CHAPITRE XIV
I. Son rôle. — II. Son sacrifice et sa récompense. — III. Son culte pour la grande mémoire. — IV. Son auréole.
Bien souvent, dans le cours de ce travail, je me suis senti ému, inquiet, presque découragé. Je craignais d'être audessous de ma tâche, c'est-à-dire de ne pas tirer un parti suffisant de la vérité dont j'avais les preuves ou de ne pas toucher à tant de choses délicates avec la délicatesse voulue. Ce qui m'a un peu tranquillisé, ce qui me tranquillise encore, c'est que je crois qu'en pareille matière le cœur, quand il vibre sous un noble sentiment, est ce qui trompe le moins, et que je me suis laissé uniquement guider par le mien. Toutefois, il m'est impossible de savoir dans quelle mesure j'ai ou je n'ai pas réussi ; mais ce que je sais bien, en tout cas, c'est que je n'ai jamais eu plus besoin que dans ce chapitre des délicatesses de l'inspiration.
Sans doute, je suis bien décidé à ne pas dénaturer mon rôle à moi en remuant inutilement des émotions vivaces comme au premier jour dans une âme, Dieu merci, bien vivante encore ici-bas. Ce n'est pas la vie de Madame la
chanoinesse Valentine-Marie-Gabrielle de Glans de Cessia, comtesse de Lamartine, que je viens raconter. Tous les détails, parfois indiscrets, qui se faufilent dans une biographie, sont inutiles ici, pourvu qu'on sache que celle dont je veux parler est la propre fille d'une sœur tendrement aimée de Lamartine.
Mais ce qui est intimement lié à mon sujet, comme on en a eu déjà maintes preuves, ce qui appartient à ces Souvenirs, sous peine de les mutiler jusqu'à les détruire, c'est le rôle qu'elle a joué près de son oncle pendant les quinze dernières années de sa vie, et la place qu'elle a gardée depuis sa mort près de sa grande mémoire.
Il est impossible que je ne parle pas de cela, et par conséquent que je ne parle pas d'elle.
Dès lors, quels que soient sa modestie, son esprit d'effacement et son abnégation, il faut bien que je dise ce que je pense, ce que je crois la vérité et la justice.
La vérité sur le compte de cette nièce qui a si bien mérité de devenir sa fille, est indispensable à la mémoire de Lamartine.
Si on ne la connaît pas, si on ne l'apprécie pas à sa valeur, on ne se fera qu'une idée incomplète d'une faveur céleste, signe distinctif, qui a pour ainsi dire marqué d'une prédestination merveilleuse la destinée du grand homme. C'est que, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, il a toujours eu près de son àme une àme exceptionnelle de femme pour l'aimer, la soutenir et la protéger. C'est que, par une bonté de la Providence qui a compensé pour lui bien des amertumes et dout il appréciait tout le prix, comme récompense sans doute de la foi avec laquelle il a toujours
chanté Dieu, et de la pureté quasi divine dont il a idéalisé dans ses vers l'amour de la femme ici-bas, Lamartine n'a pas eu seulement une mère incomparable pour couver l'àme, foyer de son génie, et une épouse admirable pour endiguer et garder son cœur au plein soleil de la vie ; il a eu encore, pour soutenir dans sa vieillesse son âme et son cœur, une troisième tendresse aussi exceptionnelle que les deux autres.
La vérité sur sa mère a été dite par lui-même; elle est depuis longtemps connue.
La vérité sur sa femme commence à briller d'un jour éclatant.
Il est indispensable, je le répète, que la vérité se fasse également sur celle qu'il a proclamée « l'âme et l'ange de la maison » pendant la période la plus douloureuse de sa vie. Ce n'est pas ma faute à moi si cette vérité nous conduit à l'admiration, et si l'admiration la plus émue n'est que de la justice.
Avec tant de lettres qui sont des preuves que personne ne peut contester, avec tant de souvenirs qui sont des preuves plus concluantes encore pour moi, c'est mon devoir envers Lamartine, envers mes quelques lecteurs et envers elle-même, d'aider, malgré elle, à fixer en pleine lumière, à sa place légitime près du grand homme, à côté des figures de saintes qui furent sa mère et sa femme, la figure touchante de cette nièce, fille d'adoption, qui a réchauffé, consolé, prolongé la vie de son oncle bien-aimé en l'entourant d'une affection aussi intelligente et aussi tendre qu'aurait pu lui en témoigner la fille la plus accomplie.
Déjà, du vivant de Madame de Lamartine et longtemps
avant sa mort, Madame Valentine, devenue de plus en plus, par sa grâce, sa tendresse et son dévouement, la nièce de prédilection, ne quitte pour ainsi dire plus son oncle. Elle est son secrétaire, sa garde-malade, sa distraction favorite. En un mot, elle supplée sa tante si souvent souffrante et alitée, et son oncle n'écrit guère de lettres sans témoigner son bonheur de l'avoir près de lui.
Après la mort de l'épouse accomplie, son rôle est encore plus important. Elle reste seule à côté de son oncle près de succomber sous la douleur et la souffrance, et devient sa suprême consolation !
Pendant la vie de son oncle, le rôle de Madame Valentine a été un rôle de dévouement absolu poussé jusqu'au sacrifice. Mais ce sacrifice lui était inspiré par une telle affection, par un amour si profond, si filial, qu'il devenait du bonheur. Elle était véritablement heureuse de cet oubli complet d'elle-même ; plus elle se donnait, plus elle éprouvait de joie à se donner encore, et elle me pardonnera difficilement d'appliquer le nom de sacrifice à une chose qui lui a paru si naturelle et si douce.
Pourtant, à un âge où elle pouvait aspirer bien légitimement à la plénitude de la vie, elle s'était concentrée dans un seul sentiment. Elle était venue s'identifier avec un vieillard dont le génie avait un prestige incomparable et dont l'exquise bonté ne se démentait jamais, mais qui ne pouvait
cependant lui tenir lieu de tout le reste que par un miracle de tendresse et de dévouement. Le miracle s'est accompli pendant des années. Avec une nature aussi fine, aussi délicate, aussi tendre, elle avait tout naturellement le don de plaire, d'attirer, de se faire aimer, don qu'elle gardera toujours; elle n'a cherché qu'à plaire à son oncle, qu'à attirer ses vrais amis, qu'à être aimée de lui, et d'eux à cause de lui. Avec un cœur fait pour battre des plus doux battements, elle n'en a plus eu un seul qui ne fût pour son oncle ou pour Dieu !
Dès qu'on entrait dans cet intérieur, la vérité éclatait. La physionomie de l'oncle et celle de la nièce indiquaient cet immense attachement réciproque où l'un trouvait toute sa consolation et l'autre tout son bonheur.
A la manière seule dont il disait si fréquemment ce nom de Valentine, et à l'accent inoubliable avec lequel elle appelait son oncle, on sentait que depuis le matin jusqu'au soir elle n'était occupée que de lui, de sa santé à soigner, de ses lettres à écrire, de ses affaires à expédier, de ses moindres désirs enfin à satisfaire.
On sentait jusqu'à quel point elle était sincère lorsqu'elle lui appliquait sans cesse l'épithète de charmant dans ses lettres comme dans sa conversation. -• Il est si charmaut même dans la souffrance! ■■■> disait-elle alors. Et depuis, que de fois lui ai-je entendu dire : « Il était si charmant ! n Ceux qui ont bien connu Lamartine ne peuvent pas s'en étonner.
D'autre part, quand on connaît Madame Valentine et qu'on l'a vue dans son rôle de fille près de Lamartine, on comprend qu'il n'ait pas eu seulement de la reconnaissance
pour sa nièce, mais aussi de l'admiration pour la femme. Il pouvait être fier et heureux, en effet, lorsqu'il la voyait approcher de lui et de ses amis. La taille élevée, avec une démarche à laquelle une sorte de majesté naturelle n'enlevait rien de sa simplicité, la figure belle de cette beauté aristocratique que doune la plus haute distinction, vous abordant avec un sourire exquis de grâce et de bonté, vous saluant toujours d'un mot aimable et fin, n'ayant jamais rien oublié des détails intéressant chacun, prévenant son oncle, le remettant sur la voie, le complétant avec une adresse touchante, ayant pour tous comme pour lui enfin cet attrait suprême de la femme qu'on appelle le charme, le charme dans les manières comme dans la physionomie, telle était Madame Valentine, telle on la retrouve aujourd'hui.
Douée d'une intelligence ouverte, cultivée, incessamment nourrie au contact du génie bien-aimé, elle aurait pu vouloir briller, juger, trancher dans les choses du monde et de l'esprit. En aurait-elle eu la tentation, ce que je ne crois certes pas, elle l'aurait repoussée rien que par déférence pour son oncle. Autaut il aimait dans une femme l'élévation d'esprit et de cœur lui permettant de soutenir, d'engager même au besoin une conversation sur tous les sujets d'actualité intellectuelle, autant il avait horreur des femmes prétentieuses, trop savantes, bas bleus.
S'il avait vécu jusqu'à nos jours et qu'on lui eût amené une de ces femmes phénomènes, produits perfectionnés de l'émancipation moderne, sortis des lycées, des facultés et des laboratoires pour traverser la vie un scalpel à la main au lieu d'une aiguille, un dossier d'avocat sur les bras au
lieu d'un enfant; créatures difformes moralement et physiquement peut-être, hommes manques, femmes manquées aussi, puisqu'elles n'ont plus le temps ni le goût pour la vocation primordiale à laquelle Dieu les a destinées, pour cet amour pur et saint qui, sous la bénédiction du ciel, doit les conduire à leur mission véritable et sacrée : la maternité, ah! j'en suis certain, Lamartine aurait gardé sa politesse impeccable d'homme du monde accompli, mais il aurait détourné tristement sa pensée. Pour trouver la femme, la vraie femme, avec sou auréole divine, telle qu'il l'avait chantée, il se serait souvenu de sa mère et de sa femme; il aurait regardé du côté de sa nièce.
Sa correspondance fournit à chaque pas la preuve de ses sentiments pour cette nièce filiale.
Dans toutes les lettres qui ne sont pas exclusivement d'affaires, Lamartine associe sa femme et sa nièce, ou sa nièce seule après la mort de sa femme, au récit qu'il fait ou à l'émotion qu'il traduit. Au lieu de d'ire je, il dit toujours nous, ce qui prouve bien une fois de plus, soit dit en passant, combien il était peu égoïste, combien la vie en commun à son foyer lui paraissait naturelle et douce à rappeler, combien la calomnie a été odieuse lorsqu'elle a essayé de trouver son cœur et sa vie hors de ce foyer. Quant à sa nièce en particulier, il ne cesse d'en parler, et bien souvent il proclame jusqu'à quel point elle est son ange de consolation.
J'ai là plus de vingt lettres dont je pourrais rappeler les citations. Pour ne pas alanguir le récit, je n'en ferai que quatre, péremptoires.
Dans la lettre du 3 décembre 1860, que j'ai reproduite,
Lamartine, après le récit d inquiétudes très vives au sujet de sa femme et de sa nièce, s'exprime ainsi :
« A l'agonie du cœur la main n'écrit plus; j'y étais. J'ai offert vingt fois ma vie pour des vies si chères. Je tiens peu à la mienne, mais immensément à celle de ma femme et à celle de Valcntine, Y âme et l'ange de la maison. Sans elle, notre demeure ne serait que sépulcre anticipé! «
L'éloge ne peut pas être plus complet! A lui seul il suffirait pour faire comprendre le lien qui rattachait la nièce à son oncle.
Du reste, il ne faut pas cesser de le proclamer, si, au milieu de tant de déceptions et d'infortunes, Lamartine a eu le bonheur insigne d'avoir été toujours entouré de tendresses sans pareilles, il sentait ce bonheur, y trouvait une véritable consolation, et laissait percer une reconnaissance qui est presque autant ta son honneur qu'à l'honneur de celles qui l'ont si légitimement méritée. Une phrase écrite en juillet 1861 le prouve bien; je la rappelle : ■-•■ Mon humiliation dépasse celle de Job, mais j'ai de bonnes femmes et de bons amis! n
Aussi, quand la santé de Madame Valentine, aujourd'hui plus solide, éprouvait ses fréquentes atteintes d'alors, Lamartine ressentait-il des inquiétudes qui touchaient à l'angoisse.
Le 19 octobre 1862, il écrivait à mon père, on s'en souvient peut-être : ■■ Elle est assez malade pour me jeter dans les préoccupations les plus sombres. Que deviendrionsnous, juste ciel, si elles s'aggravaient? »
Le ciel a écouté son cri de terreur; la nièce guérit, mais l'épouse était mûre pour le ciel, quelques mois après elle
29V LAMARTIXE INCONNU.
meurt, et lui est atteint Je son rhumatisme aigu si cruel. Souffrance de l'esprit, souffrance du corps, souffrance du cœur, rien ne manque à la tristesse de sa situation; ainsi abattu sous la main divine, peut-être va-t-il tomber dans le désespoir. Lui qui n'a jamais cessé de bénir et louer Dieu, peut-être que la douleur va lui arracher quelque imprécation inconsciente. Mais non, il a une consolation, il a une âme près de la sienne, un bon ange qui le soutient : Valculinc.
k Sans Valentine qui me désattriste tout, dit- il le 12 août 1863, ma situation serait presque insoutenable. ••
Quand son oncle l'obligeait à écrire sous sa dictée des choses aussi douces, aussi flatteuses et aussi tendres, elle savourait la plus noble des récompenses. Le bonheur de se sentir utile et appréciée la payait de toute sa peine, de toute la part qu'elle avait supportée dans les souffrances morales, dans les humiliations financières, dans les ingratitudes publiques.
Du moment qu'elle était aimée aussi complètement, aimée d'un des plus grands génies, d'une des plus grandes âmes sorties divinisées du souffle créateur, elle avait ce qu'elle considérait comme la suprême félicité ici-bas. Quelque chose de radieux pouvait toujours et quand même s'épanouir au fond de son cœur!
En retour, son affection pour son oncle était véritablement de l'amour, un amour filial enflammé du plus noble et complet dévouement ; or, dans le cœur de toute femme qui aime d'un amour quelconque, quand cet amour n'est pas faussé par de hautes turpitudes ou par de basses vénalités, il y a pour l'être aimé une part du sentiment de la
mère. Telle que Dieu Ta faite, depuis la Sœur de charité qui aime en Dieu l'enfance, la pauvreté, la maladie, la vieillesse, jusqu'à la fille d'Eve au cœur débordant d'une tendresse trop humaine, la femme n'a pas seulement en elle l'aliment premier de la vie qui coule dans ses veines même lorsqu'il ne jaillit pas, elle a des bras qui semblent faits pour bercer toujours.
Dans son amour filial, Madame Valentine avait bien ce sentiment maternel dont on devinait au fond la force, mais qui ne se faisait sentir qu'imperceptiblement en apparence, comme un parfum assez doux pour ne jamais fatiguer.
Après la mort de son oncle, Madame Valentine a conservé dans une sorte d'immutabilité son amour pour lui. Elle est restée pour ainsi dire le prolongement de cette grande existence disparue. Elle vit de lui, de son souvenir autant que d'aucun aliment de la terre. Son cœur est aussi plein qu'au premier jour de tout ce qui a été Lamartine.
En héritant du nom glorieux du grand homme qui lui avait laissé son héritage tout entier, elle avait été troublée, accablée du poids d'une liquidation d'affaires inquiétante, et elle avait dû se demander un instant si elle pourrait demeurer la gardienne de son tombeau et avoir son tombeau à elle près du sien.
Grâce à Dieu, après bien des péripéties, bien des an-
goisses, des sacrifices considérables sur sa forlune personnelle, sa situation s'est nettement définie. Devenue propriétaire du château de Saint-Point, elle peut passer de longs mois au milieu des chers souvenirs de celui qu'elle ne cesse pas de pleurer, et prés de ses restes sacrés.
D'autre part, sa situation dans la Société Lamartine lui permet de surveiller le mouvement de ses œuvres et le culte de sa gloire.
En dehors des espérances éternelles de le revoir là-haut, Dieu lui a donc laissé, à l'égard de son oncle, la suprême consolation de pouvoir attiser ici-bas les feux de son immortalité terrestre, et entretenir la lampe de son tombeau !
De nombreuses lettres de Madame Valeut^nc, lettres adressées soit à mon père, soit à moi, sont dans mes mains et sous mes yeux.
Le lecteur le comprendra, j'ai vis-à-vis de cette correspondance un devoir de discrétion tout autre que vis-à-vis de celle de Lamartine.
Pour cette dernière, j'ai cru devoir citer tout, tout, sans en sauter pour ainsi dire une ligne, afin qu'on ne pût pas dire que la force de mes arguments ne tenait qu'au choix de mes citations.
Dans les lettres de Madame Valentine, deux parts seules appartiennent légitimement à mon sujet : c'est d'abord la partie utile, pour bien montrer comment elle a aimé et comment elle aime encore son oncle; et en second lieu la partie propre à confirmer la place que mon père a occupée dans l'affection du grand homme.
Je lui demande donc la permission de prendre cette double part. Je connais son cœur ; elle ne me la refusera
pas. Le mobile qui m'anime en lui faisant celte demande me garantit du sentiment dans lequel elle l'accueillera.
Le 6 avril 1869, six semaines après la mort de son oncle, elle écrivait à mon père, de Paris :
« Ce petit mot est seulement pour vous remercier de « votre lettre, et de tout ce que votre amitié pour lui vous ■■■ inspire pour moi. J'ai beaucoup de tourments d'affaires... « Pourrai -je garder sa tombe et la mienne ? Je n'ose encore • l'espérer !
■■■ Il y a déjà six semaines qu'il nous a quittés; je ne •• peux pas m'habituer à vivre sans lui; chaque minute est a un supplice !
ii Adieu, je voudrais dire au revoir. Je pense à vous . bien, bien souvent.
« Je vous envoie mes plus affectueux sentiments.
« Valentine de Lamartine. i>
Peu de jours après, le 12 avril, elle terminait une seconde lettre, concernant ses affaires, par des réflexions de même ordre où perce toute son affliction :
« Que tout est triste daus la vie pour moi, et combien '-• j'ai besoin de l'aide et de l'affection de mes amis et des •• siens à lui, pour m'aider dans ma lourde tâche ! Vous « savez si je m'appuie sur la vôtre en souvenir de lui, et - aussi pour moi. Je vous envoie, avec mon au revoir, a mille affectueux sentiments. *
Enfin dans cette même année, le 15 juin, je trouve une lettre véritablement exquise par la délicatesse des sentiments qu'elle exprime :
298 LAMARTIXE IXCOXXl.
« MOXSIEUR ET BIEX CHEIt AMI,
h II me semble qu'il y a si longtemps que vous êtes a absent, que je puis sans trop d'indiscrétion venir vous a demander de vos nouvelles. Je ne sais pas, dans l'amitié, .'• me contenter d'envoyer du cœur une pensée, il faut que >< ma main y participe en traçant quelques lignes qui por- « tent au loin mon souvenir. Peut-être s'y mêle-t-il aussi « la crainte d'être oubliée. Mais avec vous je sais que je a ne risque rien. Vous avez deux raisons pour m'aimer, -i comme j'ai deux cœurs pour vous le rendre : le sien et - le mien.
« En attendant, je passe ma vie à me tourmenter de a mes pauvres affaires...
«■ Pensez que je suis toute seule pour prendre toutes les « responsabilités, ranimer le zèle, courir, parler. J'ai si « peur de me tromper! Je n'en dors plus; il faut que je « me répète, pour prendre du courage, que ce sont ses « affaires à lui, sa mémoire qu'il m'a confiée, que ce sont • les dernières preuves de tendresse que je puisse lui « donner. J'y consacrerai jusqu'à la dernière goutte de « mon sang. Il faudra recommencer tout cela pour le « pauvre cher Saint-Point. Enfin, (à la volonté de Dieu!
b Je suis si malheureuse que je ne m'inquiéterais de « rien, si n'était cette tombe, sa chère tombe que je ne « puis me résigner à voir aux enchères, possédée par un ' autre. Si le sang pouvait donc se monnayer, je donnerais « tout le mien pour la racheter.
« Avez-vous le projet de venir faire une apparition u ici? Vous savez que je vous offre une petite chambre, « une mauvaise table, mais un visage qui sera heureux -• de vous revoir. Rappelez -moi au bon souvenir de
.\Ime de Chamborant ; tout le monde me parle de vous,
MADAME VALEXTIXE DE LAMARTIXE. 299
a on sait que ce sujet me plaît... Je suis toute seule depuis « un mois, si c'est être seule que de vivre de souvenirs, 9 de regrets, et en sa présence, car je suis sûre qu'il me « voit et qu'il vous est reconnaissant de ce que vous faites u pour moi ! Adieu, et mille affectueux sentiments.
■ Valentine de Lamartixe. ••
Des sentiments semblables n'ont pas besoin d'être expliqués. Le cœur, par son émotion, répond qu'il a compris, les yeux se mouillent, et la main est disposée à tourner les pages jusqu'à ce qu'elle rencontre encore une perle nouvelle.
En voici une du 1er janvier 1870 :
<■'• MoXSIEUR ET BIE\ CHER AMI,
" Moi qui maudis toujours tant les affaires, et pour •■ cause, vous me les avez fait bénir hier, puisque je leur •• dois une lettre de vous! Je vous avoue que mon amitié, - un peu égoïste comme tous les sentiments profonds, « souffrait un peu d'un oubli que, dans mes mauvais jours, •-■• j'étais tentée d'appeler indifférence, et que j'en voulais ■ à Villevert d'absorber votre main, si ce n'est tout votre « cœur. Maintenant vous êtes non seulement pardonné, • mais attendu avec une affectueuse impatience. Si une -- douleur qui semble si infinie peut encore augmenter,
vous me trouverez plus malheureuse encore. Les jours,
les mois qui s'ajoutent creusent un abîme de regrets. Je « ne peux pas m'habituer à vivre sans lui; le temps me « paraît si lourd et si loug! et il me prend comme des « rages de le revoir.
« A tout ce fardeau, j'ajoute encore celui des affaires, « plus compliquées que jamais...
k J'ai eu, il y a à peu près un mois, uue visite de M. de u La Guéronnière, dont j'ai été profondément touchée. .le « vous raconterai tout cela à votre prochain revoir. J'aime .. à vous dire ce mot.
« Je vous écris du coin de mon feu, solitaire pour tou- • jours, hélas! dans le grand jour des vœux et des réunions u de famille. Tous ces anniversaires joyeux font faire de « si tristes retours! Lui est plus heureux où il est : j'ai si « peur qu'il m'y oublie...
a Veuillez me rappeler au souvenir de Mme de Cham- « borant, et recevoir, Monsieur et bien cher ami, l'assu- '. rance de sentiments trop profondément enracinés dans « mon cœur pour pouvoir jamais varier !
« Valentine de Lamartine. »
Dans cette lettre, Madame Valentine a dit le mot qui résume sa situation morale : « Je ne peux pas m'habituer à vivre sans lui. » Ce qui était vrai en 1870 l'est encore aujourd'hui; le temps, de ce côté, n'a rien effacé.
Le 14 février 1870, elle finissait une nouvelle lettre par la phrase suivante :
« Je veux que vous sachiez qu'au coin de mon triste feu, « si désert maintenant, comme par le passé on vous aime, ci on y pense à vous et on vous regrette. «
Les citations que je viens de faire suffisent pour faire apprécier le cœur et le style de Madame Valentine.
Je pourrais donc déjà conclure, et faire appel à l'admiration du lecteur.
Cependant j'ai encore quatre lettres à citer; toutes les quatre de condoléances à la suite des malheurs qui ont
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successivement frappé ma famille. Quand on les aura lues, on comprendra, sans que j'aie besoin d'y insister, pourquoi j'ai voulu qu'elles fussent incrustées dans cet écrin de mes plus chers souvenirs.
Au mois de juin 1874, à la suite d'une méningite, Dieu me reprenait un charmant enfant de cinq ans, le seul fils jusqu'alors, le seul héritier du nom et des traditions de famille. La mort de ce fils plongea sa pauvre mère dans une douleur inconsolable qui a duré toujours, éclaircie pourtant pendant les derniers mois de sa vie par la naissance d'un autre fils. Ce qu'il peut y avoir de larmes dans les yeux d'une mère privée de son enfant, de regrets amers, de révoltes contre la séparation, dans son cœur, aucun homme ne le comprendra jamais; il n'y a qu'une mère ainsi éprouvée pour le savoir.
Mou père, lui aussi, et dans la proportion possible à l'homme, avait été frappé d'une manière exceptionnelle par ce malheur qui brisait non seulement son affection pour ce petit être, mais toutes ses espérances, tous ses calculs pour l'avenir de sa race. Madame Valentine, qui connaissait toute sa pensée, essaya donc de lui apporter quelques consolations dans la lettre suivante, si profondément touchante :
» Paris, 8 juin 1874.