CHAPITRE XIII
LES DERNIÈRES ANXÉES
I. Souvenirs de 1865. — II. Lettre de Lamartine du 1er août 1806. — III. Lettre de Madame Valcntine du 31 août 1866. — IV. Récompense nationale, 1867. — V. Ma dernière visite a Lamartine. — VI. Sa mort. — VII. Ses funérailles.
Lamartine revint à Paris dans le courant de décembre 1864. Sa bonté s'étendit près de moi comme sur moimême, et je ne peux pas exprimer tout ce que sut y joindre de grâce affectueuse Madame Valentine. Pendant la fin de 1865 et l'hiver 1866, ma femme put mener la vie de tout le monde et profiter plusieurs fois de ces réunions quotidiennes du soir chez Lamartine où l'on était toujours sûr de rencontrer un triple attrait : la présence du grand homme, l'accueil si charmant de sa nièce et le défilé des personnalités marquantes qui se succédaient.
Plus tard, hélas! le renouvellement de ce plaisir lui a été impossible; et cette impossibilité a été une grande privation pour une femme capable de comprendre tout le prix et tout le charme d'une si illustre amitié. Elle a conservé jusqu'à son dernier jour le souvenir vivant du grand homme
et la plus complète gratitude pour cette nièce dont la distinction si haute et la bonté si charmante avaient exercé sur elle une particulière séduction.
A cette époque, la correspondance commence à devenir moins fréquente; j'ai encore retrouvé deux lettres de 1866, l'une dictée par Lamartine à Madame Valentine, l'autre du style comme de la main de cette dernière ; la première est du 1er août, la seconde du 31 .
La première fut reçue par mon père dans les conditions suivantes :
Le roman de Fior d'Aliza, une des dernières œuvres publiées par Lamartine, avait d'abord paru en feuilleton par suite d'un traité qui en stipulait la concession au journal la France, dirigé par le vicomte de La Guéronnière. Néanmoins Lamartine manifesta la volonté de faire paraître cette œuvre dans les Entretiens et d'en faire un volume à part. Il en avait le droit, puisqu'il s'était réservé cette faculté par son traité lui-même avec le journal; mais mon père, qui n'avait plus sous les yeux le texte de ce contrat, craignit que Lamartine ne fût entraîné par surprise à tomber dans un piège. Il lui en écrivit donc tout de suite, avec la liberté de conseil qui était une des formes très bien acceptées de son affection.
Pour remercier mon père de son affectueuse attention, Lamartine lui répondit cette lettre du 1er août 1866, qui, en
réalité, est la dernière que j'ai retrouvée, et est extrêmement curieuse en ce sens qu'elle formule sous une forme saisissante le formidable bilan des dettes qui, de fatalités en fatalités, avaient fait la boule de neige, avaient pris mille formes diverses et en définitive avaient atteint un chiffre énorme.
Voici la lettre :
■ Paris, 1er août 1866.
« MûM CHER CHAMBORANT,
« Merci de votre attention; mais la chose était trop « grosse, pour que je n'y prisse pas garde. Avant d'opérer, a j'ai prié La Guéronnière de se souvenir si je, n'avais pas « prévu le cas où j'aurais à justifier que mon contrat avec lui porte l'autorisation formelle de vendre à mes » abonnés et à d'autres Fior d'Aliza. Il me l'a positivement assuré, me disant qu'il était prêt, si l'on me faisait quelque mauvais procès, à me fournir la pièce en question qui le tuerait dans l'œuf. J'ai toujours réservé mes -. œuvres complètes. Je subirai donc le procès, si on avait '. l'imprudence de me le faire.
« Je pars de Paris dans peu de jours, espérant pouvoir
. me défendre, au moins quatre mois, contre d'autres
procès possibles, mais qui seront bien glorieux pour
. moi financièrement parlant, et tellement peu honora-
blés pour d'autres personnes que je ne vous nomme pas,
que je ne veux pas sans nécessité absolue les nommer.
J'afficherai, quand on voudra, sur tous les murs de
Paris, que j'ai effectivement payé plus de six millions
■■ en quatorze ans d'efforts surhumains, sans avoir reçu un
■■■ sou du gouvernement, excepté l'autorisation accordée à
tout le monde d'une loterie qui n'a pas coûté un sou ni
« aux contribuables, ni à l'Etat.
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• Faites périr, après cela, faute de restituer cette a moitié de loterie, un homme qui n'est pas votre ennemi,
et qui, aujourd'hui même, xous respecte et vous ménage ! « et dites-moi ce que vous pensez de vous-même.
a Voilà la réalité de mon bilan. Mais, s'il faut entrer
dans la voie des procès, ce qui me parait inévitable, je . prouverai, clair comme le jour, non pas par mon dire,
■ mais par mes créanciers soldés, que telle est ma situation > vraie.
« Adieu. Recevez mes amitiés et mes espérances de
t. prompt rétablissement pour votre charmante belle-fille ;
a et si vous m'écrivez à dater du 0 août, faites-le à
Màcon. Valentine est bien sensible à ce que vous dites
d'elle, et elle me charge de vous dire qu'elle s'unit à
■ moi, en tout ce qui vous concerne.
« Al. de Lamartine. »
Il ne faut pas oublier que la lettre dont il s'agit a été écrite en 1866, à une époque où le gouvernement impérial n'avait encore pris aucune décision favorable envers Lamartine, et où l'administration, sous prétexte de réglementer, conformément à je ne sais quelle jurisprudence des loteries ordinaires, la loterie exceptionnelle autorisée pour le grand citoyen, le soumettait à mille tracasseries qui venaient compliquer ses embarras.
Nous dirons bientôt l'acte honorable, mais si tardif, qui racheta un peu, en 1867, les longues hésitations de l'Empereur au sujet du grand poète. Les conseils du souverain espéraient toujours, mais en vain, que Lamartine serait amené à accepter non pas d'une loi , mais de la cassette particulière, un bienfait qui l'eût enchaîné, abaissé, compromis, et en eût fait la dépouille la plus précieuse et la
plus illustre des conquêtes du second Empire sur la seconde République.
C'est dix-huit jours après cette lettre que naquit ma seconde fille. Sa naissance fit courir à sa mère le plus grand danger ; et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter des inquiétudes que rien ne pouvait présager et qui ont abouti, douze ans après, au plus cruel dénouement.
Madame Valentine se fit l'interprète de son oncle et écrivit à mon père, à cette occasion, une lettre que je crois devoir reproduire. En dehors des compliments d'usage si affectueusement pensés et si gracieusement dits, elle contient des détails intéressants sur Lamartine. En outre, elle est très susceptible de donner une idée de plus de toutes les qualités d'àme et d'esprit de la noble femme dont la douce figure est inséparable de celle de Lamartine dans ses dernières années.
Voici la lettre :
a Saint-Point, 31 août 1866.
« Monsieur et ami,
« Comme c'est une fille, c'est moi qui demande à faire « le compliment, et je le fais de tout mon cœur, car rien « n'est charmant pour une mère comme d'avoir deux « petites filles à élever ensemble; le garçon a le temps de « venir pour les faire enrager; et je suis heureuse de savoir
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« le château de Villevert abritant deux petits anges : cela « lui portera joie et bénédiction. Dites de ma part à u Mme Albert de Chamborant combien nous nous unissons * de loin à ce grand événement. Tout ce qui arrive à Ville- « vert retentit jusqu'à Saint-Point! Hélas! pauvre Saintci Point! ses jours de joie sont bien finis, et on n'y entend « plus que des gémissements.
« Mon oncle se dévore de l'inquiétude de ses affaires. Il « n'irait pas mal de santé, s'il n'avait ce souci poignant, u Aussi, je ne peux pas vous dire l'amertume que j'ai dans « l'àme contre la dureté de certains hommes qui prennent, « je crois, plaisir à son martyre. Mais Dieu est là-haut, et a comme j'ai foi en sa miséricorde, j'ai foi aussi en sa jus- « tice.
« Mon oncle travaille beaucoup; il a l'admirable faculté « de s'abstraire de tout autres pensées quand arrive l'heure « de se mettre à l'œuvre, et je crois vraiment que c'est ce b qui le sauve.
« Nos pauvres vignes, qui étaient superbes, souffrent de « la constance de la pluie; un peu de chaleur pourrait « encore tout réparer, mais viendra-t-elle? Ce n'est pas la « coutume cet été. Les vendanges se feront dans quinze « jours. Xous retournerons alors à Monceau.
« J'espère que votre comice ne sera pas trop mouillé! « Vous me raconterez tout cela cet hiver, sans oublier A... « et votre belle cousine. Vous savez que je connais Ville- « vert par le charme de vos récits et la puissance de mon « amitié.
« Rien de nouveau du procès. Comment le faire, d'après « ce que M. de La Guéronnière avait dit à mon oncle?
« Adieu! mais avant laissez -moi vous prier de nous « rappeler aux souvenirs de Mme de Chamborant et de « M. Albert. Je prends la liberté d'embrasser la charmante «■ accouchée qui, j'espère, sera bientôt sur pied mainte- « nant. Mon oncle vous envoie son amitié; moi, à l'assu-
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u rance de la mienne, je joins une affectueuse poignée de u main.
« Valentixe. »
Lue phrase de celte lettre signale une des facultés les plus remarquables de Lamartine, celle qui, selon la propre expression de Madame Valentine, a sauvé son oncle au milieu d'angoisses aussi écrasantes, c'est sa puissance d'abstraction dans le travail. Malgré cette sensibilité excessive, dont Lamartine lui-même déclare qu'il était doué ou affligé selon les cas, malgré une imagination qui s'est manifestée sous les formes les plus variées et les plus puissantes, le poète, l'historien, le penseur savait, une fois à l'ouvrage, chasser toutes les préoccupations étrangères à son œuvre actuelle, et pendant plusieurs heures de suite il vivait entièrement absorbé dans le sujet qu'il avait à traiter ; pendant des heures, sa plume courait sur le papier, pas assez rapide cependant pour suivre sa pensée. Quelle supériorité ! H y a des hommes qui ne peuvent rien entreprendre, rien continuer ou rien achever, lorsque leur sensibilité amène en eux la douleur, la souffrance et l'accablement, ou que leur imagination invinciblement entraînée vers tel ou tel objet se rebiffe avec indocilité contre l'esprit qui essaye de la lancer sur une autre piste. Dans le faisceau de facultés qui forment son génie, la faculté de s'abstraire a été pour Lamartine non seulement le complément de son inépuisable fécondité, mais la source des consolations suprêmes qu'il a trouvées dans le travail presque jusqu'à son dernier jour !
Je n'ai plus de lettres à citer; le petit trésor personnel
composé des quelques fragments de correspondance inédils sortis de la pensée du grand homme ou inspirés par lui, est épuisé.
Si je n'ai plus de citations à faire dans Lamartine, ma tâche n'est cependant pas finie à propos de lui ; j'ai à interroger mes souvenirs et mon cœur pour accomplir encore deux devoirs : pour le suivre jusqu'à sa mort, survenue le 27 février 1869, et pour suivre après lui jusqu'à ce jour sa grande mémoire, conservée vivante, constamment réchauffée, couvée dans l'àme de la noble femme qui porte son grand nom. C'est dans cette àme, à laquelle ont fait écho les âmes de quelques amis et de quelques gens d'élite constitués en Société pour propager les œuvres de Lamartine dont ils sont propriétaires depuis longues années, qu'enfermée comme dans une arche au milieu du déluge de l'iniquité contemporaine, cette mémoire a attendu l'abaissement du flot d'injustice ; ce flot descend de plus en plus ; la colombe s'apprête à rapporter la branche d'olivier à la suite de laquelle la grande figure de Lamartine ira reprendre sa place légitime dans l'admiration du monde.
Avant d'arriver à la date funèbre du 27 février 1869, c'est-à-dire à sa mort, il n'y a plus que deux années, 1867 et 1868. Je ne suis nullement étonné de n'avoir pas retrouvé de lettres de la main de Lamartine ou dictées par lui; il était affaibli, malade; sa grande intelligence, sans
être éteinte, était déjà assoupie; certainement, Madame Valentine a écrit à mon père, mais j'ai le regret de n'avoir pas retrouvé cette partie de sa correspondance.
Je ne puis rappeler qu'un seul fait saillant pendant l'année 1867, c'est la loi du 8 mai, par laquelle l'Empereur accordait à Lamartine comme dotation, à titre de récompense nationale, une pension viagère de 25,000 francs. Le gouvernement impérial, qui avait toujours espéré que la nécessité amènerait Lamartine à accepter les faveurs personnelles du souverain, voyant que cet espoir était toujours déçu, sachant, d'autre part, que la sauté du grand homme déclinait, craignit enfin, par des tergiversations perpétuelles, de faire perdre à l'Empereur, en cas, de mort de Lamartine, l'occasion d'un acte glorieux pour son règne, et on se décida enfin à lui faire voter une loi dont j'ai retrouvé le texte dans les papiers de mon père. Voici ce texte :
k II est accordé, à titre de récompense nationale, à M. Alphonse de Lamartine une somme de 500,000 francs, exigible à son décès, et dont les intérêts à 5 pour 100 lui seront servis pendant sa vie.
« Cette somme, en principal et intérêts, sera incessible et insaisissable jusqu'au décès de M. de Lamartine. »
Un acte public officiel du gouvernement français reconnaissait donc les grands services rendus par Lamartine à son pays.
Malgré l'heure tardive où cet acte réparateur a été accompli, il doit rester dans le bilan moral de l'Empire à l'actif de Napoléon III.
Dieu seul peut savoir les mobiles secrets de toutes les
actions humaines et juger infailliblement. Quant à l'homme, s'il veut essayer d'être impartial, après avoir présenté à l'examen de tous les différentes conjectures, il ne peut pas, il ne doit pas conclure contre les apparences.
Peu d'hommes ont été aussi mesurés que Lamartine dans ses jugements sur les choses politiques et sur les gouvernements. Vis-à-vis de l'Empire et de Napoléon III en particulier, il n'avait jamais montré aucune hostilité systématique; l'initiative impériale pour la loi de 1867 le trouva disposé à la convenance la plus équitable ; faisons comme lui.
Nous arrivons à 1868! Ce n'est pas sans un serrement de cœur véritable, sans une mélancolie profonde que je me reporte à cette année où, au commencement d'inquiétudes intimes qui devaient durer dix ans, pour finir par une catastrophe, j'ai vu pour la dernière fois l'homme si grand dont j'essaye, moi si petit, d'honorer la mémoire.
C'était au mois de mai, pendant les quelques semaines passées à Paris, entre mon retour de Nice et mon départ pour la campagne; je n'oublierai jamais mon impression. Le spectacle était triste et plein de grandeur. Il excita en moi l'émotion la plus chrétienne. Jamais je n'ai mieux compris ce qu'était Dieu au-dessus de l'homme, ce qu'était la jeunesse éternelle en face des éblouissements éphémères des plus grands génies de l'humanité! Lamartine, le chantre divin ! Lamartine, l'éloquent fascinateur d'un
peuple en furie ! Lamartine, ce penseur si profond, ce lutteur sans pareil, ce travailleur d'une fécondité inépuisable, il était là, abattu par la vieillesse. Depuis un an, son intelligence, merveilleusement conservée jusqu'alors, s'était engourdie ; les ombres de la mort commençaient à voiler son grand esprit. Je me souviendrai toujours du frisson qui m'a traversé lorsque je l'ai vu à demi couché sur le canapé dans son salon du chalet. Le soleil inondait la pièce de lumière et de chaleur, les lilas fleuris l'embaumaient de ses parfums ! Le grand homme, insensible à l'éclat du jour, aux arômes du printemps et même au bruit des visiteurs, avait les yeux fermés et semblait dormir. Madame Valentine nous accueillit avec plus de grâce que jamais. A mesure que son oncle s'affaissait davantage, elle intervenait avec plus de sollicitude. Par le tact et l'habileté de sa tendresse, elle arrivait à atténuer l'amoindrissement de ses facultés. Quel que fût le visiteur, elle savait l'annoncer de manière que son oncle pût trouver immédiatement le mot qu'il devait dire pour lui faire bon accueil. Elle déployait dans son rôle d'ange gardien une grâce véritablement charmante ; c'est dans de pareils moments qu'il aurait fallu la photographier pour la postérité.
Mis sur la \roie par elle, Lamartine, qui avait serré affectueusement la main de mon père, mais qui ne s'était pas même aperçu de ma présence, me dit quelques mots de bonté sur ma femme et mes enfants; ce fut tout. Et ces quelques mots furent prononcés avec une difficulté qui me frappa.
Pendant le cours de la visite, tout en répondant aux aimables interrogations de Madame Valentine, je ne cessais
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de regarder Lamartine ; un secret pressentiment m'indiquait que je le voyais pour la dernière fois. Je sentais que je devais profiter, pour ne l'oublier jamais, de la leçon morale si haute qui m'était offerte. Quel contraste solennel et saisissant entre le génie que j'avais vu si longtemps rayonner chez cet homme et la nuit qui commençait à l'envelopper de toutes parts; entre le foyer d'éblouissante lumière que cette grande intelligence épanchait naguère et la lueur dernière et vacillante qu'un véritable amour filial pouvait seul faire découvrir en lui à la vraie amitié! Voilà donc notre orgueilleuse humanité! Voilà donc un de ses plus grands hommes! Voilà donc l'humiliation de l'être qui finit devant l'être qui est éternel, devant Dieu ! Oui, la leçon, la voilà, je ne crains pas de m'y arrêter! Je ne crains pas d'attirer sur elle le regard du lecteur. En elle, il y a trop de noblesse, en même temps que trop d'enseignements, pour que je veuille en éluder le spectacle moralisateur.
Cette humiliation de la vieillesse, de l'affaiblissement et de la mort, elle est celle de l'humanité tout entière. Lamartine n'était qu'un homme. Malgré mon admiration, mon enthousiasme et l'élan de mon cœur, je n'ai pas eu la prétention aussi sotte qu'antichrétienne d'en faire un être infaillible, un être soustrait aux misères de la pauvre nature humaine. D'ailleurs, il était bien préparé à cette épreuve dernière. Bien souvent, il avait dit que toute la philosophie de l'homme en face de Dieu devait être : Je me repens et je m'humilie.
En pleine vigueur intellectuelle, il s'était repenti en se jugeant parfois avec une véritable sévérité.
De même, il s'était à chaque instant, lui, si grand parmi ses semblables, abaissé, anéanti, fait petit comme l'insecte et le dernier atome vivant, devant le Créateur des mondes et des âmes.
Ce Dieu a voulu qu'il éprouvât en réalité ces abaissements sanctifiants du moi humain, afin qu'ils fussent la compensation des mouvements d'orgueil que son génie avait dû fatalement lui inspirer parfois, quand il se comparait à la masse des hommes. Cette décadence, je la constate donc non seulement comme un devoir envers la vérité, mais comme un espoir de plus pour lui du bonheur qui ne finit pas.
J'aime mieux pour le grand homme que j'admire cette fin dans la souffrance, dans la douleur et les destructions de la vieillesse, que tant d'autres fins théâtrales, préludes des vaines et bruyantes apothéoses. Quelque grand comédien qu'on soit à l'heure de la mort, on trompe rarement les hommes et l'on ne trompe jamais Dieu. Lamartine n'a jamais voulu tromper ni Dieu ni personne. Pour le louer comme il le mérite, c'est-à-dire chrétiennement, il faut le montrer tel qu'il a été vraiment. Pas plus que je n'ai caché ses embarras financiers, je ne crois pas devoir cacher davantage sa maladie et les ravages de sa vieillesse. Se tromper, souffrir, vieillir et mourir : voilà l'homme, même le plus grand. De Dieu, il n'y en a qu'un, au ciel !
L'hiver suivant, Lamartine revint à Paris comme de coutume; j'étais retourné à Nice, et je ne le vis pas. Son état s'aggrava, et l'on eut bientôt les plus grandes inquiétudes. L'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, qui était un ami de la maison et qui avait donné les consolations dernières à Madame de Lamartine, vint près de lui pour y accomplir la même mission. Lamartine avait trouvé à son berceau la religion catholique, et elle s'épancha de l'àme de sa mère sur toute sa jeunesse; il l'avait respectée et aimée toute sa vie, en la sentant jaillir en vertus de l'àme de sa compagne bien-aimée. Cette religion toute vibrante dans l'àme de celle qui a protégé ses derniers jours ne l'a pas abandonné.
Le Prêtre (1), sur lequel il avait écrit des pages vraiment superbes de style, de respect, de sagesse, publiées pour la première fois en 1831, dans le Journal des connaissances utiles, reproduites en 1851 dans les Foyers du peuple, et placées en tête de Jocelyn dans les œuvres complètes, le Prêtre bénit ses derniers jours.
Le 27 février 1869, le grand homme rendit son àme à ce Dieu qu'il avait tant aimé, tant loué, tant chanté, à ce Dieu devant lequel il s'était constamment incliné dans la plus grandiose humilité, à ce Dieu dont il avait voulu faire son
(1) Voir l'Annexe, document G.
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guide et sa lumière dans toutes ses œuvres, non seulement dans sou œuvre littéraire, mais dans son œuvre politique; à ce Dieu, enfin, qu'il allait prier à genoux dans une église de faubourg, lui, le chef effectif du gouvernement de la France en 18i8, le jour de Pâques, qui fut aussi le jour des élections générales.
Aussitôt informé de la mort du grand citoyen, le gouvernement impérial fit paraître un décret de l'Empereur, décidant que les funérailles de Lamartine seraient faites aux frais de l'Etat.
Mon père, qui était auprès de lui à ses derniers moments, fut chargé par Madame Valentine, désolée, de s'occuper de tous les tristes détails qu'entraînait un pareil événement. C'est avec lui que le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l'Empereur, a correspondu au sujet des funérailles. J'ai en main les pièces de cette correspondance.
Selon la volonté formelle de Lamartine, l'offre des funérailles à Paris fut refusée; on accepta le décret dans tout ce qui pouvait concorder avec les désirs sacrés de l'illustre défunt, qui avait demandé d'être enterré auprès de sa femme et de sa fille, à Saint-Point. Mon père accompagna le cercueil de son illustre ami dans le funèbre voyage; fort des volontés exprimées par Lamartine et sanctionnées par sa digne héritière, il empêcha, non sans peine, qu'aucun discours fût prononcé sur sa tombe par aucun des délégués de
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toutes sortes qui étaient venus lui rendre les devoirs, et en particulier par aucun académicien. Ses funérailles furent aussi simples que possible. Cette simplicité fut leur grandeur. Que quelque médiocre humain jette une lueur pendant sa courte vie, on comprend que pour la faire mieux briller et rendre son éclat moins éphémère, on ait besoin de le glorifier, de l'encenser au bord de la tombe; mais pour le chantre immortel de la foi et de l'amour, quel surplus de renommée aurait apporté un discours? quel surplus de gloire auraient produit les pompes officielles?
Son cercueil est fermé, mais Lamartine n'est pas mort tout entier; son âme survit dans celle d'une femme, sa nièce bien-aimée; sa gloire vivra éternelle dans la postérité.
J'aurai fini mon œuvre quand j'aurai salué Tune avec tout mon cœur et fait appel à l'autre avec toute ma conscience.