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avaient appris à aimer. Il aurait voalu qae cette liberté fût possible. Il aurait été fier de s'en servir et d'en exercer les nobles prérogatives. Le coup d'État renversait la Tribune et la Presse; un écrivain devait en être ému. Quand une dictature, même légitime, venait de surgir tout à coup et que la censure était établie» il semblait qu'il n'y eût plus rien d'utile et de digne à faire avec une plume. Celui qui avait l'honneur, au 2 décembre, d'être le collaborateur de H. de Lamartine, dont il était déjà séparé par de profonds dissentiments d'opinion, se retira donc de la lutte et reprit son indépendance. Cette grande mesure l'attristait et le rassurait tout à la fois; il en désirait ardemment le succès, et il en déplorait de bonne foi la douloureuse nécessité, v
Après avoir ainsi expliqué l'état de son esprit, La Guéronnière raconte que M. de Iforny, ministre de Tintérieur, l'engagea, dans le langage le plus noble et le plus pressant, à reprendre sa plume pour défendre la société. Pour vaincre définitivement les résistances de l'écrivain qui lui objectait toujours avec réserve, mais avec fermeté, l'existence de la censure comme un obstacle capital au désir manifesté par le ministre , If . de Homy termina ainsi l'entretien :
tt La censure n'est qu'une précaution , ce n'est pas un u système. Mais, vis-à-vis d'un écrivain aussi loyal et aussi u modéré que vous, la censure est sans objet. Le présiu dent de la République se fie à votre patriotisme. Écritt vez dans toute votre indépendance, vos travaux ne seront u pas censurés. »
tt En effet, je repris ma plume, ajoute La Guéron-
niëre, non pour frapper la cause qui tombait, mais pour Thonorer au contraire, pour regretter la liberté compromise par les excès des factions, et pour faire entendre, au milieu de cette grande crise de la patrie, la voix de la conciliation, du patriotisme et de la raison. »
Évidemment, après avoir ainsi présenté les choses, le vicomte de La Guéronnière se considère comme pleinement justifié. Il est certain qu'une bonne partie du public ne lui en voudra guère, mais tous les hommes de sens comprendront le mécontentement de Lamartine compromis dans une évolution dont il paraissait être complice. Tous reconnaîtront qu'en apaisant si vite un pareil grief, Lamartine a donné une preuve éclatante de la hauteur de son esprit, de la générosité de son cœur.
Comme on vient de le voir dans sa lettre du 4 septembre, La Guéronnière félicite mon père d*un discours dont il adopte nettement et chaudement les conclusions. Ce discours fut prononcé au conseil général de la Charente pendant la session d*août 1851, à Toccasion d'un vœu sur la revision.
Avant de résumer sa thèse dans cette alternative : ou la République chrétienne de Lamartine , ou la Monarchie nationale du roi légitime, mon père avait fait un ample exposé de sa pensée. Tout pénétré des sentiments d'admiration et de respect qu'il avait rapportés de Frohsdorff, il ne
se contenta pas de rendre hommage à la puissance du principe monarchique, il fit un véritable portrait du prince accompli qui en était le représentant. L^éloge était tellement enthousiaste que les collègues de mon père, même les mieux pensants, furent stupéfaits de son audace.
Lamartine et La Guéronnière avaient reçu un exemplaire de ce discours.
Les félicitations de La Guéronnière furent sans aucune réserve. La lettre suivante, datée du 4 octobre, va faire connaître les félicitations de Lamartine, précieuses pour montrer, au milieu de tant d'analogies de sentiments, quelle était la démarcation politique entre les idées du grand homme et celles de mon père :
f Saint-Point, 4 octobre 1851.
tt Mon cher ami,
u J'ignorais vos inquiétudes sur ce beau , bon et cher « fils. Dieu soit loué qui vous en soulage.
« J^avais lu votre beau, solide et vraiment éloquent a discours, tout conforme à mes sentiments, sauf un parti (& pris plus personnel et plus convaincu dans la République.
tt J'ai été bien tiraillé et bien contrarié par une certaine tt biographie de La Guéronnière, faussant ma ligne justt qu'au fanatisme napoléonien. Je tâche de le remettre X dans la voie, mais le pied n'est pas encore ferme.
tt Je vis seul au fond des fonds, levé à cinq heures, tratt vaillant à l'histoire jusqu'à onze, et cavalcadant ensuite tt dans mes tristes vignes; année bien mauvaise pour nos « récoltes; que deviendrai-je?
tt J'ai besoin des éditeurs plus que jamais en 1852.
a Le pays est calme, intelligent, modéré; il ne fera tf aucune folie; et puis, il y a un Dieu le 31 décembre et
tf un Dieu le I*' janvier; toutes les années sont des dons « de sa providence. Il n'empoisonnera pas le painquott- « dien de 1852. Il rend seulement le mien bien dur à « gagner et bien amer avec tant de cailloux dans mes «< dents.
a Venez donc nous voir si le père, le fils et la femme u vous donnent congé. En douze heures, on est à Mâcon u tout d'un somme.
« Je quitte Saint-Point avec regret, demain, pour Mon- ^ ceau, terre aux portes de Mâcon. C'est pour vous tenter. tt Dargaud que je n'ai pas vu depuis vous y arrive demain.
u Adieu; respects au patriarche de la famille et à « Mme de Chamborant.
a Amitié solide et vive à vous !
a Al. UE Lamartine. »
Le coup d'État auquel il avait poussé si nettement interrompit les relations intimes du vicomte de La Guéronniëre avec Lamartine. Mais, grâce à l'esprit tolérant du grand homme, grâce aux inspirations du coupable dont le cœur était excellent, grâce enfin à l'entremise toujours aussi affectueuse de mon père, un rapprochement ne' tarda pas à se produire. Lamartine laissa revivre sa sympathie, son affection et même sa confiance. En 1856, ayant eu besoin, pour un ami dans l'embarras, du concours de La Guéronnière devenu un haut fonctionnaire de l'Empire, il chargea mon père de le solliciter en son nom. Voici une
lettre qai prouve avec quel cordial empressement cette occasion d'être agréable à Lamartine fut saisie par son ancien lieutenant :
« Mon cher aui,
a J ai fait la commission de M. de Lamartine deux heures après avoir reçu votre lettre. Je vous en rends compte directement ; je pense qu'il en sera satisfait. Moi, je suis heureux de tout ce qui me rapproche du souvenir de mes anciens rapports. La politique m'a séparé de lui. Des envieux peut-être ont essayé de faire de cette séparation une rupture de cœur» mais la haute indépendance de son génie et l'inspiration de votre amitié ont prévenu cette injustice, car c'en eût été une. Il m'a prouvé qu'il jugeait bien mes sentiments; quant à moi, j'espère lui prouver que si le patriotisme change de moyen, il ne change pas pour cela de but et de nature.
tt Je vous serre tendrement la main.
ce La GuÉRONNlfcRE.
■ 28 décembre 1856. t
A partir de cette époque, les relations entre le vicomte de La Guéronnière et Lamartine se renouèrent, elles redevinrent même de plus en plus fréquentes et retrouvèrent une grande part de leur ancienne cordialité.
Qu'il fût conseiller d'État, sénateur ou chef d'ambassade, le vicomte de La Guéronnière montra toujours, jusqu'à la mort de Lamartine, la plus grande déférence pour lui et ne perdit pas une occasion de lui être utile ou agréable.
En résumé, il a occupé une trop grande place près de Lamartine, et mon père une trop grande entre Lamartine et lui, pour n'avoir pas droit à une large part dans ces Souvenirs.
Si j*avais à le juger au nom de Fhistoire, après avoir signalé ses merveilleuses qualités d'écrivain, la noblesse de sa pensée, Tampleur de sa phrase, le brillant coloris de son style; après avoir constaté qu'il a des pages qu'aurait signées avec orgueil Lamartine lui-même, je serais peutêtre obligé d'insister par conscience sur les quelques réserves que j'ai indiquées par sincérité. Dans l'entraînement de sa faveur près d*un prince dont la franchise politique et religieuse laissait tant à désirer, il s'est fait le propagateur de certains sentiments qu'on ne peut partager, il a écrit certaines pages qu'il faut blâmer; mais je ne fais pas ici de la critique historique, et du moment que j'ai indiqué mon respect pour la vérité, je n'ai plus d'autre devoir que d'obéir à cette justice du cœur qui se manifeste par la reconnaissance et l'affection.
D'ailleurs, pour être juste, il ne faudra pas oublier qu'il a profondément regretté sa faiblesse littéraire vis-à-vis de son souverain. Il a regretté qu'à ce moment sa conscience n'ait pas été plus forte que les autres considérations. Des lettres intimes en font foi. Je puis afGrmer leur existence, puisque des gens d'honneur m'ont afBrmé les avoir lues.
Pour être juste encore, il faudra rappeler le charme de ses relations, sa bonté, sa générosité et une obligeance qui ne se lassait jamais. Ce serait peut-être oublier les grands airs qu'avait si instinctivement pris l'homme de cour, l'orateur et le diplomate, que de dire de lui qu'il avait le
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cœur sur la main, mais il suffit de se souvenir pour affirmer que, dès qu'il avançait la main , son cœur ne demandait qu'à pouvoir la suivre pour se donner. Son caractère naturellement doux le rendait affable, équitable, même pour ses ennemis; à la grande école de Lamartine, il avait appris la tolérance et la modération.
Aussi a-t-il pu dire dans Tintroduction de ses Portraits de septembre 1856 :
tt J'ai cherché ma voie, comme tant d'autres, dans l'obscurité de la lutte, à travers les ruines du passé et les incertitudes de l'avenir. Mais il y a une boussole qui m'a toujours guidé, c'est la modération. Mon instinct, ma nature, mon éducation me l'avaient fait deviner, avant que ma raison me l'eât apprise, il n'y a pas de force plus grande dans la vie publique que l'énergie de la modération. Publiciste, lutteur de chaque jour, ouvrier de ma renommée, j'ai été modéré : c'est mon honneur. »
Ce jugement de La Guéronnière sur lui-même mérite d'être ratifié. Si son talent plus que les grandeurs doit compter pour sa gloire, sa modération dans le succès politique restera son honneur. La mansuétude de son caractère jointe aux innombrables services qu'il a rendus protège et éclaire sa mémoire. Il est de ceux vis-à-vis desquels la sévérité menace d'être une injustice, quand elle n'est pas la plus noire des ingratitudes.
Je suis heureux que son nom se soit trouvé naturellement dans ce récit. Il y a des souvenirs que le cœur ne saurait oublier. J'en conserve de sa bonté, qui ne s'effaceront jamais. En toutes circonstances et dans tous les temps, il a été, pour mon père et pour moi, un véritable ami. Son
amitié toujours dévouée a été souvent efficace. Une occasion se présentait à moi pour lui dire publiquement : Merci ! On comprendra que je Taie saisie avec empressement. La mort ne doit dégager ni de Taffection ni de la reconnaissance.
n avait deux fils , mes contemporains et mes amis. La mort, hélas! les a entraînés tous deux prématurément après lui dans la tombe, et eux non plus ne peuvent pas m*entendre ici -bas.
Puisse ce cri de mon cœur arriver jusqu'à eux, jusqu'à lui surtout là-haut, au seuil de Téternité! Malgré les agitations de Texistence, et sauf une erreur de plume qu'il a commise par faiblesse de courtisan pour traduire une pensée qui n'était pas la sienne, il a non seulement cru en Dieu, mais respecté, honoré, défendu même la foi de sa jeunesse.
La mort, je le sais, l'a surpris en plein dans la vie du monde; et, dès lors, la conscience chrétienne ne peut s'empêcher de s'émouvoir d'un si terrible inconnu. Dans cette émotion cependant, il y a une place légitime pour autre chose que la crainte.
En face d'une pareille mémoire toute remplie du parfum de la bonté et de la charité, l'amitié n'a pas seulement le devoir de se souvenir, elle a le droit comme le besoin d'espérer!
Dans des Souvenirs, une digression personnelle est parfois indispensable.
Au mois de septembre 1 851 , j'avais eu une fièvre typhoïde grave, à laquelle Lamartine fait allusion dans sa lettre du 4 octobre.
Le soin de ma convalescence me valut une année très heureuse. Je suivis les cours du lycée Bonaparte comme externe. Mes allées et venues forcées me firent assister à plusieurs scènes intéressantes de cette époque mouvementée, entre autres aux préambules militaires du coup d'État.
Cette année-là, je commençai aussi à aller plus souvent avec mon père chez Lamartine, La Guéronnière et ses autres amis. Un d'entre eux, en particulier, excitait mon admiration par la verve de sa parole et Tair tout à fait martial de sa figure; c'était le général de Grammont, l'auteur de la loi protectrice des animaux. Quand je retrouve son nom quelque part ou que je pense à lui, je le vois toujours, un certain soir qu'il avait diné chez mes parents, assis sur le tabouret du piano et pérorant des sujets les plus divers et surtout de ses campagnes. Il était là comme sur un cheval de bataille; j'ai oublié les batailles, mais je ne puis oublier le cheval improvisé.
Ces jours de diner politique étaient pour moi de véritables jours de fête. II y en eut un, par exemple, cette
année même, qui causa une véritable émotion à ma mère. Je ne raconterais pas ce drame culinaire s'il ne prouvait pas, d^unepart, Tintimité de mon père avec Lamartine; de Tautre, la bonne grâce et la simplicité charmante du grand homme, enfin la scrupuleuse conscience de celle que Dieu vient de rappeler à lui.
Un jour donc, mon père, en rentrant, annonce tout heureux à ma mère qu'elle va avoir à dîner M. de Lamartine, le général Caillé, le général de Grammont, M. Couturier, ancien consul général à Smyme, avec lequel mon père s'était lié pendant son récent voyage en Orient, M. Dupont-White, père de Mme Sadi Carnot, et une ou deux personnes de plus destinées à compléter le nombre de dix ou douze convives au-dessus duquel Lamartine prétendait que les dîners n'étaient pas agréables.
Les convives principaux avaient accepté, le jour était convenu; il n'y en avait pas d'autre disponible pour tous, c'était le mercredi suivant. Je vois encore ma mère bondir d'effroi et s'écrier : « Mais c'est impossible ; c'est Quatre- Temps, c^est maigre. » Mon père, qui ne s'était jamais laissé démonter par aucune difficulté de la vie, n'était pas fiait pour se troubler de si peu. Il répliqua qu'il n'y avait qu'une chose impossible, c'était de changer le jour du dîner; que si la conscience ne permettait pas de le donner gras, il y avait un moyen bien simple de s'en tirer, c'était d'en servir un maigre; qu'il ne s'effrayait pas de cette éventualité, qu'il l'annoncerait sans crainte à son illustre ami, qui s'amuserait certainement beaucoup de l'imprévu de la circonstance.
Ma mère désespérée eut beau consulter tous les théo-
logiens, elle se crut daus Tobligation de s*en tenir au maigre, mais elle fit pour le menu des prodiges d'imagination.
Enfin, le jour fatal arriva, et les célèbres convives aussi, à rheure indiquée. Tous avaient fait contenance d'hommes du monde à Tannonce de la catastrophe dont ils étaient menacés; mais, sauf Lamartine qui était ravi, tous aussi, je crois, en particulier les généraux, n'étaient pas sans inquiétudes sur le sort réservé à leurs estomacs. Ce diner fut un véritable triomphe. Avec la verve la plus charmante et cette haute distinction qu'il conservait en toutes choses, à chaque plat nouveau, Lamartine poussait des exclamations enthousiastes auxquelles les estomacs satisfaits de tous les convives finirent par faire cordialement écho.
La gaieté qui, peu à peu, était devenue universelle, fut à son comble, lorsqu'au dessert, Lamartine, résumant la situation, s'écria en se tournant vers ma mère : a II faut du génie pour composer un pareil diner. » Et il fut parlé longtemps dans le cercle de l'illustre ami du diner maigre de Mme de Chamborant.