PREFACE
Le Lamartine dont il s'agit est bien un Lamartine inconnu, non pas sans doute de ceux qui ont été ses familiers et ses amis, mais de la plupart des autres.
On trouvera ici, sur les vingt-cinq dernières années du grand homme, des témoignages de toutes sortes faits pour rétablir sa physionomie intime sous son aspect véritable, c'est-à-dire sous un aspect absolument contraire aux fausses légendes, et ignoré non seulement de la masse du public, mais de l'élite même des gens du monde.
Néanmoins, ce volume tout rempli forcément de souvenirs de famille mêlés aux preuves incessantes d'une illustre amitié, ne saurait aspirer à aucune publicité tapageuse, à aucune bruyante controverse.
Si certaines lettres, certains documents, certains
n PB É FACE
souvenirs qu'il ionienne, semblent offrir un véritable intérêt pour tous, par la nature et par la forme des sentiments qu'il exprime, il n'en est pas moins fait d'abord pour le cercle particulier des parents et des amis.
Voici son origine :
En 1887, au milieu du mouvement de justice qui s'accentuait déjà en faveur de Lamartine, j'ai été parli< ulièrement frappé de cette tendance nouvelle par la lecture de la Semaine littéraire parue dans le feuilleton de la Gazette de France du 2 octobre.
Dans ce feuilleton, et à propos du livre de M. Alexandre sur Madame de Lamartine, l'éminent critique Armand de Pontmartin, que l'esprit de son temps avait entraîné trop souvent à des jugements si injustes sur l'auteur des Méditations, y laisse cette fois son cœur s'élever à la hauteur de son talent. Il ne félicite pas seulement M. Alexandre d'avoir rendu justice à la noble femme du grand homme, il se sent pris d'une certaine équité pour le grand homme luinirme et fait des vœux pour que « l'on répare une injuste disgrâce, en replaçant sous leur vrai jour non seulement les chefs-d'œuvre de Lamartine, mais les épisodes de sa noble vie, l'atmosphère de pureté, de tendresse, de piété, de vertu où il est né, où il a grandi et dont il garda toujours le mystérieux
PREFACE m
parfum ; sa mère si incomparable que, pour louer le fils, il suffit de rappeler qu'il fut digne de sa mère; les belles ami liés qui lui furent fidèles dans l'adversité et qui auraient été moins vivaces si elles avaient rencontré, chez l'homme qui les inspirait, la sécheresse du cœur » .
En lisant ces dernières lignes, il m'a semblé qu'un appel direct m'était adressé.
Sans aucune qualité pour intervenir dans les autres questions , je le reconnais humblement , mon droit se retrouve tout entier quand on demande des preuves de la bonté, de la tendresse de cœur, de la magnanimité de Lamartine.
Parmi les amitiés qui lui sont restées fidèles à travers toutes les adversités, jusqu'après la mort même, je ne crains pas de l'affirmer, il n'y en a pas eu de plus vivace que celle de mon père.
Et Lamartine lui rendait son affection dans une tendre et confiante réciprocité qui ne s'est pas démentie un seul instant et que caractérise bien cette phrase d'une de ses lettres à mon père en 185*2 : « Vous serez ma sève d'automne. »
Mon père, hélas! n'est plus. Il ne peut apporter lui-même son témoignage.
Je viens le faire à sa place. Et j'apporte le mien avec le sien ; car, moi aussi, pendant vingt ans,
iv PREFACE.
j'ai été l'objet des constantes bontés de Lamartine. Dès L855, il me plaçait à côté de mon père dans un codicille de son testament, qui, pour avoir perdu par suite de circonstances fortuites toute sa valeur légale, n'en a pas moins conservé toute sa valeur morale comme témoignage particulier d'estime et d'affection.
En I8G3, il suivait avec le plus bienveillant intérêt mes espérances d'avenir dans la carrière militaire qui semblait alors s'ouvrir brillante devant moi; il terminait une lettre à mon père par ces mots touchants : « Mille bonnes espérances pour votre fils; dites-lui de prier pour ma santé, car il perdrait en moi le plus chaud et le plus convaincu de ses amis. »
En 1804 enfin, malgré son deuil, sa tristesse, ses souffrances physiques et morales, et les habitudes sédentaires qui en étaient devenues la conséquence, il accepta avec joie d'être témoin de mon mariage, et mit ainsi le comble à des bontés qui se sont manifestées pour les miens comme pour moi jusqu'à ses derniers jours.
Il me faudrait une véritable sécheresse de cœur pour ne pas me souvenir; et je me souviens.
J'ai le devoir de le faire sans bruit inutile, mais assez haut cependant pour que l'Histoire sache où
PRÉFACE. v
elle pourra trouver certaines vérités qu'elle ne possède pas encore.
D'ailleurs, mon silence ne serait pas seulement coupable envers Lamartine ; il le serait aussi envers mon père et ses descendants.
En dehors des exemples d'une vie toujours honorable et des services d'une vie souvent utile, mon père, en méritant une amitié aussi illustre, a marqué son nom d'un lustre nouveau.
C'est la part morale de son héritage ; elle n'est pas la moins précieuse.
J'honore mon père, et je m'honore, ainsi que les miens, en faisant acte à' héritier sur cette part d'héritage comme sur les autres.
Un troisième motif m'imposait encore de parler. Quelque humble qu'il soit, quelque petite place que puisse prendre sa parole au milieu des clameurs du siècle, tout bon citoyen, je crois, a le devoir de laisser monter à la lumière la somme de vérité qu'il possède au sujet des hommes vraiment illustres de sa patrie, afin de les faire mieux connaître, mieux apprécier, mieux aimer.
C'était donc accomplir un semblable devoir que de travailler à replacer la noble figure de Lamartine sous son jour véritable; que d'essayer de le montrer tel qu'il était vraiment, c'est-à-dire aussi grand par
vi PRÉFACE.
le cœur que par l'esprit; ayant L'âme à la hauteur de son génie et Je caractère à la hauteur de son âme; ne laissant abaisser son honneur devant aucune tentation de l'adversité; gardant jusqu'à la fin la noble el sainte passion de la charité, une des causes touchantes de sa triste ruine; acceptant les plus douloureuses épreuves avec une admirable foi chrétienne qui jaillit dans ses lettres les plus intimes et les plus tristes, en accents non moins sublimes que dans les chants d'adoration de ses plus saintes poésies; vivant enfin à son foyer toujours respecté, entre deux seules consolations, celle du travail le plus opiniâtre et celle des intimités de famille et d'amitié les plus tendres et les plus dignes; sans oublier jamais dans sa solitude les intérêts de son pays; sans perdre jamais, dans cette vie si simple, cette haute mine si foncièrement aristocratique à laquelle le rayonnement perpétuel d'une bonté toujours parfaite ajoutait le charme le plus attachant.
En outre de mes souvenirs personnels et de ceux de mon père , si souvent reproduits devant moi, j'avais en ma possession des notes, des documents de valeur et toute une correspondance inédite qui remonte à 1842, et qui s'est continuée depuis, à intervalles inégaux. Si bien des lettres ont été perdues ou égarées, ce qui n'est pas douteux, beaucoup
PREFACE. vu
ont été sauvées, et des plus importantes sans nul doute. Au moment des crises difficiles elles s'accentuent, se multiplient.
Au sujet des dettes, le dossier moral est complet.
Evidemment, tous ces arguments nouveaux peuvent jeter une lumière utile sur une portion importante de la vie de Lamartine, qui est la portion la moins comprise ou la plus ignorée.
Mais une question grave se posait devant moi. En présence de l'intimité des confidences reçues et de la délicatesse du sujet, ne fallait-il pas choisir avec soin les pensées secrètes que j'allais divulguer?
Après avoir interrogé mon cœur et ma raison, je ne l'ai pas cru. Au contraire, je n'ai pas retranché une ligne pouvant donner une indication utile ou offrir quelque intérêt. La franchise la plus complète, une franchise ne dissimulant rien, m'a paru asseoir toute mon argumentation sur une force d'autant plus grande qu'au milieu des épanchements les plus intimes, des plaintes les plus désespérées, il n'y a pas un mot qui choque, pas une pensée qui ne reste imprégnée des parfums les plus exquis de l'honneur et de la foi.
A côté des lettres de Lamartine, j'ai été amené à citer quelques lettres de sa noble femme, lettres absolument inédites aussi, dont une en particulier
vin PRKFAGE.
me paraîl devoir influer d'une manière décisive sur |(> jugement de la postérité!
En outre, tout en restant dans la discrétion qui m'était imposée vis-à-vis d'une personne, Dieu merci! très vivante, j'ai cité également, à leur heure, plusieurs lettres bien dignes de figurer à côté des autres, et écrites à mon père ou à moi par la nièce bien-aimée , devenue la fille adoptive du grand homme, par Madame la chanoinesse Valentine de Cessia, comtesse de Lamartine, bon ange terrestre qui a veillé sur les dernières années de l'homme de génie vaincu par l'adversité, douce et noble figure que la postérité doit enfin connaître afin de ne l'oublier non plus jamais dans son admiration à côté de la mémoire de Lamartine.
L'étude de tous mes documents a produit en moi une opinion raisonnée et réfléchie, que j'ai voulu contrôler en lisant et relisant longuement à travers toutes les œuvres de l'incomparable écrivain. Ce contrôle en a été l'éclatante confirmation. Les œuvres les plus réputées m'ont confirmé son génie. Les œuvres presque oubliées, qu'on ne connaît pas malgré leur sublimité, m'ont confirmé la hauteur de son âme ; c'est surtout après avoir lu ces dernières qu'on est tenté de s'écrier avec un écrivain célèbre : « Je ne compare pas Lamartine, je le sépare. »
PRÉFACE. i\
C'est cette opinion, définitive chez moi, que j'expose au courant d'un récit destiné à relier, expliquer, commenter lettres, documents et souvenirs.
On trouvera naturel que dans ce récit un chapitre spécial soit consacré à rendre hommage à Madame de Lamartine, qui a toujours montré à son mari un amour si profond et si dévoué.
On trouvera naturel aussi que, faisant une exception unique à la règle que je me suis imposée ici de ne jamais juger les personnes vivantes, j'essaye d'éclairer d'un commencement de lumière l'image attachante de celle qui, selon la propre expression de son oncle, a été pendant tant d'années « l'âme et lange » de sa maison.
Malgré son esprit d'abnégation et sa répulsion pour le bruit, Madame Valentine me pardonnera d'accomplir un acte qui ne se présente pas seulement à mon cœur comme un besoin de respectueuse affection, mais qui s'impose à ma conscience comme un devoir de stricte justice et d'absolue sincérité.
Enfin, j'ai complété mon récit par une Notice sur la Société des OEuvres de Lamartine, peu connue elle aussi, et par une Annexe dans laquelle j'ai relégué certains documents encombrants, mais qu'il m'a paru intéressant de conserver.