‹ Lamartine inconnuChapitre 27 sur 50 · MOX CHER AMI · texte numérisé non relu

MOX CHER AMI

« Merci et merci encore. Je n'accepte pas la pensée de -• sauve-qui-peut, et de remise aux créanciers à leurs risques et périls. Tout, excepté l'honneur, pour éviter le « déshonneur improbe d'une banqueroute.

« En tout cas, je suis de votre avis : puisqu'une autorisation administrative, pure et simple, au Comité de Màcon n'est pas possible, une autorisation personnelle par loi ou décret ne me convient pas. Je vous lai dit et je l'ai dit au Comité le premier jour.

« Ne pensons plus à rien de tout cela. J'espère trouver « une compagnie qui achètera Monceau et Saint-Point en

masse pour revendre, et par obligations. M. de D..., « notre ami , et ami comme vous de \I. de ftlorny , est à « Paris pour y travailler.

« Je vais redoubler d'efforts de mon côté pour le Cours « de littérature qui reprend déjà.

« Adieu et inaltérable reconnaissance de tant de bons « soins et de sentiments encore meilleurs.

« J'irai à Paris avant le 15.

On ne pourra pas dire que les preuves renouvelées et les confirmations précises manquent dans ce récit.

Voilà encore une lettre intime, où la délicatesse de conscience et la dignité politique de Lamartine éclatent indiscutables : il ne veut pas abandonner des biens insuffisants à ses créanciers, faire ce qu'on appelle en langage de commerce : un concordat; non, il veut payer intégralement ses dettes. Il peut, en retour des services qu'il a rendus à ses concitoyens, accepter leur concours financier; il ne veut pas que les individualités qui ont eu confiance en lui comme préteurs perdent un centime par sa faute. Il aspire ardemment à la liquidation de sa dette, mais à une liquidation complète et réelle.

De même, il revient sur sa volonté formelle de ne jamais accepter aucune faveur, dont la forme pourrait porter atteinte à la dignité d'attitude qu'il lui convient de conserver.

Enfin, la puissance de son imagination toujours en mouvement se manifeste sans plus tarder. Dès qu'une idée

parait épuisée, il en surgit nue autre; maintenant il pense à une société pour acheter Monceau, qui serait le gage d'une série d'obligations.

Cependant, le Comité de Màcon ne se déclarait pas battu; il voulait poursuivre la campagne, et il fit tout d'abord paraître dans le Journal de Saône-et-Loire, à la date du 9 ou 10 mars, une lettre à Lamartine, une première liste d'adhérents, et la réponse de Lamartine. C'est le même jour que Lamartine écrivait à mon père :

« Monceau, 10 mars 1858.

« Mon cher ami,

- Je reçois, ce matin, le Journal de Saone-et-Loire

- contenant la lettre du Comité, les premières signatures

- de tout ce qui a un nom, une propriété, une notoriété • dans le pays, et ma réponse.

< Je prie Valentine, mon secrétaire, de vous l'adresser. « Faites lire à votre ami du Palais-Bourbon. Jamais un homme en succombant n'eut, parmi les siens, une si belle chute.

- Une pure et simple autorisation aux Maçonnais de « vendre par leurs soins mes terres en loterie pouvait

seule me convenir. Rien que dans les paysans voisins « nous placions cent mille billets à cinq francs, et presque

- tous ayant l'intention de me rendre, s'ils gagnaient. Le ■ cœur humain a du beau ol du laid; mais ici, en ce « moment, c'est le beau qui se montre.

Il faudra viser à l'abonuement, ma seule ressource subsidiaire pour me libérer, car la dette est énorme; mais je peux m'élever de vingt mille abonnements dans « neuf ou dix mois. Je suffirai à la peine.

Je suis encore malade de corps, de cœur et d'esprit. « Vous avez été bien bon de cœur, et bien éclairé d'es-

prit dans toute cette crise. Maintenant, ne vous en occupez plus que pour envoyer des abonnements. ■ Est-il impossible de trouver 20,000 francs pour trois mois, afin de paraître encore en avril? de payer l'imprimeur?

« Dans quatre mois, j'aurai de l'argent par moi-même, i Voyez des hommes de métal. Sans cela, je péris platement au lieu de périr noblement.

Il résulte de cette lettre que Lamartine aurait désiré l'autorisation d'une loterie, que néanmoins il était assez résigné à y renoncer, puisque ce mode ne paraissait pas devoir être admis par le gouvernement, et que le Cours de littérature, dont il espérait développer très largement les abonnés, lui apparaissait alors comme un moyen possible de salut.

Les hommes honorables de Màcon qui voulaient le libérer avaient déjà manifesté publiquement leurs intentions de se réunir pour prendre l'initiative d'un moyen nouveau : une souscription nationale. A la suite de cette réunion qui eut lieu le 19 mars 1858, l'autorisation administrative fut accordée.

Mais la souscription ne réussit pas.

D'abord il se manifesta un mouvement favorable, qui fut enrayé par deux causes, on pourrait dire par deux mauvais prétextes.

A la suite de la lettre de l'Empereur, publiée le 27 mars à l'appui de l'autorisation, les adversaires de l'Empire, royalistes, orléanistes, républicains, déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas envoyer leur offrande à une souscription

patronnée par le chef du pouvoir. Au mois de juillet 1858, Madame de Lamartine écrit : « L'esprit de parti gouverne tout, ou du moins chacun y trouve son excuse pour ne rien faire, et pour s'en glorifier encore. »

D'autre part, k la suite de l'offre deux fois faite par Xapoléon III de payer sur sa cassette les dettes de Lamartine, olfre deux fois refusée, les amis de l'Empire le mieux placés pour diriger le mouvement dans les masses crurent comprendre que la lettre du 27 mars était un acte de pure convenance, qui n'enlevait rien au regret du souverain de n'avoir pu conserver pour lui seul la gloire de sauver Lamartine et d'enchaîner ainsi à son char, par la reconnaissance, le père et le plus grand citoyen de la défunte République.

Ils eurent d'autant moins de peine à comprendre, que les dépositaires officiels de l'autorité, les préfets, se chargeaient de paralyser dans l'exécution ce qui était autorisé en principe à Paris. Ainsi, les conseils généraux étaient conduits par eux à cette époque, et lorsque, dans chaque département, ils furent appelés à se prononcer sur l'opportunité de grossir les souscriptions individuelles par une souscription départementale, ils se prononcèrent presque tous, même celui de Saône-et-Loire, pour la négative, évidemmentdans la pensée d'être agréables au gouvernement.

Il y en eut cependant qui résistèrent à ce courant de flatterie; en voici la preuve :

t Monceau, 9 septembre 1858.

« Tout bien vient de l'amitié. Voilà pourquoi ces bonnes « nouvelles me tombent ici à notre arrivée par votre main. k Dites à M. de Jouvcnel que je ne me dissimule pas à qui

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u je dois ce rote honorifique de la Corrèze. Les hommes .. courageux et francs comme lui sont toujours indépen- . dants des influences qui courbent les autres.

u Le conseil général de Saone-et-Loire, qui me doit u 40 millions de revenus par ses deux chemins de fer, a eu h la lâcheté de me passer sous silence. Le pays en est « indigné; ici j'ai été reçu par les paysans en ami malu heureux pour qui le malheur augmente les égards.

« Mes vendanges commencent demain et seront superbes; « environ 120,000 francs, je pense. D'ici au 1" janvier j'auu rai fait d'autre part juste 900,000 francs. Ainsi, voilà a un million d'amélioration en dix mois. Cela me donne a l'espoir pour 1859.

u Ma femme et Valentine vont mieux et vous disent un « autre million de choses tendres. Ah! pourquoi lillevert « n'est-il pas à l'horizon de Monceau?

« Quant à moi, depuis que je suis arrivé, je ne quitte « pas la selle de mon cheval, et j'ai déjà, en deux jours, b inspecté et réglé pour six mois d'absence.

a Je vous quitte pour remonter à cheval et courir (au j pas) à Milly.

« Adieu, écrivez-nous.

La part de l'ingérence officielle dans l'insuccès de la souscription nationale n'est donc pas douteuse. Pour Lamartine, voilà les influences qui courbent.

Elle ne l'est pas davantage pour Madame de Lamartine, dont la véracité est absolue. Dans une lettre écrite en 1869, et publiée dans le Correspondant, elle eu donne une preuve qui parait convaincante.

« 11 y a une chose que je puis vous dire, écrit-elle, c'est qu'il y a une circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets leur défendant de favoriser la souscription. Quelle

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déloyauté, après la lettre! Tous les préfets ne l'ont pas reçue. Ce sont précisément ceux qui ont une tendance à y aller de cœur, à faire des comités, à agir pour L... avec zèle, qui ont demandé ce qu'ils avaient à faire. La circulaire a répondu. Dès ce moment, ils ont été au delà de l'instruction et ont défendu tout chez eux. C'est un préfet qui a montré la circulaire à un de nos amis. Qu'en ditesvous? »

Le doute ne sera possible pour personne. Les agents du gouvernement impérial ont fait trop de zèle.

Il est rare que cet excès ne soit pas une maladresse.

Ce chapitre, le plus rempli d'efforts, de déboires et d'angoisses, est fini ; j'y ai mis tout ce que j'avais, tout ce que je savais, sans dissimuler une lettre, une phrase, une ligue, un souvenir.

J'ai laissé voir Lamartine, couché par l'adversité, pris, lui si grand, dans les mailles de l'infiniment petit administratif.

Je l'ai laissé voir, malheureux, torturé, malade de corps, de cœur et d'esprit, selon sa propre expression.

Je l'ai laissé voir enfin cherchant par tous les moyeus licites à débarrasser un peu ses épaules de l'écrasant fardeau de dettes qui le faisait chanceler.

Est-ce que j'ai eu tort d'être sincère, quand je n'avais rien à cacher et que j'avais au contraire à côté du malheur

tant de grandeurs à souligner, quand je pouvais montrer son regard d'aigle toujours tourné vers le soleil divin, sou âme toujours soumise et résignée, sa conscience toujours jaillissaute en cris sublimes de probité, de dignité, d'honneur, la compagne incomparable de sa vie toujours plus déchirante dans ses accents, se faisant caution de son honnêteté sous l'œil de Dieu et à la face du monde, des amis enfin, toujours fidèles, s'attachant de plus en plus à lui dans la douleur?

Est-ce que j'ai eu tort?

Est-ce que Lamartine est moins grand, moins noble, moins digne d'être aimé, se redressant ainsi sous l'infortune entre l'amour conjugal et l'amitié, au grand jour de la vérité?

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