M. de Bonald, après avoir pris connaissance de l'ode, écrivit à l'auteur, lui en fit compliment et la lui retourna avec force annotations et corrections dont Lamartine, d'ailleurs, fit de-ci de-là son profit.

Cependant l'heure de la séparation arrive à grands pas. M"^® Charles reçoit, de son mari, une lettre qui lui conseille le retour à Paris avant les jours humides de l'automne finissant. Louis de Vignet regagnera seul Chambéry où Julie Charles et Lamartine le retrouveront quelques jours après... La mélancolie des adieux proches plane sur les trois amis et, encore une fois, leur sentiment trouve à s'apaiser par l'exaltation littéraire.

Un soir, alors qu'ils sont tous trois réunis chez \[mc Charles, la conversation s'engage sur Chateaubriand et sur les Martyrs. Vignet parle du célèbre passage sur la douloureuse incertitude des liaisons terrestres.

Spontanément, Lamartine en récite la plus grande partie, Vignet termine. Enthousiasmés, il leur vient une idée romanesque et originale : M™*^ Charles prend une feuille de papier, écrit sous la dictée de Lamartine ; Lamartine écrit à son tour, puis Vignet; les trois amis signent, on recommence deux autres fois le manuscrit, et chacun en conserve une copie.

On comprendra toute l'adaptation sentimentale et un peu puérile de ce jeu, non seulement par l'examen du document où l'on voit la dernière lettre e du mot Alphonse se lier aux premiers jambages du mot Julie, mais encore par la lecture de plusieurs phrases de ce manuscrit.

Le document (1) fut daté et signé :

« A Aix, 20 octobre 1816.

(( Alphonse, Julie, Louis, v

Ne sont-ce point là charmants et touchants badinages

^1) Publié par M. Douniic dans la Revut Latine du 'Ib juillet lyoG.

auxquels peuvent seuls se prêter des cœurs amis qui se comprennent vraiment ou des cœurs d'amoureux platoniques?

Toutefois, Julie Charles veut se donner le plaisir de Ja solitude avec Lamartine, et c'est peut-être bien elle qui arrangea ce départ de Vignet précédant le leur.

Le dernier soir, ils causèrent longuement avec le docteur Perrier et M"^'' Perrier ; ils montèrent à leur chambre, échangèrent des paroles tristes et passionnées à travers la porte verrouillée qui les séparait — Lamartine n'espérait plus qu'elle s'ouvrirait enfin ; et ils se couchèrent chacun de son côté pour rêver et pour pleurer... L'aventure d'Aix avait duré dix-sept jours.

Le lendemain, 27 octobre 1816, avant même le lever du jour, ils partirent pour Chambéry ; ils descendirent au faubourg d'Italie, dans une petite auberge qui, par ses galeries de bois donnant sur un jardinet calme et soigné, leur rappela encore « la solitude et le silence de la demeure d'Aix ».

Avant d'aller retrouver Louis de Vignet, comme il avait été convenu, ils décidèrent de visiter seuls « Les Gharmettes ».

Ils parcoururent la petite maison de M™<' de Warens sans presque se parler; ils s'assirent sous la tonnelle où Rousseau fît ses premiers aveux.

Là, comme Julie Charles semblait s'absorber dans ses pensées, Lamartine lui dit sur un ton de tendre reproche :

— A quoi voulez-vous donc penser sans moi?

— Hélas! répondit-elle, je pensais que je voudrais être ]\j[me de Warens pendant une seule saison pour vous... Qu'elle est heureuse! Elle a pu se sacrifier elle-même à ce qu'elle aimait!

— Quelle profanation de vous-même et de notre bonheurl s'écria chaleureusement Lamartine. Ne concevezvous donc pas, dans votre imagination angélique, pour un autre Rousseau une autre M"^*^ de Warens? une autre M"!" de Warens jeune, virginale, pure, ange, amante et

sœur à la fois, donnant son âme tout entière, son âme inviolable et immortelle au lieu de ses charmes périssables, la donnant à un frère retrouvé... le dégoûtant à jamais de toute autre possession que de la possession intérieure!

Devant une telle protestation de respect, il est à croire que M°i« Charles dut trouver la résignation un peu trop complète, un peu trop parfaite à son gré :

— Allons-nous-en, dit-elle, j'ai froid; ce lieu n'est pas bon pour nous.

En rentrant à l'auberge de Chambéry, ils trouvèrent Louis de Vignet qui les attendait. Le lendemain matin, on se mettait en route pour Lyon. M^^^'^ Charles, par simple raison de convenances, allait seule dans une voiture fermée ; les deux amis suivaient en calèche de poste. A chaque relais ils se précipitaient aux portières de la voiture; M™" Charles ne voulant pas descendre, ils causaient durant la halte, jusqu'au moment d'un nouveau départ

Ce fut Lyon, puis Mâcon: là, M^e Charles et Lamartine s'embrassèrent, les yeux pleins de larmes, en se disant adieu. Et tandis que la jeune femme s'éloignait sur la route de Paris, Louis de \'ignet entraînait son ami vers Milly.

Il fallut que Vignet restât près d'un mois avec Lamartine afin de le réconforter; ils passèrent de longues journées avec le souvenir de la belle et pure Julie Charles.

Seul à Milly, auprès de ses parents, Lamartine se ronge d'être obligé d'y rester. Les dépenses qu'il a occasionnées par sa saison à Aix-les-Bains ont été relativement énormes et il n'ose demander à sa famille de faire les frais d'un nouveau voyage et, encore moins, d'un séjour à Paris!

Presque quotidiennement il reçoit une lettre de Mme Charles à laquelle il répond; il se lamente d'être si loin d'elle et souhaite de toute son âme une occasion qui les rapprochera.

Cette occasion si ardemment désirée se présente en

effet : Aymon de Virieu, retour d'un voyage au Brésil, va rendre le service que Lamartine attend de lui.

S'il veut être à Paris, c'est pour voir M™« Charles, certainement; mais, dans cette même lettre à Aymon de Virieu, on constate que son amour n'est pas l'unique préoccupation de ses pensées. L'obtention d'un poste officiel le hante continûment. Il écrit :

« ... N'est-il pas vrai que l'on parle de changements dans les préfets et les sous-préfets?... Cherche-moi des protecteurs auprès de MM. Laine et Mole, car on en parle, je crois, pour l'Intérieur. M. Goumain m'a présenté il y a quelques jours, pour la sous-préfecture de Meaux, à mon insu; mais un ex-sous-préfet a eu la préférence. »

Lamartine ne peut celer son dépit; il n'est cependant guère difficile à contenter, puisqu'il écrit encore :

« ... Ah! trouve-moi à dix, à vingt, trente lieues de Paris, une sous-préfecture ! ou bien sois envoyé en Italie et emmène-moi avec toi, avec appointements, entendstu ? »

Pour comprendre toute l'étendue de l'amitié qui lie Lamartine à Virieu, il faut, au cours de cette même lettre, noter les confidences du poète :

«... J'ai complété quatre livres d'élégies d'un certain genre à moi, tu verras ; tu verras des vers de moi enfin ! Cela est tout prêt pour l'impression, mais je t'attends pour voir s'il est nécessaire d'imprimer. »

Quinze jours s'étaient à peine écoulés, qu' Aymon avait réussi à faciliter la venue de Lamartine à Paris ; il le reçut, dans l'entresol qu'il occupait, rue Neuve-Saint-Augustin, à Y Hôtel du Maréchal de Richelieu.

Dès que Lamartine lui eut raconté son aventure d'Aixles-Bains, Virieu se mit en campagne; lié avec M. Laine et avec Lally-Tollendal, — des habitués du salon de Mn^e Charles, — il est fort bien accueilli à l'Institut, d'autant plus chaleureusement qu'il remet à Julie une lettre d'introduction écrite par Lamartine.

Une entrevue est accordée, et la première visite a lieu le 25 décembre 1816.

Mra« CHARLES 83

Lamartine en sortit déçu, irrité, le cœur plein d'amertume, il avait revu la fëînme qu'il adorait — il l'avait vue (iiUi3 son, salon plein de monde, au milieu de sa famille et de ses amis, se prodiguant, se plaisant à la société dp, ses amis et cherchant à leur plaire; il n'avait pu parler à yime Charles, c^est à peine s'il avait eu d'elle un sourire/ un regard... ~

Mais tandis que la désillusion et la colère montaient en lui, Julie écrivait des pages émues et noblement passionnées qu'il reçut le lendemain à son réveil.

On connaît les Lettres cVElvire à Lamartine (1), que M. René Doumic a eu la rare fortune d'exhumer d'un tiroir secret de la bibliothèque du château de Saint-Point et qu'il a publiées. Nous nous contenterons d'en citer, d'en rapprocher ou d'en commenter les passages principaux, les plus caractéristiques et les plus frappants. Ces quatre lettres évoquent tout le roman de Lamartine et de M""" Charles à Paris.

Quelle âme sensible et quel esprit fin! Quelle amoureuse nous révèle la première de ces lettres!

Julie a compris tout ce qu'a souffert celui qu'elle aime, elle le lui dit — avec quelle habileté! — et le console — avec quels mots charmants !

a Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe?

« Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse !

« ... J'ai cru que j'allais leur dire : « Eh! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoup souffert, et qu'il est temps pour que je vive qu'il me ranime sur son sein ! »

« ...Dieu me permet de vous aimer, Alphonse! j'en suis sûre... Le ciel est juste, il nous a rapprochés. »

(1/ Lettres d'Elv'ire à Lamartine, pur René Doumic (2 fac-similés d'autographes, 4 lettres de Julie Charles, 4 du docteur .\lin, 1 do .M. de Bonald. 2 d'Aymon de Virieu\ Hachette et C'"".

Dieu îeur permet de s'aimer! Est-ce qu'Alphonse n'en va pas concevoir des espérances que Julie ne saurait réaliser? Et vite elle ajoute :

« ... Ne vous aimerai-je pas comme il (Dieu) le voudra, comme fils, comme ange et comme frère? Et vous, vous, cher enfant! ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en 7noi que votre mère ? »

Le coup est rude, le rappel précis. Mais, en Julie Charles, l'amoureuse excelle à corriger les rigueurs de la malade, chaste par obligation, par raison vitale :

« ... Mais quelle soirée aussi et que nous avions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures! Vous verrez comme habituellement je suis seule. Vous verrez, demain, mon cher ange... »

Plus loin elle s'écrie : «. Répétez beaucoup que vous aimez votre mère! » Mais quelle flamme dans cet amour... maternel!

« ... Ah! mon enfant que je vous aime! que je vous aime! Vous l'étes-vous bien dit? L'avez-vous vu? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez-vous mon cœur souffrir?... Alphonse! Alphonse! je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n'ai plus la force de le dire. »

Et c'est en pleurant, le cœur tout gonflé d'heureuse émotion, que Lamartine lut et relut cette lettre.

La suivante, écrite le l^*" et le 2 janvier 1817, est de beaucoup plus complexe.

Dès son retour, M^^e Charles a été reprise par la vie de Paris ; l'amour nouveau trouve bien à s'y loger, mais il faut compter avec les relations, l'entourage, les obligations conjugales, mondaines, etc.. Et Lamartine s'en irrite quelquefois.

Aussi Julie lui raconte-t-elle l'emploi de ses journées, qui elle a reçu, de quoi on s'est entretenu, elle va même jusqu'à lui donner les nouvelles politiques du moment. Elle lui parle de M. de la Bourdonnais, du duc de Berry et de Cuvier, de M. Monnier et de M. de Bonald.

Il est à penser que Lamartine parcourut cette épître

avec attention, sinon avec grand intérêt, jusqu'à cette courte phrase qui le fixa soudain :

« ... J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés... »

En effet, après les avoir fait lire à Aymon de Virieu, il avait remis à Julie Charles ses quatre livres d'élégies « d'un certain genre à lui ». Or, ces élégies chantaient l'amour, Naples et Graziellal

On s'est plu à rechercher quelles avaient été les raisons de Lamartine en envoyant ces poèmes à M""^ Charles. Fut-il poussé par Virieu? Voulut-il exciter la jalousie de son amie et profiter de son désarroi pour la faire tomber enfin dans ses bras?

Nous pensons qu'il voulut tout simplement « essayer » Teffet de sa poésie; il put fort bien calculer aussi qu'avec l'appui de M°»« Charles, il lui serait facile de conquérir des suffrages utiles parmi les hôtes du salon de l'Institut, de trouver un éditeur et d'obtenir quelques triomphes littéraires; il sortirait ainsi de l'ombre, et son succès lui vaudrait peut-être une situation, un poste, dans la diplomatie ou dans les bureaux.

Quant à M'?^e Charles, sa jalousie supposée ne nous apparaît point d'une manière flagrante. Voyons, en effet, ce quelle dit des vers de Lamartine :

« J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes ? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière avec ce caractère de sensibilité qui la distingue, noble comme le génie, toujours touchante comme l'amour vrai !.., »

Entre temps, Aymon de Virieu est venu faire visite à M"^" Charles; naturellement celle-ci a voulu savoir quelle était la femme qui inspira Lamartine; Virieu lui répond avec une telle légèreté qu'elle s'en offense, défend Graziella — cette autre Elvire — et s'en explique tout au

long, dans la seconde partie de la même lettre, avec Lamartine.

Est-il possible qu'après avoir loué une femme en termes si magnifiquement poétiques on pense d'elle : « C'était une bonne femme pleine de cœur! » Et que pensera-t-il d'elle-même, plus tard?

« ... Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous, ô mon bien-aimé, et croyez-vous, comme tant d'hommes le font, aux rêves de votre cœur jusqu'à ce que la raison les détruise?...))

Au reçu de cette missive, Lamartine jugea que Julie était injuste, qu'elle changeait à son égard, qu'elle ne l'avait jamais aimé; il le lui écrivit par retour du courrier, en ajoutant qae si l'imagination de Julie avait été jusquelà soutenue par son cœur, elle défaillait maintenant et reculait devant les conséquences d'une véritable et profonde passion ; enfin, elle n'était ni tendre ni sensible. Il ajoutait qu'il était inutile de continuer à correspondre, qu'il quittait Paris.

C'étaient là contradictions, reproches, exagérations, mots injustes, querelle d'amoureux. Mais cette querelle devient véritablement pathétique avec la réponse de M.^^ Charles.

On doute de son amour! Est-ce possible? Et désespérée, Julie se répand en protestations indignées, véhémentes et passionnées; elle interrompt sa lettre parce que, plus malade de jour en jour, elle est soudain prise de faiblesse; elle s'évanouit.

C'est un long, angoissant et superbe cri d'amour :

« ... Pour vous prouver que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant ! je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état, que m'importe? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouvez plus douter... ))

Ainsi Julie Charles s'offre sans aucune restriction; elle se sait condamnée, elle sait qu'elle n'a plus longtemps à

M°i'^ CHARLES , 37.

vivre, et elle est prête atout sacrifier pour celui qu'elle adore :

« ... S'il se rit des jugements des hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête, et, quand il ne m'aimera plus, un gazon pour la couvrir. Je n'ai pas besoin d'autres biens... »

Y a-t-il rien de plus émouvant? Lamartine allait être touché jusqu'au fond du cœur. La Mort dresse son inexorable fantôme, sans vaine comédie :

» ... Que vous a fait votre mère?... Il faut la laisser mourir, les forces lui manquent pour souffrir autant. Si vous pouviez la voir I Adieu, adieu, Alphonse! chéri! Dieu me fait • le bien de suspendre mes maux par d'étranges' faiblesses; la dernière arrivera, j'espère. »

Son évanouissement, ou son malaise, passé, Julie reprend la lettre. C'est encore pour y mettre tout son cœur tendre et douloureux :

« ... Ah! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend pas de toi-même de me séparer de lui, mais d'elle !... Ah! quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m'aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras ! »

■'Julie soufïre atrocement; elle aime Lamartine au delà de toutes les forces humaines; elle est résignée ; « Je sais mourir », dit-elle, et elle ajoute : >^ ... Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas elle n'est pas assez forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit l'existence. »

Puis d'autres protestations, pleines de feu, pleines de fièvre :

« ... Il ne dépend, cher Alphonse, ni de vous, ni de Dieu lui-même de m'ôter l'amour que j'ai pour vous. Il est devenu l'essence de ma vie, et quand je quitterai la terre, je l'emporterai avec moi...

^t Ah! mon ange, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois -le bien, mais je redoute plus que la mort de perdre

mon Alphonse ! Ah! qu'il me reste cet ange chéri! ce fils adoré! Qu'il dispose de moi à quelque titre que ce soit, et je suis à lui! »

Admirable cri d'abandon total! La chasteté était vaincue; il ne restait à Lamartine qu'à dire: « Venez! » et à tendre les bras. Il ne le fit point, et M°i« Charles n'en fut guère autrement surprise. Lamartine admira, pardonna, pleura. La crise sentimentale était passée.

Dès lors, les deux amoureux, confiants, dégagés de tout conflit équivoque, coulent des jours sans nuages... Leur passion est et restera dans le ciel....

Lamartine et M^^ Charles se retrouvaient chaque jour vers une heure de l'après-midi; on allait en voiture jusqu'aux Tuileries ou au Luxembourg; là on se promenait, on causait, et quelquefois, proiitant d'une allée solitaire, on s'embrassait longuement. Le soir, Lamartine quittait son hôtel, traversait le pont des Arts, guettait à la fenêtre de l'Institut un signal convenu par lequel M™« Charles lui indiquait « s'il f avait foule dans son salon... s'il n'y avait que quelques familiers... ou si elle se trouvait seule... », puis il entrait chez Julie.

Le printemps venu, ils firent des promenades aux environs; ils furent aux bois de Clamart, à ceux de Saint- Cloud; ils avaient accoutumé de s'asseoir au bout de l'allée qui finit la lanterne, à Saint-Cloud, au pied d'un gros arbre « en face de la pelouse de Sèvres ». L'endroit était propice aux calmes conversations, aux confidences et aux baisers : ils en usèrent à loisir. C'est là que Julie Charles confessa à Lamartine combien les discours de M. de Bonald l'avaient préparée à comprendre et à aimer la religion, qu'elle avoua que Dieu s'était révélé à elle dans leur amour...

— Il y a un Dieu ! Il y a un éternel amour dont le nôtre n'est qu'une goutte... Dieu! Dieu! c'est vous! Dieu, c'est moi pour vous! Dieu, c'est nous !

Ils se levèrent, dans un élan d'enthousiasme, et embrassèrent l'écorcc de l'arbre. Ils donnèrent à cet arbre le nom de « l'arbre de l'adoration »; c'était le 3 mai 1817, ils

venaient de s'asseoir à son ombre pour la dernière fois. Dans les jours qui suivirent, M^^ Charles annonça que son médecin, le docteur Alin, lui ordonnait un séjour à la campagne et qu'elle allait vraisemblablement s'installer à Viroflay. De son côté, Lamartine était rappelé avec insistance à Milly, il ne pouvait plus différer son départ. Le 6 mai, ils se rencontrèrent dans le parc Monceau,

Le château Je Saint-Point.

avant de se séparer; les adieux furent longs : ils se quittaient, se retournaient l'un vers l'autre, revenaient sur leurs pas. Ils se serrèrent une dernière fois les mains, ils se regardèrent au fond des yeux, sans parler... Enfin, Lamartine s'éloigna le premier, et tandis qu'il envoyait un baiser de la main, Julie debout, immobile, se sentait tout près de défaillir... Ils ne devaient plus jamais se revoir! /

Le cœur débordant de tristesse, morne et silencieux,

Lamartine arrive au château de Péronne, chez sa tante, où il reste jusqu'au mois de juin; puis, le voici à Milly.

Presque tout son temps est occupé à la première ébauche d'un drame, Saill, et à la correspondance. Il écrit à Virieu à qui il adresse, sous double enveloppe, les lettres destinées à M""^*^ Charles; IM^e Charles, elle, écrit directement.

Mais Lamartine est repris du même mal que l'année précédente; des crises de foie le font souffrir terriblement. Ses parents l'engagent à aller se soigner encore, ils lui laissent le choix entre Vichy ^t Aix-les- Bains.

Comme bien on pense, il n'eut aucune hésitation; il arriva à Aix, à la pension Perrier, le 21 août : il était accompagné de Louis de Vignet qu'il avait retrouvé à Chambéry.

Lamartine espérait toujours la venue de M°^« Charles; il n'espérait que cela; il ne vivait que dans cette attente, déçue de jour en jour. Son état de prostration était tel que Vignet qui, dès le départ de Chambéry, savait par Aymon de Virieu toute la gravité de l'état de M^^ Charles et que le moindre déplacement lui serait fatal, osa avouer la vérité à son ami seulement quinze jours plus tard.

Lamartine eut une violente crise de larmes; Vignet essaya en vain de le distraire de sa douleur; Alphonse appelait sa Julie.

Un jour, il entraîne Vignet sur les rochers du promontoire de Saint-Innocent, en face le lac du Bourget. Il s'assied là même où, un an auparavant, s'était assise Julie Charles ; voyant qu'il semble méditer profondément, Vignet s'écarte quelque peu.

Bientôt Lamartine relève la tête, ses yeux brillent d'un éclat de fièvre, puis, il tire de sa poche un petit carnet qui ne le quittait jamais et il écrit, dans la hâte d'une inspiration bouillonnante, les vers du Lac, les strophes immortelles du plus poignant amour ;

O lac! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoirl...

M-^i^' CHARLES 91

Mais Lamartinese consumait lentement dans l'exaltation et les regrets; la vallée d'Aix sans Julie lui était un tourment continuel; ce que voyant, Vignet le décide à partir. Ils vont à Servolex où Lamartine demeure quelques jours, puis il gagne le château du Grand-Lemps. Il y retrouve Aymon de Virieu dès les premiers jours d'octobre; il ne lui parle que de Julie Charles, il ne pense qu'à Julie.

Comme s'il ne lui était pas suffisant d'en faire le thème douloureux de sa conversation, il écrit à une jeune personne^J^léoLLQxe-iija-Canonge, rencontrée chez le docteur Perrier, qui s'était faite sa confidente. Un cœur d'homme, qui souffre, ressent déjà une sorte de calme et de biepêtre à s epâncFer dans un cœur de femme.

Lamartine raconte ses tristesses, ses maux et ses découragements à Mlle de Canonge ; « ... Le monde m'est en horreur : j'ysuis m al et il nifi-iaitjnal... Je ne trouve un peu de reporque dans une solitude complète... Un homme surchargé d'ennuis et ne voulant plus se rattacher à rien dans le monde n'est plus un homme : c'est presque une ombre... »

Il est maintenant de retour à Milly; il voudrait courir à Paris, à Viroflay, revoir Julie ; mais ses parents ne le laisseraient pas partir, ils ne pourraient lui donner les quelques louis nécessaires au voyage. Sa famille traverse une dure crise...

Inquiet, angoissé, ne sachant exactement que penser de l'état de Mm<- Charles, il écrit au docteur Alin. La réponse est loin d'être optimiste, elle est effrayante : >[me Charles, dit le praticien, ne vit que contre toute vraisemblance (1).

Néanmoins Lamartine dut recevoir quelque mot de Julie pour le rassurer, lui dire qu'elle vivait et le supplier de ne pas venir. Quoiqu'il en fût d'ailleurs bien empêché, cette dernière prière lui était agréable et lui donnait en outre de l'espoir.

(1) Voir les lettres du D' Alin à Lamurtine dans Les lettres d'Eluire. Hachette et C'", éd.

Le lundi 10 novembre, alors qu'elle était seule dans sa chambre, en cachette du docteur Alin et de M. de Sancey qui la veillait, Julie Charles écrit sa dernière lettre :

« ... Je vais mieux... Je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour eœpier...Jene suis pas censée écrire, mais je craignais vos inquiétudes, et je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. Il sait que ce^ enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'ineffable bonté!... »

Mais il faut lire cette lettre tout entière dans le pieux recueil de M. Doumic; elle nous apparaît avec la grave sérénité des dernières paroles d'une mourante.

« Pour expier »... il ne faut voir là que la conception chrétienne du péché « en pensée », puisque Julie s'était ofïerte sans restriction.

Nous savons enfin qu'elle est restée pour Lamartine une Tnère et que, lui, fut un enfant vertueux. Il n'y a donc plus aucun doute : ils s'adorèrent jusqu'aux extrêmes limites de l'amour, ils se désirèrent violemment, ils ne s'appartinrent janiais.

Après cette lettre du 10 novembre, Lamartine en reçoit une autre, le 14, du docteur Alin, qui lui confirme un mieux imprévu mais réel.

Cependant, ce mieux devait être de courte durée ; dès la fin du mois, le mal s'aggrave avec une rapidité implacable. Julie sent que la fin approche; elle sait qu'elle ne reverra pas son bien-aimé; après y avoir posé dévotement les lèvres, elle enferme toutes les lettres de Lamartine, ses qnatre petits livres d'élégies et son portrait, dans deux enveloppes, à l'adresse de Virieu... Le jeudi 18 décembre 1817, à midi, elle mourait en embrassant le crucifix... Lamartine était à Mâcon, Virieu n'était pas là.

Ce fut par une lettre du docteur Alin que la douloureuse nouvelle vint accabler Lamartine. Un chagrin effroyable s'empara de lui ; il resta plusieurs jours sans dormir, sans presque prendre de nourriture; il courait à travers champs comme un fou et rentrait à la nuit tombante, silencieux,

Mme CHARLES 93

indifférent à tout; une seule pensée le poursuivait sans relâche.

Une tristesse résignée succédait à la fièvre de la première heure, lorsqu'il reçut la lettre de Virieu lui racontant la mort de Julie Charles.

Voici comment Aymon de Virieu avait appris les détails qu'il donnait à son ami : M™« de Drée, qui le rencontra, lui annonça la mort de M^^^ Charles; elle lui dit que M. Charles avait des papiers à lui remettre de la part de sa femme. Virieu se rendit à l'Institut où M. Charles lui tendit un paquet portant cette suscription : « Papiers appartenant à M. de Virieu, à lui remettre. » C'étaient, sous double enveloppe, les lettres de Lamartine; \'irieu reçut un second paquet : c'étaient les élégies et un petit portrait de Lamartine fait à l'époque du premier séjour à Aix.

M. Charles raconta à Virieu comment était morte Julie; Virieu, à son tour, le rapporta à son ami, dans la lettre qu'il lui adressa à Mâcon. Lamartine reçut encore le crucifix qu'avaient embrassé les lèpres de Julie~agonisante ; cr^t Amédée de Parsevarqui l'avâlF^onfié à Aymon de Virieu.

Les grandes douleurs dépriment toutes les forces vitale^, elles^ anéantissent la volonté et réduisenF'Tg'" cerveau à néant. Après quelque temps, les âmes fortes réagissent et vivent, vouées désormais au culte d'un ineffaçable souvenir. Pour Lamartine, aussi terrible avait été l'effondrement de tout son être amoureux, aussi violente fut la réaction : il se représente Julie à son heure dernière, il voit la bien-aimée étendue sur son lit, il revit les derniers instants comme il les eût vécus s'il avait été là... L'imagination travaille, la sensibilité s'émeut et s'exacerbe; l'inspiration pénètre et éblouit le cœur de l'amant, elle va faire éclater soudain le génie du poète.

Et Lamartine, au milieu de ses sanglots, de ses regrets et de son immense désespoir, va bercer sa douleur en écrivant : le Crucifix, Souvenir, le Vallon, V Isolement, \ Apparition...

Julie Charles était morte, Elvire naissait à rioiinofta- Hté^!

^' Pendant l'hiver de 1818-1819, Mii« Maria-Anna Birch avait pleuré son père, mort subitement. W^^ Birch, autant pour distraire sa propre douleur que pour instruire sa fille unique, décida de voyager à travers l'Europe. Elles étaient Anglaises, fort instruites, parlaient plusieurs langues; elles menèrent leur curiosité de ville en ville jusqu'à Chambéry, chez la marquise de Lapierre; elles voulaient visiter ce coin de Savoie rendu célèbre par J.-J. Rousseau.

La jeune fille, très romanesque et un peu sentimentale comme bon nombre de ses compatriotes, tenait à voiries Gharmettes :

— Gela doit être si poétique! disait-elle.

M"« Maria-Anna Birch aimait la poésie jusqu'à la passion; et, comme bientôt elle va rencontrer un jeune poète, poésie et poète se confondront dans le même amour. La marquise de Lapierre était voisine et amie de Xavier de Vignet, marié depuis peu à Césarine de Lamartine ; Césarine écrivit à son frère Alphonse pour l'inviter à passer quelque temps avec eux, à Chambéry. Lamartine se mit en route sans empressement, mais sans ennui.

Au surplus, la situation qu'il cherchait tardait fort à se préciser. Le salon de M™" Charles lui avait procuré d'utiles relations : M. de Rayneval, le baron Mounier; mais il n'en avait encore retiré aucun bénéfice, sinon d'autres relations brillantes. Il est reçu chez le duc d'Orléans où il lit quelques pièces des Méditations et son drame HaiXl ; de grandes dames — M^^e de Saint-Aulaire qui se déclare sa protectrice, W^^ de Raigecourt, Mm« de Montcalm — sont émues, applaudissent, se confondent en félicitations et en louanges. A cette admiration du noble faubourg, à la gloire naissante, Lamartine eût préféré le moindre poste de préfet ou de diplomate.

IMui faut une situation à tout prix; ses parents ne lui donnent que de rares et maigres subsides, la poésie le

désillusionne : un jour, il porte sa tragédie de Saûl à Talma qui déclare l'œuvre fort belle, en loue le style, les idées, les vers :

— Voilà les plus beaux vers qu'on m'ait jamais lus!,., s'écrie l'illustre tragédien; mais... cette pièce n'est pas jouable aux Français!

Lamartine s'étonne, questionne, et Talma lui déclare que les scènes lyriques sont trop importantes.

— Il n'y a nas d'action là-dedans, ajoute-t-il, il y a trop de rêverie! ~"

A quoi Lamartine répondit avec vivacité :

— Cjest justemen^ce qui en fait la beauté! Et il s'en fut, en emportant son manuscrit. Cependant il ne s'attarde point à de vains rêves, et

lorsqu'un beau matin il trouve la lettre de sa sœur Césarine le conviant à venir à Chambéry, lui vantant fort une jeune et riche Anglaise, il n'hésite pas à aller juger de près le « beau parti » dont on s'occupe pour lui,

Ce ne fut pas le coup de foudre; mais rien dès l'abord ne lui ayant déplu, Lamartine resta à Chambéry. Le soir, sous la lampe, il lisait des vers, M"'' Birch s'enthousiasmait et demandait la faveur de les copier sur son album... Enfin, après plusieurs jours, la mère de Lamartine pouvait noter sur son Journal :

« Cela a été comme une rencontre de roman. La jeune Anglaise n'a pas caché sa passion pour les vers mélancoliques du jeune Français; sa mère, qui fait tout ce que veut sa fille, a souri à cette inclination. Alphonse est devenu le favori de la maison. Il a fait parler par Césarine à M™« de Lapierre, celle-ci a parlé à la mère de la jeune personne. Mais la difficulté qui me fait trembler, c'est que la feune personne est protestante. »

Quoi qu'en écrive M™» de Lamartine, la mère de Maria- Anna Birch est loin d'avoir souri à l'inclination de sa fille; la différence de religion d'abord, « l'état » de poète ensuite, lui déplaisent, et elle s'emploie àcontrarierles penchants de Maria- Anna, à surveiller les deux jeunes gens, i ne pas les quitter lorsqu'ils se trouvent ensemble.

Quand les jeunes filles commencent d'aimer, les mères peuvent prendre mille précautions, l'amour a plus d'un tour à son service.

« Il y avait, raconte M. Georges Glaretie (1), il y avait chez la marquise de Lapierre — où logeait M^i^ Birch —un vieux brave homme, pieux et triste, qui passait ses journées à cueillir des plantes et à collectionner des papillons. Il avait une autre passion ou une autre manie : il jouait de la flûte. Il avait deviné l'amour de la jeune Anglaise et du poète, et cet amour souriait à ses vieilles années. Et, chaque fois que l'austère M^^ Birch sortait, bien vite il jouait un petit air de flûte, pour prévenir Lamartine qui accourait aussitôt auprès de Maria-Anna. »

Il accourait et les jeunes gens causaient, se confiaient l'un à l'autre; ils se comprirent rapidement. Pour Maria- Anna, son cœur était déjà conquis ; elle avait décidé qu'elle accorderait sa main à Lamartine, et à nul autre qu'à lui. Pour Lamartine, quoiqu'il ait écrit à Virieu : « ... C'est par religion que je veux absolument me marier et que je m'y donne tant de peine... Enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous, tout autour de nous, appuyons-nous sur les soutiens qui ont servi à nos pères... marions-nous! )>,quoi qu'il ait pu écrire ou dire à son ami, ne voyons là qu'une sorte de justification, de respect humain, car après sa passion pour M^^ Charles, pouvait-il confesser, moins de deux ans après, un amour très profond, une âme de romanesque fiancé?

M"e Birch était d'une agréable beauté, elle ne manquait point d'esprit, elle était très instruite; Lamartine fut séduit par bien d'autres qualités encore, ne serait-ce que par une remarquable bonté et une volonté aussi douce que résolue. Lamartine fut réellement amoureux de M"« Birch.

Le jeune homme raconta sa vie antérieure avec le plus grand tact et la plus scrupuleuse exactitude; il ne cacha pas, en parlant de Julie Charles, qu'il avait aimé avec tant

(1) Conférence à l'Université des Annales.

de force, que la mort même n'avait pu guérir tout à fait son cœur. Maria-Anna l'en aima davantage, elle bénit même la mémoire de cette femme qui avait éveillé la merveilleuse inspiration poétique de celui qu elle considérait comme son fiancé.

Cependant, nombre d'obstacles s'opposaient pour le moment à leur mariage. Le père de Lamartine se refusa à toute démarche : il ne pouvait autoriser son fils, catholique, à épouser une protestante.

M"« Birch, alors, promit d'abjurer sa religion , et >L de Lamartine père revint à des sentiments plus favorables.

Mais M°i« Birch demeure rebelle ; il lui faut pour sa fille un mari qui ait fortune, situation et qui soit protestant. Les deux jeunes gens ne se découragent pas; Lamartine regagne Paris à la recherche de la situation tant désirée et, par l'entremise discrète de sa sœur Césarine, il écrira à M"<^ Birch afin de la tenir au courant de ses démarches.

Hélas ! le succès ne couronne pas ses multiples efforts; le poste diplomatique qu'on lui fait espérer est long à venir ; il a peu d'argent à sa disposition et il doit faire figure

Madame de Lamartine.

(Maria-Anna Birch ) des Annales politiques et littéraires.

dans le monde où il est reçu et fêté; il est au mieux avec le duc de Rohan et M. de Montmorency, il dîne avec Thomas Moore, mais il rentre coucher à V Hôtel du Maréchal de Richelieu, dans la plus petite chambre, la moins chère, sous les toits.

Tout à coup ses crises de foie le reprennent avec intensité : il souffre et il se juge si malade qu'il attend la mort et écrit à Virieuune lettre où il lui dit : « ... Ne laisse jamais imprimer de mes lettres. Brûle-les... ni d'autres vers que ceux qui s'impriment aujourd'hui... Je mourrai le meilleur de tes amis... »

La mort ne vint pas, et les vers « qui s'impriment » sont les Méditations poétiques... la mort ne vient pas, la maladie elle-même est battue en brèche, chassée, guérie par la gloire — une gloire si soudaine et prodigieuse qu'aucun autre poète peut-être, en France, n'a connu de semblable.

Les Méditations parurent le 13 mars 1820, sans nom d'auteur, précédées seulement d'un côïïrtlî^ertis sèment de M. de Genoude (1).

L'enivrement, l'enthousiasme furent universels. « D'un jour à l'autre, devait écrire plus tard Sainte-Beuve, on avait changé de climat et de lumière, on avait changé d'Olympe : c'était une révélation. »

Quand la nouvelle de ce formidable succès parvint à Chambéry, la froide M^»*^ Birch consentit à s'apercevoir que Lamartine avait bien quelques qualités. Elle lui en accorda vraisemblablement plusieurs autres par surcroît lorsqu'elle apprit que Charles X, lui-même transporté d'admiration pour le jeune poète, avait nommé Lamartine secrétaire d'ambassade à Naples.

A vrai dire, c'est grâce à l'active protection de M«»« de Saint- Aulaire qu'il obtint ce poste diplomatique ; depuis le 2 mars, Lamartine y avait été désigné, mais ce ne fut

(1) Cf. Introduction aux Œuvres choisies de Lamartine, par René Waltz. Hachette et G'% éditeurs*

que le 23, dix jours après l'apparition des Méditations, qu'il reçut sa nomination officielle.

La situation si longtemps attendue était enfin conquise ; il pouvait s'en réjouir en écrivant à Maria-Anna; la fortune, par ailleurs, semblait aussi lui sourire, et il annonçait qu'il venait de s'associer à M. de Bonald et à Lamennais pour exploiter le journal Le Défenseur, ce qui lui vaudrait de 8 à 10 000 francs par an (1).

^jme Birch ne pouvait plus justifier son refus que par des raisons de religion. Elles furent très difficiles à vaincre. Maria-Anna, décidée à abjurer, le fit secrètement à Genève, par le ministère de l'abbé Vuarin, ami de Lamennais.

Enfin, les deux jeunes gens étaient si déterminés au mariage qu'il eût été malséant ou imprudent de contrarier leurs projets ; le contrat fut élaboré et signé à Pugnet, petit village voisin de Ghambéry, le 25 mai 1820.

« En ce qui concerne l'apport des futurs, M°i'" Birch constituait en dot à sa fille 10 000 livres sterling (250000 francs) placées sur les fonds publics anglais; le revenu continuerait à appartenir à M™« Birch, sauf 3500 francs à M. de Lamartine, et 1500 francs à sa femme, pour son entretien particulier et ses menus plaisirs.

« Lamartine recevait, de son père, le domaine de Saint- Point, évalué 100000 francs, pour en jouir dès le 11 novembre suivant, mais à la charge de payer annuellement à chacune de ses sœurs, Eugénie, femme de M. de Coppens, et Césarine, femme de Xavier de Vignet, la somme de 2 400 francs.

<t Ses oncles et ses deux tantes lui donnaient l'hôtel de la famille situé rue Colon, à Mâcon, et diverses sommes s'élevant à 125 000francs; le tout, sauf 10000 francs, n'était payable qu'après le décès des donateurs (2). v

Restait le mariage religieux. Ni M^^e Birch, ni les parents de Lamartine n'y auraient assisté. Cependant, com-

(1) Revue des Deux Mondes, l^' septembre 1905.

(2) Léon Séché. Le mariage de Lamartine. (Mercure de France.)

\y(\\^*r%\tn0

ment concilier l'absence de la mère de Lamartine avec ces quelques lignes de son Journal sur la mariée et sa toilette : « La jeune femme était vêtue avec toute la convenance possible. Elle avait une très belle robe de mousseline brodée et un voile de dentelle superbe qui la couvrait entièrement. Il est impossible d'avoir une contenance plus remplie de dignité, de modestie, de grâce et de piété. »

Quoi qu'il en fut, la cérémonie eut lieu, le 6 juin 1820, dans la chapelle du château de Chambéry, en présence de deux témoins seulement: le colonel Nicolas de Maistre (frère de Xavier et Joseph de Maistre) et le chevalier Louis de Vignet.

Peut-être, pour complaire à M"^» Birch, peut-être y eutil à Genève une cérémonie protestante à laquelle elle assista; les nouveaux époux, dans leur bonheur, purent bien lui faire cette petite concession et ce grand plaisir.

Dès lors Lamartine va s'adonner à la diplomatie, à la poésie, à la politique; il ne tardera pas à s'apercevoir qu'il a bien choisi sa femme, qu'il a en elle une véritable compagne, une « associée » à l'âme haute, aux vertus solides, à l'esprit large, au cœur affectueux et dévoué. Vienne la lutte, viennent les désillusions, la vieillesse et la pauvreté, cette femme admirable restera l'amoureuse, soutien et réconfort du grand homme.

Relations littéraires

C'est le duc de Rohan qui conduisit pour la première fois Lamartine chez les Hugo. « C'était, dit Lamartine, dans une petite rue studieuse et déserte des alentours de Saint-Sulpice. » C'est probablement la rue du Cherche- Midi, où M™*' Hugo logeait, en 1817, avec ses enfants, Abel, Eugène et Victor.

Lamartine, reçu par M™*' Hugo, garda de cette visite un souvenir exquis. « Elle se leva au bruit de nos pas ; elle accueillit avec respect le duc de Rohan ; elle s'inclina légèrement à mon nom, et nous ouvrit une autre chambre où son fils Victor travaillait seul. La moiteur de l'inspiration collait sur son grand front les boucles de ses longs cheveux. La pâleur de la poésie frissonnait sur ses tempes. Sa voix d'adolescent avait la gravité et l'émotion des fibres fortes de l'âge mûr. Notre entretien fut ce qu'il devait être, celui de deux compatriotes de là-haut, qui parlent la même langue et qui se rencontrent en pays étranger, ce vil monde de la prose. La convenance l'abrégea; j'avais vu l'enfant, c'était assez. 11 faut voir les fleuves à leur source et les grands poètes dans leur obscurité. »

Dans cette obscurité, Chateaubriand avait déjà pressenti une aurore, et Lamartine ne fut pas long à s'apercevoir quel génie était là. Il devint immédiatement l'ami de la famille Hugo, tandis que personne ne pouvait devenir vraiment l'ami de René, plus lointain, plus drapé dans sa mélancolie hautaine. Hugo, d'ailleurs, à qui Chateaubriand causait une espèce d'oppression, ne manquait

jamais de rendre hommage à Lamartine. Il l'appela toujours « mon illustre ami ». Il salua avec enthousiasme, dans le Conservateur littéraire, l'apparition des Méditations poétiques.

Les relations furent vite cordiales et affectueuses. L'été séparait les poètes, et de Saint-Point, Lamartine envoya à Hugo, pour l'inviter à le rejoindre, la gracieuse épître qui commence par ces vers :

Oiseau chantant parmi les hommes, Ah ! reviens à l'ombre des bois ; Il n'est qu'au désert où nous sommes Des échos dignes de ta voix !...

Victor Hugo, jeune marié, jeune père, ne se décidait point. Venu à Reims, en 1825, au sacre de Charles X, en compagnie de Nodier, il y trouva Lamartine. On reparla de Saint-Point, et Nodier fut invité aussi.

— Non seulement nous irons, dit Nodier, mais nous vous conduirons nos femmes et nos filles. Et j'ai un moyen pour que ça ne nous coûte rien.

— Quel moyen? demanda Victor Hugo.

— C'est de profiter de l'occasion pourvoir les Alpes.

— Et puis ?

— Et puis nous raconterons ce que nous aurons vu. Si ça vous ennuie, je m'en charge ; vous me donnerez seulement quelques vers ; Lamartine aussi, s'il veut en être. Nous trouverons bien quelqu'un pour nous faire des dessins. Et ce sera l'estimable éditeur Urbain Ganel qui payera notre voyage.

— Accepté, firent les deux poètes (1).

Munis d'un acompte sérieux de l'éditeur, Hugo et Nodier se mirent en route peu après. Hugo, qui emmenait sa femme, sa petite fille et une domestique, occupait une berline à lui seul. Après quelques péripéties plus ou moins comiques, on atteignit Mâcon où l'on s'informa de Lamartine.

(1) Victor Hugo raconté.

— M. de Lamartine?... demanda l'hôtelier. Vous voulez dire M. Alphonse?

On ne s'était pas encore habitué, à Mâcon, au nom de famille du poète, qui ne le portait que depuis ses Méditations ; on le connaissait mieux sous son nom de baptême. On le trouva dans sa maison. On s'en fut tous ensemble visiter la ville. On dîna. Ensuite on se rendit au théâtre. Les Maçonnais n'auraient pas pardonné à Lamartine de ne pas leur montrer Victor Hugo et Charles Nodier. Le préfet avait envoyé sa loge. Les femmes tirèrent des malles leur unique robe de soie, et les hommes leur unique habit. M. de Lamartine, plus familier avec les Maçonnais, garda son vêtement de chasse, son pantalon blanc, qui avait connu les routes, et son chapeau de paille, crevé en plusieurs endroits.

En approchant du coteau de Saint-Point, où l'on se rendit dès le lendemain, Hugo se remémora le joli poème qui l'invitait :

Au sommet d'un léger coteau,

Qui seul interrompt ces vallées,

S élèvent deux tours accouplées,

Par la teinte des ans voilées,

Seul vestige d'un vieux château

Dont les ruines mutilées

Jettent de loin sur le hameau

Quelques ombres démantelées.

Il y était encore question de nefs dépeuplées, de lierre pendant aux créneaux, d'ogives pleines de vautours — un vrai manoir à la Walter Scott. Victor Hugo ne fut pas peu étonné de distinguer, au lieu de la fière ruine féodale annoncée, une sorte de maison-forte badigeonnée de jaune, d'aspect assez confortable. H y avait deux tours, il est vrai, mais complètement dépourvues de lierre, créneaux, vautours, et autres accessoires romantiques.

— Où donc est le château de vos vers ? demanda Victor Hugo.

— Vous le voyez, répondit Lamartine. Seulement je l'ai rendu logeable. L'épaisseur des lierres donnait de

l'humidité aux murs et à moi des rhumatismes ; je les ai fait arracher. J'ai fait abattre les créneaux et moderniser la maison, dont les pierres grises m'attristaient.

En réalité, si Lamartine fut noblement hospitalier, sa mère fut quelque peu réservée, l'épouse anglaise assez froide et les sœurs du poète presque effarouchées. Seule, la fille de Lamartine égaya le dîner où les voyageuses étaient très mal à l'aise dans leur robe de soie, et où parurent M™« et M^^"^ de Lamartine solennellement décolletées. Les voyageurs devaient passer quelques jours à Saint-Point ; mais dès le soir, M™e Nodier supplia son mari de la ramener à l'auberge.

Déjà très vif dans ses admirations, Victor Hugo, quoique bien jeune encore, avait fait campagne pour Lamartine, en 1824, lors de la première candidature à l'Académie du poète des Méditations. Il sut renouer d'anciennes relations et réchauffer les sympathies ; c'est pourquoi il écrivit à un membre bien oublié de l'Académie française, M. Villars. Une élection académique, à cette époque, était chose non moins importante que de nos jours ; et le jeune Victor Hugo, pour être utile à son ami , ne se faisait point faute de précautions polies et de raffinement d'égards auprès d'académiciens dont il savait la parfaite insignifiance. Voici la lettre à M. Villars :

« Le dimanche 14 novembre.

« Depuis deux ans, presque toujours absent de Paris, je n'ai pas eu l'occasion de cultiver autant que je l'aurais voulu l'agréable et utile commerce de M. Villars. Je suis enchanté aujourd'hui qu'une circonstance fortuite me ramène vers lui et me mette à même de renouer une connaissance qui m'est si précieuse. M. de Lamartine, mon ami, est un des candidats à la place vacante dans l'Académie française; et, avant de se présenter chez M. Villars, il a désiré que je le prévinsse. Je lui ai dit que la bienveillance dont M. Villars m'avait donné tant de preuves ne suffirait pas seule pour fixer son choix ; mais je ne doute pas que le mérite éminent et l'admirable

Charles Nodier.

talent de M. de Lamartine ne soient des recommandations très puissantes auprès de M. Villars. MM. de Chateaubriand et l'évêque d'IIermopolis s'intéressent vivement à la nomination de M. de Lamartine. M. Villars se plaira sans doute à joindre son suffrage au leur et à aplanir à ce beau talent l'entrée de l'Académie où M. Villars occupe une place si distinguée. »

Sous ces hommages perce on ne sait quelle vague ironie, et cette perpétuelle opposition des deux noms, Villars et de Lamartine, semble faire éclater une disproportion voulue. Victor Hugo a peut-être eu le pressentiment, en écrivant cette lettre, de l'impression de léger ridicule qu'elle donnerait plus tard. Infatigable, il continuait la lutte pour le poète des Méditations ; il frappait à toutes les portes. Il écrivit encore au comte François de Neufchâteau.

« Un fauteuil est vacant à l'Académie française ; je n'ai certes pas la prétention de dicter un choix à un goût aussi sûr que le vôtre : je me permettrai seulement d'appeler votre attention sur un célèbre candidat, qui est mon ami, et dont je vous ai vu il y a quelques années admirer les premières poésies ; c'est vous nommer M. Alphonse de Lamartine. »

Malgré cet ardent dévouement, la gloire du poète des Méditations était trop récente et représentait un ordre d'idées subversives aux yeux de l'illustre compagnie encore pénétrée de l'esprit classique. On lui préféra M. Droz, et Victor Hugo ne put se tenir, dans une lettre du 29 décembre 1824, au comte Alfred de Vigny, de témoigner son indignation: « Là-bas, tout vous inspire; ici, tout nous glace. Que voulez-vous que l'on fasse au milieu de tant de tracasseries politiques et littéraires, de ces insolentes médiocrités, de ces génies poltrons, de l'élection de Droz, de l'échec de Lamartine et de Guiraud? Que voulez-vous que l'on fasse à Paris, entre le ministère et l'Académie? Pour moi, je n'éprouve plus, quand je me jette en dehors de ma cellule, qu'indignation et pitié. »

Lamartine fut plus heureux six ans plus tard. « Ce fut lui (Royer-Collard), M. Laine, son ami, et M. Guvier, qui se liguèrent à mon insu en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer à l'Académie française. » Avec M. Azaïs, auteur des Compensations dans les destinées humaines, et M. David, ancien consul général à Smyrne, Q.\i\.QXiiT6.QyAlexandreide, Lamartine n'avait qu'un concurrent sérieux, le général Philippe de Ségur,

l'historien de Napoléon et la Grande Armée pendant Vannée 1812. Le poète des Méditations fut élu au premier tour de scrutin par 19 voix, contre 14 qui allèrent à M. de Ségur. Il fut reçu par le baron Cuvier et fît élégamment l'éloge du comte Daru dont il occupait le fauteuil.

La meilleure partie du discours, qui est d'une belle dignité et d'une élévation émue, est celle où il fait allusion au malheur qui venait de le frapper, à la mort de sa mère : < Tandis que je me préparais à apporter ici, à la mémoire d'un homme qui m'était inconnu, le tribut de vos funèbres hommages et de ceux de la France, tandis que je cherchais dans vos cœurs, dans les souvenirs de son inconsolable famille, des regrets et des éloges, une source intarissable de larmes s'ouvrait dans mon propre cœur. »

Ces sentiments intimes, qui se font jour dans un discours officiel, qui éclatent ainsi malgré les circonstances, cet amour filial reste sensible à tous les moments de la vie de Lamartine. M^^^ Lamartine de Prat eut une telle influence religieuse et morale sur son fils, qu'on la trouve mêlée à toutes les œuvres de l'écrivain, et, jusque dans les instants les plus solennels de sa vie, il sentait sa présence invisible, mais puissante; elle fut toujours la véritable inspiratrice vers laquelle il se tournait, aux heures de recueillement, d'enthousiasme ou de doute. Elle seule, d'ailleurs, pouvait le comprendre. Il y avait entre eux de grandes affinités intellectuelles, et c'est elle qui, par une éducation à la fois spiritualiste et contemplative, dans la simplicité des champs, sut féconder en lui le génie lyrique.

De tout l'entourage du poète, elle seule eut les mêmes conceptions d'existence inspirée, naturelle et libre. Elle était extrêmement fière des facultés poétiques de son fils et convaincue que c'était là le signe d'une grande destinée. Alors que Lamartine était secrétaire d'ambassade à Florence, vers 1826, elle écrit à sa belle-fiUe : « Il faut, dans ce monde, faire fructifier les talents que la Providence nous a confiés, et il me semble qu'il y a peu de car-

rières où l'on puisse les employer aussi utilement et aussi noblement que dans la sienne, et sans nuire à sa grande et première vocation, celle d'élever les âmes à Dieu par sa belle poésie. »

Mme Alphonse de Lamartine, née Birch, était aussi intelligente que distinguée, mais sans exaltation et assujettie au cant anglais qui voit de l'inconvenance dans toute effusion trop vive.

Lamartine aimait sa femme comme il convient et la respectait infiniment. Mais ses élans, s'il en eut, se heurtèrent à la réserve britannique et, en somme, dans l'œuvre de Lamartine, le- poète fut moins inspiré par l'épouse que par la mère. L'image de sa mère s'impose à tous les chapitres de ses livres. Aucune couleur n'est assez pure pour la peindre ; il la dessine d'un crayon immatériel. Il en fait un être surhumain et gracieux. On sent en elle mieux que l'éducatrice : l'initiatrice à la croyance et à la beauté.

« Mes premiers respects pour le livre, milieu surhumain où s'opère ce phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur mère. La mienne avait la piété d'un ange dans le cœur et l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en intelligence. »

Et que de fois ce visage refléta l'angoisse intérieure, lors des départs pour le collège de Belley, pour le premier voyage en Italie! Elle le savait ardent, aventureux, loyal, tout à son premier mouvement ; il portait en lui l'honneur, pur comme l'acier, d'une lignée chevaleresque : le danger le trouverait sans peur, mais aussi sans prudence.

On conçoit l'effroi de M™" de Lamartine lorsqu'elle apprit, en 1826, le duel de son fils avec le colonel Pepe, qui

entendait réparer l'injure faite à l'Italie par ces vers du

Dernier chant du pèlerinage d'Harold :

Adieu! Pleure ta chute en vantant tes héros!

Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os,

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...

Evidemment, il y avait de quoi aiguillonner l'orgueil romain. Un duel eut lieu sur les bords de l'Arno.

Lamartine fut blessé au bras droit. « Tout, ditil, fut effacé par un peu de san-.:

entre l'Italie et moi. Je restai l'ami de mon adversaire. »

En 1829, Lamartine obtient un congé diplomatique, fait un séjour à Saint-Point, et vient à Paris avec sa mère. Il la promène à travers toute une foule brillante et admi-

rative. Il jouit de sa gloire pour elle; comme il devait le dire dans son discours de réception, toutes ses joies étaient doublées, car elles se reflétaient dans un autre cœur. Tous deux courent la ville et les salons. Un soir, ils se trouvent chez M™« Récamier pour y entendre la lecture du Moïse de Chateaubriand. Le grand homme croyait avoir écrit un chef-d'œuvre et voulait en persuader ses amis. En réunissant une élite, à cette lecture. M™» Récamier voulait lui offrir comme une compensation de ^i^dif-

Victor Hugo, d'après A. Devéria.

férence du public, une illusion de triomphe en petit comité.

L'heure de Chateaubriand était déjà passée. Son astre pâlissait. Lamartine, au contraire, dans toute sa gloire, fêté, adulé, adoré, jugea la scène avec ce rien d'égoïsme de l'homme heureux et sûr de la vie. Le salon présentait « au regard la symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un monastère... C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples et usés ; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout l'ornement ».

Pour lire cette tragédie, on avait fait appel au concours d'un tragédien notoire, Lafond. Mais l'acteur, soit qu'il ne s'intéressât pas à sa lecture, soit qu'il se trouvait privé des ordinaires éléments de son art, la scène, le geste et le costume, fut terne, hésitant et monotone.

Chateaubriand, assis sous le tableau de Corinne au cap Misène, donnait des signes d'impatience. La fatalité s'acharnait sur son Moïse et, pour sauver la partie, il prit le manuscrit des mains de Lafond et lut lui-même, espérant réchauffer les auditeurs au feu de son enthousiasme. Mais la voix de René vieillard ne toucha guère. « On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel. » Et la mère de Lamartine, dans cette solennelle assistance, eut l'impression que tout l'honneur et tous les hommages avaient été pour son fils. Ce qui, tout bien considéré, n'était pas uniquement un point de vue d'orgueil maternel.

« Nous avons eu dimanche une soirée très curieuse chez M™« Récamier. C'était une lecture d'une tragédie de M. de Chateaubriand, où étaient tous les gens célèbres de l'époque. J'étais fort aise de voir cela. M. de Chateaubriand est venu hier faire une visite à Alphonse, et M. Villemain doit lire aujourd'hui de ses vers à son cours. Ce sont des fragments de l'harmonie de la Prière dans un temple. C'est fort beau. Il est ici dans un éclat de réputation toujours croissant. »

Lamartine avait été présenté à M^» Récamier, pour la première fois, en 1822, chez la duchesse de Devonshire. Bien accueilli dans son salon, il eut cependant à subir la hauteur de Chateaubriand qui, à part, le traitait volontiers de grand dadais. D'ailleurs, la lecture de Jocelyii n'eut guère plus de succès que la lecture du Moïse. Est-ce sous cette influence que Lamartine modifia son jugement sur M°^<^ Récamier en 1860? < Ce cœur-là n'a rien aimé, et tout le bruit qu'on a fait de ses vertus ne soutiendrait pas l'examen. »

M^^c de Lamartine repartit pour Mâcon, laissant à Paris son fils qui préparait sa campagne académique. C'est un jour de la fin de cette année 1829 qu'on apprit au poète, avec toutes sortes de précautions, que M'"*-* de Lamartine de Prat était souffrante, victime d'un léger accident... une brûlure. Nature passionnée, prompte à l'inquiétude, Lamartine interroge toutle monde, exige des explications, ne veut pas partir sans savoir; il a l'appréhension d'un malheur, il redoute tout. Enfin, on lui dit l'exacte et terrible vérité : M™^' de Lamartine avait reçu, dans son bain, un jet d'eau brûlante à la poitrine.

Elle conserva, au milieu d'atroces souffrances, un courage et une résignation admirables. Elle fut d'abord inhumée à Milly, puis, selon son suprême désir, on la transporta à Saint-Point. « Je viens d'arriver sans fatigue, écrit Lamartine à sa femme. Mais les chemins seraient impraticables pour des chevaux. J'ai organisé des bœufs depuis Milly jusqu'ici. Le corps sera déposé dans la chapelle souterraine jusqu'à ce que la nôtre soit faite. » Et, le surlendemain, il écrit de nouveau : « La triste et cependant consolante cérémonie a eu lieu avec toutes les convenances et l'assistance de tout le pays. Le corps est déposé dans la chapelle souterraine. J'ai versé bien des larmes. »

Le Manuscrit de ma mère, écrit en 1858, publié en 1871, offre une version sensiblement différente et donne des détails que ne contiennent pas les billets des jours funèbres. « Les paysans de Milly devaient venir un à un,

et, sans bruit, emporter sur leurs épaules, à travers quatre heures de marche, le corps de leur dame. A minuit, nous nous mîmes en route à pied, dans une couche profonde de neige glacée. »

A travers le souvenir qui, chez les Imaginatifs, amène toujours un lent travail d'idéalisation, les choses ont-elles pris un caractère plus pittoresque et plus expressif? Nous le croyons, avec M. Doumic, qui rapproche les funérailles décrites dans le Manuscrit de ma tnère de celles de Laurence, dans Jocelyn :

Quatre hommes des chalets sur des branches de saules Etaient venus chercher le corps sur leurs épaules; Nous partîmes la nuit, eux, un vieux guide et moi... C'était une des nuits sauvages de novembre.

Presque trente ans séparent la rédaction du Manuscrit de tua mère de la mort de Mi»e de Lamartine, et l'on sait, d'après le Dernier Regret, combien l'imagination de Lamartine était tout entière dans cette cristallisation du passé. Et M. Doumic nous paraît avoir raison quand il dit que les grands créateurs ne savent plus bien où ils commencent à imaginer, où ils finissent de se souvenir.

En 1829, lors de sa seconde candidature à l'Académie, Lamartine put se dispenser des visites traditionnelles, grâce au dévouement actif de Delphine Gay, qui fît campagne pour lui, et il n'eut pas de peine à rallier les voix de Ville^iain, Rocher, Brifaut.

C'est en 1825 que Lamartine avait connu Delphine Gay. Le poète était alors à Terni, en Italie, près des cascades du Vellino, où on lui apprit que deux voyageuses venaient d'arriver; l'une était la jeune et célèbre improvisatrice Delphine Gay.

La rencontre eut lieu au bord de la cascade, dans le décor le plus romantique qui soit, près de l'abîme, dans le tonnerre, le vertige et le suicide des eaux. Le poète fut très ému de la beauté de Delphine.

Mais il trouva que la jeune muse riait trop, car le rire

déparait à son gré cette tête qui rappelait, trait pour trait, celle de l'Apollon du Belvédère ! « On voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre. »

La mère et la fille menaient à Paris une existence médiocre et gênée, malgré les succès littéraires de Delphine, couronnée en 1822 par l'Académie française pour le poème: Le dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone.

Bien reçue chez M ma Récamier, Delphine y fit rapidement la conquête de tous. Son

charme, son attitude quand elle disait ses vers, captivaient les plus insensibles.

Quand Lamartine revint à Paris, après l'entrevue de Terni, il trouva ces dames, assez pauvrement installées, dans un petit entresol de la rue Gaillon.

Et cependant, on rencontrait, dans cet entresol, M™« Récamier, Mathieu de Montmorency, Chateaubriand. Sophie

Les cascades du Vellino, d'après Michallon.

Gay y montrait toujours sa grosse franchise, ses élans d'imagination, ses « excès de nature », comme dit Lamartine, qui fut reçu ainsi qu'un ami de vingt ans. On se rappela avec émotion la cascade de Terni; on évoqua l'Italie, à deux pas du boulevard. Il n'en fallait pas davantage pour embraser l'âme essentiellement inflammable de Delphine. « Après avoir jeté ensemble, en face d'une sublime nature, le cri de l'enthousiasme, c'est se connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il y a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; telle était la nôtre depuis Terni (1). »

Au demeurant, Lamartine fut aussi peu foudroyé que possible. Mdi« Charles avait été sa seule passion. Il aimait et respectait sa femme. Et Delphine ne tarda pas à s'apercevoir, et à souffrir, de tout ce qu'il y avait de lointain et de purement littéraire dans l'expansive amitié du grand poète. Il lui écrivait : « J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent. » Et, dans les heures familières, il l'appelait un hon garçon.

D'ailleurs, depuis quelque temps, un jeune homme de petite taille et de charmante figure venait chez ces dames, et s'asseyait, ému et silencieux, derrière le fauteuil de la muse. Lamartine note qu'elle détournait négligemment son beau visage, pour lui répondre ou pour lui sourire, par-dessus le dossier de sa chaise. Consulté sur le mariage, par la mère, Lamartine s'empressa de dire que « le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards ».

C'était Emile de Girardin, qui devait épouser, en 1831, Delphine Gay. Celle-ci vif bien alors que Lamartine ne serait jamais pour elle qu'un grand ami à l'affection distante, solennelle, mais dévouée.

Après le lamentable retour d'Orient, le poète reçut ses amis à peu près quotidiennement; Balzac, Hugo et George Sand étaient des habitués de la maison. Tant qu'il fut

(1) Cours de littérature, 2« entretien. Hachette et G'", éd.

question d'art et de poésie, tout alla bien. Les premiers dissentiments devaient éclater sur le terrain politique.

Emile de Girardin avait beau s'écrier : « Quand j'entends parler Lamartine, je crois entendre parler le bon Dieu )>, il ne prétendait pas moins faire servir le grand homme à ses projets.

Le le"" juillet 1836, il avait fondé la Presse. Delphine s'y essayait comme courriériste, sous le pseudonyme du vicomte de Launay. Le journal était naturellement ouvert à Lamartine. Mais les idées de (lirardin n'étaient pas toujours les siennes. Girardin, esprit cauteleux, rusé, calculateur, habile à prendre le vent comme il souftlait, suivant ses intérêts, n'avait pas une ligne politique très ferme. Lamartine, au contraire, gouvernait, sans dévier, vers la République. La grande droiture du futur tribun gêna bien souvent les manœuvres du journaliste, mais Delphine fut toujours là pour parer aux conflits.

Une seule fois il faillit se brouiller avec elle. Ce fut à propos de la publication de la Marseillaise de la paix.

En mai 1841, Lamartine avait reçu à Saint-Point la chanson de Becker :

Non, vous ne l'aurez pas, le libre Rhin allemand.

On.§ait quelle fut la réponse fière et vigoureuse du poète; mais ce qu'on sait moins, c'est qu'il avait confié ces strophes vibrantes à Delphine Gay pour qu'elle les publiât dans la Presse, quand, au grand ctonnement de l'amie du poète, la Marseillaise de la paix parut dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juin. Delphine en fut profondément froissée.

Lamartine allégua un service immédiat qu'il avait à rendre : a Au moment de vous envoyer ces vers pour la Presse, je reçus la demande de cinq cents francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a besoin. J'écrivis à Buloz : « Envoyez-moi mille francs courrier par courrier, si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes de mon nom (1). »

(1) Correspondance, t. IV, p. 102. Hachette et C", éd.

La Marseillaise de la paix parut néanmoins dans la Presse, le 6 juin, avec le Rhin allemand, de Musset.

La petite chanson eut un succès égal, sinon supérieur, au poème. La chanson est chose légère et vole de bouche en bouche, mais de grands vers se logent moins aisément dans les mémoires, et Lamartine .constata, avec amertume, que le Rhin alle7nand avait quelque peu éclipsé la Marseillaise de la paix. Il le rappela dans le 19e e7itretien, à la mort de Musset, en 1857 :

« Ces vers, que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'ai écrits, pâlirent complètement devant le petit verre et le petit vin blanc des strophes de Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poète national: la Marseillaise de la paix ne se releva qu'après la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de paix. »

Mais ce ne fut là qu'une ombre légère à leur amitié, une petite querelle toute littéraire. Lamartine, d'ailleurs, se retira quelque temps du monde, pour écrire, dans la solitude de Saint- Point, Y Histoire des Girondins, qui parut le 20 mars 1847. Delphine jeta dans la Presse un cri d'enthousiasme qui eut un immense écho :

« L'apparition des Girondins réveille toutes les fureurs des partis ; cela devait être ; ce livre est une révolution ; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peutêtre... »

Paroles prophétiques, lorsqu'elle ajoute: « Ah! que c'est beau, mais que d'événements vont naître de ce livre! » Avec raison, elle semblait redouter cette révolution approchante. Elle confia ses appréhensions au poète qui lui offrait alors l'hospitalité à Saint-Point, où elle passa la fin de l'été 1847. C'est là qu'elle écrivit sa tragédie de Cléopâlre.

Après la Révolution, tombé du haut de ses illusions politiques, Lamartine rêve de refaire sa fortune en exploitant l'immense propriété de vingt mille hectares que lui a concédée le sultan Abd-ul-Medjid dans la plaine de

Delphine Gay (J/'"" E. de Girardin), d'après Th. Chassériau,

Burgaz-Owa. Il s'embarque à Marseille, le 21 juin 1849, pour revenir en août 1850. Le souvenir de Delphine ne l'a pas quitté. Il lui écrit, le 13 août de cette année :

« Vous souvenez-vous de moi? Moi, j'ai pensé à vous sur la terre et sur les mers, souvent et toujours avec bonheur. J'en ai même parlé aux flots du Caïstre, mon Peuve, et £^ux ombres du Taurus, mes ombres.

« Je me repose ici deux jours, chez mon beau-frère. Je vais de là à Mâcon, pour le Conseil général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère, pour vous. Je verrai où je trouverai un capital quelconque à jeter dans mon empire agricole, vraiment, vraiment magnifique. Mais magnifique comme un million de rentes en cinq ans, si j'avais un million de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie. En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche pas d'être poursuivi par mille créanciers et de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie et quatre en Europe (1). »

Il trouva Delphine souffrante et encore sous le coup d'émotions violentes. Emile de Girardin avait été poursuivi, emprisonné. A force d'énergie et d'éloquence, elle obtint sa liberté, mais désormais ne s'occupa plus de politique. Elle eut quelques succès dramatiques avec La joie fait peur, le Chapeau dCun horloger, Judith, jouée par Rachel. Rien ne faisait prévoir la mort prochaine. Son ami lui trouvait une beauté plus mûre et plus sereine. Celle qui riait trop jadis n'avait plus qu'un trait dominant dans le caractère : l'héroïsme.

« Tout à coup, raconte Lamartine, on apprit qu'elle se mourait... J'y courus... La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air, sur le seuil de la portefenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheurde l'atmosphère et le bruit de l'eau l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa poitrine.» Elle fut affectueuse et gaie. Elle lui fit l'impression d'une convalescente. Le lendemain, 29 juin 1855, elle n'était plus. Lamartine la pleura sincèrement, tout en gardant devant la postérité l'attitude irréprochable et digne dont il ne se départit jamais envers M™« de Girar. din. Celle-ci avait été maintes fois glacée par cette réserve; elle ne put se tenir d'en témoigner de la tristesse, dans une lettre jointe à son testament :

< Priez M. de Lamartine d'achever mon poème de la

(1) Léon Séché, Delphine Gay. Éd. du Mercure de France.

Madeleine, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai toujours trouvé gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon cœur. »

Il est possible que Lamartine ait souffert de cette plainte sortie du tombeau. Il se défendit du reproche en disant qu'il y aurait été plus sensible s'il l'eût mérité. D'autre part, le vœu de la mourante lui sembla puéril et peu profitable à sa mémoire : « Hélas ! la prière arrive trop tard pour être exaucée ; la sève des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poème, commencé par une main, achevé par une autre, ne serait plus qu'un concert lugubre à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce poème religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décolorer sur la terre. »

Certains critiques, et non des moindres, ont insinué que la poésie de Lamartine manquait d'art. La Correspondance nous révèle cependant qu'il reprenait ses poèmes avec soin. « Ma pièce est faite, écrit-il à M. de Virieu, je n'ai plus que l'harmonie intérieure à y mettre. » Nul ne fut plus sensible à la musique du vers, comme à toutes les musiques d'ailleurs.

Théophile Gautier disait : « C'est peut-être le plus grand musicien de la poésie. »

Les Concourt notent, dans leur journal, qu'ils n'aiment pas la musique, ainsi que Gautier, Balzac, Hugo. « Lamartine lui-même, qui est un piano à vendre ou à louer, l'a en horreur (1). »

Ce n'est qu'une boutade. Les Concourt, qui n'en-

(1) Journal des Goncourt, t. II, p. \'l. K. Fasquelle, éditeur.

tendaient rien à la poésie, ne pouvaient discerner, dans l'œuvre de Lamartine, ce don supérieur de musicalité. Lamartine fut très lié avec les grands musiciens de son époque qui devinrent ses collaborateurs : Gounod, Niedermeyer, Liszt. Ce dernier, génie universel, avait été enchanté, transporté par le lyrisme des Méditations .

« Homère, la Bible, Platon, Locke, Byron, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Beethoven, Bach, Hummel, Mozart, Weber sont tous à l'entour de moi, écrit-il dans une lettre. Je les étudie, les médite, les dévore avec fureur (1). »

Deux génies pareils devaient se rencontrer comme deux éléments qui se cherchent. Liszt devint l'ami de Lamartine et fut un des familiers de Saint-Point. Lamartine définit Liszt le « Beethoven du piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs d'électricité, sans les avoir recueillis dans la moindre nuée ».

Ce n'est déjà pas mal pour un profane, et cette définition du génie de Liszt en vaut une autre. Ces deux hommes, ces deux grands inspirés, étaient faits pour se comprendre. Le poème préféré de Liszt était les Préludes {Nouvelles Méditations), morceau d'un large souffle, aux coupes variées, qui procède d'une conception nouvelle de la poésie, embrasse toute la vie du poète, s'élève jusqu'aux plus sublimes sommets de l'éloquence lyrique et s'achève sur un mode agreste et doux, une vision champêtre, une mélodie pastorale. « C'est une sonate de poésie. » Liszt l'avait compris de suite, car il écrivit, sur les Préludes, un poème symphonique.

Le soir, dans le grand salon de Saint-Point éclairé par la lune, les fenêtres ouvertes sur lesc ampagnes, Liszt, au piano, improvisait pendant des heures. La Muse de Lamartine était près de lui. Le grand poète et le grand

(1) Liszt's Briefe, 1-5, 2 mai 1832.

musicien ne s'apercevaient pas de la fuite du temps. Les bougies s'éteignaient ; le piano, sous les mains inspirées, continuait à prier, à pleurer, à chanter. Les accords envolés de l'instrument s'en allaient, poignants et mystérieux, dans la nature apaisée, et « les bouffées des haleines nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos étonnés des bois et des eaux 9.

Alors, les bergers, les petits pâtres, les paysans et paysannes qui se préparaient au sommeil, ravis, écoutaient ces voix, ces accords, dans le soir harmonieux. Un sublime enchantement les saisissait et les attirait vers cette musique.

Tout un peuple rustique demeurait enchaîné au charme tant que jouait le virtuose.

Ils ne vivaient

plus que pour l'entendre « et croyaient que toute la vallée s'était transformée en un orgue d'église, où des anges jouaient des airs du paradis pendant le sommeil des vivants ».

Lamartine, qui prétendait ne pouvoir retenir aucun vers, 'surtout les siens, retenait la musique sans le

Liszt.

moindre effort, sans le vouloir. Lors de son second voyage en Orient (juin 1849), il émerveilla M. de Chamborant en chantant, « d'un timbre vibrant, large, harmonieux, sonore, les plus beaux passages des opéras de Rossini ». Cela se passait sur VOronte, durant la traversée de Marseille à Smyrne. Comme M. de Chamborant félicitait Lamartine de son talent musical, ce dernier répliqua : « Ne soyez point si prompt à me louer, mon cher ami. Je ne sais pas une note, je ne connais pas un instrument, et quoique je me sois essayé sérieusement à jouer de la flûte, je n'ai pu parvenir à en tirer un son. Mais, j'ai une admiration si passionnée pour la belle musique, que je la place au-dessus de tout et que je donnerais tous mes poèmes pour une seule phrase des chefsd'œuvre de Rossini (1). »

Ce n'était là qu'un bel élan humilié. Au fond, Lamartine sépara toujours ces deux arts, chacun devant se suîfîre par son mode d'expression. Il ne souffrait guère la musique sur sa poésie. Il y avait mis ce qu'il appelait son harmonie intérieure; toute autre adjonction devait nuire à la belle coulée du vers. A propos du Lac, il écrit : « On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermeyer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance, et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets. La musique porte en elle son sentiment; de beaux vers portent en eux leur mélodie. »

Il était peu porté vers ce qu'on appelait de son temps les nouveautés musicales. Les orchestrations de Meyerbeer semblent l'effrayer. Il écrit à Delphine Gay : « Les Huguenots, non ! Je n'aime que le chant dans les notes. »

(1) Baron de Chamborant de Perissat, Lamartine inconnu. Plon- Nourrit, éd.

Lamartine enchanta littéralement sa génération. Cependant, comme pour l'auteur du Gé7iie du Christianisme, qui avait aussi enivré son siècle, les catholiques ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'orthodoxie du poète des Méditations n'était pas très rigoureuse.

Il avait une religion personnelle qui déçut nombre de de ses admirateurs de la première heure. Après 1830, Lamartine, devenu, par les hasards de la politique, homme de foule et d'assemblée, quitte le ton détaché des Méditations. Il entre volontiers dans la lutte. Son inspiration devient philosophique et politique.

Il n'eut guère souci des dogmes en se proclamant l'homme de la paix, de l'équilibre, de l'indépendance des nations par elles-mêmes, et des consciences, par la séparation complète de l'Église et de l'État. Il lança même, un jour, cette apostrophe : « Ne vous laissez pas corrompre par des sectaires et des ignorants. «

Il semble que, mêlé à la vie publique, il s'intéresse de moins en moins à la vie religieuse. Il écrit, dans le \oyage en Orient de 1833 : «L'état monacal a, dans l'époque où nous sommes, toujours profondément répugné à mon intelligence et à ma raison. »

La critique, en général, fut dure pour ce livre où, à chaque page, le voyageur fait l'apologie de la religion musulmane, où il admire la voix du muezzin qu'il trouve si poétique en comparaison de la voix stupide de la cloche, où sa religiosité embrasse toutes les façons de prier: il comprend que les musulmans adorent Dieu sous une autre forme.

Il y avait amplement de quoi indisposer ceux qui avaient salué en lui le chantre chrétien par excellence.

Lamartine n'était plus le pur prophète inspiré; il avait éveillé des défiances. Il semblait vouloir secouer un joug pesant. Il parlait sans cesse de ^< dogmes étroits >>. Il voulait se mettre au-dessus des lois. Il siégeait au plafond, selon le mot de M. Thiers, le parti social prenait séance avec lui. Les catholiques s'affligèrent. Ozanam écrit vers cette époque :

« Monseigneur de Quelen a nommé M. Lacordaire chanoine de la catiiédrale. Voilà qui nous met du baume dans le sang. Nous en avons besoin pour nous consoler du dernier livre de M. Lamartine sur l'Orient; ce grand poète est en même temps si impressionnable, qu'en traversant l'Asie, il s'est imprégné d'une partie de ses idées et de ses tendances; il donne des louanges extrêmes à TAlcoran, et, à force d'optimisme et de tolérance, il sort évidemment de l'orthodoxie... Cependant le mal n'est pas sans remède, car ce n'est que l'exagération d'une bonne qualité. D'ailleurs, le livre ne renferme pas une apostasie formelle. Mais il est évident que le ciel de la Palestine s'est reflété, avec toutes ses ardeurs, dans l'âme limpide du poète. Le temps effacera ce qu'il y a d'impur dans cette image (1). »

Ce n'était qu'une première inquiétude chez les catholiques. Jocelyn souleva des critiques violentes. La Chute d'un ange ne fit que confirmer les appréhensions des âmes pieuses. L'hérésie était flagrante et, sur tous les modes, on proclama la déchéance du génie. Une poésie de Mii« Anaïs Bin parut, dans la Revue du Lyonnais, sous le titre : La chute de l'ange.

Autrefois, on répétait les vers des Méditations et des Harinonies, maintenant, la mère, près du berceau de son enfant, n'ose plus murmurer les chants du poète... Voici quelques vers de M^i® Anaïs Bin :

Non, si mon cœur est triste et mon âme rêveuse, Près de mon nouveau-né, si je reste sans voix, C'est que l'ange a brisé sa lyre harmonieuse Et qu'il ne chante plus les hymmes d'autrefois !

Cette poésie était précédée d'un commentaire : «Cette pièce est le début d'une jeune personne de notre ville. L'opinion générale sur la fâcheuse transformation de Lamartine y est exprimée avec justesse et sentiment. »

(1) Lettres de F. Ozanam, 1831-1835, t. I, p. 161..

Lamartine en i8P>5.

(Tableau du baron Gérard, au Musée de Versailles.)

Un poème de M. Désiré Carrière, Le Cu7'é de Valneige, était qualifié : « le Jocelyn véritablement catholique » ; selon l'expression d'un critique, il redressait et complétait, au nom de l'orthodoxie, l'œuvre du poète chrétien.

La critique profita de la réaction pour dénoncer, dans certaines pages de Jocelyn, un catéchisme protestant, un plaidoyer en faveur du mariage des prêtres. On exploita même certaines contradictions éparses dans l'œuvre immense de l'écrivain. On opposait « la voix stupide et sans conscience de la cloche de nos cathédrales » au « sympathique instrument des saintes demeures ».

Décidément, Lamartine était moins que déiste, c'était un incrédule. «Je ne parle pas de la Chute d'un ange, pesant ouvrage où la poésie de Lamartine a pris un caractère si matériel et si terrestre, où le gracieux rêveur des Méditations a laissé parfois ses ailes plongées dans la bourbe (1). j»

Et, maintenant, les esprits méfiants surveillaient les moindres mots de l'écrivain ou de l'orateur. Lorsque, faisant l'éloge d'Armand Marrast, en 1852, il terminait : « Prières pour son âme! », les catholiques de riposter : « On prie pour l'âme de quelqu'un lorsqu'on croit au Purgatoire : si on n'y croit pas, alors pourquoi parler de prières? » Ce qui faisait dire à un admirateur du poète : « On a exigé de Lamartine un catholicisme de Frère ignorantin. » Et, de dénigrement en dénigrement, on en était tombé dans l'absurde. Dans un certain Dictionnaire de littérature, on lisait: « Les Méditations poétiques sont les migraines d'un génie fatigué à force d'ennui; les Harmonies sont des airs de pastorales d'opéra-comique carillonnés avec des cloches garnies de coton et de satin rose (2). »

(1) GoUombet. Mélanges critiques et littéraires.

(2) Cité par M. Roustan : Lamartine et les Catholiques lyonnais. Champion, éd.

Premier Voyage en Orient

L'Orient fut toujours la patrie de prédilection de Lamartine. S'il n'était né catholique, il se fût fait volontiers musulman. Il prétendait d'ailleurs, comme semblait l'indiquer la forme primitive du nom, Alamartine, qu'il descendait d'une famille arabe de l'invasion. Lors de son premier voyage en Orient, tout, dans les mœurs, les caractères, les coutumes des mahométans, tout l'attire et le charme. Il célèbre à tout propos le courage des Turcs, leur religion et leur Dieu. Les actes sanguinaires des pachas et des sultans trouvent dans Lamartine un historien indulgent. Il admire cette civilisation immobile qui ne crée rien et ne détruit rien, qui laisse agir la nature librement.

Lamartine voulait aussi, depuis longtemps, voir la terre classique de la poésie et de l'héroïsme. L'Europe retentissait encore des exploits de Marcos Botzaris et de Kanaris. Les Orientales avaient paru en 1825. Celui qui tit le Dernier chant de Chlld Earold rêvait de retrouver en Grèce le souvenir encore vivant de lord Byron. Le poète se rappelait aussi une belle Bible de Royaumont dans laquelle il avait appris à lire; et, dès son enfance, il aspirait vers cette terre des légendes divines, vers ces montagnes où Dieu descendait, « ces déserts où les anges venaient montrer à Agar la source cachée, pour ranimer son pauvre enfant banni et mourant de soif; ces lleuves qui sortaient du Paradis terrestre; ce ciel où l'on voyait descendre et monter les anges sur l'échelle de Jacob. Ce désir ne s'était jamais éteint en moi : je révais toujours, depuis,

un voyage en Orient, comme un grand acte de ma vie intérieure ».

Le 10 juillet 1832 il s'embarqua à Marseille, sur VAlceste, navire de 250 tonneaux, monté par 16 hommes d'équipage. Sa femme et sa fille Julia l'accompagnaient, plus trois amis sûrs : Amédée de Parseval, son compagnon d'enfance, M. de Capmas, sous-préfet révoqué par le gouvernement de Juillet, et le docteur de la Royère. Six domestiques, fidèles serviteurs de Milly et de Saint- Point, étaient aussi du voyage. Le brick était un solide voilier bien ravitaillé, où tout avait été prévu pour l'agrément et la sécurité des passagers : il y avait une bibliothèque de cinq cents volumes, il y avait aussi un arsenal de fusils, de pistolets et de sabres pour se défendre contre les pirates qui infestaient l'archipel.

Retenus par des vents contraires, ils errent quelque temps dans le golfe du Lion. Sur la côte de Sardaigne, une tempête les oblige à relâcher dans la rade de la petite ville de Saint-Pierre. Ils font leur provision de légumes et d'eau douce chez des habitants de la côte qu'ils avaient pris d'abord pour des brigands, et ils sortent du golfe de Palma par une nuit étincelante pour passer, au matin, à vingt-cinq lieues de la côte d'Afrique, près du cap de Carthage. Et le poète relit la mort de saint Louis. On entre déjà dans la mer antique, pleine de souvenirs fabuleux. On côtoie Pantelleria, l'ancienne Calypso, Gozzo; à Malte, les voyageurs sont reçus, avec mille égards, par sir Frederick Ponsonby, gouverneur de l'île.

C'est à Malte, du 28 au 30 juillet 1832, que Julia eut sa première indisposition. C'est là que Lamartine prit la résolution, devant la santé délicate de sa fille, d'installer sa femme et son enfant à Beyrouth ou à Smyrne et de visiter, sans elles, la Syrie, la Palestine et l'Asie Mineure.

Le capitaine Lyons, de la frégate anglaise Madagascar,. offre d'escorter le brick jusqu'à Nauplie, en Morée, et de le remorquer au besoin. Le 6 août, par un temps d'orage, on se trouve en vue de Navarin et l'on frôle les rivages

du Péloponèse. C'est la Grèce de IMiltiade, de Léonidas, et d'Alcibiade, la Grèce de Périclès, Platon, de Socrate et de Phidias qui apparaît.

Mais le poète ne semble pas en être fort ému. Sa nature spontanée, son lyrisme personnel s'accommodent peu des

Palais de Vernir lieschir.

Cour intérieure.

conventions livresques. Il se plaint qu'on lise cette histoire avant de pouvoir la comprendre. On passe Matapan, Cerigo, l'île de Crète. Lamartine cherche en vain Argos — une plaine stérile et nue. entrecoupée de marais, « Tout près de là est le tombeau d'Agamemnon. Mais que m'importe Agamemnon et son empire? Ces vieilleries historiques et politiques ont perdu l'intérêt de la jeunesse et de la vérité. Je voudrais voir seulement une vallée d'Arcadie; j'aime mieux un arbre, une source sous

le rocher, un laurier-rose au bord d'un fleuve, sous l'arche écroulée d'un pont tapissé de lianes, que le monument d'un de ces royaumes classiques qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l'ennui qu'ils m'ont donné dans mon enfance. »

A Nauplie, le 10 août, Julia donne de nouvelles inquiétudes. Le pays est triste; « cette terre de la Grèce n'est plus que le linceul d'un peuple ». L'Attique n'eut guère plus de succès que la Crète, et le poète fait une description peu enthousiaste du Parthénon. C'est trop petit, l'effet est manqué. Il n'y voit qu'un assez bel aspect de ruines. Il regrette Rome. Assaillis par une tempête au milieu des Cyclades, ils visitent Rhodes et Chypre, et, le 5 septembre, on est en vue du Liban. On débarque à Beyrouth le lendemain au matin.

Les voyageurs se mirent en quête d'une habitation, et leur choix s'arrêta sur un groupe de cinq maisons situées à dix minutes de la ville ; on y accédait, par des sentiers ombragés d'aloès, au milieu de bois d'orangers et de citronniers. Des terrasses, on avait vue sur des plaines cultivées et sur la mer.

Aidé de M. Jorelle, secrétaire du consulat, Lamartine ne néglige rien pour rendre sa demeure agréable. Il s'entoure de domestiques grecs et arabes, achète six chevaux de race. Il éblouit tout le monde par sa somptuosité généreuse. Sa noblesse, son autorité, en imposent à tous. On l'appelle déjà Vé7nir frangi. Rien ne l'arrête. C'est le commencement des prodigalités qu'il expiera plus tard. Il fait faire des selles et des brides pour quatorze chevaux. Protégé par Ibrahim-Pacha, vice-roi d'Egypte, il goûte, dans ce pays superbe, la plus grande sécurité et la plus glorieuse considération. Princes, beys, pachas, moines du Liban, cheiks druzes, turcs, égyptiens, consuls et fonctionnaires sont à ses ordres. On sait déjà dans toute la Palestine, à Damas, à Alep, à Latakieh, à Saïd, à Jérusalem, que Vêmir frangi va visiter ces contrées.

Le bruit ayant couru d'une défaite d'Ibrahim-Pacha, Lamartine loua, dans Beyrouth même, une maison pour

s'y réfugier, avec sa femme et sa fille, le cas échéant. Monté sur ses rapides chevaux arabes, escorté d'une suite imposante, le poète parcourait le pays dans tous les sens, et, comme un véritable souverain, était reçu par les pachas et les chefs de tribus.

Il se rendit auprès de celle qu'on appela longtemps la reine de Palmyre, cette étrauge et prestigieuse lady Stanhope, nièce de Pitt, qui s'était isolée dans la retraite fastueuse de Dgioun. au sommet du Liban, près de l'antique Sidon.

Cette femme, qui fut une des beautés de l'Europe, avait alors cinquante ans. Mais, selon Lamartine, il n'y paraissait iiuère. L'accueil fut plus que cordial. « Quelque chose me disait que nos étoiles étaient amies et que nous nous conviendrions mutuellement. » C'est ainsi que le salua l'illustre Anglaise.

Lamartine fut également reçu avec honneur par l'émir Beschir, souverain des Druzes et de tous les montagnards du Liban. L'émir lui fit visiter son palais moresque du plateau de Dptedin, ses galeries à colonnades, ses bains, ses écuries où les étalons arabes étaient enchaînés. Lamartine aima toujours les bêtes, mais surtout les chevaux, et ce n'est pas sans intérêt ni sans émotion qu'il vit ces deux cents ou trois cents chevaux de race pure. Il ne put décider l'écuyer de l'émir à lui céder une jument arabe pour dix mille piastres.

En l'honneur des voyageurs, les chanteurs arabes improvisèrent des poèmes tandis que les plats et les coupes circulaient.

Cette fois, tout le pays, avec ses mœurs libres, ses larges vallées, sa végétation admirable, avait pris le cœur et l'imagination du poète. Cette fois, l'Italie ne pouvait rivaliser. « Naples ni Sorrente, Rome ni Albano n'ont un pareil horizon. » On était en octobre 1832. La saison était enfin propice au voyage de Jérusalem, rude chevauchée à travers la Palestine. Laissant sa femme et sa fille à Beyrouth, sous la protection de serviteurs et d'amis, Lamartine part pour cette expédition. Il voulait à tout prix

descendre dans le Sud embrasé; il lui fallait plus de soleil encore : « Mon corps, comme mon âme, est fils du soleil; il lui faut la lumière. »

La caravane comportait dix-huit chevaux. On longea la grève et l'on vit Sidon, Tyr, les puits de Salomon, Ptolémaïs ; on entra en Judée par la plaine de Zabulon; on fit halte à l'ancienne Saphora de l'Écriture où les femmes sont vêtues exactement comme l'étaient celles d'Abraham et d'Isaac.

On était sur la terre des prodiges, sur la terre du Christ. Lamartine vivait moins par les yeux et l'esprit que par l'âme et le cœur. Lorsque Nazareth apparut dans un bouquet de hauts nopals épineux, de figuiers et de grenadiers, le poète descendit de son cheval et, à genoux dans la poussière, il murmura : Et Yerbum caro factiim est, et hahitavit iii nohis. Ces mots, il les retrouva, le soir même, dans le sanctuaire de l'église latine qui marque l'emplacement de la maison de Marie et Joseph, gravés en lettres d'or sur la table de marbre.

Malgré son exaltation, Lamartine commence à se défier des explications des moines cicérones. Il devine que le merveilleux chrétien est sensiblement exploité, et que, l'imagination aidant, nombreux sont ceux qui en tirent bon profit.

Le 14 octobre, on fait l'ascension du Thabor, puis on arrive au fleuve de l'Évangile, le Jourdain aux eaux douces et bleues. On s'y baigne et on boit de cette eau baptismale, trop tiède au gré de Lamartine, qui n'en remplit pas moins quelques bouteilles. La caravane se remet en route; au bord de la mer de Galilée, sur les bords sacrés du beau lac de Génésareth, le poète évoque les scènes qui se déroulèrent jadis là où furent les cité fameuses de l'antiquité sainte : Emmaûs, Tibériade, Capharnaûm, Gana, aujourd'hui petites bourgades, pauvres maisons, cahutes de boue et de paille.

Après avoir essuyé un orage terrible, les voyageurs arrivent à Kaipha, où ils sont fort aimablement accueillis par M. Malagamba, vice-consul de Sardaigne, et ensuite

par les Pères du mont Carmel. Au couvent, on s'arrête plusieurs jours pour se reposer. Sur cette terre consacrée par tant de souvenirs, Lamartine se recueille ; puis il parcourt les sites de la montagne et les grottes où Élic prophétisait

devant la mer. M°»«

etM^i^ Malagamba, cette dernière d'une splendide beauté, furent de ces promenades, et la jeune fille, émerveillement des hommes, fut célébrée, dans une sorte de joute poétique, par un poète arabe et le poète français qui s'étaient rencontrés sur les pentes du Carmel (1).

Si l'improvisation de Lamartine est d'une belle pureté et d'un lyrisme tendre, celle du poète arabe n'est p as moins suave et d'une poésie pénétrante :

« Dans les jardins de Kaïpha, il y a une fleur que le rayon du soleil cherche à travers le treillis des feuilles de palmier. Cette fleur a des yeux plus doux que la gazelle, des yeux qui ressemblent à une goutte d'eau de la mer dans un coquillage.

Le poète syrien.

(1) Voir Mélange» poétiques : Improvisatioji au mont ('.ai niel.

« Cette fleur a un parfum si enivrant, que le cheik qui s'enfuit devant la lance d'une autre tribu, sur sa jument plus rapide que la chute des eaux, la sent au passage et s'arrête pour la respirer,

« Le vent du simoun enlève des habits du voyageur tous les autres parfums, mais il n'enlève jamais du cœur l'odeur de cette fleur merveilleuse.

« On la trouve au bord d'une source qui coule sans murmure à ses pieds.

« Jeune fille, dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur. »

Pendant ce temps Mii« Malagamba arrangeait, sans entendre, les nuances de son bouquet. Elle ne comprenait ni le français, ni l'arabe.

Lamartine, au cours de ce voyage, fit des rencontres moins agréables, notamment celles d'Arabes pillards qu'on dut tenir en respect, celles aussi de chacals et de serpents. A Jaffa, le gouverneur l'accueille magnifiquement. Lamartine savait se concilier tous les respects, grâce à sa noblesse et à sa munificence, mais aussi en raison de la haute protection d'Ibrahim-Pacha dont il portait constamment sur lui une lettre ainsi conçue :

« Je suis informé que notre ami Alphonse de Lamartine est arrivé de France avec sa famille et plusieurs compagnons de voyage, pour parcourir les pays soumis à mes armes, et connaître nos lois et nos mœurs. Mon intention est que toi, et tous mes gouverneurs de ville ou de province, les commandants de mes flottes, les généraux et oflîciers commandant mes armées, vous lui donniez toutes les marques d'amitié, vous lui rendiez tous les services que mon affection pour lui et pour sa nation me commandent. Vous lui fournirez, s'il le demande, les maisons, les chevaux, les vivres dont il aura besoin, lui et sa suite; vous lui procurerez les moyens de visiter toutes les parties de nos États qu'il désirera voir; vous lui donnerez des escortes aussi nombreuses que sa sûreté, dont vous répondez sur votre tète, l'exigera; et si même il éprouvait des ditïicultés à pénétrer dans certaines

provinces de notre domination par le fait des Arabes, vous ferez mnroher vos troupes pour assurer ses excursions, etc.. »

Mais, toutes les protections ne pouvaient garantir les voyageurs de la peste, qui régnait à Jérusalem, et avait déjà ravagé la région. Les moines de la vallée de Térébinthe, enfermés dans leur couvent, refusèrent d'ouvrir à cette caravane qui leur amenait peut-être le fléau.

Il fallut promettre aux religieux qu'on se contenterait de voir Jérusalem de loin, mais qu'on n'y entrerait pas. On y arriva le 28 octobre. On se borna à tourner autour de la ville, à visiter le Gédron, Gethsémani et le jardin des Oliviers où le poète chrétien se recueillit quelques instants.

On revient au monastère de Saint-Jean, dans le désert; puis on retourne aussitôt-avec chevaux et bagages, pour pénétrer cette fois dans Jérusalem avec l'approbation du gouverneur. On circule librement par les rues désertes et encombrées d'immondices. De temps en temps, Tinterprète lève la main et dit : « Voici la maison de Véronique, la porte du Juif-Errant, la fenêtre du Prétoire. « « Paroles qui, écrit Lamartine, ne faisaient qu'une pénible impression sur nous, démenties qu'elles étaient par l'aspect évidemment moderne et par l'invraisemblance parlante de ces démonstrations arbitraires. » Mais quand il pénétra dans le Saint Sépulcre, Lamartine n'eut aucune défiance. « J'entrai à mon tour et le dernier dans le Saint Sépulcre, l'esprit assiégé de ces idées immenses, le cœur ému d'impressions plus intimes... ma prière fut ardente et forte; je demandai de la vérité et du courage, devant le tombeau de celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde, et mourut avec le plus de dévouement à cette vérité dont Dieu l'avait fait le verbe. »

Les voyageurs quittèrent Jérusalem le 30 octobre ; ils descendirent dans la sinistre vallée de Josaphat, puis, à travers un pays désolé, se dirigèrent vers Jéricho, bourgade misérable entourée de murs faits de broussaille. On suivit le Jourdain pour arriver à la Mer Morte, solitude

éclatante sous le soleil, mais chargée de miasmes. Le 2 octobre, on revint camper près de la piscine de Salomon, sous les murs de Jérusalem ; on décida de consacrer un jour à la prière. Un religieux célébra la messe dans la grotte de Gethsémani, lieu qui, selon Lamartine, est assez vraisemblablement celui qui vit une des plus sombres scènes du drame évangélique, de même que, tout près de la grotte, le champ ombragé de sept oliviers dont les troncs énormes et les puissantes racines peuvent bien avoir deux mille ans.

Au retour, M. de Laroyère, comp^agnon de Lamartine, est frappé par le typhus et obligé de regagner Beyrouth par la mer. La caravane y arrive le 5 novembre. Lamartine retrouve avec joie sa femme et sa fille en bonne santé.

Durant les quelques jours de repos, M. Bianco, consul de Sardaigne, invite Lamartine à dîner en compagnie des princes de la montagne, les fils de l'émir Beschir. Le banquet est somptueux et, tandis que circulent les vins de Chypre et du Liban, on porte des toasts à la victoire d'Ibrahim, à l'affranchissement du Liban, à l'amitié des Francs et des Arabes. Puis, le barde des princes se met à improviser, pour la plus grande allégresse des convives :

« Buvons le jus d'Eden, qui enivre et réjouit le cœur de l'esclave et du prince. C'est du vin de ces plants que Noé a plantés lui-même quand la colombe, au lieu du rameau d'olivier, lui rapporta du ciel le cep de la vigne. Par la vertu de ce vin, le poète un instant devient prince, et le prince devient poète.

« Buvons-le en l'honneur de ces jeunes et belles Franques qui viennent du pays où toute femme est reine. »

Le chapelain lui-même, assure Lamartine, chantait les refrains du barde en riant et en vidant son verre.

Avec sa fille Julia, montée sur un cheval arabe qu'il avait acheté pour elle dans le voyage de Jérusalem, Lamartine visita tous les environs de Beyrouth, toujours reçu avec mille égards par les moines du Liban, les tribus maronites, kurdes ou druses. Ce furent certainement

les plus enivrantes, les plus triomphales heures du poète dans ce pays merveilleux où il était honoré à l'égal d'un souverain. « Hommes, femmes, oiseaux, animaux, arbres, montagnes, mer, ciel, climat, tout est beau, tout est pur, loutestsplendide et religieux...

Nous revînmes à Beyrouth par le bord de la mer^il y a deux lieues de pays qui tromperaient l'œil du voyageur, s'il ne se souvenait qu'il est à huit cents lieues de l'Europe; il pourrait se croire sur les bords du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey, ou sur les Vue d'Ahp.

rives enchantées

de la Saône, entre Mâcon et Lyon. Seulement le cadre du tableau est plus majestueux à Antoura, et, quand il lève les yeux, il voit les cimes de neige du Sannin, qui fendent le ciel comme des langues d'incendie. »

Cet enchantement devait être brutalement interrompu par la mort de Julia, le 6 décembre 1832.

L'enfant, très malade de la poitrine, mais que le climat

d'Orient semblait avoir réconfortée, s'éteignit brusquement, en deux jours, entre les bras de son père et de sa mère. On s'était établi dans la maison de campagne pour passer l'hiver. Rien n'avait fait prévoir le tragique événement. Ce furent pour les parents, qui avaient déjà perdu un fils, Alphonse, des heures d'une désolation affreuse.

Tous leurs amis d'Orient et d'Occident partagèrent leur douleur; tout le Liban sut que ïémir frangi avait perdu son enfant, la radieuse créature qu'on avait reçue partout comme une princesse. Son nom, Julia de Lamartine, se lit encore, gravé dans l'écorce dés cèdres.

« On l'embauma dans des parfums d'aloès et de nopal. Des janissaires en armes gardèrent son cercueil (1). »

Quatorze mois après la mort de son enfant, le poète composa le poème intitulé Gethsé7nani ou la onort de Julia (2), un des plus sublimes chants de désespoir et d'amour qui aient été écrits dans une langue humaine. Le navire YAlceste ne devait revenir à Beyrouth qu'au mois de mai 1833. C'est ce navire qui ramena en France le corps de Julia. M. et M™« de Lamartine s'embarquèrent sur la Sophie, qui navigua de conserve jusqu'à Constantinople. On avait voulu éviter à la mère les souvenirs déchirants des heures passées sur YAlceste avec sa fille vivante et heureuse....

Pendant quatre mois, Lamartine demeura inactif, écrasé de chagrin. Le 28 mars, il se décida à suivre son itinéraire, c'est-à-dire Balbeck et Damas. Les environs de Beyrouth lui étaient odieux maintenant. Ils lui rappelaient tant de promenades avec Julia, et surtout la dernière, en novembre 1832. « Elle montait pour la première fois un cheval du désert que je lui avais ramené de la mer Morte, et dont un domestique arabe tenait la bride. Nous étions seuls : la journée, quoique nous fussions en novembre, était éclatante de lumière, de chaleur et de verdure. Jamais je n'avais vu cette admirable enfant dans

(\) G. Glaretie, Conférence à rUniver»ité des i<«/ia/e*, 13 janv. 1910. {)l) Mélanges poétique».

Lamartine, d'après une lithographie.

une ivresse si complète de la nature, du mouvement, du bonheur d'exister, de voir et de sentir ; elle se tournait à chaque instant vers moi, pour s'écrier : « N'est-ce pas «( que c'est la plus Ionique, la plus bulle et la plus délicieuse « promenade que j'aie encore laite de ma vie?... » Quinze jours après, je me promenais seul et pleurant sous les mêmes arbres, n'ayant plus, que dans le cœur, cette ravissante image de la plus céleste créature que le ciel m'ait donnée à voir, à posséder et à pleurer. »

Et maintenant Lamartine s'en allait par les ruines de Balbeck, cette colline d'architecture qu'on aperçoit à quelque distance de l'Anti-Liban, débris colossaux d'une civilisation disparue. Le voyageur reste confondu devant l'énormité de la matière remuée. L'évoque de Balbeck, qui campait au milieu dos décombres, reçut affablement le poète et lui fit visiter son diocèse qui n'est qu'un fantastique et majestueux écroulement de pierre et de marbre.

Le 29 mars, à minuit, Lamartine, au clair de lune ({ui éclairait cet immense champ de ruines, pénétré de ranéaiitissenient de tout, se rendit seul sur la colline ])our pleurer, prier et écrire quelques vers. Le lendemain, il assistait à une lete que donnait l'émir arabe en son honneur.

Après avoir revêtu le costume turc par précaution, à cause de la population fanatique, M. et M^^^ de Lamartine s'acheminent vers Damas. C'est M. Baudin, agent consulaire, qui les reçoit dans cette ville hostile aux étrangers — Damas, cité misérable et sale, mais où certaines maisons de négociants entassent d'incroyables richesses. On visite les bazars d'armes, de bijoux et de couKîstibles, et on quitte la ville le 6 avril. En repassant le Liban, le poète reçoit un courrier d'Europe lui annonçant qu'il a été élu député |)ar les habitants.de Bergues.

« Affliction nouvelle ajoutée à t^nt d'au.tres, éç,rit,-il. Malheureusement j'ai décidé, cette mission à une autre époque, et sollicité moi-même une confiance que je ne puis, sans ingratitude, décliner aujourd'hui... J'étais né pour l'action ; la poésie n'a été en moi que de l'action

t>kBMlER VOYAGE EN ORIENT

Ul

Refoulée; j'ai senti, j'ai exprimé des idées et des sentiments, dans l'impuissance d'agir. Mais aujourd'hui l'action ne me sollicite plus. J'ai trop creusé les choses humaines pour n'en pas comprendre le sens. »

Les voyageurs étaient à Beyrouth le 10 avril. Le navire qui devait les ramener en Europe n'étant pas encore affrété, ils s'en furent visiter le Kenouan, Tripoli de Syrie, Latakieh , Antioche et les cèdres de Salomon.

Puis on revit Jaffa, et M™« de Lamartine, ayant désiré voir Jérusalem, fut confiée à quelques amis et à une escorte sûre, par son mari qui l'attendit à JatTa.

Ce sont les impressions de M™« de Lamartine que le poète transcrivit textuellement dans son journal de voyage. La pauvre femme était encore sous le coup

d'une épreuve terrible, et le moindre spectacle de religion ou de deuil suffisait à réveiller une douleur encore vive. Il apparaît clairement, dans sa narration, qu'elle ne put toujours à ce moment-là se réfugier dans cette foi qu'elle avait si profonde. Le tombeau du Christ, loin de lui être apaisant, lui rappela un autre tombeau...

On quitte Jaffa par un gros temps. On fuit sous l'orage et l'on repasse à Chypre; on revoit l'Olympe et le Taurus, Rhodes, Samos et Smyrne. Le 18 mai, on est en vue de Constantinople.

Le cadre fastueux de Constantinople convient fort au

tempérament prodigue du poète. Il aime tout ce luxe de fontaines mauresques et de jardins, ces caïques rapides qui sillonnent le Bosphore, l'étrangeté des bazars de Pera, les kiosques de marbre innombrables du Vieux Sérail, et tous ces palais qui s'avancent dans la mer. Logé chez M. Turqui, consul général de Sardaigne, Lamartine aperçoit à vol d'oiseau, de son belvédère, l'Europe, l'Asie, l'entrée du Bosphore et la mer de Marmara, puis la ville, à ses pieds, s'étendant jusqu'à Pera, Galata, Scutari, avec les mosquées que domine l'énorme dôme de Sainte- Sophie.

Le poète, plus que jamais, se sent l'âme musulmane; il note tous les gestes de ces Orientaux comme autant d'actes gracieux et nobles.

<t Nous fûmes témoins de deux ou trois actes de miséricorde que la charité chrétienne envierait à celle des bons musulmans. Des Turcs vinrent acheter de vieilles esclaves, rejetées de la maison de leurs maîtres pour leur vieillesse et leurs infirmités, et les emmenèrent. Nous demandâmes à quoi ces pauvres femmes pouvaient leur être utiles? « A plaire à Dieu », nous répondit le courtier. »

Dans leur maison de Buyukdéré, sur un des quais de Constantinople, les voyageurs reçoivent la visite des grands personnages diplomatiques. Et de fait, précédé de sa renommée, Lamartine entre partout, est partout chez lui, et bienvenu. Le sultan Mahmoud l'a plusieurs fois rencontré dans ses courses et lui a adressé un salut plein de sympathie.

En juillet, arrivent les chevaux arabes achetés en Asie Mineure. L'un d'eux, le plus beau, Tedmor, a péri en route. Les raïs, palefreniers arabes, pleurèrent en racontant sa fin au maître. M. et M^e de Lamartine vendent une partie des étalons; puis, on fait marché avec des Turcs de Stamboul pour louer cinq arabas, voitures attelées de quatre chevaux, qui les conduiront d'abord à Belgrade, à travers les Balkans et l'Albanie, avant le retour en Europe, vers la mi -novembre de 1833.

Révolution de 1848

LA célébrité littéraire avait été aussi grande que rapide; à sa faveur, Lamartine va faire son chemin dans la politique. Ce n'est plus une place de sous-préfet, un consulat ou une ambassade qu'il brigue; il songe à un fauteuil de député, et cela dès 1826.

Esprit noblement libéral, épris d'honnêteté et de justice, il veut la liberté de la nation, dans le sens le plus large du mot. Appelé dans les bureaux du ministère par M. de Polignac, il lui refuse son concours, à quelque titre que ce soit, ne voulant pas servir une politique qu'il désapprouve.

Toutefois, Lamartine demeure secrétaire d'ambassade. Quand, à l'occasion de l'avènement de Charles X, il écrivit le Chant du Sacre, quelques vers sur les d'Orléans furent tenus par Louis-Philippe pour une injure personnelle. Voici en quelles circonstances, peu de temps avant la révolution de 1830, un petit événement va décider de toute sa carrière future.

Le prince recevait au Palais-Royal, à l'occasion d'une fête donnée au roi et à la reine de Naples. Lamartine, dans son brillant uniforme de diplomate, donnant le bras à sa femme, attend le moment de saluer le duc; celui-ci se confond en politesses devant tous ses invités, quelque opinion qu'ils représentent. Arrive le tour de Lamartine, et au moment où passe le poète, le prince vindicatif affecte de ne pas le voir et détourne la tête. Lamartine eut beau s'incliner à plusieurs reprises, Louis-Philippe ne répondit pas.

Lamartine, blessé profondément, en garda rigueur non seulement au prince, mais encore à toute idée monarchique ; de cette minute fut en lui le germe des idées républicaines.

Pour les élections législatives, fixées au mois de juillet 1831, on offre à Lamartine trois candidatures : à Dunkerque, où il avait une sœur mariée à un riche et influent propriétaire, à Toulon et à Mâcon.

Il fut battu à Dunkerque par 181 voix contre 188. A Toulon, il y eut ballottage, contestations; Lamartine se présentait contre M. Jauffret et contre M. Auguste Portails qui fut nommé. A Mâcon, il fut battu par Rambuteau.

Après son triple échec, Lamartine part en Orient et, deux ans plus tard, en 1833, alors qu'il revient, il apprend son élection de député de Bergues.

Il paraît à la tribune de l'Assemblée le 4 janvier 1834. Ses premières paroles sont des paroles d'apaisement : il réclame V amnistie pour les Yendéens. Toujours au-dessus des partis, toujours ardent patriote, toujours généreux, indépendant, « il siège au plafond », il plane.

« Je suis de ce parti, écrit-il dans son manifeste politique, de ce parti qui veut un pouvoir un et fort, mais qui veut que le pouvoir ne soit que le moyen, et que la liberté soit le but de tout gouvernement moderne. La liberté estl'idée mère de nos destinées futures: au parti qui la comprendra le mieux appartient le monde et l'avenir. »

Ses discours sur la peine de mort, les enfants trouvés, les chemins de fer, les fortifications de Paris, demeurent des modèles de générosité, de logique et d'éloquence. Il s'assimilait toute question avec rapidité. « L'économie politique, déclarait-il, c'est très facile et très amusant. »

Dès ses débuts, on devina en lui une force solitaire. Il avait la haine des collectivités médiocres, on lui rendit sa haine. Pendant des années on voulut l'empêcher de parler.

Le 10 février 1843, Lamartine, avec sa merveilleuse divination des événements, s'écriait :

« Dans cinq ans nous aurons la France ! »

Le 18 juillet 1847, au lendemain de V Histoire des Girondins qui avait été saluée par la France comme un appel aux armes, la municipalité de Mâcon, sous la présidence de son maire, M. Charles Rolland, offrait un banquet à Lamartine.

Dès le matin, toute la région fut en rumeur. Des groupes, des délégations avec musiques, venaient de tous les pays d'alentour. On se serait cru aux beaux jours de 1789 : on s'abordait avec, sur les lèvres, les mots de liberté et de civisme. On arrivait par chars à bancs, par le coche, par bateaux à vapeur. Les auberges regorgeaient de monde. Le banquet, de trois mille couverts, était donné dans une prairie, sous une immense tente. Les femmes, aussi enthousiastes que les hommes, avaient pris place dans des tribunes. Une formidable acclamation salua l'entrée de Lamartine. « C'est beau comme l'antique, écrivit-il à M.^^ de Girardin, un Colisée exhumé dans une prairie de Mâcon. » Sur un vaste plateau d'étain, un veau entier fut servi avec quatre agneaux.

Au moment où Lamartine se lève pour prendre la parole, un orage éclate, arrache les toiles, submerge les tables et les convives. Mais personne ne bouge, toute la foule écoute sous les torrents d'eau. Lamartine, imperturbable dans la tempête, inspiré et radieux, parle de la patrie et des jours proches de la liberté; il laisse déborder, en phrases lyriques et émouvantes, sa gratitude pour le peuple fervent qui l'entoure.

« Cette voix honnête, s'écrie alors M. Rolland, a purifié notre atmosphère viciée par les émanations gouvernementales. »

Un mois après le banquet de Mâcon, sentant la popularité grandir, Lamartine prend conscience de son rôle; il écrit : « Il faut que quelqu'un se brûle la main; je serai le Mucius Sca3Vola de la raison humaine. »

Dès lors, toute la France en agitation s'adresse à lui pour présider des banquets. Il reçoit des centaines de requêtes passionnées, pressantes et suppliantes, comme

si le sort du pays dépendait de ses paroles prophétiques. Il se dérobe autant qu'il peut. A travers ces protestations d'admiration et de confiance, il discerne de la tiédeur, de la crainte. Et puis, il a de graves soucis privés. « Les circonstances forcées » qu'il invoque sont ses dettes — 700 000 francs de dettes ! Et pour s'en libérer, il accumule les travaux littéraires. Les Girondins à peine achevés, il se met à écrire Raphaël et les Coîifidences. La vente de ses vins le préoccupe. « Il faut payer d'abord, parler après », écrit-il.

Il parle cependant beaucoup, et avec quelle éloquence ! Ses discours traduisent admirablement l'idéal politique des adversaires de la monarchie de Juillet. Une lettre du prince de Joinville — alors en Algérie où il avait été envoyé comme en exil par Louis-Philippe — nous fait toucher du doigt l'état lamentable du pays : « ... Nos finances, après dix-sept ans de paix, courent à la faillite; à l'extérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions d'amour-propre si chères à notre pays, et avec lesquelles on détourne son attention de maux plus sérieux, nous sommes loin de briller (1)... »

Et plus loin, dans la même lettre, le prince de Joinville ajoute: « ... Les finances délabrées... Au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne... on fait cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels... »

Ce triste tableau était devant tous les yeux, et les séances de la Chambre n'étaient que de longues, véhémentes et orageuses discussions sur la politique intérieure, mais surtout sur l'attitude de la France à l'égard de l'étranger.

« ... La France, s'écrie Lamartine à la tribune, avait à choisir entre trois politiques : révolutionnaire, constitutionnelle, conservatrice. Le cabinet s'était arrêté à la dernière, et c'est la pire... 11 a fallu que la France, à

(1^ Gariiier-Pag-ès, La Fi-folution de 1848, t. I. v., j). r>4.

l'inverse de sa nature, à l'inverse des siècles et de la tradition, devînt gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Cracovie, française n^^^Zepar^, contre-révolutionnaire partout! »

Mais voici les journées de Février; le roi Louis-Philippe abdique; Lamartine va jouer un rôle de plus en plus actif.

Il fait partie de ces députés qui,, le 24 février, jour de l'abdication, se sont réunis dans un des bureaux de la Chambre. La duchesse d'Orléans doit tout à l'heure venir à l'Assemblée : il s'agit donc, auparavant, de s'entendre, de décider s'il convient ou non d'instaurer une régence.

Armand Marrast, qui représente les idées républicaines, se montre favorable à la régence, « dans le seul but, ditil, de ne pas ensanglanter la France et sous toute réserve de mes sentiments républicains... »

Et Lamartine répond :

« Je ne sais pas la force de votre parti, mais je sais celle de votre idée. La monarchie est une forme usée en France. Je crois qu'une régence ne serait qu'un replâtrage malheureux... La France est essentiellement démocratique... Elle ne saurait être autre chose. La preuve en est dans son impatience à porter toutes les royautés qui se la disputent depuis cinquante ans sans la satisfaire... »

Cette réplique enthousiasme les députés ; on décide que ce sera Lamartine qui parlera contre la régence. Lamartine commence de vivre les plus belles heures de sa vie politique, et M. Garnier-Pagès peut s'écrier:

« En créant la splendide épopée des Girondins, M. de Lamartine a vu, dans le passé, les grandeurs de la Révolution ; dans l'avenir, il voit les grandeurs de la République. L'irrésistible attraction de l'âme vers la vérité est le signe divin du génie (1). »

Ce 24 février donc, la duchesse d'Orléans et son jeune fils attendent, dans la Chambre même, au pied de la tribune, qu'on statue sur leur sort. Des hommes du peuple,

(1) Garnier-Pagès, Rèu. de 1848, t. I, viii.

armés de fusils et de sabres, semblent plus disposés à chasser qu'à protéger la princesse.

Ledru-Rollin, au milieu des bravos et des cris divers, vient de demander « un gouvernement provisoire, non pas nommé par la Chambre, mais par le peuple, un gouvernement provisoire et un appel à la Convention qui régularise les droits du peuple ».

A ce moment, Lamartine s'avance et prend la parole :

Fuite de Louis- Phili pfie , 'J'i février iS'iH.

« Messieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines: celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter, du milieu d'un palais désert, au milieu de la représentation du peuple... »

Les applaudissements et les approbations ont couvert la voix de Lamartine. On lui crie de répéter la phrase, il

la répète. Et il continue. C'est en poète qu'il a salué généreusement la princesse d'Orléans attendant l'arrêt des volontés populaires ; c'est maintenant en homme politique qu'il admire « ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un gouvernement perfide, et pour rétablir, sur une base désormais inébranlable, l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté ».

Mais Lamartine veut un gouvernement, explique-t-il, de circonstance (1), un gouvernement qui étanche le sang qui coule, un gouvernement qui arrête la guerre entre les citoyens...

C'est alors, rapporte le Moniteur, qu'un des hommes de la foule, qui est debout dans l'hémicycle, remet son sabre dans le fourreau et crie : « Bravo ! bravo ! » à plusieurs reprises.

Lamartine continue son discours. Il proclame le Gouvernement provisoire. Il va lire les noms de ceux qui le composeront.

Tout à coup un violent tumulte se fait entendre au dehors; on comprend que la foule est là qui veut pénétrer dans l'Assemblée. Des coups drus et précipités ébranlent les portes.

Bientôt, l'une des portes des tribunes publiques cède sous la poussée. Des gardes nationaux en armes, des hommes du peuple, des femmes, envahissent la salle en hurlant : « A bas la Chambre ! Pas de députés ! »

Un homme, plus exalté que les autres, tourne le canon de son fusil dans la direction du bureau.

— Ne tirez pas! ne tirez pas! crient cent voix ensemble, ne tirez pas, c'est Lamartine qui parle !

Et telle est la puissance de ce nom, tel est le prestige du poète, de sa bonté, de son amour pour la justice et la liberté, que l'énergumène relève immédiatement son fusil, et, avec tous ses camarades, écoute, debout, la suite de la proclamation.

(1) L. Véron. Mémoires d'un bourgeois de Paris, t. V.

Le lendemain, 25 février, fut pour Lamartine une mémorable, dangereuse mais triomphante journée.

Malgré la proclamation de la République, malgré l'élection du Gouvernement provisoire, l'agitation continue.

Une foule immense se porte vers l'Hôtel-de-Ville ; on présente des pétitions au gouvernement, on lui demande « l'organisation du travail, le droit au travail avant une heure ».

Avant une heure ! Les révolutionnaires de 1848 étaient des gens pressés.

Mais, soudain, du milieu de cette même foule, une salve de coups de feu, tirés en l'air, excite tous ceux qui ont des armes à tirer aussi. Commencé par jeu et par esprit d'imitation, cela devient un vertige, une frénésie.

Fusils, pistolets font rage; on fait feu en l'air, on gesticule, on braille sans savoir pour qui ni contre quoi, puis, tout à coup, une clameur étonnée, monte, court de bouche en bouche : « Le drapeau rouge! »

En effet, des meneurs ont élevé au-dessus des têtes, attaché au bout d'un long bâton, un grand morceau de velours rouge. « Le drapeau rouge ! Le drapeau rouge ! » répète-t-on de toutes parts. Et maintenant ce ne sont plus des républicains, ce ne sont plus des ouvriers réclamant au gouvernement du travail, maintenant c'est la foule, entraînée par le sanglant emblème à la suite de meneurs anarchistes, c'est tout le peuple qui se rue, en révolte, à l'assaut de l'Hôtel-de-Ville.

Là, dans une étroite salle, Lamartine et quelques-uns de ses collègues, membres du Gouvernement provisoire, écoutent gronder l'émeute et comprennent le péril. Il faut agir sur-le-champ, il faut étouffer le parti des excès, il faut faire tomber le drapeau rouge. Garnier-Pagès ouvre une croisée qui donne sur la grande place, et, du haut d'un balcon, il parvient à se faire écouter, à arrêter un moment l'élan des plus passionnés. Pendant ce temps, Lamartine, entouré d'amis et d'élèves de l'i-^cole polytechnique, s'est frayé un chemin dans les couloirs où se

152 LaMaRI^INË

pressent soldats et ouvriers ; il paraît en haut de l'escalier principal.

« Ecoutez-moi ! s'écrie-t-il, écoutez-moi, malheureux Vous agirez ensuite selon votre conscience ! Écoutezmoi d'abord ! »

Puis Lamartine se tait; calme, imposant, dédaigneux des baïonnettes qui menacent sa poitrine et des fusils qui se braquent sur lui, Lamartine croise les bras et attend, la tête haute, le regard assuré... Son attitude courageuse et aussi les exhortations au silence, que prodiguent autour de lui ses amis, suspendent enfin tous les mouvements et toutes les vociférations de la foule. Lamartine aussitôt, d'une voix sonore et ferme, parle; et son discours est d'une nerveuse éloquence.

On l'interrompt cependant dix, vingt fois; mais vingt fois Lamartine surmonte le bruit, garde la parole et combat sans répit; peu à peu la foule se fait plus attentive, Lamartine a l'intuition qu'il la conquiert et qu'il va triompher.

Il s'échauffe, ses gestes deviennent plus énergiques, il oublie le danger de tout à l'heure; la griserie de la victoire proche excite sa foi républicaine et son lyrisme de grand patriote.

Jamais poète, en d'aussi tragiques circonstances, ne mit, mieux que Lamartine, sa science des images et des mots au service de la cause qu'il défendait.

« Citoyens! lance-t-il avec énergie, citoyens! vous pouvez faire violence au gouvernement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France, si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti et un pavillon de terreur... Quanta moi, je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devez le répudier plus que moi, car le drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1793; le drapeau tricolore, lui, a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie! »

La foule alors, magnétisée, soulevée d'émotion et d'enthousiasme, acclame Lamartine, arrache, lacère et détruit le drapeau rouge. Le péril est conjuré, le Gouvernement est sauvé, et Lamartine entouré, pressé, félicité, embrassé, ne peut dissimuler les larmes de joie qui montent à ses yeux.

A côté des grands faits historiques se place l'historiette menue. Le matin de ce même jour, Lamartine avait quitté son appartement de la rue de l'Université où illaissaitsa femme fort inquiète. Comment allaient finir ces journées de révolution et de troubles? M™" de Lamartine s'enferme chez elle et prie avec ferveur; elle prie pour la France et elle prie pour son mari.

Tout à coup elle sursaute, troublée dans son recueille-

Lamartine (gravure populaire).

« ... Le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la «rloire et la liberté de la patrie !... » (Lamartine, 25 fév. 1848.)

ment; on frappe à la porte; effrayée, craignant toujours qu'on ne lui annonce un malheur, elle se précipite ellemême. Un ami se présente, il est porteur d'un billet à l'adresse de M™e de Lamartine; le billet ne contient que ces simples mots: « Envoie-moi du chocolat. »

Et pendant que M^^ de Lamartine prépare le chocolat demandé, Lamartine combat à l'Hôtel-de-Ville ; il harangue l'émeute, il persuade et triomphe.

Deux jours après, le dimanche 27 février, la République était proclamée à l'Hôtel-de-Ville par le Gouvernement provisoire. Le peuple se chargea de la proclamer dans Paris.

Des députations de tous les corps constitués vinrent, pendant les jours qui suivirent, assurer le, Gouvernement de leur fidélité et de leur foi républicaine. L'armée, la magistrature, l'université, le clergé, les représentants des lettres et des arts rivalisèrent d'éloquence et de zèle. !

L'allégresse était générale. Cependant, de nombreux clubs se formaient qui voulaient exprimer des désirs, souvent des volontés, tracer des programmes, les imposer'au Gouvernement. Les manifestations se succédaient presque sans relâche, tant, que le 16 mars, après une démonstration avortée qui garda le nom de « Journée des bonnets à poils )), le peuple craignit qu'on n'attentât à la vie et aux travaux des membres du Gouvernement provisoire.

Paris organisa spontanément, pour le lendemain, une immense manifestation.

Et ce sera, pour le Gouvernement, un triomphe préparé, il est vrai, par une magnifique, sincère autant qu'habile proclamation de Lamartine. Il convient d'en citer quelques persuasifs et séduisants passages :

« ... L'élection appartient à tous sans exception. A dater de cette loi il n'y a plus de prolétaires en France.

< Tout Français en âge viril est citoyen politique. Tout électeur est souverain. Il n'y a pas un citoyen qui puisse dire à l'autre : « Tu es plus souverain que moi! »

« ... Le règne du peuple s'appelle République.

« ... Le peuple a combattu avec héroïsme. Le peuple a triomphé avec humanité.

« Le peuple a réprimé l'anarchie dèslapremièreheure!... Il a poussé la probité jusqu'à ces désintéressements sublimes qui font l'admiration et l'attendrissement de l'histoire. »

Puis, Lamartine fait au peuple ce compliment, qui en est un, conscient, pour les membres du Gouvernement, et un autre, inconscient peut-être, pour lui-même : « Le peuple a choisi, pour les mettre à sa tête, partout les noms des hommes les plus honnêtes et les plus fermes qui soient tombés sous sa main. »

Compliments mérités, certes, mais dont la candeur nous amuse, tandis que la profonde sincérité de l'accent charme et conquiert :

H ... La République, sachez-le, a le bonheur d'être un gouvernement nécessaire. La réflexion est pour nous. On ne peut pas remonter aux royautés impossibles. On ne veut pas descendre aux anarchies inconnues : on sera républicain par raison. Donnez seulement sûreté, liberté, respect à tous... Ayez confiance dans le bon sens du pays, il aura confiance en vous; donnez-lui la liberté et il vous renverra la République. »

Le 17 mars, dès neuf heures du matin, une foule, qui fut évaluée à plus de cent cinquante mille individus, se formait sur la place de la Révolution et s'étendait sur toute l'avenue des Champs-Elysées. Bientôt on se met en marche pour aller manifester devant l'Hôtel-de- Ville.

Là, vers deux heures, la Commission des Trente est admise à remettre une adresse au Gouvernement provisoire. Nouveaux discours, nouveaux combats de Lamartine qui veut gagner la victoire, mais la gagner avec dignité et indépendance. La Commission se retire, sans avoir obtenu une promesse; Lamartine et ses collègues ont conservé ce ferme maintien qui leur a acquis toutes les sympathies du peuple. 11 faut maintenant paraître devant lui.

Au dehors, les clameurs n'ont pas cessé, elles se font impatientes et réclament les membres du Gouvernement.

Enfin, on installe, sur la place même, devant l'Hôtel-de- Ville, une large table qui va servir d'estrade.

« En descendant les marches du palais (1), Lamartine dit à voix basse et calme à M. Pagnerre :

« — Ami, notre destinée est pourtant dans les mains dun seul audacieux, d'un seul ennemi! et nous pouvons être tous massacrés !

« — Que la volonté de Dieu s'accomplisse! s'écrie M. Pagnerre avec autant de sérénité d'esprit. »

Et Lamartine de répliquer avec conviction par ce qui nous semblerait une boutade :

— Dieu sera pour nous. Dieu doit être républicain!...

« Au bas de l'escalier, raconte M. Garnier-Pagès, un séide de Blanqui se jeta armé sur M. Marrast, mais on le contint; un autre se précipita sur moi, qui fut arrêté par M. Beaumont, commandant de l'IIôtel-de- Ville. »

Enfin, Lamartine et ses collègues du Gouvernement gagnent l'estrade. Un grand silence se fait d'abord, puis ce sont subitement, spontanément, des acclamations fré • nétiques; on entonne le chant des Girondins : « Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau... », on applaudit, les têtes se découvrent; et le défilé des cent cinquante mille hommes commença pour ne se terminer qu'à cinq heures du soir.

Les membres du Gouvernement, les uns après les autres, avaient quitté l'estrade et étaient entrés dans les rangs du peuple qui se dirigeait vers la colonne de Juillet.

Lamartine, lui aussi, s'était laissé entraîner; mais, épuisé de fatigue, il cherchait depuis un moment à se retirer du cortège; il était descendu du cheval où on l'avait hissé et essayait de se perdre dans la foule. A chaque pas on le reconnaît, on lui presse les mains, on l'acclame.

Bientôt, il se trouve dans la rue Saint-Antoine, à la hauteur de l'église Saint-Paul; au bout d'une petite rue

(IJ Garnier-Pagès, Rèt>. de iS48, xii-xvi.

il aperçoit les murailles de pierres et de briques de la place Royale (place des Vosges), et il pense soudain qu'il pourra peut-être trouver là un asile et un peu de repos. Il s'élance, quitte le cortège au milieu d'une ovation, court jusqu'à la place Royale et monte frapper à la porte de Victor-Hugo.

— La politique m'envoie vers vous ! s'écria Lamartine.

— Entrez! C'est l'amitié qui vous reçoit ! répliqua en souriant Victor Hugo.

Ainsi finit la journée du 17 mars qui valut à Lamartine encore plus de popularité, encore plus de gloire.

Révolutionnaire victorieux.

Lamartine s'emploie à sauvegarder la vie des

souverains déchus. Un jour, il fait, au Conseil, la confidence que Louis-Philippe, réfugié dans une ferme, est seul, sans argent, accablé par la lassitude et la douleur. Aussitôt, voyant la juste et louable émotion de ses collègues, Lamartine demande un crédit pour le roi et pour la famille royale; le crédit est accordé à l'unanimité, sans discussion, sans révélation de l'asile des fugitifs.

Plus tard, Lamartine, membre du Gouvernement provisoire, ministre des Affaires étrangères, défend et sauve

Lamartine, par Philipps.

(Musée du Louvre.)

celui-là même qui attaque le Gouvernement avec le plus de violence. Voici en quelles circonstances :

Certains journaux, tels le Constitutionnel, Y Assemblée Nationale, la Presse, dénonçaient le Gouvernement provisoire à toutes les défiances; ils l'accusaient de démolir et de ne pas rebâtir; ils l'accusaient de lenteur criminelle, ils l'accusaient d'être l'auteur de troubles et de ruines.

Le journal d'Emile de Girardin, La Presse, sous ses apparences socialistes, semble réactionnaire au peuple. Le Gouvernement est vilipendé, et le peuple va manifester contre les journaux qui lui sont hostiles.

Rue Montmartre, le 29 mars, à huit heures du soir, des attroupements se forment devant l'imprimerie du journal La Presse.

La foule grossit, s'excite, et, furieuse, commence à assiéger les bureaux.

« A bas la Pressel Mort à Girardin! » crie-t-on.

Encore un instant et on va enfoncer les portes; mais la garde nationale, arrivée à temps, dégage les bureaux, sans toutefois parvenir à dissiper l'attroupement.

« Girardin est coupable de trahison envers la République ! Justice ! » crie-t-on encore.

La garde nationale a demandé des renforts; le général Courtais arrive et parvient à calmer l'effervescence.

Pendant qu'il donne des ordres, pendant qu'il parlemente avec la foule, quelques citoyens sont admis dans le cabinet d'Emile de Girardin, tandis que d'autres « courent chez Lamartine réclamer du Gouvernement un terme aux outrages de la Presse ».

La réponse de Lamartine calma les plus acharnés, et on la trouva, le lendemain, dans la proclamation qui mit fin aux dangers courus par les divers journaux plus ou moins hostiles au Gouvernement.

Voici cette réponse : « La République exige l'inviolabilité de la pensée humaine; elle admet la liberté d'être injuste envers un gouvernement; le Gouvernement ne doit répondre qu'en sauvant la patrie de ses ennemis au dehors et de tout désordre au dedans. »

La Presse et Emile de Girardin étaient sauvés. Et il ne faut point voir là un zèle amical de Lamartine envers le mari de cette Delphine Gay qu'il affectionnait tant; il n'y faut admirer que la haute expression d'un pur patriotisme et d'un esprit vraiment démocrate et libéral. La droiture du cœur s'allie, chez Lamartine, à la générosité politique, voire à l'oubli des offenses.

Un jour — le 25 mars 1848 — Lamartine reçut, dans les salons de son ministère, une délégation de nombreux comités polonais. Les étrangers réfugiés en France, dont les Polonais, avaient formé le projet de rentrer, en armes, dans leur patrie. Le ministre ne pouvait évidemment prêter la main à cette entreprise.

Devant le refus de Lamartine, « un orateur, raconte-til lui-même, sortant, avec des gesticulations, du cercle des mécontents, apostropha insolemment le ministre et la nation dans sa personne... A la fin, les hommes sages, qui se trouvaient là en majorité, s'interposèrent, calmèrent l'orateur factieux et finirent par lui arracher des excuses. On s'ajourna au lendemain, à l'Hôtel-de-VilJe. »

Le lendemain, celui-là même qui avait si violemment interpellé Lamartine, s'approcha et s'excusa pour le mot offensant qui lui avait échappé la veille et qu'il fallait, dit-il, imputer à l'excès, peut-être, de son patriotisme.

€ Ne parlons plus de ce mot, répliqua Lamartine en serrant la main du Polonais, le patriotisme porte sa justification avec lui. Je ne m'en souviens plus, et la France ne se souvient que de son amour pour la Pologne. »

Les diflicultés ne surgissaient pas seulement avec les Polonais. Un souffle d'indépendance et de liberté se propageait d'un bout de l'Europe à l'autre; la France voulait se tenir prête à protéger ceux qui lui demanderaient son assistance. Cependant, Lamartine désapprouve un essai de violation de frontière vers la Belgique; il refuse l'adhésion des Savoyards à la République; il se montre ministre sensé, avisé diplomate. Il veut la paix du monde, le maintien de l'équilibre européen.

D'ailleurs, les troubles en Irlande, l'effervescence en

Allemagne, en Italie et jusqu'en Russie, doivent être négligés pour l'affermissement de la situation intérieure. Il s'agit bien d'aller combattre pour l'indépendance des autres peuples, lorsque la République et le Gouvernement provisoire n'ont pas encore remporté, dans le pays même, la victoire décisive.

Les clubs s'agitent, répandent mille rumeurs contre le Gouvernement : il reste indifférent aux misères du peuple... il n'a rien fait pour les ouvriers... Il est faible ou incapable...

Trois clubs doivent présenter un programme au Gouvernement provisoire et donnent rendez-vous aux Comités et au peuple, sur le Champ-de-Mars, pour le 16 avril.

€ Nous aurons 40 000 hommes au Champ-de-Mars, disait Blanqui, un des chefs de clubs hostiles, nous serons 100 000 en arrivant devant l'Hôtel-de-Ville! Rien ne nous résistera! »

Certes, au matin de ce dimanche d'avril, c'est bien le début d'une insurrection, d'un soulèvement qui apparaît formidable.

Lamartine voit l'émeute qui se prépare, il regarde passer, boulevard Saint-Germain, les groupes qui se dirigent vers le Champ-de-Mars. Il est calme et semble réfléchir profondément. Soudain, il s'adresse à un des amis qui l'entourent :

— Oui, dit-il, l'attaque est certaine. Je ne connais pas encore les moyens de résistance. N'importe! J'irai droit au danger!

Sa résolution est prise : il ira à l'Hôtel-de-Ville, il y attendra les insurgés.

Et d'une voix ferme, courageux sans forfanterie :

« Je n'y suis jamais entré sans l'idée que je n'en sortirais plus, dit-il; je n'en suis jamais sorti sans l'idée que je n'y rentrerais pas. Le sacrifice en est fait! Un jour ou un a!utre, qu'importe!

« S'il y a de la vie dans la République, s'écrie-t-il en s'adressant à Ledru-Rollin, si nous existons enfin, nous

■dLj lîlil

Fac-similé d'une lettre inédite de Lamartine.

Cette lettre a été adressée à un anciea juge à la Cour d'appel de Lyon, fervent royaliste, ce qui explique les termes dons lesquels Lamartine lui écrit.

allons le voir. La France sera sauvée ou nous succomberons avec honneur! »

Cependant, le ministre de la Guerre fait battre le rappel pour la garde nationale et la garde mobile; Lamartine, dans la matinée, passe à l'État-major, mais il y rencontre une résistance inattendue : on se prépare avec lenteur, sans conviction.

A midi et demi, Lamartine et Marrast sont à l'Hôtel-de- Ville et attendent avec angoisse. Quelle foule arrivera la première? Faut-il craindre Blanqui et ses 40 000 manifestants ou faut-il espérer que les ouvriers en uniforme, rangés par légions, auront répondu à l'appel du Gouvernement?

Inquiets, Lamartine et quelques-uns de ses collègues inspectent la place, scrutent l'horizon. Tout à coup, au loin, on aperçoit des baïonnettes qui luisent au soleil, on peut discerner des escouades, et bientôt un premier bataillon débouche sur la place, au pas de course.

D'autres bataillons et encore d'autres Suivent, puis le peuple se joint aux soldats, et c'est un défilé incessant d'où les acclamations pour le Gouvernement provisoire s'élèvent sans interruption, se mêlent aux chants de la Marseillaise et des Girondins. Commencée avec des allures d'insurrection, la journée se terminait par une victoire triomphale; le soir, sur les boulevards, la rentrée des troupes se fit à grand renfort de musique et de couplets d'allégresse, au milieu des drapeaux, des lampions et des flambeaux.

L'armée d'abord, puis Paris tout entier, dit Jules Simon, malgré les ordres formels de ne crier que : « Vive l'Assemblée ! » défilait en criant : « Vive Lamartine ! » — clameur si continue et si vibrante, que nul autre que lui n'eût été capable de supporter, sans ivresse, une pareille acclamation.

Lamartine, cependant, n'est pas sans être un peu grisé par le succès; il est le chef du pouvoir, il est à la tête du Gouvernement français ; il est presque dictateur! Il a vaincu la sédition, il dirige et commande. C'est au milieu

de cette joie que Victor Hugo vient à l'Hôtel-de-Ville pour féliciter son ami; sur-le-champ, Lamartine lui propose de le nommer maire de son arrondissement.

Hugo refusa sans détours; mais comme il était loin d'être dénué de sens pratique :

— Je refuse pour moi, certes... Mais ne pourriez-vous, dit-il, nommer mon fils à quelque poste bien absorbant?

— Accordé! répliqua Lamartine sans demander d'explications. Annoncez-lui qu'il est nommé, dès aujourd'hui, secrétaire du ministre aux Affaires étrangères!

Lorsque Lamartine quitte l'Hôtel-de- Ville, une foule en délire l'assourdit de bravos et de vivats; on l'enlève sur les épaules, on le hisse sur un cheval, on se forme en cortège autour et derrière lui; et ce n'est qu'après plus de deux heures, arrêté à tout moment par des citoyens qui veulent l'approcher et lui serrer les mains, qu'il arrive enfin, chez lui. rue de l'Université.

La victoire est entière, il ne reste qu'à en attendre et à en récolter les fruits. L'Assemblée nationale se réunit pour la première fois le 4 mai; la République et le Gouvernement provisoire y sont frénétiquement acclamés.

Lamartine avait rédigé, d'après les notes que ses collègues lui avaient remises, un compte rendu qu'il lut à l'Assemblée, le 6 mai. On y trouve ces grands élans de bonté et de générosité qui sont au cœur de Lamartine et qu'il aime à retrouver dans le cœur de tous les Français.

« ... Nous sommes, dit-il, une nation pour qui la haine est un supplice, et pour qui l'harmonie est un instinct national. »

Sa grande âme, qui tient la vie humaine à un si haut prix, éclate à chaque phrase :

«... Nous avons traversé, dit-il encore, plus de deux mois de crise, de cessation de travail, de misères, d'éléments d'agitation politique et d'angoisses sociales... sans qu'une colère ait menacé une vie! sans qu'une répression, une proscription, un emprisonnement politique, une goutte de sang répandue en notre nom aient attristé le Gouvernement dans Paris ! Nous pouvons redescendre

de cette longue dictature sur la place publique, et nous mêler au peuple sans qu'un citoyen puisse nous demander : < Qu'as-tu fait d'un citoyen? »

A la suite de ce discours, l'Assemblée vote, à l'unanimité, le décret prononçant que « le Gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie ».

Ce décret est du 8 mai et c'est peut-être bien la dernière date vraiment heureuse de la vie politique de Lamartine.

Peu à peu l'ingratitude paraît et l'abandon se fait autour d'un ministre trop idéaliste,, trop poète en un mot, un ministre dont les pensées sont trop hautes pour accepter quelque concession que ce soit.

Il s'agit de nommer le président de la République, et de décider qui le nommera : le Parlement ou le corps électoral tout entier. Lamartine se prononce, au nom de l'ordre et dç la justice, pour l'élection par le suffrage universel.

Le 6 octobre 1848, cette manière de voir était adoptée par l'Assemblée nationale et, le 10 décembre suivant, Louis-Napoléon l'emportait avec trois millions de voix sur Cavaignac; Lamartine n'obtenait que dix-huit mille voix.

Dès lors il ne fait plus partie de l'Assemblée qu'en spectateur, en observateur dédaigneux qui attend l'heure de la retraite.

Victor Hugo a laissé de son collègue un croquis amusant, datant des derniers mois de la République :

« Pendant la séance, Lamartine est venu s'asseoir à côté de moi, à la place qu'occupe habituellement M. Arbey. Tout en causant, il jetait à demi-voix des sarcasmes aux orateurs.

« Thiers parlait. — Petit drôle! murmure Lamartine. Puis est venu Cavaignac. — Qu'en pensez-vous? me dit Lamartine. Quant à moi, voici mon sentiment. Il est heureux, il est brave, il est loyal, il est disert — et il est bête !

« A Cavaignac succéda Emmanuel Arago. L'Assemblée

RÉVOLITION DE 1848

était orageuse. — Celui-là, il a de trop petits bras pour les affaires qu'il fait. Il se jette volontiers dans les mêlées et ne sait plus comment s'en tirer. La tempête le tente, et le tue.

« Un moment après, Jules Favre monta à la tribune. — Je ne sais pas, me dit Lamartine, où ils voient un serpent danscethomme. C'est un académicien de province.

« Tout en riant, il prit une feuille de papier dans mon tiroir, me demanda une plume, demanda une prise de tabac à Savatier- Laroche, écrivit quelques lignes. Cela fait, il monta à la tribune et jela à ^L Thiers. qui venait d'attaquer la révolution de février, de graves et bouta ines paroles. Puis, il redescendit à notre banc, me serra la main, pendant que la gauche applaudissait

et que la droite s'indignait, et vida tranquillement, dans sa tabatière, la tabatière de Savatier-Laroche (I). »

La popularité se retirait de lui. Ce qu'il avait prévu, l'arrivée du prince au pouvoir, se réalisait. Un jour qu'une foule de factieux avait attaqué le poste de l'Assemblée nationale aux cris de « Vive ri']mpereur ! », il avait

1) Choses vues, iidiivelle srrie.

dénoncé le prince comme coupable de manœuvres anticonstitutionnelles et demandé son arrestation immédiate.

L'Assemblée ne suivit pas le ministre dans cette voie et les députés se laissèrent convaincre par une protestation indignée de Louis-Napoléon. Seul Lamartine douta de la bonne foi de Bonaparte. L'avenir lui donna raison. Le rêveur qui siégeait au plafond avait vu clair.

La même vague qui avait porté Lamartine au pouvoir et à la gloire le remporta presque aussitôt dans l'oubli. Et dans la solitude, bien souvent, le souvenir des sublimes journées de 1848 fut amer au tribun.

« Le cheval Saphir, qui me portait, dans les grandes journées de feu de Paris, à la défense des foyers et des familles, et que la popularité honnête soulevait quelquefois des pavés sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui dans le pré, sous ma fenêtre, paissant en liberté l'herbe d'automne; de temps en temps je le vois relever la tête, regarder par-dessus le buisson, écouter les chars lointains, et hennir auvent, croyant toujours que ce sont ses maîtres qui reviennent le seller et le monter pour le conduire à la victoire; puis, détrompé par l'attente vaine, il retourne tristement brouter près des bœufs roux et des vaches blanches, à la lisière des bois qui lui versent l'ombre!

« Malédiction, ô cher compagnon de mes jours de fatigue, à ceux qui t'ont laissé dix ans brouter déferré sur cette herbe sèche, et moi languir inutile dans cette masure presque démolie sur ma tête, pendant que le sang généreux de la force et de la liberté coulait encore, inutile, dans nos vieilles veines !

« Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe dans ce pré, où je t'ai donné l'hospitalité à vie à côté de l'âne et des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de cœur qui dîme l'herbe, et ne t'enverra pas à l'équarrisseur du village voisin pour

avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant, un jour, le signe de ralliement d'une nation! Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie, je ne l'aurais pas ! Honte et misère! Finissons I «

La Vieillesse

IiN 1832, lors de son premier départ pour l'Orient, j Lamartine porte le deuil récent de sa mère; il quitte la France avec le regret de la monarchie légitime. Il aimait la race des Bourbons; la Révolution de Juillet l'avait affligé. En 1849, quand il s'embarque pour la seconde fois, il va oublier, narmi ses amis d'Orient, l'amère désillusion politique et la ruine des espérances de 1848.

Son souvenir était d'ailleurs resté singulièrement prestigieux et vivant, dans toute l'Asie Mineure et dans la Palestine, entouré d'une légende de bonté, de noblesse, de munificence quasi royale.

Lamartine se défendit de cette accusation de prodigalités princières qui semblent avoir été le point de départ des embarras d'argent dont il eut à souffrir toute sa vie. « On a répandu en Europe, à mon retour, que j'avais dépensé des trésors pendant ces deux années de pérégrination en Orient; que j'avais prodigué les présents, sur toute ma route, l'or, les étoffes précieuses, les armes de prix, les perles et les diamants; que là était l'origine de ma fortune détruite, et de la nécessité où j'étais de vendre les propriétés de ma famille, dans mon propre pays... La vérité, c'est que j'ai voyagé en Orient comme on voyage avec sa famille, avec quelques amis, avec un certain nombre de serviteurs, avec une caravane d'ânes, de mulets, de chameaux et des chevaux arabes ; caravane indispensable quand on parcourt des contrées désertes et qu'on a pour demeure des tentes; la vérité, c'est que j'ai répondu bien modestement par quelques présents de

Laniariine en is60.

(D'après la photographie d'Adam Salomoii.

peu de valeur, monnaie du pays, aux hospitalités et aux présents des Arabes; la vérité, enfin, c'est que ce voyage de deux ans par terre et par mer ne m'a coûté en totalité que cent mille francs ; cent mille francs sur lesquels j'ai rapporté encore en Europe des armes, des tapis, des harnais et des chevaux pour plus de vingt mille francs de valeur. A mon retour, un éditeur illustre me paya quatrevingt mille francs environ les notes que je n'avais pas écrites à son intention. Il en résulte qu'en réalité ce voyage ruineux ne m'a rien coûté, et que j'ai vécu convenablement deux ans sans toucher même aux revenus de mes terres en France. »

Quoi qu'il en fût, le nom de Lamartine resta longtemps dans la mémoire des habitants de Syrie. « La tradition de son passage, dit M. de Vogiié, était toute chaude, après un demi-siècle, au foyer des familles levantines dont il a popularisé les noms, et qui se perpétuaient naguère encore dans leurs fiefs consulaires. A Ramla, le bon vieux signor Damiani, consoul de toutes les potences, me montrait avec orgueil la table où il avait hébergé le poète. »

En 1840, les chefs du Liban avaient envoyé à Paris une députation, pour offrir un sabre d'honneur au poète. Le sultan Abdul-Mejid, fils de Mahmoud, prince intelligent et cultivé, avait lu la relation du voyage de Lamartine en Orient, parue en 1835, et ne cessait d'adresser des messages de sympathie à celui qui avait célébré son pays en prose enthousiaste et en vers sublimes. Le poète avait imposé en quelque sorte l'Orient à l'Occident.

En récompense, Abdul-Mejid concéda à Lamartine, pendant vingt-cinq ans, un domaine de vingt mille hectares dans la plaine de Burgaz-Owa. Quand le tribun, tombé de son rêve de république fraternelle, sentit la faveur populaire se retirer de lui, il se tourna vers ces amitiés d'Orient et se rendit à l'hospitalité d'Abdul-Mejid.

Gomme au premier départ, il fut acclamé par la population marseillaise, lorsqu'il s'embarqua, le 21 juin 1849, sur VOronte, avec M^" de Lamartine, MM. de Chamborant et de Ghampeaux. Et l'on s'éloigna de France, plein

LA VIEILLESSE

d'espoirs, avec la certitude que l'on allait recommencer une nouvelle vie, et que le poète allait réédifier, dans une immense entreprise agricole, sa fortune très amoindrie par les luttes politiques.

A son arrivée à Constantinople, Lamartine fut admis auprès du sultan qui lui fit le plus chaleureux et cordial accueil. Le don de la terre de Burgaz-Owa était oificiellement confirmé. On partit presque aussitôt pour Smyrne. Lamartine, outre que les populations le reçurent

Vue de Smyrne, d'après l'eau-forte de Marill

ier.

en seigneur, constata que la terre de Burgaz-Owa était très productive, et il songea à rassembler des capitaux pour la mettre en valeur. Il fallait rentrer au plus tôt pour* constituer une société. A l'aller on était plein de joie confiante ; le retour fut marqué d'événements tragiques. Le compagnon du poète, M. de Champeaux, mourut, et Mme de Lamartine elle-même fut gravement malade.

Dès son arrivée en France, en avril 1850, Lamartine écrivait à M™* de Girardin :

« Me voilà revenu, mais, hélas! en route, en pleine mer, j'ai perdu, par une fièvre inflammatoire, mon ami et compagnon M. de Champeaux. Nous en sommes bien tristes au retour d'un voyage qui, sans cette mort, eût été tout enthousiasme et tout charme.

« Je me repose ici deux jours chez mon beau-frère. Je vais de là à Mâcon pour le Conseil général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère, pour vous. Je verrai si je trouverai un capital quelconque à jeter dans mon empire agricole vraiment, vraiment magnifique. Mais magnifique comme un million de rente en cinq ans, si j'avais un million de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie.

« En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche pas d'être poursuivi par mille créanciers, et de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie et quatre en Europe.

«Voulez-vous dire à M. de Girardin, dans le cas où le deuxième volume des Confidences aurait réussi près des lecteurs, s'il voudrait m'acheter le troisième, beaucoup plus varié, et m'en payer à mon passage à Paris, ou à peu près, 10 ou 12 000 fr., comme l'année dernière; il faut que je sue de l'encre pour mes sangsues financières. »

Les grandes difTicultés commençaient.

En 1847, Mi»« de Lamartine avait confié à un ami ses inquiétudes à propos de la prodigalité de son mari. Elle lui montra une statuette égyptienne :

— Voyez ce bronze.... Il lui a coûté... dix mille francs ! Cependant, ses satisfactions artistiques ne sont pas les plus désastreuses, mais les terres! les terres!... Si vous saviez comme il est bon! Il a voulu racheter, des siens, pour améliorer leur situation, tous les domaines qui venaie^it de sa famille. 11 plane au-dessus des petites choses de ce monde : c'est là sa gloire et son mérite. J'en peux souffrir avec lui, mais je peux certifier que dans ses actes tout est noble et grand, tout est parfaitement pur et honnête. Dieu seul saura le bien qu'il fait!...

En 1851, alors qu'il est à la tête du journal Le Pays, Lamartine cherche à organiser sa Ferme agricole par association de petits capitaux, par parts de 500 francs. Il commence à s'adonner aux rudes et continuelles besognes qu'il n'interrompra qu'à la mort. Il écrit à un de ses amis : « J'ai besoin des éditeurs plus que jamais. » En 1852, il

LA VIEILLESSE

fonde le Civilisateur, revue purement littéraire, qui dure jusqu'en 1856 et est continuée par le Cours de littérature. Mais sa concession d'Asie Mineure l'obsédait. Il échafaudait chiffres sur chiffres, jonglait avec les millions. Malgré l'impossible mise en train, cela restait « une affaire magnifique )-. En attendant, cette propriété lui coûtait. Il cherchait, sans pouvoir les trouver, trente mille francs

Chambre à coucher de Lamartine, à Saint-Point. (Cl. des Annales 'iolitiques et Littéraires.)

pour retourner à Smyrne. Une société anglaise fit des offres, mais cela mécontenta le gouvernement de la Porte : le Sultan tenait à honorer Lamartine, le porte de l'Orient, — mais lui seul!

M"i8 de Lamartine, qui est Anglaise, use de son crédit pour trouver de l'argent en outre-Manche. Ce n'est pas du papier ou des promesses qu'il faut, mais du numéraire. Lamartine écrit à un de ses amis qui est aussi en Angleterre :

u Tâchez de me rapporter vous-même les trente mille

francs, le plus en argent possible; le reste en crédit sur Smyrnc. »

Les démarches de M"»® de Lamartine furent vaines. Le gouvernement ottoman ne voulut pas entendre parler des Anglais. Les affaires n'avançaient pas. Burgaz-Owa demeurait en friche. Le Sultan craignait d'autre part que la présence, pendant plusieurs années, d'une population d'ouvriers européens, parmi les neuf villages turcs du domaine, n'amenât des conflits; il transigea moyennant une rente de cent mille piastres, versées le !«'• mars de chaque année. Lamartine y consentit.

Cette rente ne paraît pas d'ailleurs" avoir amélioré sensiblement sa situation. Dès 1852, il fait argent de tout, pour conserver la terre qu'il aime et l'augmenter au besoin, — il vend linge, argenterie, meubles et bijoux :

« Je sauve les choses animées par les inanimées auxquelles je tiens peu, mais je range les maisons et les arbres paternels au nombre des choses animées. Mes récoltes s'annoncent splendides », écrit-il en juin, et, en septembre : « Mes récoltes, mon dernier refuge, viennent de s'évanouir en huit jours sous la maladie des vignes. Je ne ferai pas de quoi payer l'impôt sur quinze cent mille francs de terre. Le Civilisateur est arrêté depuis deux mois; huit ou dix abonnements au plus par jour! pas un sou pour faire des annonces. Que deviendrai-je dans deux mois, assiégé de créanciers, poursuivi, et sans un acheteur d'un arpent? La terre m'a tué, il est juste qu'elle m'ensevelisse... »

Assez bon administrateur, Lamartine voulait spéculer, faire du commerce ; il ne faisait qu'approfondir chaque jour le gouffre que ses prodigalités avaient creusé. Il achetait les récoltes aux vignerons de Saint-Point ou de Montceau; mais il ne trouvait pas d'acheteur; il revendait à perte et, grâce à sa plume, au prix d'efforts qui seront sa gloire, il s'acquittait des innombrables billets souscrits. Du !«'• au 24 juillet 1852, il écrit quatre cents pages de y Histoire de 1789. Malgré les difficultés, les mille détails épuisants et médiocres de la vie quotidienne, la dette qui

LA VIEILLESSE

grandit, il retrouve de longues heures de vie intérieure et les beaux enthousiasmes des jours heureux. Il dispute les heures, les minutes à la nuit, les matinées et les soirées aux jours. « J'ai franchi l'année, c'est beaucoup, écrit-il, mais voilà tout. L'autre se présente jusqu'ici plus sinistre. Montceau et Mâcon sont affichés, bientôt peut-être Milly ou Saint-Point. »

Kn 1854, Lamartine est installé dans un modeste appar-

Phot. H. Mignot, Màcon.

Le château de Montceau.

tement, 43, rue de la Ville-l'Evôque, à Paris. Adam Salomon a fait son buste que tout le monde vient admirer. Le poète semble encore aux beaux jours de sa gloire. La prévoyance de M™« de Lamartine est si active que rien ne trahit leur dénuement et leurs angoisses. La nièce de Lamartine, Valentine de Cessiat, apportait, dans cet intérieur attristé mais digne, sa grâce et sa tendresse qui furent, pour le poète, pendant les années d'épreuves, la lueur douce et réchautïante.

En 1850, il commence son Cours fcnnllier de littérature

OÙ il déverse pêle-mêle études, souvenirs, aspirations, méditations sublimes, regrets et révoltes. Il continue à écrire sans arrêt, et à payer. Malade, atteint de rhumatisme, il écrit 800 pages et paie 250 000 francs. C'est une sorte de travail forcené qu'aiguillonne l'anxiété des échéances. En 1857, en trente jours, il écrit la Vie d'Alexandre le Grand, 500 pages. Ce labeur a quelque cliose de tragique. L'argent arrive, l'argent s'en va aussitôt. On paie un peu, mais on donne beaucoup, comme aux jours fortunés. Il n'y a rien à faire; c'est la destinée du poète d'avoir toujours la main ouverte aux vaincus et aux pauvres. Une coupe pleine de monnaie est toujours sur la cheminée, attendant le malheur qui passe.

De cette année 1857 où l'on hypothéquait Milly, il nous reste des lettres, conservées h la bibliothèque de Lyon, ayant toutes trait à des actes de bienfaisance. Il recommande un candidat à un poste de gendarme, à Cluny. Il écrit à quelqu'un :

« Il y a encore environ 250 francs pour frais d'après décès, mont-de-piété, et que je recevrai, si vous jugez bon de me les rembourser.

« Je vous recommande surtout la pauvre Marie, gouvernante de M. Rivât. Je la soutiens quelque temps encore, et j'ai donné du travail à M. Paul, secrétaire de M. Rivât. »

Il pense à tous et s'occupe de tout :

« Monsieur votre frère va toujours plus mal. Je l'engage à faire partir à l'instant son fils, dont vous voulez bien vous charger et qui perdrait ici son temps et ses habitudes de travail. J'ai soin que Monsieur votre frère ne manque de rien. Je lui remets aussi l'argent pour le départ de son fils (1). »

]y[me cle Lamartine laisse faire le grand homme en s'efforçant, autant qu'elle le peut, de réparer les brèches.

— Le génie, dit-elle, comporte un laisser-aller, mais

(1) M. Roustan : Lamartine et les Catholiques lyonnais. Champion, éd.

LA VIEILLESSE

en même temps une charité, une générosité sans bornes qui sera, j'espère, reçue en balance par Dieu, et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment...

Le poète a d'ailleurs la volonté de payer ses créanciers. Il fait face à l'adversité comme aux foules de 48, avec une énergie calme et une dignité que rien n'entame. Il refuse deux millions que, par deux fois, lui fait offrir l'empereur sur sa cassette. Et cependant chaque année repré-

Le chalet de Passy.

(S'élevait à remplacement actuel du 109, avenue Henri-Martin.)

sentait une somme énorme à amortir. Un certain mois de 1858, il parle de 740 000 francs qu'il a à payer. Il est néanmoins plein de courage. La récolte a été bonne et le réabonnement au Cours de liltcrature s'annonce bien. Il écrit à un ami : « Faites-moi des abonnés ou Ja niori! » Il a encore triomphé, car il écrit à sa sœur : « L'argent est fait, en vérité, mais il ne peut être prêt que dans six semaines; tout est en billets qu'il faut faire toucher, vingt francs par vingt francs, aux quatre coins de la France. «

Les Entretiens avaient alors dix mille abonnés.

Quelques esprits s'émurent, à la fin, de cette lutte obstinée; on craignait un effondrement prochain. Il se forma un comité maçonnais pour la liquidation des dettes et la vente des terres de M. de Lamartine. Montceau et Saint- Point devaient être mis en loterie. Rien que chez les paysans de la région, on pouvait placer cent mille billets à cinq francs, — presque tous ayant l'intention de lui rendre le domaine s'ils gagnaient. Mais le gouvernement, d'abord favorable, feignit d'accorder l'autorisation, puis chercha des difficultés. Une souscription nationale ne réussit pas davantage, à cause de l'esprit de parti.

Et la vie continue, laborieuse et tourmentée; une voisine de la rue de la Ville-l'Évêque écrit :

« M. de Lamartine, qui administre depuis fort longtemps deux millions de dettes, me paraît enfin découragé de cette tâche et de ses illusions sur sa propriété chimérique. Il s'avoue vaincu. Il est à Saint-Point et à la veille d'être expulsé de son foyer. Il a 600 000 francs à payer à la fin d'octobre. Force sera de vendre... Sa nièce, Léontine de Pierreclos, vient d'épouser M. Pierre de Lacretelle. Presque tous les invités au mariage étaient des créanciers de M. de Lamartine. Il lui en coûtait de sortir de sa retraite et de se mêler un instant à la fête dans des circonstances si cruelles (1). »

L'année 1860 fut particulièrement lamentable et désespérée. On a l'impression, à la lecture des lettres de Lamatine, des derniers efforts, des derniers sursauts de la victime traquée, et sachant bien qu'il faudra succomber. Le poète écrit à sa sœur, pour la persuader et se persuader lui-même que tout va bien :

« Je n'aurai à aucun prix de l'argent à envoyer, pour le payement des premiers mandats, que du 15 au 20 avril; dis-le à Bouchard.

< Malgré tous les efforts possibles, l'argent est impos-

(1) Mi»« Didier, La Société du Second Empire. Lettre d'octobre 1859. (Louis-Michaud, édit.)

sible à réunir avant. tOOOOO francs sont une somme énorme quand Paris en absorbe deux cent mille depuis deux mois; il faut subir ce petit inconvénient.

« Du reste, les affaires générales s'annoncent bien pour moi en ce moment ; l'exploitation par moi-même de mes œuvres complètes promet au moins 500 000 francs en deux ans, et peut-être plus d'un million dans les quatre ans, plus 40 000 francs de revenu toujours.

« Je fais en ce moment dix mille francs par jour; hier j'en ai fait cinquante mille! Mais tout en billets à un an, deux ans, etc.. L'argent comptant est impossible à réunir instantanément.

« Quant à vendre Montceau ou quoi que ce soit, il n'y faut pas penser, personne ne consent à acheter de moi; ou a peur de mon nom; c'est cruel, mais il faut s'y résigner. Nous sommes donc à la fois bien contents des affaires générales en ce qui touche l'avenir et bien désolés du présent qui ne peut payer aussi vite qu'on voudrait. »

Enfin, les amis et admirateurs du poète trouvèrent un moyen de lui venir en aide, sans alarmer les partis ni éveiller sa susceptibilité. Faible secours, il est vrai, mais attention touchante à laquelle le grand homme fut extrêmement sensible. La Mlle de Paris concéda à M. et à M™e de Lamartine, avec réversibilité sur la tête de leur fille d'adoption, Valentino, une villa située près de la Muette, sur le boulevard de l'Empereur, à la porte du Bois de Boulogne. La maison plut au poète, dans cette demi-solitude presque champêtre du bois parisien. On quitta la rue de la Ville-l'Evêque où l'on avait tant souffert, tant travaillé, et M™« de Lamartine s'efforça de rendre la nouvelle demeure agréable à son cher compagnon en la décorant de son mieux.

Mme Didier écrit de M™*' de Lamartine, en 1860 :

<f Jusqu'à présent, elle n'a rien changé à son habitude qui est d'être toujours courant à mille choses et à tous. Dès le matin à l'église, à son chevalet, à sa correspondance, à ses visites, au bois de Boulogne où elle meuble

une maison, enfin un peu à tout ce qui compose le décousu agité des filles d'Albion. Elle est Anglaise jusqu'à la moelle des os. »

Paris offrait un refuge à Lamartine, mais Saint-Point restait le séjour de dettes et de misérables tracas. Au milieu de ses travaux littéraires, et même de ses dernières inspirations, qui le retenaient de longues heures penché sur sa table de travail, parfois un paysan entrait et lui montrait un papier. Le poète posait sa plume, regardait l'homme sans colère, se levait, fouillait quelque tiroir, en tirait de l'argent, ou n'en tirait rien et disait de patienter.

Le terrien du Maçonnais est âpre à l'argent, et cependant bien des paysans au service de Lamartine, devinant la gêne qui régnait au château, ne lui réclamèrent jamais rien, comme ce Claude des Huttes qui travaillait au château, gratis, simplement parce que « Madame était bonne pour les pauvres gens ». Le jour où, Milly vendu, ils virent, dans la cour, le berceau de leur maître, ils comprirent qu'il y avait du malheur dans la maison. Ce ne fut plus qu'une suite de ruines; toutes les joies du poète s'en allèrent une à une. Sa femme, qui l'avait soutenu et consolé dans ses labeurs et ses désespoirs, mourut le 21 mai 1863, regrettée comme une sainte.

Longtemps on se souvint d'elle au faubourg Saint- Marceau où, sous le nom de « Madame Dumont », elle allait distribuer aux pauvres, aux ouvriers sans travail, aux victimes de la révolution, des effets et de l'argent.

Elle avait épousé le poète dans toute la jeune et resplendissante aurore de sa gloire. Jamais son admiration, sa tendresse, son dévouement ne se ralentirent une minute. Personne ne poussa le culte du génie aussi haut. Elle fut toujours la compagne affectueuse et discrète, y o.^sédant, sous une froideur apparente, de grandes réserves d'amour. Combien de fois aussi participa-t-elle aux charitables prodigalités de son mari! Lamartine comprit, dès les premiers jours de son mariage, la valeur d'un tel attachement. Après M^^ Charles, il retrouva la joie de vivre, et la dédicace de Jocelyn traduisit tout ce qui avait

LA VIEILLESSE

peu à peu fleurien lui, de respect, de pureté et de ferveur reconnaissante.

C'est l'abbé Deguerry qui assista M"^« de Lamartine à ses derniers moments. Le poète était retenu sur son lit par des rhumatismes. Valentine était malade. Le cercueil partit seul pour Saint-Point, accompagné de quelques amis. Victor Hugo écrivit à Lamartine :

a Cher Lamartine,

<f Un grand malheur vous frappe, j'ai besoin de mettre mon cœur près du vôtre. Je vénérais celle que vous aimiez.

'«('Votre haut esprit voit au delà de l'horizon; vous apercevez distinctement la vie future. Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire : « Espérez. » Vous êtes de ceux qui savent. Elle est toujours votre compagne, invisible mais présente. Vous avez perdu la femme, mais non l'âme. Cher ami, vivons dans les morts.

« Victor Hugo.

'< Hauteville-llouse, 23 mai 1863. »

'' Date obolum Beîizario.

— Que l'ailGS-vous là, mon cher compatriote ?

— Je m'édite, mon bon ami.

— Ah! vous laites encore des méditations.' Très bien ! c'est ce que vous faites le mieux...

— Hé ! non, j'édite mes œuvres, je me fais éditeur !

(Journal pour Rire, 1861.)

Au vieillard brisé il restait cependant une consolation et une dernière affection qui le réconfortèrent jusqu'à son dernier jour. Il s'agit de sa nièce, Valentine de Lamartine, qui ne se maria point pour se consacrer entièrement à son oncle. Ils se réfugièrent dans la petite maison de la Muette, et, aux beaux jours, ils retournaient à Saint-Point. Souffrant de plus en plus de ses rhumatismes, affaibli, Lamartine disait : « Valentine me désattriste tout. »

Ce fut une vie d'attentions, de prévenances, d'héroïsme de tous les instants. Valentine d'e Glans de Cessiat était la troisième enfant de Cécile, sœur de Lamartine. M^e Didier en a tracé un portrait charmant :

« M^i» Valentine est un autre miracle. Elle ne change pas; jamais je n'ai vu plus beau teint, plus beaux yeux, plus belles dents, plus belle taille. Son éclat fascine, son sourire éblouit; elle a une grâce caressante, d'un charme à part. Elle voulait me plaire ; elle y a mis toutes les séductions extérieures. Elle adore son oncle et il se laisse adorer. »

Ce fut le dernier bonheur de sa vie. A côté d'elle, il sentit que l'existence était bonne encore, et il ne voulait pas mourir tout de suite, parce qu'il se sentait dans un rayonnement de beauté calme et affectueuse.

Ce fut sa Providence dans les heures de désespoir. Un jour, à Montceau, il s'enfuit dans les champs, égaré et divaguant ; il ne voulait pas se laisser ramener, il semblait ne connaître personne. Une autre fois, dans la petite maison de Passy, il essaya de monter l'escalier de bois qui conduisait à sa chambre. Mais les rhumatismes alourdissaient ses jambes. Alors, il s'assit sur la marche, la tête dans ses mains, ne voulant pas se coucher. Il disait :

— A quoi bon? à quoi bon dormir? à quoi bon recommencer le matin la tâche cruelle?

Cette détresse morale, cette lente agonie d'un grand homme, que personne n'ignorait, était un remords, presque une honte pour la France. Et trop tard, hélas!

LA VIEILLESSE 183

on vota, le 8 mai 1867, une loi accordant à Lamartine une pension viagère de 25 000 francs, à titre de récompense nationale.

« Avant d'être glorifié, il faut être supplicié », avait-il écrit quelque part. Mais le supplice avait trop duré. Il était vaincu par les épreuves successives. Il ne ressentit aucune fierté de cet hommage, pas très sur de n'être pas déjà de l'autre monde.

Il répétait :

— Je ne vis pas, je meurs.

C'est dans les Entretleiis qu'on retrouve l'écho des années tristes :

« Loin de moi donc les timidités de paroles ! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé d'amertume soulève, sur les plus mâles poitrines, ces vaines bandelettes, par une impudeur de sincérité plus chaste au fondque les fausses pudeurs de la convention. Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entouré des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter, en abandonnant une maison, et qui sonne encore, dans le vide, des heures que personne ne compte plus. »

Que de fois, en subissant la rude condamnation du travail, dut-il refouler des cris de haine et de mépris pour une humanité qui lui apparaissait pénétrée de bas instincts et jalouse de tout ce qui est grand !

<( Tout était serein dans mon horizon comme dans le ciel d'été de cette belle vallée; je ne prévoyais pas que j'en serais bientôt déraciné par un coup de vent comme ces chênes paternels, et que les vils instincts de

l'envie, de la malignité et de la haine, se réjouiraient en rampant sur mes débris, comme ces fourmis, en suçant la sève sur les troncs dépouillés d'écorce de ces rois de la forêt ! >^

Lamartine n'avait plus rien à attendre de la vie ni des hommes. L'année 1868 marqua le déclin de cette grande intelligence. Tout travail lui était devenu impossible. C'est à peine s'il remarquait la présence des étrangers ou des amis qui venaient le voir. M^^ Valentine lui adoucissait, comme une suprême lumière placée au seuil du tombeau, les ténèbres envahissantes et l'effroi des derniers jours. Mais il ne paraissait la voir ni l'entendre.

« Depuis un an, son intelligence, merveilleusement conservée jusqu'alors, s'était engourdie; les ombres de la mort commençaient à voiler son grand esprit. Je me souviendrai toujours du frisson qui m'a traversé lorsque je l'ai vu à demi couché sur le canapé, dans son salon du chalet. Le soleil inondait la pièce de lumière et de chaleur, les lilas l'embaumaient de ses parfums. Le grand homme, insensible à l'éclat du jour, aux arômes du printemps et même au bruit des visiteurs, avait les yeux fermés et semblait dormir. W^^ Valentine nous accueillit avec plus de grâce que jamais. A mesure que son oncle s'affaissait davantage, elle intervenait avec plus de sollicitude (1). »

Le poète s'éteignit le 27 février 1869. Comme il arrive en pareil cas, le grand homme, dédaigné et méconnu, eut à son cercueil la France entière. Les hommages affluèrent de tous les pays. Le monde se sentit soudain diminué. Un décret de l'empereur décida que les funérailles seraient faites aux frais de l'Etat.

Mais Lamartine avait prévu ces honneurs posthumes. Il savait qu'un jour on lui rendrait justice ; malgré son humilité chrétienne, il avait le sentiment de son génie, et

(1) Baron de Ghamborunt de Perissal, Lamartine inconnu. Ploi Nourrit, éd.

LA VIEILLESSE

il avait pris ses dispositions pour que sa gloire fût toute pure et dépouillée d'apparat officiel.

Par testament, il avait refusé les funérailles nationales. Quelques amis emmenèrent le corps à Saint- Point. Res pectueux jusqu'au bout de la volonté de l'illustre mort, ils ne laissèrent prononcer aucun discours. Il y avait là surtout les gens du pays, les métayers, les pasteurs et les vignerons de Milly, de Saint-Point et de Montceau. Ils ignoraient pour la plupart qu'il fut un grand poète, et

qu'un jour d'émeute il avait sauvé la patrie. Ils savaient seulement qu'il était bon, généreux, et qu'il avait beaucoup souffert. Et lorsqu'on l'eut descendu dans le caveau où il allait dormir son suprême et glorieux sommeil, aux côtés de sa femme et de sa fille, sous l'inscription : Spcravlt anima inea, les paysans, dont quelques-uns l'avaient vu naître et qu'il appelait par leui-s prénoms, s'inclinèrent longuement sur cette terre où reposait M. Alphonse, celui qu'ils avaient tous aimé,

Le tombeau de Lamartine, à Saint-Point.

Sa vie apparaît à la fois magnifique et lamentable. L'amour et la gloire n'y sont pas sans tristesses. La vieillesse laborieuse et la ruine n'y manquent pas d'émouvante grandeur.

Lamartine fut admiré, vénéré comme un apôtre, adoré comme le père d'une génération qu'il sut bercer de ses chants, à laquelle il rendit la vertu de l'espérance après les sombres années de la Révolution et de l'Empire. A lui seul, dans l'histoire littéraire, il a été donné de faire jaillir une source nouvelle d'émotion affective et spontanée. Sainte-Beuve écrivait à Verlaine, le 19 novembre 1865 :

« Non, ceux qui n'en ont pas été témoins ne sauraient s'imaginer l'impression vraie, légitime, ineffaçable, que les contemporains ont reçue des premières Méditations (1). »

Il portait, plus complètement que Hugo peut-être, tout le siècle dans sa tête. 11 voulait être poète — mais seulement un a^nateur très distingué, pour qui l'art n'était qu'un moyen d'enthousiasme et de persuasion. Il voulait être agriculteur, chef de tribu, pasteur de peuples, voyageur. Il voulait faire rayonner jusqu'au bout de la terre l'idée de justice et de fraternité. Selon Sainte-Beuve, il agissait avec cette divination de la pensée publique qu'ont les poètes et que n'eurent jamais les doctrinaires.

Grande lyre tendue à tous les souffles de la pitié, de la douleur et de l'amour, il s'est défini simplement et justement : « J'ai eu de l'âme, c'est vrai, voilà tout. » Aussi, malgré les faiblesses et les imprévoyances inséparables du génie, aucune gloire n'est plus pure, aucune ne mérita mieux, selon l'expression de Victor Hugo, d'être une des Étoiles de la Patrie.

(1) Cité par M. Roustan, Lamartine et les Catholiques lyonnais. Champion, éd.

Page 1