CHAPITRE V
I. Le Conseiller du peuple. — IL Le vicomte de La Gucronnièrc, ses débuts, le Bien public. — III. Le journal le Pays. — IV. Portrait de Louis-Xapoléon. — V. Portrait du comte de Chambord. — VI. Discours de mou père au Conseil général, félicitations de La (ïuéronnière et de Lamartine. — VII. La Guéronnièrc bonapartiste et Lamartine. — VIII. Digression personnelle.
Au retour de son second voyage d'Orient, si tristement terminé par la mort de ÎU. de Cliampeau\, Lamartine fut dominé par deux préoccupations principales :
L'une, morale : la volonté de ne pas se désintéresser de la politique, mais de donner au contraire à ses concitoyens les meilleurs conseils, afin de faire vivre, s'il était possible, dans les idées de générosité qui étaient son idéal, le gouvernement républicain qu'il avait fondé;
L'autre, matérielle : la recherche du moyen le meilleur de tirer parti de sa splendide concession du Burgaz-Owa.
Dans cette double tâche, mon père lui rendit de nombreux services.
Sou intervention fut plus directe dans les efforts de Lamartine pour rétablir ses affaires en désordre; elle n'en
fut pas moins fréquente, comme on va le voir, dans tontes les combinaisons de presse qui devaient servir à vulgariser des idées qui, pour n'être pas toutes, politiquement, 1res pratiques, n'en méritaient pas moins par leur générosité idéale le respect et l'admiration des honnêtes gens.
Quoique tombé du pouvoir, Lamartine était encore écouté avec grand plaisir par une partie de l'opinion; et il se mit en communication avec elle par deux genres de publications : une Revue et un journal.
La Revue, dont il a déjà été parlé, s'appelait le Conseiller du peuple, qui, en six semaines, atteignit le chiffre de quatre-vingt mille abonnés, dura jusqu'au 2 décembre et enrichit ses deux éditeurs.
Mon père fut maintes fois chargé de régler avec eux des poiuts controversés.
A côté de sa Revue hebdomadaire, Lamartine voulut avoir son journal quotidien, et il fonda le Pays, dont il se réserva la direction, avec le vicomte de La Guéronnière pour rédacteur en chef.
Avant de parler de la courte mais célèbre existence du Pays, quelques détails sur son rédacteur en chef. Le vicomte de La Guéronnière, journaliste d'abord, plus tard conseiller d'Etat, sénateur, ministre plénipotentiaire à Bruxelles et ambassadeur à Constantinople, est une figure assez honorable et sympathique; il a joué un rôle assez
(l2 LAMARTINK INCONNU.
important sons le second Empire; à des faiblesses d'écriv.iin courtisan, que sa conscience a regrettées, il a mêlé assez de qualités èminentes, d'éclat véritable, d'honnête et bienfaisante renommée, pour qu'il puisse être intéressant de parler an instant de lui dans ces Souvenirs. Il leur appartient d'ailleurs pleinement d'un bout à l'autre de sa carrière. A son début, il fut un des jeunes écrivains qui avaient le plus chaudement adopté et le plus brillamment défendu les idées du grand politique de l'idéal. Pendant la République de 4H, il fut mêlé directement ou indirectement à tous les travaux de presse de Lamartine; enfin, après les premiers troubles de son évolution napoléonienne, il redevint et resta jusqu'à la fin l'ami, sinon aussi intime, du moins toujours respectueux et dévoué, de son illustre maître.
La famille de La Guéronnière est une vieille et noble famille du Limousin et du Poitou, amie et alliée de ma famille à toutes les époques. Au moment où mon père faisait son éducation au petit séminaire du Dorât, trois frères du nom de La Guéronnière y arrivaient successivement. Camarade de classe du plus âgé, mon père se lia par là même avec les autres, malgré leur différence d'âge.
Les trois frères avaient une intelligence véritable.
Alfred, l'aîné, avec une mémoire prodigieuse nourrie de continuelles lectures, avec une faconde intarissable devenue proverbiale aux quatre coins de la terre, avec une plume enfin aussi facile que sa parole, manquait peut-être un peu d'assiette dans les idées. Ce qui ne l'a pas empêché d'être le chef aimé d'une nombreuse et charmante famille.
Charles, le troisième, homme très capable et très pou-
AVANT LE COl'I» D'ÉTAT. 63
déré, devint un vrai préfet, excellent administrateur. De la préfecture de Saône-et-Loire, où il avait très bien réussi, il passa à celle de la Haute-Garonne où il réussissait déjà également, lorsqu'un matin on le trouva mort dans son lit officiel, de la rupture d'un anévrisme.
Entre les deux enfin, se trouvait Arthur, le plus connu, dont les relations avec mon père furent de tout temps très fréquentes. Le vicomte de La Guéronnière n'oublia jamais la part si grande que mon père avait prise à ses débuts à Paris, en le présentant et recommandant sans relâche à Lamartine qui était son modèle et devint son maître.
L'attention du grand homme fut d'ailleurs attirée naturellement sur lui par une campagne très brillante qu'il menait dans Y Avenir national de Limoges, où il faisait des articles pleins de promesses. Suivre Lamartine et propager les idées de Lamartine, tel était le but de ces articles. Collaborer à l'œuvre de Lamartine sous la direction de l'illustre maître, tel était l'ardente ambition du jeune littérateur limousin.
Aussi, dès que l'estime et la bienveillance de Lamartine pour mon père se furent manifestées publiquement par la lettre qui patronnait l'ouvrage sur le paupérisme, La Guéronnière sollicita-t-il son ancien camarade de parler de lui à ce nouvel ami déjà si illustre.
Il fut convenu que pour faire mieux apprécier sa valeur littéraire, le jeune journaliste ferait paraître dans son journal un parallèle très étudié entre Lamartine et Chateaubriand.
Le morceau, parfaitement écrit et fortement pensé, fut très goûté. Lamartine accueillit avec plaisir l'idée de faire
L IMAR1 I V I : INCONNU.
la connaissance du jeune el déjà très habile écrivain. Mou père I»1 lui présenta, l'impression produite fut excellente, et Lamartine n'attendait pins que l'occasion pour se l'attacher.
Cette occasion se lit assez longtemps attendre; plusieurs années se passèrent ainsi, pendant lesquelles le jeune La (îiiéronnière ne cessait d'écrire à son ami de ne pas l'oublier auprès de Lamartine et de pousser le grand homme à la fondation d'nn journal, indispensable à la vulgarisation de ses idées. Ce journal aurait admirablement créé l'avancement attendu par le journaliste de province, si désireux d'arriver à Paris.
Ce désir se manifeste, dès 1843, dans la lettre suivante, qui mérite d'être citée en entier :
• Limoges, 26 avril 1843.
« Je vous écrivais hier bien à la hâte, mon cher ami, et seulement pour satisfaire à un besoin de cœur en vous disant combien j'étais heureux de l'espérance que vous présentiez à mon ambition. Aujourd'hui, je veux recueillir mes impressions pour vous répondre avec plus de détails et justifier la confiance que vous placez dans mon concours.
« Avant de connaître M. de Lamartine, j'ai souvent ambitionné pour les idées qu'il porte à la tribune avec tant d'éclat une manifestation aussi imposante dans la presse. Quelque retentissante que soit une parole d'orateur, elle n'exerce toujours qu'une action restreinte. La publicité est l'âme du gouvernement représentatif; c'est par la presse que les partis vivent, c'est par la presse que les gouverne-
ments se fondent el tombent; c'est elle aussi qui prolonge le retentissement des échos étouffés de la tribune jusque dans la conscience du dernier des citoyens; c'est donc par la presse que M. de Lamartine doit établir son règne, ou plutôt le règne des idées nouvelles dont il s'est fait le précurseur.
» Pour ce qui me regarde, s'il m'est permis de placer ma modeste personnalité à côté d'une personnalité si grande et si glorieuse, j'oserai dire que je ne suis plus un étranger dans ce parti nouveau; c'est pour moi une véritable satisfaction d'avoir été jugé digue par celui qui en est le chef, d'être initié à la haute pensée de régénération que son génie a conçue et que son génie seul peut réaliser.
« Humble volontaire , je m'enrôlerai avec orgueil au service de cette belle cause, qui est la mienne, vous le savez bien; car il y a entre nous entente cordiale, complète et sincère. Je n'ai donc pas besoin de vous répéter combien j'ai été heureux de la proposition que vous avez été chargé de me transmettre et dont l'initiative a été provoquée saus doute par votre chaleureuse amitié. C'est aussi à vous que je me livre avec toutes mes espérances. Soyez mon intermédiaire et ma caution, je ne saurais en avoir de meilleurs auprès de jtf. de Lamartine. Dites-lui bien que mon cœur est tout à son œuvre et à la foi nouvelle dont il élève le symbole au-dessus de tous les vieux partis mourants.
« Je ne veux ni ne puis vous parler des conditions de mon concours; il me sufBt que M. de Lamartine m'ait élevé à la hauteur de son suffrage ; le reste vous regarde, et je vous donne plein pouvoir.
« J'arrive à un point important; je crois qu'un journal
I g LAMARTINE ING0NN1
ijni sert reconnu l'organe de la pensée politique de If. de Lamartine deviendra bientôt le code des consciences indépendantes et éclairées, et que de vives sympathies se manifesteront pour cette œuvre.
« Adieu, je crains de manquer le courrier, et je suis pressé de faire arriver jusqu'à vous cette nouvelle adhésion et l'expression toujours aussi sincère de mes sentiments les plus dévoués.
« Arthur de La Guérowière. a
Lamartine désirait certainement la fondation du journal ; mais cette fondation était retardée par des considérations diverses. Elle ne se faisait pas, et cependant il en était beaucoup question.
En 184-4, La Guéronnière écrivait à mon père :
« On m'a assuré que la fondation du journal de .11. de Lamartine était résolue, et que des capitaux considérables étaient réunis dans ce but; on parlait, je crois, de quatre cent mille francs. Si cela était, nous grossirions ce budget de l'intelligence de notre modeste tribut. Dites à votre ami d'y compter.
■ Vous savez que je suis un soldat dévoué de cette
grande cause, et si votre amitié me fait accorder un poste, mon dévouement ne faillira pas.
Le J I janvier I ÎS i5 , LaGuéronnière insistait de la sorte : If. de Lamartine est à Paris. Vous l'avez vu déjà sans doute, et je me flatte qu'il vous aura été possible de connaître ses intentions. Dites-moi tout ce que vous savez à cet égard . «
Le S février suivant, il écrivait :
AVAXT LK COU» D'KTAT. 67
« Mon cher ami, je vous ai écrit hier pour vous prier de connaître les intentions de M. de Lamartine. Ce matin, je reçois une lettre de notre illustre ami qui rend inutile la demande que j'attendais de votre obligeance. Voici ce qu'il me dit :
■ Je ne vous oublie pas une minute. Si quelque œuvre . digne de vous se fonde , je vous prierai d'y apporter « votre admirable main. A présent rien! Tout brûlait cet r été, tout est mort et froid cet hiver. On espère encore, « mais vaguement, avoir, au mois de mars, un organe « puissant. Mais c'est douteux! En attendant, ne négligez « pas la certitude d'une position quelconque; il sera tou- « jours temps de la fondre dans une plus grande! »
« Je suis confus, mon ami, de ce témoignage trop bienveillant pour mon humble plume. Mais j'ai voulu vous confier toutes mes espérances, afin que votre amitié veille sur elles. Je vois que l'heure n'est pas encore venue! Viendra-t-elle jamais? Je le désire, moins pour moi que pour les idées auxquelles j'ai voué mon âme et qui auraient besoin d'une tribune haute et retentissante. »
Quelques mois après , enfin, La Guéronnière écrivait encore :
b Nqtre illustre maître a bien voulu se souvenir de moi au fond de sa retraite, où il achève les grands travaux conçus par son génie. Il m'est venu de lui quelques lignes oo je retrouve à la fois sa bienveillance et son âme généreuse; il me dit qu'il sera à Paris dans un mois, et qu'il y reprendra nos projets. Je crains néanmoins que, soit hésitation, soit insuffisance des ressources nécessaires, cette œuvre ne puisse être longtemps encore qu'un projet. Je le
regretterais pour l'avenir du pays, je le regretterais aussi pour moi, qui perdrai l'occasion de développer honorablcment ma position, en défendant mes idées, sous le patronage de celui qui en est le plus digne interprète. Enfin je m'en remets à la Providence, et je compte aussi beaucoup sur votre amitié. Je suis un humble ouvrier de la pensée publique; mais son domaine est immense, et vous pourriez peut-être trouver un emploi convenable de ma volonté et de mon travail. »
La révolution de 1848 arriva au milieu de cette attente. La Guéronnière vint immédiatement à Paris et resta en communication avec Lamartine.
Après le Gouvernement provisoire, convaincu que l'éclipsé de la popularité n'entraînait pas pour Lamartine la perte de son influence sur l'esprit public, encouragé d'ailleurs par celui qu'il appelle le grand maître, il fonde lui-même le journal le Bien public, organe sinon officiel, du moins officieux, des idées du fondateur de la République. Sous la dictature de Cavaignac, voici ce qu'il écrivait à mon père en l'engageant à abreuver de quelques capitaux la caisse du journal :
« Les affaires publiques sont tristes. Paris a l'aspect d'une, ville morte. Cavaignac a beaucoup perdu de sa popularité. Les communistes ne se tiennent pas pour battus. Il y a toujours de grands périls sur nos têtes. L'insuffisance si complète des hommes aux affaires grandit naturellement ceux qu'on a méconnus. Lamartine, sorti irréprochable de l'enquête, reprend son autorité, sinon sa popularité. Le jour où il parlera, il sera populaire; mais il veut parler à propos. Nous allons publier cette semaine sa lettre aux dix
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départements qui l'ont élu. C'est magnifique de forme et de pensée. L'impression de cet écrit sera immense. En résumé, l'opinion des hommes politiques est que la République ne peut pas se passer de Lamartine, et que la force des choses le ramènera nécessairement au pouvoir avant trois mois.
« Le Bien public a gagné beaucoup d'abonnés ; mais j'espère qu'il va pouvoir enfin se décorer de la collaboration officielle du grand maître. Alors notre fortune serait faite.
« Lamartine vient de vendre 50,000 francs Y Histoire du gouvernement provisoire, dont il réserve la primeur aux abonnés du Bien public. »
Hélas! pour les intéressés, le grand maître ne collabora pas officiellement au Bien public. Ce journal, loin de faire fortune, aboutit à une liquidation qui ne se fit pas sans difficultés et sans quelques tiraillements intimes. Aucune des prophéties optimistes de La Guéronnière n'était donc réalisée.
Au pouvoir, ce n'était pas Lamartine que l'on trouvait, mais un prince, en apparence taciturne et muet, soleil nouveau, dont on ne pouvait encore mesurer la course lumineuse.
Au Bien public, il n'y avait plus que quelques dettes.
7n LAMARTINR INCONNU.
Les hommes de presse se laissent rarement décourager. Le journalisme n'est pas seulement une carrière ; il devient une passion.
Le Bien public est mort à côté de Lamartine ; un autre journal, le Pays, va se fonder et prospérer par lui. Lamartine en sera le directeur, et en conduira par conséquent tou le la politique, fournissant ses colonnes des magnificences de sa parole, des leçons de sa grande âme et des inspirations de son génie. Mais il ne peut faire an journal à lui seul, cl c'est La Guéronnière qu'il prend comme rédacteur en chef. Voilà le rêve, formé depuis 18i3, enfin réalisé! La Guéronnière est le lieutenant de Lamartine. Il en est digne par son travail, son talent de plume, sa prodigieuse facilité d'assimilation. Le rédacteur en chef interprète et utilise merveilleusement son éminent directeur.
Quand Lamartine n'a pas le temps de faire un article, mais qu'il a une pensée à jeter au public, il fait venir son second, la lui expose rapidement, et, le lendemain, il a la joie mêlée d'admiration de voir cette pensée scrupuleusement rendue dans les colonnes du journal et toujours enveloppée dans les plis richement drapés d'un style merveilleux.
De son côté, quand le rédacteur en chef a besoin d'un article sur un sujet quelconque de politique étrangère et intérieure, ou sur une question sociale, financière même,
et qu'il hésite soit sur ce qui doit être dit, soit sur la manière dont il faut le dire, il se rend chez l'illustre directeur, et quelques minutes après ce dernier a donné les grandes lignes, les points de repère indispensables d'un article magnifique, plein de tact, de justesse et du suc des pensées les plus élevées.
Aussi La Guéronnière peut-il écrire à mon père en 1851 :
Le Pays va très bien ! Que ne pouvons-nous en dire autant de la France! «
Et il ajoute des détails parlementaires qui ont leur intérêt rétrospectif :
«t Vous avez vu le grand débat sur la revision. Cela allait bien jusqu'à Hugo, qui a tout gâté. Dupin s'était mis dans !a tête d'empêcher Lamartine de parler. II a réussi.
a Une chose très remarquée, c'est le vote des quatre généraux d'Afrique : Bedeau, Lamoricière, Chaxgarxier, Cavaigxac, contre la revision. Ce sont quatre épées dont la pointe menace toutes les ambitions inconstitutionnelles. »
C'est à peu près vers la même époque que mon père reçut de Lamartine une lettre où la situation satisfaisante du Pays est également constatée. Il n'y a encore aucune trace du conflit qui devait éclater quelques mois plus tard entre le rédacteur en chef, bondissant d'enthousiasme vers l'étoile napoléonienne, et le directeur désirant rester toujours dans la même voie, la seule conforme, du reste, à sa conscience, à son honneur et à sa dignité. Voici cette lettre :
72 LAMARTINE IVCONNU.
« Neuilly, 10 juillet 1851.
a Mon cher ami,
« L'énormité du travail et des affaires a retenu ma « plume, non ma pensée, qui vous suit dans vos solitudes a heureuses.
« J'ai reçu votre lettre avec un vif intérêt. Tout ce que u vous me dites du calme autour de vous est partout vrai. « L'esprit de Dieu, esprit de paix, souffle sur ce peuple. « Je suis moins content de l'esprit qui paraît souffler à « l'Elysée. L'attitude est mauvaise. Sans cela, tout irait a vraiment à souhait pour la République.
« Le Pays va bien aussi. Toujours cent abonnés par a jour, souvent deux cents. Si vous en étiez l'administra- « teur, et le rédacteur aussi, je répondrais d'un million « avant un an. Mais, mais...
« Je travaille aussi à l'histoire. De plus, je serai obligé « d'avoir l'oreille ouverte et l'esprit tendu pendant la dis- « cussion de revision; cela me dérange.
« Neuilly est comme vous l'avez laissé, calme et soli- « taire.
a Voici ma Ferme agricole par association de petits -■• capitaux que je vous envoie ; tâchez de m'en répandre « ces douze ou quinze exemplaires, et de tenter quelques « souscripteurs. Si je puis avoir là-bas ces 150,000 ou « 100,000 hectares en culture et troupeau, cela ouvrira a les yeux et amènera peut-être un résultat plus grand.
« Je n'en ai encore envoyé que cinq, et j'ai reçu trois « souscriptions de 500 francs.
b Veillez et agissez.
« M. Couturier, de Smyrne, est ici avec sa femme ; ils
dînent avec nous.
ce Commémoration de vous.
« Respects à madame de Chamborant et à votre excella lent père.
u Lamartixe. »
On voit, bien marquée dans cette lettre, la double préoccupation de Lamartine : la politique et ses affaires; le journal le Pays et la recherche des capitaux pour exploiter sa propriété d'Orient.
Sa satisfaction du côté de son journal ne devait pas être de longue durée. Pendant son séjour à la campagne, au moment où son absence laissait une liberté plus grande à son rédacteur en chef, celui-ci, dont le talent grandissait tous les jours au contact du génie du maître, voulut percer avec éclat. Profitant de ce que l'esprit public était tourné curieusement du coté des divers prétendants qui menaçaient la République, il entreprit de les présenter à tous et fit paraître une série de portraits qui eurent un grand retentissement. Celui du prince Louis-Xapoléon et celui du comte de Chambord furent particulièrement remarqués.
Le premier surtout excita une émotion générale. Soit calcul inconscient, soit conviction complète, il était tellement élogieux, enthousiaste sans restriction, que le bruit de la rupture entre Lamartine et La Guéronnière se répandit. Les républicains indignés criaient à la trahison ; les bonapartistes radieux saluaient en souriant l'évolution d'un
7v LAMARTINE INCONNU.
écrivain du plus grand mérite prél à passer dans leurs rangs.
Pour qu'on puisse apprécier la légitimité du mécontentement de Lamartine et rendre justice au talent de La Guéronnière, je place à l'Annexe de ce volume d'assez longues citations do portrait de Louis-Napoléon (1).
Plus je relis ces pages, plus j'y trouve admirable le talent de l'écrivain. Lamartine a dit le mot : La Guéronnière « a une admirable main » . Plus je les relis, plus je comprends aussi l'émotion du grand homme, en voyant paraître dans son journal des articles empreints d'un véritable fanatisme napoléonien, qui battaient véritablement la charge à l'assaut de la Constitution, contre la République, lignes remplies d'impatiences de coup d'Etat et destinées h d'autant plus de retentissement qu'elles étaient écrites avec un art plus consommé.
Mon père ne se laissa pas ébranler dans son amitié, et Lamartine lui-même conserva la plus grande mesure dans les formes de son mécontentement. Plus on vit, plus on connaît l'humanité, plus on sent la tolérance avec laquelle, en dehors de certains actes voués par la conscience à une flétrissure sans réserve, on doit juger la conduite de ses semblables. En politique, il ne faut pas que la foi du croyant et la conviction de l'homme de raison deviennent le fanatisme d'un mamelouk ou la passion d'un sectaire.
La Guéronnière cherchait sa voie; il sentait qu'il allait la trouver; il ne voulait pas qu'elle pût, le cas échéant, lui échapper. Il indiquait tous ses désirs, nettement, pour
(1) Voir document C.
le maître de l'avenir; mais il se faisait l'illusion de croire qu'il les avait maintenus dans un vague suffisant pour en atténuer la conséquence auprès de son ancien grand maître. Je ne suis pas étonné de l'attitude de mon père, qui chercha toujours à apaiser Lamartine et à modérer La Guéronnière en témoignant la plus complète confiance dans sa gratitude et sa loyauté.
Mais où mon étonnement ne sait plus quelle forme prendre, c'est lorsque, après avoir lu les conclusions du portrait de L. N. Bonaparte, je lis la lettre suivante adressée à mon père, le 4 septembre 1851, par La Guéronnière :
« Je reçois votre lettre aujourd'hui à Angerville, où je suis venu passer deux jours avec M. Berryer. Je profite bien vite du loisir que laisse la vie de château pour vous remercier du signe de bonne amitié que vous me faites, à propos de mon portrait. Vous avez eu raison de repousser les mauvaises interprétations, car je ne suis capable que d'un excès d'équité et d'impartialité. Une conscience comme la vôtre doit me comprendre et m'absoudre. Quant aux petits esprits qui ont la passion de dégrader les gouvernements et les hommes d'Etat, sans doute pour les faire à leur image; quant à ces esprits chagrins qui prennent toute justice pour une servilité, peu m'importe ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent.
« Remerciez pour moi votre excellent père d'avoir été mon défenseur. En me voyant ainsi défendu, je ne puis me plaindre d'avoir été attaqué.
« Ne craignez rien de mon pinceau pour le comte de Chambord; je serai vrai : j'ai beaucoup interrogé et beau-
76 L IMARTINE INCONNU.
coup appris. Si vous aviez quelques bonnes impressions ou (iiit'lmies l'ails à nie fournir, je vous en serais reconnaissant; mais hàtez-vous, car la toile est devant moi, et je démêle mes couleurs
■ Quant à la situation, que puis-je vous en dire que \uiis ne sachiez? Votre discours me parait la juger très bien. Nous sommes d'accord aujourd'hui comme toujours.
u La République, sincèrement, résolument, et si l'expérience manque, si le peuple abdique ou signe : La vraie mowrchie. Tout est dans cette alternative. »
Cette lettre est du 4 septembre ; ses conclusions semblent déjà bien contraires à celles du portrait de Louis-Napoléon Bonaparte, où le prince est mis en demeure de sauver la France, s'il ne veut pas, au lieu de gloire, recueillir la honte dans l'histoire. En la recevant, en lisant des explications aussi satisfaisantes, mon père a dû se féliciter de ne pas s'être fié aux apparences et d'avoir cru son ami incapable de changer d'opinion. Néanmoins, il a dû attendre avec une certaine angoisse l'apparition du portrait du comte de Chambord.
L'attente ne fut pas longue, l'œuvre parut à la fin de septembre. Elle complète admirablement celle de juillet ; mais il me semble que l'amitié la plus robuste, même l'amitié la plus disposée à recevoir un coin de ce bandeau
qu'une autre affection met, dit-on, sur le jugement, n'a pas pu expliquer, cette fois, d'une manière complètement satisfaisante, tout au moins pour la logique, la contradiction flagrante entre la lettre intime et les deux documents publiés, se corroborant, se complétant l'un l'autre.
Je n'ai pas retrouvé de trace écrite de l'impression de mon père à ce moment ; mes souvenirs ne peuvent pas remplacer, sur ce point, les documents absents; mais je suis tenté de croire qu'il a dû, cette fois, se rendre à l'évidence et trouver que son ami, « toujours d'accord avec lui, à son dire » , prenait décidément un singulier moyen pour préparer le retour de la vraie monarchie.
Qu'on en juge, en lisant les citations à l'Annexe (1).
Le langage est évidemment très beau de forme. La logique est contestable, mais le style est magnifique. Si, après avoir lu les prémisses, on est stupéfait des conclusions, c'est qu'on perd de vue l'état psychologique de l'écrivain et le problème si délicat qu'il s'était donné à résoudre. Par la douceur de sa nature et la bonté de son cœur, La Guéronnière était porté à ne dire du mal de personne; par prudence en face de l'avenir, il se résolut à peindre les deux princes sous les couleurs les plus flatteuses. Seulement, guidé par l'instinct de son ambition, il flatte l'un d'une manière pratique, tandis qu'il n'a pour l'autre que des flatteries platoniques. Le portrait de Louis-lVapoléon part du cerveau : c'est un calcul ; celui du comte de Chambord vient du cœur : c'est un remords.
Le premier, plein de confiance et d'entrain, est une sorte
(1; Voir document D.
7s LAMARTINE INCONNU.
de désignation catégorique du sauveur de la pairie. Le second a plus de souille, l'ait un éloge plus lyrique de l'homme et respire un respect plus profond de la grandeur de s;t race et de la hauteur de son caractère; seulement, apréfl avoir donné cette satisfaction aux partisans de la vraie monarchie, il termine son portrait de Henri V par des conclusions en parfaite harmonie avec celles du portrait de Louis -Napoléon Bonaparte. Il avait poussé ce dernier à Y héroïsme des grandes entreprises du salut public, il invite le Roi légitime à l'héroïsme de la résignation.
Entre la lettre intime du \ septembre et les conclusions des deux portraits, il y a donc contradiction. Il n'entre pas dans ma manière de faire de nier l'évidence. Je ne le nie pas. Malgré mon affection et mou dévouement pour le souvenir de l'ami fidèle de ma famille, je ne peux pas même essayer une explication autre que celle donnée officiellement par La Guéronnière lui-même; elle se trouve dans le portrait du comte de \Iorny paru après l'établissement de l'Empire.
Le voici :
« Le coup d'Etat n'avait été ni prévu ni désiré par celui qui écrit ces lignes. Néanmoins, avant le 2 décembre, il avait compris la destinée du président de la République, et il n'avait pas craint de rompre avec des solidarités aussi clièrcs qu'illustres pour obéir à l'impulsion de sa raison. Pourquoi ne pas l'avouer cependant? il était de ceux qui regrettaient tristement la chute des libertés politiques que les glorieux maîtres de la génération à laquelle il appartenait, Chateaubriand, Koyer-Collard, Lamartine, Guizof, lui
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avaient appris à aimer. Il aurait voulu que cette liberté fût possible. Il aurait été fier de s'en servir et d'en exercer les nobles prérogatives. Le coup d'État renversait la Tribune et la Presse ; un écrivain devait en être ému. Quand une dictature, même légitime, venait de surgir tout à coup et que la censure était établie, il semblait qu'il n'y eût plus rien d'utile et de digne à l'aire avec une plume. Celui qui avait l'honneur, au 2 décembre, d'être le collaborateur de M. de Lamartine, dont il était déjà séparé par de profonds dissentiments d'opinion, se retira donc de la lutte et reprit son indépendance. Cette grande mesure l'attristait et le rassurait tout à la fois; il en désirait ardemment le succès, et il en déplorait de bonne foi la douloureuse nécessité. »
Après avoir ainsi expliqué l'état de son esprit, La Guéronnière raconte que M. de Ifforny, ministre de l'intérieur, l'engagea, dans le langage le plus noble et le plus pressant, à reprendre sa plume pour défendre la société. Pour vaincre définitivement les résistances de l'écrivain qui lui objectait toujours avec réserve, mais avec fermeté, l'existence de la censure comme un obstacle capital au désir manifesté par le ministre , M. de Morny termina ainsi l'entretien :
« La censure n'est qu'une précaution , ce n'est pas un k système. Mais, vis-à-vis d'un écrivain aussi loyal et aussi
modéré que vous, la censure est sans objet. Le présia dent de la République se fie à votre patriotisme. Ecri- « vez dans toute votre indépendance, vos travaux ne seront
pas censurés. »
« En effet, je repris ma plume, ajoute La Guéron-
so L.U1ARTIYE IXCONNU.
Dièrè, non pour frapper la cause qui tombait, mais pour l'honorer au contraire, pour regretter la liberté compromise par les excès des factions, et pour faire entendre, au milieu de celte grande crise de la patrie, la voix de la conciliation, du patriotisme et de la raison. »
Évidemment, après avoir ainsi présenté les choses, le vicomte de La Guéronnière se considère comme pleinement justifié. Il est certain qu'une bonne partie du public ne lui en voudra guère, mais tous les hommes de sens comprendront le mécontentement de Lamartine compromis dans uue évolution dont il paraissait être complice. Tous reconnaîtront qu'en apaisant si vite un pareil grief, Lamartine a donné une preuve éclatante de la hauteur de son esprit, de la générosité de son cœur.
Comme on vient de le voir dans sa lettre du A septembre, La Guéronnière félicite mon père d'un discours dont il adopte nettement et chaudement les conclusions. Ce discours fut prononcé au conseil général de la Charente pendant la session d'août 1851, à l'occasion d'un vœu sur la revision.
Avant de résumer sa thèse dans cette alternative : ou la République chrétienne de Lamartine, ou la Monarchie nationale du roi légitime, mon père avait fait un ample exposé de sa pensée. Tout pénétré des sentiments d'admiration et de respect qu'il avait rapportés de Frohsdorff, il ne
se contenta pas de rendre hommage à la puissance du principe monarchique, il fit un véritable portrait du prince accompli qui en était le représentant. L'éloge était tellement enthousiaste que les collègues de mon père, même les mieux pensants, furent stupéfaits de son audace.
Lamartine et La Guéronnière avaient reçu un exemplaire de ce discours.
Les félicitations de La Guéronnière furent sans aucune réserve. La lettre suivante, datée du 4 octobre, va faire connaître les félicitations de Lamartine, précieuses pour montrer, au milieu de tant d'analogies de sentiments, quelle était la démarcation politique entre les idées du grand homme et celles de mon père :
t Saint-Point, 4 octobre 1851.