‹ Lamartine inconnuChapitre 29 sur 50 · VII. Lettre de 1862, douleur de famille · texte numérisé non relu

VII. Lettre de 1862, douleur de famille

Pendant l'année 1859, la correspondance entre Lamartine et mon père n'a certainement pas été interrompue ; je n'ai cependant retrouvé aucune lettre de cette époque.

Cette lacune, regrettable évidemment, parce qu'elle nous fait perdre quelques perles comme il s'en trouve toujours sous la plume de l'incomparable écrivain, ne nous expose cependant pas à ignorer ses impressions véritables au sujet du grand événement de l'année, au sujet de la guerre d'Italie. Elles sont nettement manifestées dans des documents publics, et se retrouveront absolument semblables dans les lettres intimes de 1860.

En face de la guerre d'Italie, Lamartine a eu l'attitude qu'on pouvait attendre de son patriotisme éclairé. Il a compris la faute et l'a immédiatement signalée.

Profitant du Cours de littérature et de l'opportunité du sujet, il consacre un numéro à la vie de Machiavel, trouve facilement moyen, à propos de l'histoire du passé, de parler des destinées actuelles de l'Italie, et, dans une digression pleine d'actualité, combat l'unité italienne à grands renforts d'arguments.

Il faut le dire tout de suite pour que personne ne puisse s'y tromper, cette manifestation publique et insistante ne provient nullement chez lui d'une hostilité quelconque contre l'indépendance de l'Italie, ni du désir particulier de sauvegarder l'intérêt personnel de tel ou tel prince italien. La correspondance de Madame de Lamartine, publiée par M. Alexandre, confirme pleinement cette affirmation. En Italie comme en France, Lamartine place l'intérêt général au-dessus de tous les intérêts individuels, même les plus hauts. S'il combat l'aventure tentée, ce n'est pas pour conserver dans son intégrité, contre des vœux répandus et une expérience acquise, l'ancienne organisation gouvernementale de la Péninsule, c'est pour demander que l'indépendance se fasse en établissant l'accord entre l'intérêt de l'Italie qui peut vouloir la fédération, mais non Y unification piémontaise, et l'intérêt de la France contraire aux grandes unités.

C'est en cette même année 1859 que, cherchant un moyen de faire quelque chose pour Lamartine , après

198 LAMARTINE IYCOWVU.

I'avortement de la souscription nationale, ses amis suscitèrent au conseil municipal de Paris l'idée de concéder au grand homme une demeure honorable, bien située pour être un lieu de repos, et susceptible ainsi de le retenir dans ce Paris qu'il avait sauvé.

L'idée fut agréée; l'Empereur, qui nommait alors ce conseil et le tenait dans sa main, embarrassé d'ailleurs de la responsabilité administrative dans l'insuccès de la souscription, s'empressa d'accueillir ce palliatif d'apparat, et fit annoncer son autorisation, indispensable en pareille matière.

Mais avant d'arriver à la solution définitive, il fallut beaucoup de patience et de temps pour surmonter mille difficultés de forme, de lenteur et de mauvais vouloir. Si l'on en croit la correspondance publiée de Madame de Lamartine, toujours si véridique, le Conseil d'Etal, en particulier, soulevait toutes sortes de difficultés.

Enfin, après de longs mois, en 1860, les difficultés furent levées, et la ville de Paris fut autorisée à concéder à M. et Madame de Lamartine, avec réversibilité sur la tête de leur fille d'adoption, Madame Valentine, une villa située près de la Muette, sur le boulevard de l'Empereur, à la porte du bois de Boulogne. Lamartine put en prendre possession, et sa femme, véritable artiste qui, selon l'expression d'un grand peintre, avait le génie de l'ornementation, ne pensa plus qu'à l'orner de manière à lui plaire.

En acceptant ainsi l'offre de la Ville, il ne manquait en rien au principe d'honneur qu'il s'était imposé : tout du pays, ou directement comme dans la souscription nationale, ou indirectement comme dans la concession faite

par le conseil municipal de Paris, et comme plus tacd dans la loi de 1867, promulguée au nom de la France. Rien de l'Empereur en tant qu'homme. De lui seulement, en tant que souverain, l'autorisation indispensable, parce qu'elle découle d'une des prérogatives que la loi confère au seul chef de l'Etat, et que, en conséquence, elle ne peut enchaîner en rien ni la dignité ni l'indépendance.

Ce qui peut s'accepter hautement, oui ! Ce qui est équivoque, jamais !

Des lettres retrouvées pour l'année 1860, la première, très curieuse, est datée du 18 juin; la seconde, très courte, datée du 3 juillet, confirme d'un mot la première. Les voici :

» Paris, 18 juin 1860.

« Mon cher Chamboramt,

« Votre départ m'a porté malheur; un rhumatisme « inflammatoire, articulaire, aigu, atroce, etc., etc., m'a « saisi inopinément, le lendemain, par les quatre membres. - Depuis ce jour-là, sans rémission de jour et de nuit, je « suis crucifié par des clous de feu enfoncés par des mar- « teaux de fer, par la fièvre, par le désespoir et par tout • ce qui s'ensuit.

« Je suis quelquefois cent heures de suite à ne jeter » qu'un seul cri. Pendant ce temps-là, les huissiers, les

200 LAMARTIXE INCONNU.

u saisies assiègeut ma porte à la ville et à la campagne. .. Il m'est impossible de convertir cinq ernt mille francs a de papier excellent en cinq cents francs d'or. Le char de . l'infortune m'écrase sous ses quatre roues à la fois; qu'y . faire? Attendre ces quarante ou soixante jours encore, k et songer au bonheur champêtre d'un ami heureux, gai, a bien portant comme vous, à l'ombre de ses chàtai- « gniers, dans les jardins de son château, au milieu d'un « beau pays qui l'estime et qui l'aime. Dieu partage ses a dons; ma part n'est pas bonne, mais j'ai le plaisir d'as- « sister, du fond de mon lit de douleur, à la décomposiez tion du droit public européen, aux revues triomphales . de Bonaparte III, devenu le patron de Garibaldi, de « \Iazzini , de Cavour, de Victor-Emmanuel et autres k héros de la démagogie militaire, futur gouvernement de a ce petit globe.

« Cela plait à la France ; c'est un pays d'héroïsme sol- « datesque et de profonde immoralité civique.

« Aous avons eu bien tort de penser à lui donner des i institutions libres, morales et rationnelles ; il ne lui faut <■<■ que des zouaves et des Garibaldi en casquettes ou en « couronnes. L'ami Dargaud, sur la foi de son prophète a Pelletau, n'en déclame pas moins son progrès continu « et indéfini de la race gauloise. Quant à moi, je m'en « moque; cela regarde Celui qui a fait l'humanité. Tour- « nez-la, retournez-la; façonnez-la en démocratie, en « anarchie, en république ou en Empire, ce n'en est pas « moins un petit morceau de boue très sale, illuminé « par une étincelle de phosphore qu'on appelle l'esprit de « l'homme, et que le moindre vent fait vaciller dans notre (■• profonde nuit. Je suis arrivé, pour mon compte, à « l'athéisme politique le plus complet, et je vous en sou- « Imite autant. C'est la sagesse. Il n'y a qu'une chose de « sacrée et de certaine, c'est la conscience, parce que « c'est la partie de nous-même que Dieu s'est réservée.

« Quant aux opinions, c'est l'homme, c'est-à-dire le a Néant.

« Après cette boutade, très sincère et très réfléchie, je .. souhaite que Dieu nous ait en sa sainte et digne garde, a et qu'il cesse enfin de pleuvoir sur nos blés et sur nos ■ vignes.

a Pour mon oncle, le secrétaire intime qui partage m tous ses sentiments pour vous, ainsi que ma tante.

Valextixe.

« Nota. — Je ne vous demande pas le secret de mon athéisme politique.

« Lamartixe. «

Le 3 juillet, mon père recevait ces quelques lignes, que je cite, à cause de la dernière :

AlOX CHER AMI,

Votre lettre m'a bien touché; votre voyage, si vous le

« faites, encore plus. Je serai ici jusqu'au 23 ou 27 juillet.

a Je ne souffre plus; mais cette maladie, que je con-

« nais si bien, a autant de jours de décroissance qu'elle

a en a de supplice.

-• Quant au monde des gouvernements, je ne vous en « parle pas; il est fou.

« Lamartixe. »

Sur la pensée concernant l'athéisme politique, il n'y a rien à dire. Lamartine l'a défini mieux qu'on ne pourrait le faire ; elle a beau être très littérairement tournée, c'est une boutade. Et, comme toute boutade, c'est une impression passagère, qui se manifeste pour bientôt disparaître.

Mais quelle hauteur Je vue, et quelle vigueur de style dans les allusions ou les appréciations de la politique contemporaine !

L'allusion ironique aux partisans du progrès indéfini confirme bien la pensée développée sur le même sujet dans le troisième entretien du Cours de littérature, à propos de la philosophie de l'Inde, où Lamartine s'exprime ainsi :

« Les philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la brute dans son origine et dans son passé. »

Les appréciations politiques concordent merveilleusement avec tous les sentiments exprimés dans les Entretiens sur Machiavel et sur Talleyrand, entretiens vraiment magnifiques, où il constate que le droit public européen est déchiré par les événements d'Italie , où il proclame que, malgré qu'on rit du mot, l'équilibre européen est la seule base sur laquelle on puisse asseoir la paix du monde ; où il repousse, au nom de l'ordre européen, le principe des nationalités, machine de guerre inventée pour détruire les traités délestés de 1815.

On sent combien Lamartine condamne le patronage accordé par Xapoléon III aux révolutionnaires italiens; combien il gémit de l'inconsistance de l'opinion publique française qui paraît soutenir uue politique si désastreuse, combien son regard d'aigle voit clairement pour l'avenir les dangers de cette démagogie militaire qui s'est manifestée

contre le trône au Brésil, contre l'autorité légale ailleurs, et dont on semble vouloir préparer l'avènement dans notre jiays, en infiltraut non seulement dans les armées de seconde ligne, mais dans l'armée active elle-même, l'élément politique, dissolvant de toute discipline et de toute force.

Oui, au mois de juillet 1860, il pouvait légitimemeut et prophétiquement appeler fou un gouvernement qui, malgré les hases de Villafranca devenues le traité de Zurich et établissant une Confédération italienne, se laissait peu à peu forcer la main, approuvait en dessous le coup piémontais sur Xaples et ratifiait d'avance la consommation de ce brigandage, en disant la parole célèbre : « Allez, mais faites vite. » C'était bien de la folie de négliger tous les avis et de se laisser duper par les pires ennemis de la France au point d'écrire soi-même la première des trois dates qui résument l'histoire de notre décadence politique et militaire : 1860-1867-1870.

Voici maintenant une lettre de Madame de Lamartine, qui prouve bien non seulement son ardente sollicitude pour les affaires de son mari, pour sa tranquillité, son repos, mais la manière si juste dont elle comprenait son rôle, forcément secondaire dans ces questions, et la réserve si délicate avec laquelle elle intervenait, lorsqu'elle se permettait d'intervenir.

Cette lettre est du 26 juillet 1860 :

« Vous lions avez bien manqué, ami, pendant la longue « et douloureuse maladie de mon mari, qui a été deux a mois dans son lit et quelques semaines encore à se k remettre sur pied.

« Maintenant il peut marcher, et s'efforce par des efforts « de tous genres à réparer le temps perdu ; mais vous « pensez bien que la maladie a été au grand détriment de u ses affaires.

a II est en ce moment tiraillé entre ses affaires à Paris et « ses affaires dans le vignoble. Deux fois, notre départ a « été fixé et remis faute de ce nerf de la guerre qui est • pour nous le nerf de la paix. Point de paix si nous arri- « vons sans pouvoir satisfaire, au moins faire attendre les k créanciers par de forts acomptes. Je ne sais encore si nous « pourrons partir après-demain. Les banquiers sont si... « durs, que même en satisfaisant leurs exigences on ne peut « en tirer de l'argent comptant. — Vous voyez que je vous « écris confidentiellement et sans en parler autour de moi.

« Ce que je vais ajouter est plus confidentiel encore s'il k est possible.

« Voire ami fait l'intérim que vous savez ; il a auprès de k lui je ne sais en quelle qualité quelqu'un qui aime mon « mari. — II m'a été suggéré que rien ne serait plus facile « que de mettre sur le tapis l'affaire des œuvres à donner « dans les bibliothèques et de la mener à bien. Il est « cerlaiu que c'est une chose inouïe de laisser le premier

littérateur sans contredit du pays, de laisser, dis-je, ses b œuvres dans le domaine public sans leur ouvrir la porte « des bibliothèques nationales, impériales, etc., etc. Un « jour viendra où personne ne voudra le croire. Si vous « pouvez, comme ami commun, en parler sérieusement, je a crois que vous ferez bien dans toute l'acception du mot.

« Mais, pour rien au monde et dans aucun cas, que « mon mari ne sache jamais que je vous en ai parlé!

« Nous partons donc pour acheter les tonneaux et faire

. tous les préparatifs des vendanges. Puissent-elles être

« bonnes, et que la nature soit plus miséricordieuse que les hommes !

a Si vous pouvez venir nous voir, vous savez quel plaisir

b vous nous ferez.

a J'ai été très souffrante moi-même, ces jours-ci, et forcée de garder le lit, la semaine passée. Je me relève un peu pour ne pas retarder un départ nécessaire; mais

a toutes ces rechutes sont des avertissements qu'il faut comprendre, et je ne pense pas être bien longtemps de ce monde pour solliciter pour lui et lui rendre tous les

■■■■ autres services qui me sont possibles.

■■■. Que Dieu dispose de nous! je ne m'y refuse pas du

» tout, mais, tant que nous vivrons, je voudrais bien un

-- peu de paix et de tranquillité d'esprit que nous ne pouvons avoir avec le poids qui nous écrase. « Adieu, vous avez promis de venir à Paris, mais je vois

- qu'il faut partir sans vous revoir.

« Mille amitiés.

« M. E. de Lamartixe. »

L'ami dont il est question est évidemment le vicomte de La Guéronnière. Je ne sais pas quel a été le résultat du désir manifesté par Madame de Lamartine dans cette lettre. C'est là un point de détail sans grande importance. Ce que j'affirme, c'est que mon père aura fait la démarche qui lui était demandée, et que La Guéronnière l'aura accueilli avec une double, je devrais dire, une triple bonne grâce, à cause de Lamartine, à cause de Madame de Lamartine et à cause de mon père lui-même.

Le caractère si profondément mélancolique et religieux des réflexions qui terminent la lettre de Madame de Lamartine, est trop frappant pour qu'il soit besoin d'y insister.

206 LAMARTIXE INCONXU.

Quelques semaines après, mon père recevait la lettre suivante :

« Saint-Point, 9 septembre 1860.

« Mon cher ami,

« Excusez mon silence. Je suis si souffrant d'une k névralgie dans l'estomac et dans le crâne, que je no m puis sans douleur tenir une plume. Mais bien qu'affligé « de ne pas vous voir, comme Mme G. nous en avait flattés, « je vous pardonne en considération de Villevert, qui a . besoin de votre présence et de votre énergie pour croître k et embellir. Nous nous reverrons donc à la fin de m novembre, si nous sommes sauvés du déluge qui subk merge tout ici.

« Je pars à l'instant pour Monceau où mes vignerons sout « venus, hier, me sommer de vendanger vert et pourri, k sous peine de ne pas vendanger du tout. Je vais voir « cette calamité mortelle, pour juger si tout espoir est h perdu. J'avais 300,000 francs dans mes vignes il y a « trois mois, je crains de ne pas avoir de quoi payer seule- « ment les tonneaux.

« C'est un rude coup porté à ma liquidation qui mar- - chait si bien. Il faudra suspendre de nouveau ses paye- « ments. Quant à vendre, c'est un parti pris dans le pays, u de m'en empêcher. Pas une offre! Frère, il faut mourir! « Et de l'inextricable filet politique où nous sommes pris,

ici par la démagogie, là par les Anglais, plus loin par les k hommes religieux, plus loin encore par une ombre de

■ coalition à l'horizon, qu'en direz-vous ? Avais-je tort de ■• dire à La Guéronnière : k Si on entre là, pas d'issue. » Il « faut compter sur le hasard pour nous en tirer, mais le a hasard est une mauvaise Provideuce.

« Croyez-moi : cela va mal. Je demande seulement que « cela aille mal ou bien deux ou trois ans. — Adieu, mon a cheval m'appelle.

« Respects et amitiés chez vous.

« Lamartixe. n

On ne sera pas étonné que Lamartine ait fait les prédictions les plus tristes à La Guéronnière au moment où ce dernier consentait, par faiblesse, à se faire le porte-parole des projets italiens de Xapoléon III. Le hasard, dit-on, aidé par l'instinct militaire de Mac Mahon, avait changé en victoire la bataille de Magenta qui pouvait être un moment un désastre. Le hasard, hélas ! qui est, en effet, une mauvaise Providence, ne devait plus nous favoriser; et s'il a fallu dix ans, au lieu de deux ou trois, pour consommer la ruine de l'Empire au milieu des ruines de la patrie, cette catastrophe finale n'en avait pas moins été prédite par Lamartine, comme la conséquence fatale et inévitable de la détestable politique suivie.

Lamartine était si convaincu des désastres qui devaient résulter de l'unité italienne, qu'après avoir donné toutes les raisons qui devaient déterminer la France à s'opposer à cette unité, il allait, dans la dernière page de son Talleyrandj jusqu'à cette énergique et patriotique conclusion :

... Si le Piémont et l'Angleterre mettaient l'élévation

de ce trône au prix de la paix ou de la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirons franchement : La guerre î car si la monarchie unitaire de l'Italie doit être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous dirons : Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!

« La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce n'est qu'une opinion, mais le salut de la France est un devoir. Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires ; donnons sa place à l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. »

Ah ! combien mieux eût valu pour notre malheureux pays celte guerre-là, que celle où notre prépondérance a été engloutie dix ans après!

Le 3 décembre, mon père recevait une lettre bien touchante :

« Château de Monceau, 3 décembre 1860.

a Cher ami,

a Nous étions navrés de votre silence. Mais vous ne «. saviez rien, parce que je n'écrivais plus moi-même. A « l'agonie du cœur, la main n'écrit plus; j'y étais. J'ai u offert vingt fois ma vie pour des vies si chères. Je tiens « peu à la mienne, mais immensément à celle de ma a femme et à celle de Valentine, l'âme et l'ange de la .. maison; sans elle notre demeure ne serait déjà que « sépulcre anticipé. Je viens de traverser un Slyx.

h Ma femme à l'extrémité, vingt-huit jours;

« Valentine à l'agonie, vingt-trois jours.

« Mon ami Pascal, venu au château pour les veiller,

- mort en neuf jours près de ses malades, et les soignant

- encore pendant sa propre agonie.

« Une femme de service morte de ses fatigues.

u Une autre, devenue folle de chagrin à la mort de son

- maître.

« Moi, passant, sans sommeil, d'un lit à un cercueil . pendant plus d'un mois.

u Pendant ce temps-là, les huissiers assiégeant mes « portes et le public attendant mon travail qui ne lui suffit

- pas.

« Voilà ma vie. Tout parait depuis hier tendre à une

. convalescence.

« Venez, quand vous serez libre, nous donner quelques

;-. heures d'amitié, jamais plus nécessaire et avec vous plus douce.

« A chaque instant, on me disait : Avez-vous des nouvelles de Chamborant?

« Adieu. Je n'irai pas à Paris avant le 10 janvier. J'ai

« fait une belle récolte de trois mille pièces de vin pour

« ma part. Cela va m'aider.

Ah! dans cette lettre, il n'y a pas un mot de politique; il n'y a prétexte à aucune citation; et cependant, c'est, ce me semble, un document plus précieux encore que les précédents. L'émotion est différente, mais elle est plus grande. Sans doute, jusqu'ici l'intelligence du grand homme nous apparaissait véritablement merveilleuse, par l'occasion qui nous était offerte de bien constater la manière dont tant de graves problèmes ont été abordés, exposés et résolus par lui; mais c'est l'âme maintenant, c'est l'âme sans laquelle le reste n'est rien pour la conscience, c'est l'âme bonne,

tendre dévouée, qui nous apparaît avec ses beautés aussi hautes que celles de l'intelligence.

Tout à l'heure j'aimais à signaler ces vérités politiques fondamentales, déroulées avec une sagacité si complète et sous une forme si magnifique par Lamartine dans ses Entretiens, non seulement parce que la grandeur de son esprit s'y manifeste, mais parce que dans la noblesse constante d'une politique qui ne sacrifie jamais la morale à l'intérêt, et dans l'élévation des idées auxquelles s'échauffe son patriotisme, on découvre déjà la grandeur de son caractère. Cependant, on peut dire encore, je suis obligé de le reconnaître : « Quoique les Entretiens littéraires soient une œuvre moins solennelle que les autres, une œuvre où la pensée de l'auteur s'épanche plus librement, plus confidentiellement, ils n'en restent pas moins une œuvre destinée à la publicité, une œuvre préparée, une œuvre officielle « ; tandis que la lettre que je viens de citer est une page indiscutablement intime, où tout part de l'âme saus aucune arrière-pensée, sans aucune préoccupation étrangère. Voilà pourquoi, dans l'intérêt du but que je poursuis, j'aime encore mieux pouvoir citer cette lettre toute seule dans son émotion, que les précédentes avec tous les commentaires que les ouvrages publiés m'ont fournis. Comme l'a dit Lamartine, c'est seulement dans une lettre intime qu'on peut bien pénétrer le cœur de l'homme.

Je le demande à tous les esprits de bonne foi, est-ce que le cœur de Lamartine se montre ici tel que ses détracteurs l'ont dépeint depuis quarante ans? On a voulu en faire un égoïste prêt à sacrifier tout à lui-même, qui s'ennuyait et qui a fait une révolution pour se distraire. Ah ! que d'odieuses

calomnies l'histoire enregistre quand elle se fait l'écho des passions de la politique et de l'injustice des partis! C'est faire acte d'honnête homme que de protester contre elles quand on possède des arguments pour les réfuter. Est-ce que le langage de Lamartine dans la lettre qui nous occupe ne réfute pas l'iniquité de ceux qui le prétendent blasé sur l'affection, sur le dévouement?

Chaque ligne respire la tendresse pour sa femme et sa nièce, et fait ressortir les angoisses qu'il a éprouvées. Xon! on n'écrit pas de pareilles lettres quand on est un égoïste. Xon! quand on a l'âme sèche, quelque charmeur que l'on puisse se faire, on n'inspire pas l'affection qu'il a inspirée; on n'a pas la femme et la nièce qu'il a eues, on n'a pas les serviteurs ni les amis qu'il a eus, dont le cœur, plus fort que tous les mensonges et toutes les haines, fera retentir les protestations de la vérité jusqu'à ce que la postérité les ait entendues et ratifiées.

Un mois environ après cette lettre, Lamartine écrivait :

« Monceau, 9 janvier 1861.

Cher ami! enfin voilà la table déblayée de 500 lettres et de 500 comptes, arriérés depuis deux mois d'angoisses. ■ Il me reste une journée pour répondre à mes amis; le " cœur vous présente le premier à la mémoire.

.\Ia femme et Valentine vont mieux, sans que la con-

s valescence soit bien caractérisée. La première est aujour-

« d'hni à Lyon entre les mains des médecins. Quant à moi,

« j'ai une névralgie d'estomac et de tète, suite de dix ans

a de surexcitations, de chagrins et de travaux. Mais le ciel

- m'est témoin que ce qui m'inquiète le moins en moi , a c'est moi. Je serais, je pense, ravi d'être endormi sous « une touffe d'herbe quelconque, pourvu que ce ne soit « pas de l'herbe du Père-Lachaise à l'odieux murmure a des articles nécrologiques, des discours funéraires et des a éloges académiques que le diable emporte ! J'en ai assez a de la vie!

« Mes affaires futures sont en bonne perspective, mais k en triste présent; pas le sol, comptant mille mains

- tendues à ma porte, une arrière-garde d'huissiers toutes « les fins de mois, et des millions à distance : voilà le bul- « letin! quelques rares amis que la mort élague, voilà la k consolation.

» Je déménage, ces jours-ci, le pauvre Milly veudu a pauvre prix, pour faire face aux expropriations menab çantes. Mon berceau, celui de ma sœur, le lit de ma « mère viennent d'arriver ici, dans la cour. Dieu veuille « qu'ils n'en sortent pas pour l'encan ! Sauvez donc des a patries de l'anarchie et de la guerre étrangère, voilà la « récompense : un foyer vendu et perdu, juste retour de a tant de foyers défendus! J'ai l'àme navrée, mais il faut a travailler, comme si de rien était, pour sauver ceux de a mes braves et pauvres créanciers et de leurs familles.

Je ne vous dis rien de la politique étrangère, que ce b que je vous ai dit le 29 novembre 1858 : Nous allons

doucement à la cataracte du Niagara. Dans deux ans : a Sauve qui peut. Le carbonarisme extérieur mène inévi- « tablement l'intérieur à la démagogie socialiste. Je ferme b les yeux pour ne pas voir, faites-en autant. Comment « l'Empereur ne prend-il pas enfin un généreux repentir, « et ne secoue-t-il pas sa crinière de lion, par laquelle les

« Anglais et les Piémontais le conduisent à sa perte? La a bombe d'Orsini est-elle devenue la boussole du monde? « Adieu, à revoir, dès que les sautés nous permettront h de quitter le nid pour la branche.

Plusieurs pensées importantes sont manifestées. C'est d'abord une lassitude de la vie qui se comprend bien, quand on compare la vie de Lamartine à ce moment avec ce qu'elle avait été autrefois. Mais jamais cette lassitude n'avait porté le philosophe chrétien à se tromper sur la manière dont l'homme doit accepter et supporter l'existence, lors même qu'elle est d'un poids accablant.

On trouve son opinion sur ce point nettement formulée dès le premier entretien du Cours de littérature. Il y a là, à propos de la vie et à propos de la mort, trois ou quatre pages d'une magnificence telle à mes yeux, que l'occasion s'en présentant, je ne puis m'empêcher de les signaler.

Je leur emprunte une seule phrase :

« Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée ! Mourir, c'est fuir ! On ne fuit pas.

« Caton se révolte, le mendiant obéit: obéir à Dieu, voilà la vraie gloire!

» Si la vie est un don, il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin comme un

bienfait; et si elle est un supplice, il faut la subir comme une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes. »

Je crois que cette citation n'a de critique à essuyer d'aucun théologien; je suis sûr qu'elle fera vibrer l'âme de tout homme de foi, le cœur de tout honnête homme.

Mais, dans la lettre dont il s'agit, Lamartine jetait une pensée nouvelle pour ainsi dire à chaque ligne. En parlant de sa lassitude de la vie, il formule indirectement ses dernières volontés de ne point être enterré à Paris et de ne pas avoir à subir dans son cercueil de discours, même académiques. Mon père avait été frappé de ce désir formel, souvent manifesté ailleurs par le grand homme , mais dont cette lettre restait la preuve écrite et irrécusable. Il s'en est souvenu en 1869, au bord de la tombe de son illustre ami.

Plus loin, se trouve uue réflexion qui n'est pas sans amertume, sur l'abandon dans lequel la France le laisse. Ce n'est qu'un cri de douleur intime jeté dans le cœur du plus intime ami. Là, il n'y a aucune mise en scène à préparer, aucun écho public à faire retentir; c'est la conviction seule, la conscience qui parle et qui fait dire au vainqueur du drapeau rouge qu'il a sauvé la patrie de l'anarchie et de la guerre étrangère. La postérité, quand elle aura été de plus en plus éclairée, lui rendra cette justice.

Enfin, Lamartine termine sa lettre par une nouvelle allusion à la politique du second Empire et répète des prophéties, hélas! si tristement réalisées. Sans doute le sauvequi-peut a duré plus de deux ans; mais n'était-il pas commencé, quand l'unité italienne a été un fait définitivement accompli? n'était-il pas bien avancé, quand la puis-

sauce unitaire de la Prusse s'élevail sur le démembrement du Danemark, quand la défaite de l'Autriche s'accomplissait dans les champs de Sadowa, dont le nom est resté presque aussi sinistre aux oreilles françaises que le nom de nos propres défaites, parce qu'il a été la cause dernière et décisive de cette journée à jamais néfaste de Sedan, où la France est tombée dans le Niagara extérieur prophétisé par Lamartine ? Est-ce que la Commune, enfin, qui a manqué porter le dernier coup à la patrie, n'est pas le triomphe partiel de cette démagogie triomphante prophétisée par Lamartine?

Tout cela, tous ces malheurs qu'une intuition de génie faisait pressentir, c'est bien au Piémont et aux Anglais qu'on les doit, parce qu'ils ont déterminé la volonté hésitante de Xapoléon III. Mais, à eux seuls, auraient-ils suffi? Il est permis d'en douter. La bombe d'Orsini est-elle devenue la boussole du monde? s'écria Lamartine, trouvant une phrase qui a été dite ou répétée plusieurs fois par d'autres à cette époque. Pour le savoir, il faudrait descendre jusqu'au fond du cœur du second Empereur.

Livré à son propre instinct, sans doute, Napoléon III aurait fait la guerre pour libérer l'Italie, il aurait peutêtre bien fait le traité de Villafranca et celui de Zurich; mais est-il permis de croire que sans une pression étrangère à la question, pression terriblement puissante, quoique inconsciente peut-être, il n'eût pas quitté le seul terrain encore français? Mais une pression constante est venue assiéger sa pensée de bombes italiennes ou de poignards italiens prêts à menacer sans cesse, dans sa personne et dans celle d'un fils chéri, sa dynastie et la France qu'il devait natu-

216 I IMARTINE INCONNU.

Tellement confondre dans une même sollicitude. Un esprit ainsi travaillé d'incessantes et maladives tortures et d'inquiétudes fondamentales n'était-il pas bien préparé pour accepter tous les prétextes plausibles qui, même au prix d'un avenir inconnu, devaient faire disparaître les tortures morales du présent et ses plus immédiates inquiétudes?

C'est ce qui a dû arriver, lorsque la finesse de Cavour, l'audace de Victor-Emmanuel et l'astuce des Anglais déployèrent le drapeau des nationalités pour monter à l'assaut des raisons françaises dans l'âme hésitante de Xapoléon III. Ce dernier a fait inconsciemment, de concessions en concessions, l'unité de l'Italie, et selon toute probabilité raisonnable, voilà ce qu'il n'aurait jamais pu avoir l'idée de faire et ce qu'il n'aurait jamais fait sans la bombe d'Orsini. Sans elle la face du monde n'était pas changée; le triomphe de la force sur le droit ne planait pas comme une ignominie sur notre civilisation orgueilleuse. Le principe d'équilibre défendait encore le faible en Europe; les nations chrétienues du vieux monde enfin n'en étaient pas réduites à concentrer pour ainsi dire le patriotisme dans l'art de détruire le plus vile possible une portion de l'humanité, afin de se ruer ensuite les unes contre les autres pour s'arracher des lambeaux de patrie dans des combats de peuple à peuple, où il ne manquera que les femmes et les enfants pour les faire ressembler à ceux des hordes barbares.

Sans l'unité italienne, l'unité allemande ne se faisait pas aux dépens de l'unité française.

Sans elle, la paix armée qui épuise l'Europe ne ferait

peut-être pas aussi bien l'affaire d'une autre unité qui point dangereuse à l'horizon : l'unité américaine. La lettre suivante est de juillet 1861 :

« Cher et ingrat ami,

« Vous êtes devenu paresseux de cœur et de main dans le pays de la mollesse. C'est mal ! On peut aimer ses amis, en manches de chemise, étendu sur un divan ou sous les pins maritimes de Cintra! Que n'y suis-je? « Si vous avez échoué, qu'importe! Vous avez fait un beau pèlerinage au soleil! Il vous en récompense aujourd'hui, vous ferez des affaires l'hiver prochain; Paris en fourmille.

« Moi, j'en ai trop et je n'en ai qu'une : payer mes malheureux et bons paysans. Je continue à faire deux ou trois mille francs tous les jours, mais tout en papier, rien comptant; je suis par conséquent à sec au milieu des eaux!

« Je pars dans huit jours, sans rien porter à mon pays qui m'attend les mains tendues et la bouche ouverte. « Ma situation est affreuse, et mon humiliation dépasse celle de Job. Mais j'ai de bonnes femmes et de bons amis. Il faut gémir, et cependant bénir! Les cœurs sont les vraies richesses , que la rouille n'atteint pas , ni les voleurs, comme dit l'Evangile.

'• On vous aime ici comme si vous n'étiez pas un ingrat; on vous pardonnera à Saint-Point, a Nous n'y serons que deux mois et demi en tout. « Je travaille triple de ce que vous n'avez jamais vu faire, et je ne suffis pas.

« Ma femme va bien, Valentine, faiblement; moi, ni mal ni bien. Paris n'a plus personne : un ou deux amis par soirée.

2is LAMARTIXK INCONNU.

« Adieu, et faites-moi (les abonnés dans tous les Ville\orl a et dans tous les Confolens.

« In hoc signo vinces. »

k Adieu.

« Al. de Lamautine. «

Dans la première partie de cette lettre, Lamartine fait allusion à un voyage de mon père en Portugal, voyage dans lequel j'eus la bonne fortune de l'accompagner.

L'affaire gigantesque qu'il allait étudier comme délégué d'un groupe français n'aboutit pas, mais valut à mon père les plus flatteuses marques d'estime de la part du gouvernement portugais, et à moi, le souvenir du plus agréable et du plus instructif séjour à l'étranger. Ma satisfaction fut encore accrue par mon retour. Je revins par l'Angleterre. Lisbonne, Cintra : le Versailles portugais, Londres enfin charment encore ma pensée à trente ans de distance.

A la fin de sa lettre, Lamartine parle de sa situation affreuse, mais et j'ai de bonnes femmes et de bons amis » , s'écrie-t-il. Ce n'est pas là le cri d'un ingrat. Malgré cette consolation, il se compare à Job; et si, comme lui, il ne peut s'empêcher de gémir, comme lui aussi il veut bénir. Cette pensée est la même qui se trouve dans l'entretien du Cours de littérature sur Job. Cet entretien est une véritable perle littéraire et philosophique qui mérite d'être sortie comme tant d'autres de l'obscurité où on la laisse enfouie. Il faut lire ces pages admirables de foi où l'écrivain se maintient constamment à la hauteur d'un sujet plein de grandeur et d'émotion. Il faut les lire pour bien juger la philosophie de Lamartine.

Dans l'année 1862, je n'ai retrouvé qu'une lettre; la voici :

i Monceau, 19 octobre 1862.

« Cher ami,

« J'étais fatigué de votre silence négligent, et j'allais « vous gronder quand ce malheur m'a coupé la voix. Votre « lettre à Valentine sera seule répondue, hélas! et non par « elle-même. Elle est assez gravement malade pour me « jeter dans les préoccupations les plus sombres. Que « deviendrions-nous, juste ciel! si elles s'aggravaient?

« Elle ne peut, à la lettre, vous répondre de sa main.

« Ce n'est donc pas une lettre, c'est un bulletin d'hôpi- « tal que je vous écris.

« Nous sommes vingt-huit personnes, enfants, petits- « enfants, frères et sœurs, réunis ici comme dans un hos- « pice; tous pleurant, presque tous malades. Jugez de >< l'affreuse situation des choses!

« Pendant ce temps-là je paye cinq cent mille francs ici « et de toute part; et je ne puis pas payer tout ce qu'on « voudrait. Mais, cependant, on est édifié et reconnaissant, « en grande majorité et quasi unanimement.

« Dès que nous pourrons sortir de ces abîmes de douk leurs et d'affaires, nous nous sauverons à Paris où « d'autres douleurs et d'autres affaires m'attendent.

« Notre consolation unique sera de vous voir toujours et « souvent. L'amitié est bonne jusqu'à la mort.

Cette lettre, où Lamartine manifeste une si grande émotion à la suite d'un malheur de famille, fut écrite par lui douze jours après la mort de sa sœur aînée, Madame de Cessia, mère de sa nièce bien-aimée : Valentine. Mon père avait écrit une lettre de condoléance à cette dernière ; mais elle était malade, et son oncle se chargea d'y répondre.

La mort de Madame de Cessia causa une profonde douleur dans toute sa famille, où elle était véritablement chérie. Elle succomba à Màcon, le 7 octobre 1862, aux suites d'une congestion pulmonaire.

Dans une des lettres publiées par M. Alexandre, Madame de Lamartine s'exprime ainsi au sujet de sa bellesœur : « Je suis comme une àme en peine, je vais de l'une à l'autre, non pour les consoler, ce qui n'est pas possible, mais pour m'occuper de ce qu'elles peuvent avoir à demander, et pour parler avec elles au milieu de leurs larmes.

« ...Je ne parle pas de ma propre peine, cependant elle est poignante. Je l'aimais, cette mère, qu'elles ont bien le droit de pleurer. Je l'apprécie ce qu'elle valait : bonté, abnégation, tout pour les autres. El cela avec un si aimable sourire qu'il semblait qu'elle faisait tout pour son propre plaisir. Et c'était vrai, elle trouvait son bonheur dans celui des autres, et compatissait tendrement à leurs peines.

« Ah! quelle perte! Chaque jour dévoilera sa profondeur! »

Quant à Lamartine lui-même, il laisse bien voir toute sa douleur ; mais il n'avait besoin que de l'indiquer en en parlant à mon père, qui connaissait son attachement pour celte sœur bien-aimée.

La lettre du 7 octobre 1862 est la dernière que mon père ait reçue de son illustre ami jusqu'au triste événement qui va nous occuper maintenant; quelques semaines après, en novembre, M. et Madame de Lamartine rentraient à. Paris, et mon père ne tardait pas à les y rejoindre. Madame de Lamartine ne devait plus le quitter que dans son cercueil. Cette femme éminemment dévouée et chrétienne mérite le chapitre spécial que nous allons lui consacrer.

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