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CHAPITRE IV

CURIEUX DOCUMEXT

I. Mon pore ù Moscou, à Saint-Pétersbourg. — II. Séjour à FrohsdoriT. — III. Autographe historique. — IV. Henri V et Lamartine.

Après avoir rempli, à Constantinople, auprès de Reschid Pacha, la mission que Lamartine lui avait confiée, mon père s'embarqua pour Odessa.

Là, avec l'énergie qui le caractérisait, et malgré les conseils qu'il avait reçus de tous côtés, il prit ses dispositions pour traverser la Crimée, en poste, sans s'arrêter ni jour ni nuit. Il était seul, ne sachant pas un mot de russe, n'ayant pour lui, dans celte expédition audacieuse, qu'un passeport de première classe des mieux conditionnés.

Néanmoins, le voyage, accompli au milieu de mille péripéties de détail, fut en somme aussi heureux que possible. Mon père arriva saiu et sauf à Moscou, où il fut admirablement reçu par un cousin de son nom, le comte de Chamborant, qui, au moment de rémigration, avait été amené en Russie par son père. Ce dernier ayant été nommé à un poste élevé, l'enfant fut mis à l'École des cadets, où il resta bientôt orphelin, sa mère étant morte a

sa naissance et son père étant mort également pende temps après son arrivée en Russie. Il demeura donc absolument confié à la bienveillance de l'Empereur et entra dans l'artillerie, où il arriva au grade de général. Enfin, il se fit naturaliser Russe, et c'est à ce moment que mon père lui rendit quelques signalés services, qui renouèrent les relations de famille et expliquent l'accueil chaleureux dont je viens de parler.

Cet accueil, toutefois, ne put empêcher mon père de ressentir les funestes effets du brusque changement de température auquel il venait d'être soumis, et il fut pris, malgré des soins tardifs, d'une fièvre réglée, qui devait être très tenace.

Malgré cette fièvre, après quelques jours de repos dans l'excellente famille de son cousin, il se rendit de Moscou à Saint-Pétersbourg, où il trouva aussi la plus affectueuse hospitalité chez la fille aînée du général de Chamborant, veuve au bout de quelques mois de mariage et qui vivait avec son beau-père.

En quittant Saint-Pétersbourg, mon père se dirigea vers la France par Varsovie et Vienne.

Arrivé dans cette ville, malgré le triste état où l'avait mis sa fièvre quarte, il voulut réaliser un de ses projets les plus chers, pour compléter son voyage si intéressant, le projet d'aller à Frohsdorff saluer le comte de Chambord,

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c'est-à-dire Henri V, j >o I i 1— f i 1 s de Charles X, et le seul héritier légitime du trône tic France; il écrivit donc au duc de I,c\ is, alors de service auprès du prince, pour lui demander si une audience lui serait accordée. A vrai dire, il ne doutait pas de la réponse; les pressentiments de son cœur l'avaient éclairé sur celui du prince. En effet, non seulement une audience lui fut promise, mais il fut invité à venir s'installer immédiatement à Frohsdorff.

Sachant que mon père était malade, on le plaça dans une chambre voisine de celle du bon docteur Bougon, celui qui avait sucé la plaie du duc de Berri assassiné, et qui, après avoir essayé vainement de sauver le père, prodigua, tant qu'il vécut, les soins les plus dévoués au fils.

Par ses excellents conseils, le docteur mit mon père en état de voir le prince en audience particulière et d'assister aux repas et réceptions de la famille royale. L'ami de Lamartine, dont on connaissait parfaitement le rôle affectueux et l'attitude politique récente, fut accueilli avec des marques particulières d'estime et de bonté, non seulement par le prince, mais par la comtesse de Chambord et par la vénérable duchesse d'Angoulème, qui existait encore à cette époque.

Plusieurs audiences particulières lui furent accordées; il put jouir à son aise du tête-à-tète avec l'héritier de la race de saint Louis; et, chaque fois, le prince prolongea la séance avec l'insistance la plus flatteuse. Chaque fois aussi il parla de Lamartine avec l'iutérêt le plus vif et le tact le plus parfait. Je sais cela depuis longtemps, parce que je l'ai entendu maintes fois répéter, j'espérais même que mon père qui écrivait facilement réaliserait son projet d'écrire ses

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principaux souvenirs, en particulier sur ce point. J'ai eu le regret de ne rien rencontrer.

Mais, sans manquer à mon père, je puis dire que j'ai retrouvé mieux que cela. Au commencement de ce travail, cherchant à la campagne, au milieu d'un amoncellement de papiers et de lettres de toutes sortes, quelques documents nouveaux pour les joindre à ceux déjà recueillis, quel ne fut pas mon étonnement d'abord, ma joie ensuite, de mettre la main sur six feuillets de papier couverts de l'écriture de Lamartine, que je connais assez pour la reconnaître au premier coup d'œil! J'ai été encore plus étonné quand j'ai constaté que ces feuillets contenaient un document d'une vraie valeur historique, dont je ne soupçonnais même pas l'existence.

Il vient bien à point, du reste, pour éclairer mes lecteurs et pour m'éclairer moi-même sur ce qui a été dit par mon père au sujet de Lamartine dans les entretiens de Frohsdorff. On va le voir; si mon père n'avait pas bien traduit les sentiments de son illustre ami pour Henri V, c'est qu'il y aurait mis une grande mauvaise volonté, ce qui n'est pas à supposer.

Donc, Lamartine, sachant la visite que mon père avait l'intention de faire à son retour, et pensant que cette visite serait ensuite racontée dans des notes de voyage, désirait tellement que ses sentiments fussent traduits au

prince et au public avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'il écrivit de sa propre main sur les feuilles que j'ai retrouvées, ce que mon pure devait dire au prince d'abord et au public ensuite.

Voici ce document dont je conserve précieusement le manuscrit autographe et auquel, bien entendu, je ne change pas une syllabe en le citant; c'est mon père qui est censé publier ce qui suit :

•l'ai entendu souvent, dans nos entretiens intimes u pendant la traversée, M. de Lamartine parler de ses u sentiments politiques et personnels envers Henri V.

■ J'ai été élevé, disait-il, dans les habitudes de respect u et de fidélité chevaleresques du Français de race militaire a à ses rois légitimes. J'ai toujours détesté la servitude de « l'Empire qui pesait sur les âmes en France quand je suis k entré dans la vie. Lorsque la Restauration est venue, je u l'ai considérée comme une délivrance et comme une u renaissance de la liberté constitutionnelle.

« Je l'ai servie obscurément avec les jeunes gens de « mon âge, comme garde du corps, puis comme secrétaire « d'ambassade. Je l'ai vue tomber avec des regrets très vifs, a bien que j'aie compris par quelles séries de fautes contre » le temps elle tombait. Mais, tout en blâmant ses fautes, ■ j'ai pleuré ses revers, et j'ai vu avec une extrême répu- « gnance le trône enlevé à un enfant innocent pour y faire a asseoir un parent dont le rôle aurait dû être de protéger u son pupille et non de l'expulser.

" Jeune et poète, j'avais exprimé dans mes premiers « vers mes vœux pour le berceau de cet enfant d'un ■■ prince assassiné. Je l'avais appelé l'enfant du miracle. « Ce nom lui était resté. Je demeurai dix-huit ans fidèle à « ces antécédents de ma jeunesse. Je ne voulus, à aucun

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« prix, entrer au service de la dynastie nouvelle. Je donnai - ma démission. Je vécus en dehors de ses faveurs. Je voyageai, j'écrivis, je devins député du pays. Je n'allai jamais aux Tuileries que trois fois, appelé par le roi « Louis-Philippe en entretien particulier et pour refuser « toute participation à son gouvernement. Xéanmoins, si

■ j'étais attaché d'honneur, de préférence et de cœur à la

• mémoire des princes de mon berceau, les idées avaient ci grandi en moi, et je n'étais nullement un croyant aux

• dogmes des légitimités, je trouvais que de tous les préu jugés de gouvernement la légitimité était le plus honnête, ■■■ le plus sentimental. Voilà tout mon royalisme.

i Quand la révolution du 24 février, à laquelle j'étais

complètement étranger, fit explosion sous nos pieds, et

u que le hasard m'y donna un rôle, je compris que la

« République était le seul gouvernement assez fort pour

■ calmer et régulariser la révolution et pour séparer les partis dynastiques ou anarchiques qui allaient s'entre-

b déchirer si on donnait le trône à celui-ci ou à celui-là.

■ S'il eût été à moi, et que son rétablissement m'eût paru

■ en ce moment possible et utile, à coup sûr je l'aurais « donné à Henri Y. Il était à lui du droit de son titre et du i> droit de mes sentiments. Mais je jugeai, avant et avec « toute la France, qu'il valait mieux supprimer ce trône que

■ de le mettre en pièces. Je sentis que donner le trône à la

■ régence d'Orléans, c'était refaire et sanctionner, moi l'adversaire de cette usurpation, la révolution de Juillet

• contre laquelle j'avais protesté dix-huit ans. Une telle « inconséquence et une telle impossibilité ne supportaient

pas la discussion. Faire la régence, c'était le rôle des ■■■■ hommes révolutionnaires de Juillet, ce n'était ni le » mien, ni celui d'un républicain, ni même celui d'un « homme politique. Je votai et j'agis pour le suffrage -< universel, le droit selon moi antérieur et supérieur à

tout. Le suffrage universel vota pour la République,

r,r, LAMARTINE INCONNU.

■ comme nous, quatre mois après, s;ms une protestation

■ dans tonte la France.

u Je m'attachai au droit républicain, fût-il même con-

* traire à nies sentiments privés pour Henri V. Je servis, u et je sers de mou mieux la République, en fidèle citoyen, u tout en conservant mes souvenirs respectueux et mes « regrets de 1830 envers cet enfant alors exilé. J'avais

■ payé pendant dix-huit ans ma dette d'honneur en ne a servant pas ses compétiteurs; la République m'avail » affranchi, je ne devais plus rien qu'à ma raison et à mon b pays. Je reste et je resterai dans cette situation. J'hono-

rerai, j'aimerai même ce que j'ai honoré et aimé de « tradition à mon entrée dans la vie, mais je défendrai la « République, gouvernement de ma raison, même contre u les préjugés les plus honorables de mon cœur. Ce n'est

• pas du Brutus, c'est de l'honnête homme.

u Si jamais vous voyez ce prince et qu'il vous parle de « moi, dites-lui ce que je dis là tout haut, ce que j'ai dit à u la tribune, ce que je lui dirais à lui-même. Je le préfère a immensément à l'usurpation, mais je préfère la Répua blique et le principe du suffrage universel et de la « volonté nationale à lui-même. Il est légitime pour mon u. cœur, il ne l'est pas pour ma raison.

u Je crois avoir bien rendu ainsi le sens et même les « paroles de AI. de Lamartine. Si je me trompe, il est là u pour les rectifier.

k Je les exprimai à peu près ainsi au jeune prince. »

Evidemment, qu'il ait eu ou non les phrases qui précèdent dans sa mémoire, c'est à peu près ainsi que mon père a dû traduire les sentiments de son illustre ami. Il aurait pu les publier aussi, comme on le voit, sans craindre ni désaveu, ni rectification.

Depuis, Lamartine a maintes fois reproduit dans ses

écrits l'expression des mêmes sentiments. Dans la circonstance, il attachait une importance particulière à ce qu'ils fussent exprimés avec la plus loyale précision!

Pénétré de reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reçu, et d'admiration pour le prince plein de charme et de séduction qu'il avait vu et entendu, mon père quitta Frohsdorff pour rentrer au foyer domestique. Il était tellement changé par la fièvre qu'un vieux serviteur qui était allé au-devant de lui à la diligence ne l'avait pas reconnu. Ma mère éclata en sanglots en le revoyant. Heureusement il avait un tempérament exceptionnellement solide, et malgré la ténacité de sa fièvre, l'air natal aidant, il fallut peu de temps pour le débarrasser de tout mal.

L'hiver venu, il put reprendre ses habitudes et sa place fidèle auprès de son illustre ami. Ce voyage l'avait mis dans une intimité encore plus complète, absolue, avec M. et Madame de Lamartine; il devint, on peut le dire, l'ami de confiance des mauvais jours, ami préoccupé sans cesse des intérêts matériels ou de la gloire de son illustre ami. Je ne crois pas qu'il se soit passé rien d'une certaine importance au foyer du grand homme sans que mon père y ait été mêlé, sans qu'il ait été consulté, sans qu'il y ait donné un peu de sa peine et de son cœur.

Et jusqu'à sa mort il aima à faire revivre un passé dont son cœur était rempli.

Parmi les souvenirs qu'il se plaisait le plus à rappeler, était celui de sa visite à Frohsdorff.

Il ne cessait de répéter que l'accueil si particulièrement flatteur et bienveillant qu'il y avait reçu ne s'adressait pas seulement à l'ami de. Lamartine, mais à Lamartine luimême.

Il affirmait que la grande àme du fils des Rois était faite et prête non seulement pour comprendre l'âme du poète incomparable qui avait chanté en poèmes éternels de noblesse et de beauté le vrai Dieu et l'amour idéal, mais pour comprendre aussi l'âme du grand citoyen qui, en dépensant des trésors d'éloquence, d'héroïsme et de désintéressement pour fasciner les passions sans frein d'un peuple en délire, avait essayé d'offrir au monde un poème plus sublime encore que les plus beaux vers, dans un gouvernement surnaturel, marchant sous les plus nobles inspirations du ciel et de la terre, au progrès de l'humanité.

Et alors, au grand étonnement de ses auditeurs, il mêlait toujours dans un attendrissement presque égal les noms de Lamartine et de Henri V, le nom du roi de la République des plus beaux rêves chrétiens et le nom de l'héritier légitime de la plus grande monarchie traditionnelle et nationale du monde, aujourd'hui encore le seul espoir sérieux de la régénération de la patrie.

Mon père avait raison d'associer dans son amour le plus sublime idéal et la plus féconde réalité. L'idéal, c'est l'àme; la réalité pratique, c'est le corps. Il faut l'un el l'autre pour faire la vie dans un peuple comme dans l'homme lui-même!

Ah ! saus doute il y a une ombre à ce tableau où j'ai teuu à rapprocher doux admirables figures ; mon enthousiasme ne m'aveugle pas au point que je le méconnaisse. La sincérité à laquelle j'entends ne jamais faillir m'oblige à avouer que, par la faute d'intermédiaires trop passionnés et de circonstances fatales, des malentendus se sont établis entre le parti royaliste y compris son chef et Lamartine, malentendus qu'on a envenimés au lieu de les dissiper, et qui ont donné naissance à des procédés tellement injustes et injurieux aux yeux du grand homme qu'il en a eu, selon sa propre expression, le cœur percé, et qu'il en a conservé une indignation douloureuse et véritable jusqu'à ses derniers jours.

Mais ce que la passion avait fait naître, l'histoire impartiale, s'il y en a une, ne l'acceptera pas.

Pour regarder et juger les deux grandes mémoires de Henri V et de Lamartiue, la postérité devra s'élever au-dessus de toutes les petitesses que la politique, l'esprit de parti et la faiblesse humaine font grouiller piteusement au ras de la terre; elle devra monter dans les hauteurs sereines des purs esprits, et là elle trouvera, placées bien près l'une de l'autre par des mérites divers, l'âme du Roi et l'âme du poète, parce qu'elles ont été enflammées toutes deux d'un amour autant dire égal pour l'honneur, pour la France et pour Dieu !

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