‹ Lamartine inconnuChapitre 30 sur 50 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

I. Xalure de mon hommage. — II. Retour rapide sur le passé ; amour, bonheur. — III. Douleur dans le présent, sacrifice, même amour. — IV. La femme d'intérieur, la maîtresse de maison; son effacement volontaire. — V. Son influence bienfaisante en tout; lettres d'un préfet de Saônc-et-Loire. — VI. Ses derniers moments, sa mort. — VII. J'assiste à ses obsèques. — VIII. Jugement.

L'année 1863, à laquelle nous sommes arrivés, fut particulièrement douloureuse pour Lamartine. La mort le frappa dans ses plus chères affections, et, pour être prévu, ce coup n'en fut pas moins cruel. La femme accomplie qui pendant plus de quarante ans avait partagé non seulement sa vie, mais toutes ses pensées, lui fut enlevée. Depuis plusieurs années la santé de Madame de Lamartine était profondément altérée.

Je dois donner ici à sa mémoire un hommage spécial, et cela pour trois motifs : d'abord parce qu'elle a été l'épouse parfaite du héros de mon récit; ensuite parce que sa valeur personnelle était assez grande pour que sa noble figure retienne l'attention de tous ceux qui la rencontrent; enfin,

parce qu'elle aussi a eu dans mon père la confiance la plus affectueuse et pour moi des bontés que je ne puis oublier.

Mais l'opportunité d'un pareil hommage ne saurait m'autoriser à faire l'historique complet de sa vie. Il n'y a qu'une part de son existence qui soit dans mon sujet et qui par conséquent m'appartienne; hélas ! ce n'est pas la plus heureuse! ce n'est pas l'heure première de cet amour conjugal, si réciproque, préparé par la volonté de deux cœurs déterminés, et trouvé enfin avec une entière plénitude dans l'union la plus intime, éclairée de ce rayon exceptionnel de lumière qui s'appelle le génie.

Ce n'est pas non plus l'heure radieuse de ces maternités, pleines d'espérances trop tôt ravies, à propos desquelles elle écrivait eu 1862 : « J'ai senti tressaillir deux fois mes entrailles de la plénitude du bonheur maternel. Dieu ne m'a pas jugée digne de jouir longtemps de ce bonheur, mais jamais rien ne le remplacera. Je vois toujours mes anges tels qu'ils m'ont laissée, orba madré, au ciel comme sur la terre, avec leur tendresse infinie, leurs caresses innocentes, leurs paroles gravées au fond du cœur comme s'ils étaient présents ! n

Non! quelque triste qu'il soit de ne jamais quitter les sentiers lugubres, je dois poursuivre mon but sans dévier aucunement. La partie de l'existence de Madame de Lamartine dont je puis parler ici, est celle dont j'ai été témoin, c'est-à-dire celle de la douleur, celle de l'angoisse, celle de l'effort incessant pour seconder le travail gigantesque de son mari, celle où son attachement conjugal, tout en conservant sa même et sainte passion, se sanctifiait cependant encore chaque jour davantage, dans le dévouement, dans la

prière, dans le sacrifice même de sa vie qu'elle sentait disparaître peu à peu et où lui seul la retenait encore par quelque lien, car sans lui elle aurait maudit ces souffrances d'ici-bas qui retardaient l'instant des béatitudes de là-haut, en Dieu !

Pour que ces dernières années de la noble femme soient bien comprises, pour que le spectacle de cette àme meurtrie apparaisse dans sa réalité, pour que la leçon morale et philosophique qui se dégage de cette étude ressorte pleiue et entière et rejaillisse lumineuse dans les esprits, de manière à leur faire mieux comprendre Lamartine lui-même, il est cependant nécessaire, sinon de repasser la partie heureuse de la vie qui vient de s'éteindre, du moins d'évoquer un instant quelques-uns des éblouissements de bonheur qui l'ont éclairée. Le contraste entre l'incomparable félicité des premières années de cette union et l'amertume singulièrement douloureuse des dernières, l'observation des changements successifs amenant ces deux grandes âmes de l'idéal du rêve heureux à l'excès de toutes les douleurs ; malgré tant d'épreuves faites pour aigrir, cette affection conjugale restant toujours la même sous des formes diverses, et planant comme la suprême consolation sur la vie tout entière : voilà le tableau.

L'enseignement, le voici : Quel que puisse être l'étonnément de ceux qui ne connaissent que le Lamartine de leurs

préjugés et de ceux qui ne peuvent pas s'imaginer qu'un des plus grands poètes de l'humanité, en tout cas le plus grand de notre siècle, ait été, comme un simple honnête homme, bon et tendre jusqu'à la fin dans son ménage, il faut que les uns et les autres se résignent : Lamartine a été ce qu'on appelle un bon mari. Il n'a pas eu l'ingratitude impardonnable de dédaigner celle qui, depuis le jour où elle l'avait connu, lui avait donné tout son amour.

Cet amour profond, si bien justifié par le charme particulier, presque divin, de l'être aimé, a duré jusqu'à la mort. Il est l'origine de cet admirable dévouement conjugal qui ne s'est jamais démenti, et que le sentiment chrétien du devoir n'a fait que confirmer et consacrer.

Sans aller trop loin dans des investigations intimes que la délicatesse empêche de pousser à l'excès, on peut dire que l'amour de Madame de Lamartine pour son mari, amour né du plus pur enthousiasme, s'est complété parla reconnaissance. Il y a certains battements de cœur qui sont le bonheur suprême dans la vie d'ici-bas ; ceux qui se les sont donnés se sont procuré le suprême bienfait de la terre. Parmi les humains, tous ne les connaissent pas, mais ceux qui les ont sentis dans leur véritable plénitude ne voudraient pas, en échange du temps, en échange même de la mort, s'en voir oter du souvenir l'ineffaçable félicité. Ce n'est pas manquer à la mémoire la plus pure, la plus chrétienne, la plus sainte, de dire que Madame de Lamartine les a certainement connus!

Lorsqu'elle est partie pour IVaples, avec son époux de la veille, beau de la beauté physique, beau des rayonnements du génie, beau déjà de la plus noble gloire poétique;

lorsque cet époux bien-aimé, couché à ses pieds sur le bord de la mer azurée, tracail sous son regard et au murmure des flots les vers immortels où son nom à elle s'enlaçait au sien pour toute la durée des temps; lorsque tous deux enfin couvaient du même cœur et du même souffle cette enfant délicieuse que Dieu ne leur a pas laissée toujours, mais qu'il leur a conservée assez pour qu'ils aient goûté ensemble tous les bonheurs de l'amour ici-bas, est-il possible de croire que la jeune et sensible épouse du poète divin n'ait pas trouvé plus complètement, plus idéalement que la plupart des autres femmes, les courtes et longues minutes d'ivresse sans lesquelles on n'a pas vécu, et avec lesquelles, quoi qu'il arrive ensuite de douleur et de souffrance, on a déjà reçu du ciel sa terrestre compensation?

Non ! sans aucun doute !

Et, s'il en est ainsi, on comprend que Madame de Lamartine ait conservé le ressouvenir incessant de l'idéal amour qu'elle avait savouré pendant de longues heures de jeunesse et de maturité. C'est ce sentiment que ceux qui l'ont le plus connue ont constaté en elle. En 1850, mon père, dans les notes de son voyage d'Orient, notes que j'ai déjà citées, s'exprime ainsi à son sujet : «Il n'y a point de sacrifices qu'elle n'ait faits à son mari. Elle vit exclusivement de son air, de sa vie; on sent qu'elle l'aime du même amour que quand elle était jeune femme, amour doublé de celui des enfants qu'elle a perdus, et excité encore par l'injustice publique et l'ingratitude des contemporains. »

Oui! on peut aimer d'amour même avec des cheveux blancs, n'en déplaise à tant de romanciers, historiens pleins de contradiction d'une humanité factice.

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Ils disent: aimer comme à vingt ans, et cependant ils sont obligés de reconnaître qu'à vingt ans l'être humain n'est pas encore sorti de l'enfance, que rien en lui n'est encore formé, ni son âme, ni sa raison, ni son corps luimême.

Ah ! s'il est vrai que l'histoire générale est bien souvent loin de la vérité, comme cela est plus vrai encore de cette histoire d'un genre particulier qui est celle du cœur humain!

Lamartine va nous dire son mot sur ce point de l'histoire intime de l'homme. Il a écrit dans Graziella cette phrase si profondément philosophique :

« Ah! l'homme trop jeune est incapable d'aimer ! Il ne sait le prix de rien! Il ne connaît le vrai bonheur qu'après l'avoir perdu. Il y a plus de sève folle et d'ombres flottantes dans les jeunes plants de la forêt, il y a plus de feu dans le vieux cœur du chêne. L'amour vrai est le fruit mûr de la lie. »

A l'appui de cette thèse générale, Lamartine, seize ans après son mariage, en 1836, s'est chargé de nous dire comment il aimait sa femme, dans cette dédicace en vers délicieux où il apporte Jocelyn, son œuvre nouvelle et la plus suave, aux pieds ou mieux au cœur de son épouse bienaimée.

Il l'a bien montré aussi dans des lettres intimes que j'ai citées, et, en particulier, dans la lettre si déchirante du 3 décembre 1860. Il y a donc eu entre ces deux époux l'heure radieuse du bonheur, d'un bonheur réciproque. Puis sont venues les douleurs de toutes sortes.

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Mon rôle est de rappeler comment Madame de Lamartine a compris son devoir à l'heure du sacrifice.

Partout et toujours, elle a puissamment secondé son mari, qui comprenait du reste et aimait sa continuelle coopération. Elle ne l'a jamais quitté. Deux fois, elle l'a suivi en Orient , la seconde fois, malgré les affreux souvenirs que ce pays, où elle avait perdu sa seule enfant, devait fatalement raviver dans son cœur de mère.

Elle l'a soutenu de sa présence durant les luttes de sa vie publique. Pendant le gouvernement provisoire, au milieu du péril social et des dangers particuliers de son mari, elle était en plein Paris, sans autre appui intime que sa foi ardente dans le Dieu maître du destin, qu'elle priait sans cesse. Elle attendait dans une muette et, eu apparence, impassible angoisse, que celui que la France lui avait pris presque tout entier revint un instant au foyer pour lui raconter comment, au milieu des masses en délire, ou bien dans l'Assemblée nationale en tumulte, ou bien dans les conseils d'un gouvernement suspect à l'Europe, il avait vingt fois dans un jour, souvent même au péril de sa vie, réussi à sauver l'àme et le corps lui-même de notre nation des griffes de la bête humaine aux mille formes. Si elle ne disputait pas l'objet de son amour à une rivale à laquelle il donnait sa renommée, sa fortune, son sang, c'est que cette rivale était la patrie, c'est qu'elle aimait son mari

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en aimant son honneur, sa gloire et la France devenue à elle-même son pays.

Femme d'intérieur avant tout, Madame de Lamartine a constamment aidé son mari dans ses labeurs. Lorsque l'heure du travail était venue, pendant que le génie du grand homme, poète, historien, orateur, philosophe, politique expérimenté, éclatait dans des vers admirables, des pages au souffle le plus puissant, des élans sublimes d'éloquence, des pensées toujours pleines duDieu des chrétiens, ou des conseils marqués au coin du patriotisme le plus éclairé, elle, l'épouse selon Dieu, partageait la peine, copiait les manuscrits, corrigeait les épreuves, relisant avec soin et scrupule ce qui était sorti parfois trop rapide et trop brûlant de la fournaise de la pensée, et préparant ainsi des corrections plus importantes que les corrections purement matérielles; enfin, elle s'occupait des détails et prévoyait les difficultés pour les aplanir.

Et si les nécessités du jour lui permettaient quelques distractions, elle se distrayait d'un travail par un autre. Elle quittait la plume pour le picrceau; mais le pinceau, comme la plume, devait servir le même sentiment de son cœur; elle employait son talent d'ornementation à faire des surprises à son mari, eu préparant sur des porcelaiues, des fresques ou des médaillons, des compositions d'histoire ou de genre le plus capables de lui plaire.

230 LAMARTIXE IXCOXXU.

Enfin, quand la journée était finie, le dîner terminé, dîner dans lequel les convives peu nombreux étaient toujours servis par la maîtresse de la maison elle-même, Madame de Lamartine trouvait assez de force pour recevoir avec la meilleure grâce du monde les visiteurs de toutes sortes qui venaient dans ses salons ouverts tous les soirs.

Son attitude y a toujours été appropriée aux circonstances.

A l'heure des triomphes oratoires de la Chambre des députés, sous la monarchie de Juillet, et au moment de la royauté morale de Lamartine, après février 48, lorsque ses salons sont remplis de flatteurs tournés vers le soleil à son levant ou à son zénith, elle apparaît avec une dignité pleine de réserve, qui passerait certainement pour de la froideur à côté des allures de bons garçons des femmes aimables de notre époque, mais qui, chez elle, était, en même temps que de la tenue, de la prudence et de la perspicacité.

Plus tard, lorsqu'au vent de l'injustice la nuée des adulateurs s'est envolée, lorsque les salons sont plus petits, mais mieux remplis, parce qu'ils le sont d'amis plus sûrs, la maîtresse de maison se sent plus à l'aise et s'adonne plus cordialement à son rôle. Son affabilité, sa bienveillance, sa bonne grâce augmentent en proportion de sa confiance.

Dans toutes les réunions où une conversation générale s'engageait, elle se gardait bien d'exciter la controverse, en face de son mari et des esprits si divers qui se succédaient autour de lui; elle restait volontairement effacée, ne contredisant nettement personne, quoique, bien souvent,

ses sentiments fussent blessés par les paroles sorties de la bouche des visiteurs de passage, voire de quelques habitués.

En résumé, Madame de Lamartine a toujours exercé la plus grande et la plus heureuse influence au foyer de son mari, mais en se maintenant au second plan, en restant dans un rôle secondaire.

Cette attitude, que l'orgueil peut trouver insuffisante, est cependant pour la femme l'occasion du plus complet triomphe. Sa physionomie brille d'un rayonnement particulier et d'un charme auquel la modestie ne fait qu'ajouter un parfum de plus. Son auréole, sans éclipser celle du génie, l'accompagne et la complète délicieusement. De même que pour le visage, pour l'esprit et pour le cœur, l'aspect de la femme ne saurait être le même que celui de l'homme. Le génie de l'homme, c'est la force supérieure de la raison, c'est la pensée grande et juste faite pour éclairer et conduire l'humanité. Le génie de la femme, c'est la tendre et douce passion du cœur, c'est d'aimer.

Madame de Lamartine a eu ce génie; elle doit rester immortelle avec son auréole particulière, à côté de la grande figure de son époux.

A Saint-Point aussi, son action se fit sentir dans les choses de la commune. Elle ne se désintéressait de rien d'utile, de rien où son action pouvait servir la cause de Dieu .

Les preuves de toutes sortes abondent sur ce point, mais il est naturel que je présente ici celles qui me sont particulières.

J'ai retrouvé dans les papiers de mon père des lettres qui remontent à Tannée 1863, l'année même de la mort de Madame de Lamartine, et qui vont montrer son énergique intervention lorsqu'elle la croit opportune.

A cette époque déjà, les instituteurs s'établissaieut en adversaires des curés, cherchant àcombattre leur influence et à la détourner pour en profiter à leur place. Ces conflits ne subsistaient pas aussi fréquents et aussi aigres, mais il y en avait trace dans bon nombre de communes. Celle de Saint- Point se trouvait dans ce cas. L'autorité préfectorale, seule compétente pour trancher les difficultés, était au courant ; or, le préfet de Maçon était alors le plus jeune frère du vicomte de La Guéronuière, dont nous avons parlé avec émotion dans ce récit. Le baron Charles de La Guéronuière, quoique sensiblement plus jeune que mon père, s'était associé à l'affection de ses frères pour leur ami d'enfance. Madame de Lamartine le savait, et voulant proléger le curé contre l'instituteur, elle pria mon père d'intervenir auprès de son ami le préfet. Le baron de La Guéronnière, qui, du reste, était un homme fort intelligent et un administrateur de premier ordre , répondit par une lettre datée du 6 février 1863, et ainsi conçue :

« Mon cher ami,

« La commune de Saint-Point est, en effet, dans un désordre moral complet. Le maire et l'instituteur d'un côté, le curé et quelques habitants de l'autre, se dénon-

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cent, s'accusent de mille horreurs, et au milieu de toutes ces récriminations, il est assez difficile de voir la vérité. Le témoignage de Madame de Lamartine est une sauvegarde pour les intérêts du curé ; dites-lui bien que je serai trop heureux de pouvoir lui être agréable, en cela comme en toute autre occasion.

« J'ai prescrit, il y a quelques jours, une enquête, à la suite de faits qui m'ont été révélés par le curé du chef-lieu de canton.

■ Je prendrai très prochainement des mesures pour rendre la paix à la pauvre, mais illustre commune, et j'aurai soin de vous en aviser pour que vous puissiez rassurer rue de la Ville-l'Evêque sur le sort du curé de Saint-Point.

« Je vous serre bien cordialement la main.

« Ch. de La Guéronnière. »

Le corollaire de la lettre qui précède se trouve dans celle-ci :

« Mâcon, 29 avril 1863.

« Mon cher ami,

« Je viens de signer la nomination d'un nouvel instituteur à Saint-Point. L'ancien est envoyé dans l'arrondissement de Louhans, et le nouveau vient de X...

u Je n'avais pas oublié le désir exprimé par Madame de Lamartine, et je suis fort heureux d'avoir pu le réaliser.

« Votre fils est à Lyon ; j'espère que vous viendrez le voir, et que vous nous ferez le plaisir de vous arrêter à Maçon,

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où Mme de La Guéronnière et moi serions très heureux de vous recevoir.

« Croyez à mes meilleurs sentiments.

« Cli. de La Guéronnière. *

En effet, j'étais en ce moment en garnison à Lyon ; mais ce ne fut pas mon père que M. et Mme de La Guéronnière reçurent bientôt, ce fut moi, dans les tristes circonstances que je vais avoir à raconter.

Le 21 mai 18G3, trois semaines après le changement de l'instituteur de Saint-Point, c'est-à-dire après la satisfaction donnée au curé, soutenu par Madame de Lamartine, cette noble femme mourait.

Depuis longtemps sa vie n'était qu'un lent martyre, son pauvre corps ne palpitait que de souffrances dans ce combat solennel de la vie et de la mort. L'abbé Deguerry, la future victime de la Commune, vint lui apporter les divins secours.

Sa fin toute chrétienne et résignée fut entourée des plus douloureuses circonstances. Son mari était cloué dans son lit par le rhumatisme; Madame Valentine était également retenue dans le sien par la maladie.

Madame de Lamartine partit donc dans son cercueil sans aucun adieu des siens.

Ce fut pour les survivants une suprême épreuve ; pour elle, un mérite de plus en entrant dans l'éternité.

Si Dieu lui imposa un pareil sacrifice, c'est, sans aucun doute, qu'il voulait que sa couronne céleste fût plus belle, plus radieuse. Ce dernier déchirement renfermait une promesse : celle de retrouver là-haut et pour toujours l'époux bien-aimé à qui elle avait consacré sa vie. Avec sa foi profonde et sa confiance daos la suprême miséricorde, elle sentait qu'elle n'avait pas à lui faire un long adieu; elle s'est certainement éteinte en prononçant ces mots : Au revoir, à bientôt, là-haut!

Deux des amis, MM. d'Esgrigny et de Ronchaud, avaient été désignés pour accompagner la précieuse dépouille dans le long voyage.

Mon père dut rester auprès de son ami, accablé de souffrance et de douleur.

Mais cette privation forcée de participer au dernier hommage public rendu aux restes mortels de la noble femme lui coûtait beaucoup.

Il voulut du moins être remplacé par son fils.

En conséquence, il écrivit à mon colonel pour lui expliquer son désir et à M. de La Guéronnière, préfet de Saùne-et-Loire, pour lui demander de me faciliter le voyage de Màcon à Saint-Point.

L UIARTIV'E INCONNU.

Le soir du 22, j'arrivai en effet à Màcon, et le lendemain je partis pour Saint-Point avec le baron de La Guéronnière.

Il y a vingt-huit ans de cela ; je mentirais si je prétendais me souvenir de tontes les ('motions que j'ai éprouvées, de toutes les remarques que j'ai faites alors, de tous les détails enfin dont j'ai été témoin.

Ce que j'ai conservé surtout, c'est une impression générale vive et profonde.

L'illustration de la dépouille, la simplicité d'un hommage auquel le recueillement et la douleur des populations donnaient surtout son véritable caractère de grandeur ; le porche gothique du château de Saint-Point avec ses plantes grimpantes qui l'entouraient, ne laissant voir qu'un cercueil; et, planant sur tout cela, une mélancolie instructive que j'étais déjà capable de comprendre, de partager : voilà la grande leçon qui m'a remué alors, et dont la trace est toujours restée dans mon esprit; leçon qui m'a montré là, mieux que partout ailleurs, ce que c'est que la gloire, le bonheur, les triomphes les plus inouïs de l'intelligence humaine, à côté des lois établies par Dieu qui nous conduisent tous, tôt ou tard, les plus grands et les plus fortunés comme les plus humbles et les plus pauvres, par le chemin de la souffrance, jusqu'à la mort.

Dans cet état d'esprit et de souvenir, je ne veux pas

MADAME DE LAMARTIXE. 237

entreprendre une narration à moi des obsèques de Madame de Lamartine; mais je comprends que certains lecteurs puissent être désireux de s'arrêter un peu plus longtemps sur cette douce et sainte figure. Je comprends qu'ils désirent mieux connaître ses vertus, sa foi profonde, les œuvres même de son esprit et de son cœur; je comprends qu'ils veuillent de plus amples détails sur ses derniers moments et sur le jour de ses obsèques. Je ne puis mieux faire que de les renvoyer aux dernières pages du livre de M. Alexandre sur Madame de Lamartine.

L'émotion profonde et l'attachement si sincère qui les ont dictées leur méritent d'être citées quand on veut louer cordialement Madame de Lamartine. Ces qualités de premier ordre m'empêchent de me souvenir des réserves que j'aurais à faire sur la manière dont M. Alexandre a parfois compris son rôle d'intime historien, et aussi sur les brumes dont son style me semble souvent enveloppé.

Après un récit funèbre plein de cœur et de vie , M. Alexandre porte un jugement plein de justice et de vérité, que je cite :

« Lamartine perdait une providence dans cette femme qui ne l'avait quitté que par la mort. Toute sa vie, à elle, avait été un long amour du génie, un dévouement toujours grandi par l'infortune. Au milieu des ruines, son cœur vaillant était resté debout. Elle était un caractère, un

cœur profond et sûr. Aux heures de ténèbres, elle l'avait éclairé, étoile fidèle, de sa douce clarté.

« Elle lui avait tout donné : amour, fortune, sauf sa personnalité et sa conscience. Elle avait prodigué sa vie à ses amis, aux pauvres, à la famille; cette vie avait été une incessante charité, une ascension à Dieu. On pouvait consacrer à cette noble femme le beau vers lyrique de Lamartine sur la duchesse de Broglie, une autre sainte aussi :

Un élan naturel l'emportait vers les cimes ! «

Dans ce jugement, tout est vrai ; il est impossible de ne pas tout ratifier, non seulement la pensée, mais la forme même, si nette et si précise, donnée cette fois à la pensée. Seulement, pour que l'impression communiquée au lecteur sur la situation du grand homme après la mort de son admirable femme fût complètement exacte; pour échapper au reproche qu'il mérite parfois de poursuivre son hommage si vrai, si sincère, d'une façon trop exclusive en passant près de vérités bonnes à dire sans qu'elles soient dites, et près d'actes de justice convenables à accomplir, sans qu'ils soient accomplis, If. Alexandre aurait dû tout au moins ajouter :

« Mais si Lamartine perdait une providence dans sa femme, la Providence lui restait encore sous une autre forme. Dieu lui laissait sa nièce, véritable fille, qui a trop bien remplacé près de lui celle dont je viens d'évoquer la sainte mémoire, pour que je n'aie pas le devoir de lui donner une part si méritée d'admiration. Plus tard aussi, viendra pour elle l'heure de la justice et de la postérité. » Il le devait d'autant plus, pour ne pas être accusé d'un

injuste oubli, que nulle part dans son œuvre pareil sentiment d'équité n'est suffisamment indiqué. Et, s'il eût accompli ce devoir, je lui emprunterais avec encore plus de plaisir le dernier passage suivant, où, dans un élan vraiment beau d'honnête homme, et un cri du cœur profondément ému, il place Lamartine sous son véritable jour et à sa véritable place, c'est-à-dire aux cimes les plus élevées du grand parti des honnêtes gens :

« Quel vide affreux creuse la mort ! Je ne puis me résigner à cette peine de l'absence, à la disparition de ces deux grandes âmes de ma vie.

« Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes! « L'une eut le génie, l'autre l'amour ; toutes deux eurent la bonté, supérieure au génie, la bonté, ce génie du cœur.

« Dans ces jours de ténèbres, où les esprits errent comme Dante dans la forêt obscure, sans lueurs, sans idéal, sans foi, sans Dieu, où les grands hommes sont morts, où la poésie est ensevelie comme Juliette au tombeau, où les justes et les saints sont lapidés dans les cercles fangeux des âmes basses, où la patrie est traînée dans une république de boue , je me réfugie au fond du passé, j'évoque les figures couchées au cercueil dans leur sérénité paisible, je vis avec les morts pour me consoler des vivants ! »

Si Madame de Lamartine pouvait nous dire du haut du ciel son jugement à elle sur son historien, certainement la noble pensée que je viens de citer serait un des hommages dont elle le remercierait le plus. Sans doute elle mérite d'être louée pour son intelligence, pour sa vertu, et on

peut le faire sans aucune crainte que l'éclat particulier (lésa renommée n'affaiblisse en rien l'éclat dout rayonne le génie de sou époux ; mais, cela est certain, ce qui peut lui être le plus agréable et pénétrer le plus doucement dans son âme immortelle, c'est la justice envers son mari. L'ingratitude des contemporains a été son plus graud chagrin! Pendant les quinze dernières années de sa vie, ce qui l'a fait le plus souffrir, c'est l'acharnement avec lequel la rancune passionnée des partis a faussé l'opinion publique au sujet de son illustre époux. L'encens le plus agréable à sa mémoire, comme il l'était à son cœur vivant, c'est l'encens de la vérité jeté sur le caractère et l'âme de celui qu'elle aime encore dans l'éternité.

En pleurant sur la tombe de Madame de Lamartine avec l'émotion la plus sincère, M. Alexandre l'a honorée, mais il l'a honorée plus encore peut-être en pleurant sur la tombe de son mari, en les unissant tous deux dans une évocation magnifique, en proclamant enfin, lui, un libéral, homme de progrès et de république, qu'il faut vivre avec des morts tels que Lamartine pour se consoler des vivants d'aujourd'hui !

Lamartine, en effet, n'a rien de commun avec eux. L'abîme qui les sépare est profond de toute la différence qu'il y a entre le respect et l'outrage, entre la liberté et la persécution, entre l'idéal en Dieu et les appétits rampants de la terre.

C'est ce Lamartine des chrétiens, avec son double génie de l'intelligence et du cœur, aussi bon qu'il était grand, que Madame de Lamartine a aimé. Si tant d'œuvres sublimes témoignent des splendeurs de son esprit, les

affections non moins sublimes qu'il a inspirées, et l'amour de sa femme en particulier, témoignent de la suprême bonté de son cœur. Plus Madame de Lamartine nous apparaît comme une femme supérieure, noble, bonne, dévouée, sainte, plus son témoignage est irrécusable en faveur de son mari.

Et réciproquement, plus Lamartine, en dehors même de la gloire, fruit du génie, aura mérité cette autre gloire, celle du caractère et de la grandeur d'àme, qui lui est due à l'égal de l'autre au nom de la vérité, plus la mémoire de son épouse admirable sera honorée, mieux son cœur à elle-même sera expliqué, justiGé, glorifié!

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