‹ Lamartine inconnu: notes, lettres, et documents inédits, souvenirs de familleChapitre 16 sur 35 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

APRÈS LE COUP d'État

I. Le'Civilisaieur remplace le Conseiller du peuple. — II. ProjeU sur la terre de Burgaz-Owa. — III. Mon père accompagne Madame de Lamartine en Angleterre. — IV. Lettres remarquables. — V. Traité avec la Porte. — VI. Le général Caillé. — VII. lies dernières lettres de 4852. — VIII. Histoire de la Restauration. Manuscrit de mon père sur les journées de juillet 1830.

Au lendemain du coup d*£tat, Lamartine, moins surpris en réalité que ses articles de revue ou de journaux le feraient supposer, comprit que la politique active était finie pour lui. Il y renonça définitivement avec une noble résignation, et n'eut plus qu'une pensée, régler ses afiaires honorablement au mieux des intérêts de ses créanciers. Il espérait atteindre ce but louable par son travail littéraire auquel viendraient s'ajouter les revenus de sa concession en Orient.

tt Je me retirai, dit-il au livre trente-cinquième et

dernier de ses Mémoires politiques ^ dans la solitude et dans

. l'abstention, prêt à l'exil, heureux de n'être point persé-

'. cuté. Quelles qu'eussent été ma vigueur et ma sagesse

contre la démagogie, il ne m'appartenait pas de servir, ni directement, ni indirectement, celui qui à bon droit ou à mauvais droit renversait la République. Je devais mourir citoyen attristé, mais inoffensif; mon rôle était fini. J'acceptai mon destin.

u Je ne pensai plus qu'à sauver de ma ruine mes créanciers qui comptaient sur mon honneur. »

Le Conseiller du peuple, organe politique, ne pouvant plus subsister, Lamartine fonda d'abord le Civilisateur, publication exclusivement littéraire.

Retenu à Monceau, il chargea mon père d'être son intermédiaire dans ses négociations avec les éditeurs. Tout naturellement, ceux-ci essayaient de Tentrainer le plus possible sur le terrain politique ; l'ancienne situation de Ijamartine eût rendu très intéressante et très piquante pour les lecteurs son intervention dans la polémique si effacée des événements contemporains. Un immense succès de librairie était assuré.

Lamartine tint bon; son parti était pris irrévocablement; et, dans les grandes circonstances, quand il en était ainsi, c'est en vain qu'on essayait de le faire changer. Il refusa donc toutes les propositions, même les plus tentantes, les plus dorées, ainsi que le témoigne la lettre suivante :

t Monceau, 29 décembre 1851.

« Mon cher aui,

u Voyez vite ces messieurs; rien n'est acceptable pour u moi du plan proposé.

n Je ne puis sortir du mien : un journal non politique

tt une fois par mois. Tout le reste serait une aventure tt et au-dessus de mes forces financières, physiques et ft morales.

« Je ne puis pas même délibérer.

tt Reprenez les négociations exclusivement dans les termes tt de Monceau.

tt Adieu et remerciements! J'aurai dix mille francs le tt 15 janvier pour tout commencer.

u Je réponds à M. Mires en refusant toutes les inaccep- « tables propositions qu*il me fait.

tt Tout est fini; chacun chez nous.

tt Adieu, très pressé, vite un motl

tt Amitiés et reconnaissance à M. Pradié, je serais heu- « reux s'il voulait m'aider en tout genre. L*afiaire toute a seule ira bien, mais lentement et sûrement.

« J*ai passé Tâge des témérités.

tt Lamartine. »

Mon père s'acquitta de son mieux de la mission qui lui était ainsi confiée. Mais les négociations n allaient pas très vite, et mon père, en ayant signalé les difficultés, reçut quelques jours après le petit mot suivant, mot absolument confidentiel, traitant d'un sujet délicat et capable, dans certain passage, d'éveiller peut-être les susceptibilités de quelques-uns; je le livre cependant tel qu'il est, parce que je ne veux pas, en triant la correspondance, détruire moimême toute la portée de sa publication. J'espère bien que, si par hasard quelque journaliste venait à me lire, il aurait encore plus d'esprit et de justice que de susceptibilité.

c lionceau, 8 janvier 1852.

« Mon cher ami,

(c Ne pensez plus h M***, et ne le regrettez pas pour « moi.

a Rien n*est acceptable de ce côté ; je vous le dis pour tf vous seul, en confidence absolue. Ne vous fiez non plus « que tout juste à toui autre-

u Je vous tiendrai, à mon arrivée, au courant de tout a ceci. Il faut agir seul et sans abandon avec tous les a hommes de la Presse. Je vous trouve un peu confiant tt pour un homme d'expérience.

a Du reste, MM. X. et Z. sont deux honnêtes gens ; mais u leur affaire n'est pas mon affaire.

tt Sachez-le d'un mot.

a A revoir, vers le 16 ou le 20. Et en attendant, silence « près d'eux.

a Lamartine. »

Néanmoins, après de longs pourparlers, la fondation du Civilisateur finit par aboutir, et Lamartine envoya à mon grand-père le premier numéro de sa nouvelle publication, avec la dédicace suivante :

A M. de Chamborant (Alexis) ^ hommage de Fauteur.

Le Civilisateur a duré jusqu'en 1856, époque à laquelle il a été remplacé par une publication de même genre qui, sous le nom de Cours de littérature, a donné périodiquement pendant dix ans des Entretiens littéraires oii l'on

trouve nombre de beautés de premier ordre et rexposition la plus lumineuse des sentiments ou des vues du grand homme.

Fixé sur la direction à donner à son activité littéraire, Lamartine s^occupa énergiquement de tirer parti de sa concession d*Asie Mineure. En affaires, son imagination restait d'une surprenante fécondité. Elle avait mille ressources : si les espérances qu'elle lui suggérait, hélas! n'étaient souvent que des illusions, elle Tempéchait du moins d'être jamais découragé, et, dans ses lettres comme dans ses discours, il maniait les chiffres avec la plus étonnante facilité.

Dans les premiers temps, au lieu de lui rapporter, sa concession d'Orient ne fit que lui coûter; l'idée de l'exploiter par une association de petits capitaux n'ayant pas abouti, il avait cru devoir emprunter quatre-vingt mille francs qui tombèrent autant dire en pure perte. Enfin, vers avril 1852, il fut abouché avec une Société de capitalistes anglais qui paraissaient disposés à se mettre en son lieu et place, dans l'exploitation de sa propriété.

. La lettre suivante, qui n'est pas adressée à mon père, mais qui lui avait été confiée comme document d'affaires, et que j'ai retrouvée dans ses papiers, donnera une idée de la précision avec laquelle Lamartine traitait les questions de chiffres. Il s'agit évidemment des négociations avec la Compagnie anglaise.

- Paris, 13 avril 1852.

tt Monsieur,

K P Voici tout ce que j*ai en documents ;

et ^ L'emprunt que je cherche pour aller à Smyrne est tt de 30,000 francs seulement.

tt II est exclusivement destiné :

tt P A payer mon voyage, 4,000 francs ;

Cl 2* A acheter deux troupeaux de moutons de plus de tt mille moutons, 14,000 francs;

a 3"* A organiser mes poches de sangsues dans mes Cl eaux, pouvant, m'assure-t-on là-bas, donner de 30 à a 35,000 francs par an, 12,000 francs, total : 30,000 francs.

tt Je viens de refuser à Smyrne 4,000 francs de la pêche tt d*un de mes étangs.

Cl Faute de ces 30,000 francs, je ne puis ni aller, ni (1 organiser ces deux produits d'un an ou deux.

(t Je rembourserai au besoin :

tt 15,000 francs à mon retour, au commencement de Ci 1853;

tt 15,000 francs en novembre 1853.

tt Vous en savez. Monsieur, autant que moi.

Cl Je travaille ici à deux choses :

tt 1« A vendre ma principale terre de Monceau, près tt Mâcon, qui, charges payées, me laisserait 2 ou 300,000 fr. tt à employer à Smyrne ;

tt 2"* A fonder ici une publication non politique d'intt struclion populaire qui me donnerait d'assez beaux tt produits de mon travail. Elle se fonde assez bien.

tt Voici deux prospectus.

tt Mille affectueux compliments.

tt Lamartine. »

Mon père était intimement mêlé aux préoccupations de son illustre ami au sujet de Burgaz-Owa. Ils en causaient chaque jour» et Lamartine, qui avait la plus grande confiance en lui, finit par lui demander de rédiger un projet de traité, dont il avait souvent indiqué devant lui les lignes principales et qui servirait de bases aux négociations avec la Compagnie anglaise.

J'ai retrouvé ce projet de traité dans son enveloppe; rien ne peut mieux donner Tidée de l'importance de la propriété et des espérances primitives du concessionnaire.

Il est écrit de la main de mon père.

L'enveloppe porte la suscription suivante de la main même de Lamartine :

Bases rédigées par M. de Ckamhorant, sur BurgaZ'Owa, — 1852 (1).

Ce projet de rétrocession n'était pas fait pour complaire à la Porte. En outre, les clauses que Lamartine avait tenu à y voir formulées n'étaient faites pour séduire ni le gouvernement ottoman, ni les capitalistes anglais. Ceux-ci, en outre, ne pouvaient se faire à l'idée de l'emprunt immédiat de 30,000 francs déclaré indispensable par Lamartine.

Les négociations étaient donc très difficiles avec TAngleterre, et les difficultés ne semblaient pas s'aplanir par

(1) Voir à TAnnexe, document E.

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correspondance. Lamartine ne pouvant quitter Paris à ce moment, il fut convenu que Madame de Lamartine» qui était Anglaise et qui avait conservé dans son pays les plus hautes relations de famille et de société, irait à Londres, accompagnée par mon père, à qui elle ferait ouvrir toutes les portes nécessaires pour suivre utilement les affaires de son mari.

Au mois de mai, mon père partit donc pour Londres avec Madame de Lamartine et reçut Taccueil le plus déférent et le plus cordial de tons les parents et amis de l'illustre voyageuse.

Il se mit en rapport avec les représentants de la Société de capitalistes, et négocia avec eux pendant plusieurs semaines.

Les exigences de Lamartine leur paraissaient excessives; ils trouvaient, par exemple, que le fameux prêt de 30,000 francs pour permettre le voyage de Smyrne serait une avance insuffisamment rémunératrice. D'autre part, ils discutaient sans fin sur la manière dont seraient faits les payements qu'ils auraient à verser dès l'origine, et ils voulaient obtenir la faculté de les solder, non pas en numéraire, mais en actions de leur propre Société.

Une correspondance très suivie fut échangée entre Londres et Paris. Mon père transmettait toutes les objections et toutes les propositions subsidiaires. Lamartine lui répondait aussitôt avec la plus grande netteté. J'ai retrouvé trois de ces réponses qui se suivent très rapidement, étant des 20, 23 et 25 mai. Si on les rapproche de la lettre du 13 avril, écrite à un homme d'affaires et que j'ai citée plus haut, elles achèvent de prouver la décision et la persistance

08 LAMARTINE INGOMXU.

de Lamartine dans les mêmes combinaisons financières.

Elles prouvent aussi combien» pour aboutir, il y avait à surmonter de difficultés de toutes sortes, autant dire insurmontables.

Voici la première lettre :

« Paris, 20 mai 1852.

a MoV CHER AUI,

a Merci de tant de mandats si bien remplis !

tt J^attendrai votre lettre isolée pour répondre à ces « messieurs.

a Si on me prête les 30,000 francs, je n'ai aucune tt objection à me charger sur cette somme de mener et a ramener M. ***, mais je ne pourrais plus partir que le a 25 août. J'ai pris trop d'engagements de travail ici depuis tt vous. Cependant, si Tafiaire générale tenait à cela, on tt verrait encore.

tt Hais le 29 août pour partir de Marseille et arriver le tt 7 septembre à Smyrne, me parait la chose faisable. Je a serai de retour à Mâcon le 29 octobre.

u Je voudrais les 30,000 francs, remboursables par moi :

c( P 15,000 Tannée prochaine;

ce 2« 15,000 Tannée 1854.

Cl Souvenez-vous de cela et le plus tard dans Tannée tt qu'on pourra.

Ci J'admets les 8,000 pour frais de deux rapporteurs.

u J'envoie votre lettre à l'instant à Mme de Chamborant.

et J'irai la voir demain.

tt Prenez bien votre temps, et engagez Madame de Lamartt tine à prolonger pour sa santé. Si elle a besoin d'argent, tt je lui en enverrai.

tt Mais tâchez de me rapporter vous-même les 30,000 fr. , tt le plus en argent possible ; le reste en crédit sur Smyrne.

tt J'ai dîné hier avec Couturier, qui voudrait assez

tt fondre sa concession à la mienne; mais je crois cela et prématuré pour moi.

tt La politique est aigre et criarde; mais rien de grave.

tt Lamartine. t>

Mon père ayant répondu qn*on proposait à Lamartine des actions au lieu d'argent, celui-ci riposta immédiatement :

« Paris, 23 mai 1852.

tt Mon cher ami,

tt Je suis bien touché des peines que je vous donne et tt pénétré des bonnes intentions de M. ***; j^aimerais à tt associer ma fortune à la sienne, et je crois qu^avec un tt capital de 5 à 600,000 francs seulement nous arriverions tt àde grands résultats en peu d^années. Mais le présent me tt domine. Je ne puis accepter à aucun prix les propott sitions éventuelles dont vous me parlez ce matin.

tt Le sine qua non pour que j'aille cet été là-bas est :

tt 1* 30,000 francs pour mon voyage. Je ne puis le faire tt utilement à moins ; car paraître là-bas et ne pas agir un tt peu sur ma terre, c*est me perdre de considération et de tt crédit à Constantinople. Je consentirais volontiers à tt payer sur les 30,000 francs le voyage de ces messieurs, tt soit environ 6,000 francs.

tt 2r Que ferais-je d'actions que je ne saurais le lendett main comment placer pour les convertir en argent nécestt saire à ma propre exploitation et à payer les 80,000 fr. tt que j'ai déjà empruntés pour mes frais? De Targent réel tt ou rien : c'est la condition de bon sens pour moi avant tt d'engager une chose peut-être féconde, et qui sera

bientôt ma seule fortune.

tt Je n'ai que le temps de vous dire cela et vous serrer tt la main. En résumé, si je vais là-bas, et rien ne se peut

tt

100 I.AMARTINE INCONNU.

« faire si je ne vois pas 30,000 francs, non en crédit a qu'on me refuserait peut-être une fois arrivé là- bas, tt mais en crédit réel et réalisable sur Paris.

tt Mon départ le 29 août.

tt Plus tôt je ne peux plus. Je viens de me lier par du tt travail.

(f. Mon voyage, si je ne touche pas 30,000 francs préalaa blement (comme emprunt), me ruinerait pour plus de tt 80,000 francs. Je vous l'expliquerai.

u Adieu et amitiés.

a Lamartine, n

Mais on objecte encore, à Londres, que M. de Lamartine, entraîné par des difficultés de finances, pourrait bien dépenser les 30,000 francs ailleurs qu'en Orient, et que d'ailleurs sa présence là-bas n'est peut-être pas indispensable; mon père l'en prévient courrier par courrier, et, avec la même rapidité, Lamartine lui adresse cette troisième lettre :

« Paris, 25 mai 1852.

« Mon cher ami,

ft p Je ne puis pas délibérer sur l'absolue impossibilité u de faire un voyage sans les 30,000 francs.

tt 2* Il est si faux que ce soit pour les employer ici à « mes affaires que je propose à ces messieurs d'en contt trôler l'emploi, jusqu'au dernier centime, dans mes tt affaires agricoles et autres, à Smyrne et en voyage.

tt Que répondre à cela?

a 3° Je crois que, sans moi, on aura bien des difficultés tt à Smyrne et à Constantinople. Néanmoins, si ces mestt sieurs le veulent, je vais leur envoyer M. Roland, mon « fondé de pouvoir, qui a été faire pour moi l'opération de

APRÈS LE COUP D'ÉfAf. ioV

a la concession et qui connaît le grand vizir Reschid a Pacha. Je payerai d'ici moi-même son voyage de 6,000 fr. u environ, si ces messieurs ne veulent pas le payer. Qu'ils « m'écrivent le jour où il devra les rencontrer à Londres tt pour partir. Je suis tellement convaincu que le voyage tt me ruinerait sans les 30,000 francs, que j'en ai parlé a avant-hier d'avance à Roland.

tt Quant à la question d'être payé en actions^ élucidez- « la mieux ; ce serait une illusion fatale, si elle était résolue tt comme on parait vouloir la résoudre. Je recevrais, dit-on, « des actions de la main gauche et je les remettrais de la « droite au gérant qui me les convertirait en argent ; bien, (c s'il y avait effeclivement de l'argent dans la caisse de la u Société; mais s'il n'y en avait pas, je recevrais des moru ceaux de papier sur moi-même ne pouvant me servir à tt aucun usage, et j'aurais néanmoins aliéné ma propriété. u Cela ne se peut pas.

tt II faut que la Société s'engage à me convertir les u actions qu'elle me donnerait en argent , sous peine de » résiliation ipso facto du contrat.

« Adieu et amitiés.

« Lamartine, n

Posi'Scriptum de la main du général Callié :

a Mon cher ami, H. de Lamartine m'a prié de passer u chez vous pour voir votre fils, mais il est au collège; il tf y a même été hier, il va très bien. Le docteur a dit que « ce n'était rien. Mme de Chamborant est sortie; je vous u écris ce griffonnage avec votre mauvaise plume.

tt Mille affections à Madame de Lamartine.

<i Tout à vous.

« Calliè. »

loj'' ••"•'•cAmartixe ixcoxxu.

Néanmoins, après bien des dîfScultés et des démarches infinies, les efibrts de mon père aboutirent à ce résaltat, que Tentenfe avec la société anglaise était devenue possible. Avant d*aller plus loin dans la pratique, on résolut de savoir si la Porle ratifierait une entente faite dans de pareilles conditions. Madame de Lamartine et mon père revinrent donc d'Angleterre. Des pourparlers furent engagés avec le gouvernement ottoman et durèrent plusieurs mois, pour aboutir, comme nous le verrons bientôt, à une solution proposée par la Porte , solution qui n'annulait pas la concession, mais qui en écartait les Anglais et réduisait à une proportion minime les produits qui devaient en revenir.

Si ce voyage d'Angleterre resta sans résultat d'afiaire, il valut du moins à mon père la lettre suivante :

c Monsieur et ami,

« Mon voyage a été très fatigant, bien plus qu'il ne devait tt Tètre , faute de renseignements exacts sur les difi^érents tt trains de chemin de fer. On dit que mal passé n'est que tt songe. Moi, je ne suis pas de cet avis, je ne connais pas « de mal qui n'ait une queue sans fin, morale ou physique. « J'écris encore dans mon lit, comme à Paris, mais j'espère « être un peu reposée dans quelques jours, quand mes tt devoirs de maitresse de maison me laisseront un peu de « loisir. J'attends Mme de Coppens demain à demeure, tt et, lorsque le reste de la famille dine ici, nous sommes u toujours quatorze à table. C'est toujours moi qui sers; a ainsi, il faut bien prendre quelques heures dans mon lit a pour me reposer.

« Je viens m'adresser à vous aujourd'hui pour quelques » commissions que je crois que vous aurez la bonté de me « faire et que je suis sûre que vous ferez plus exactement

« qu^un autre et avec plus d'autorité. D'abord pour le « Civilisateur, n

Là se trouve indiquée dans la lettre une longue série d'adresses à inscrire ou à rectifier» le tout accompagné de recommandations de détail qui prouvent tout le soin avec lequel Madame de Lamartine s'acquittait de son rôle humble et dévoué dans les affaires de son mari.

La lettre continue ainsi :

« Voilà pour le Civilisateur^ maintenant pour la civi- « lité : Je vous demande d'écrire mon nom et celui de mon tt mari avec p. p. c, en ajoutant que Madame de Lamaru tine a été gravement malade» et de le donner à Jules au « bureau du Civilisateur pour qu'il le porte au prince et à a la princesse Czartoriska, hôtel Lambert, ile Saint-Louis.

a Ils sont venus me voir pendant le voyage à Londres, tt et je n'ai pas été assez bien pour leur rendre cette visite. tt Je tiens beaucoup à ne pas leur manquer de politesse.

tt Je vous demande pardon de vous donner tant de peine tt et de griffonner si mal dans mon lit; mais je ne suis pas tt fâchée de l'occasion de vous assurer de nouveau de toute « notre amitié et de vous remercier de tous les soins que tt vous m'avez donnés pendant notre agréable voyage.

tt Adieu ; bien des compliments à Mme de Chamborant.

Cl M. E. DE Lamartine. »

• Trois jours après» Lamartine écrivait à mon père pour lui accuser réception d'un envoi d'argent dont il avait été l'intermédiaire et pour l'en remercier.

Cette lettre est pleine de réflexions tristes au sujet des affaires, pleine de choses véritablement tendres et délica-

104 LAMARTIXE INGONIMU.

tement dites en fait d'amitié, auxquelles se mêlent, comme on le verra, quelques mots de politique qui ne sont pas sans un certain intérêt rétrospectif sous la plume qui les a écrits.

« Monceau, 27 juin 1852.

tt Mon cher ami,

tt Les 6,000 francs sont arrivés; soyez en repos et tt déchargé de toute responsabilité. Mais je vous tiens bon a pour un million, fussent-ils perdus, car il n'y a pas de tt monceaux de sesterces qui vaillent un homme comme tt vous.

u Nous partons pour Saint-Point, demain, après avoir u mis ordre à nos affaires, ici et à Milly. Je veux recomu mencerà piocher le l*^juillet.

Cl J'ai beaucoup d'ennuis nouveaux pour déficit de trésor et et énormités à payer. Cela se commence cependant. Je tt vends tout ce que je peux en meubles, livres et bijoux. Cl Je sauve les choses animées par les inanimées auxtt quelles je tiens peu, mais je range les maisons et arbres ce paternels au nombre des choses animées.

tt Mes récoltes s'annoncent splendides.

et Ma femme va faiblement, mais mieux.

tt Je vous remercie des bonnes nouvelles du Civilisa'^ et teur,*\e ne lui demande que d'entretenir le feu jusqu'au et J" novembre.

f^ei La politique me parait cahotante entre le Corps légis- 4f latif et le dictateur. Deux principes si opposés ne peuf vent vivre face à face. La dictature évidemment sera

Î complète ou cessera d'être, mais je ne vois aucune dis^ position à la contrarier dans le pays rural.

"^ c( Adieu, aimez-nous comme nous vous aimons et venez et nous voir, quand vous aurez un loisir. En douze heures, tt de Paris vous êtes ici.

tt Je ne pense pas vendre aucune terre cette année ; au tt mois d'avril prochain le chemin de fer passera à Mâcon, (1 et ajoutera bien des drachmes aux propriétés.

tt Soyeir aussi heureux que je suis triste et fléchissant a sous l'existence. Votre amitié me console.

(i Al. DE Lamartine. »

L'année 1852 est Tépoque sur laquelle j'ai retrouvé la plus nombreuse correspondance. En attendant que Lamartine nous apprenne lui-même ici le résultat définitif de ses négociations avec le Grand Seigneur, Tordre chronologique, auquel je me conforme autant que possible dans ces Souvenirs, appelle deux lettres vraiment remarquables.

Ce ne sont plus des lettres d'affaires. Dans la première, c'est à peine s'il y est fait allusion. On y trouve surtout des choses aimables et tendres, des réflexions du grand écrivain sur son immense labeur littéraire, de hautes pensées philosophiques.

Dans la seconde, après avoir jeté, avec sa hauteur habi- ; tuelle, un regard plein de la plus mélancolique tristesse sur la marche des événements politiques contemporains, il est raçiené à parler de lui. L'angoisse des affaires reparait, et arrache au lutteur de génie des cris de désespoir véritablement grands, grands par la forme du langage, grands surtout par une soumission admirable à la volonté de Dieu.

Écrites sans aucun apprêt, pour rintimité la plus absolue, ces lettres, avec les traits de lumière qui les éclairent, les grandes pensées qui les remplissent et les larmes qui les mouillent, suffiraient à elles seules, ce semble, pour faire bien comprendre de quels éléments de toutes les grandeurs était composée TAme de Lamartine.

Je les cite avec une particulière émotion.

Voilà la première :

. 14 juillet 1852.

tt Mon cher ami,

tt J'ai reçu avec bien de l'intérêt la lettre à la fois politt tique, agricole et amicale que vous m'avez écrite. Nous ic en causerons. Éreinté de travail et de santé, je dispute tt mes minutes aux affaires et aux études pour vous dire » ce que vous savez, c'est-à-dire une vive et tendre amitié tt ici pous vous et pour cet excellent père inséparable de tt vous dans mes souvenirs comme dans les vôtres.

a Je serais trop heureux si votre toit et le sien étaient tt en vue du mien, au fond de ma solitaire vallée. Que tt d'heures nous oublierions en douces et philosophiques u causeries! J*espère que vous viendrez du moins à la a saison des oiseaux de passage.

tt J'ai écrit un volume de quatre cents pages depuis le « jour de mon arrivée ici et un de mes n^oins mauvais a volumes. Je vais en écrire un autre, et ainsi de suite.

tt Je suis comme Cicéron qui écrivait, dit-il , plus que u ses deux secrétaires ne pouvaient copier.

tt Hélas! les hommes ne se ressemblent pas, mais les tt temps se ressemblent. Les Antoine et les Lépide, les ^ LucuUus sont éternels, les Cicéron ne le sont pas.

tt Je suis seul et je n'attends personne. Le soleil et ^' Tombre me suffisent.

a Madame de Lamartine va beaucoup mieux. Elle veut (i que je vous dise combien elle partage mon goût et mon a affection pour vous.

tt Adieu, ne craignez pas de m'écrire; Tamitié ne lasse tt jamais. Rappelez-moi à votre modèle de père et pensez tt au Civilisateur autant que lui.

<t Je joins ici deux exemplaires des prospectus pour vos a alentours.

tt II va à petits pas, mais soutenus.

(t LâUARTINE. r>

II n*est pas inutile d'attirer l'attention sur la merveilleuse fécondité que Lamartine révèle lui-même.

Le 27 juin, il écrivait de Monceau : Je pars pour Saint- Point et j*y commencerai à piocher le 1" juillet. Le 24 juillet, il écrit de Saint-Point : Depuis mon arrivée ici, j*ai écrit un volume de quatre cents pages.

La fécondité est incontestable, inépuisable. Nous en trouverons d'autres preuves non moins frappantes dans la suite de cette correspondance.

Sans doute, cette facilité de travail entraine après elle une rapidité d'exécution qui exclut ces touches et retouches indispensables chez tous, même chez les plus grands écrivains, pour que la correction du style reste également soutenue; le génie n'en apparaît pas moins sur les sommets, rayonnant des beautés prime-sautières et montant à coup d'ailes vers l'infini.

La lettre suivante est datée du 21 septembre :

I Saint-Poiat, 21 septembre 1852.

tt J*avais pear de votre oubli, mon cher ami, me voilà tt rassuré; merci.

tt Soyez le bienvenu si vous venez avant le 15 octobre. tt Plus tard, je serai bien près d'aller à Paris moimême pour quelques mois.

Je détourne comme vous les yeux de la politique ; le monde est on vase trop immonde pour contenir ou des tt idées idéales comme les miennes ou des sentiments restt pectables et pieux comme ceux de votre parti. N'y toutt chons plus jusqu'à ce que des événements inconnus le tt secouent ou le brisent, mais désirons que ce ne soit pas tt de notre jour, car on se brûle les doigts à ce métal en W fusion.

J ^c( Je suis très occupé et très malheureux. Mes récoltes, I (c mon dernier refuge, viennent de s'évanouir en huit jours I (i sous la maladie des vignes. Je ne ferai pas de quoi \ tt payer Timpôt sur quinze cent mille francs de terre.

Cl Le Civilisateur est arrêté depuis deux mois ; huit ou tt dix (abonnements) au plus par jour! Pas un sou pour tt faire des annonces; que deviendrai-je dans deux mois, a assiégé de créanciers, poursuivi, et sans un acheteur d'un . a arpent? rus! quando ego te linquam ?

I K La terre m'a tué, il est juste qu'elle m'ensevelisse. a Enfin, enfin, il y a une Providence, à ce qu'on dit. tt J'ai été payé pour y croire, je serais payé pour la muret murer. Mais non ! l'insecte n'a pas le droit de dire tt son avis dans le conseil qui crée et qui gouverne les tt étoiles.

tt Ma femme va de plus en plus mal, et je commence à a voir de sinistres avenirs; j'en détourne les yeux.

tt Nous sommes seuls, sauf un peu de famille, bonne, « belle et tendre.

Cl Parlez de nous à la vôtre, qui a toutes ces qualités, tt plus la verte vigueur de votre père.

tt Et venez nous consoler d'ici au 25 octobre. tt Adieu.

Cl Lamartine.

u P. S. — J'allais vous écrire pour le détail non a oublié de la bataille du 27 juillet.

a Envoyez vite, vite, tel quel. Car je suis à la fin du huitt tième et dernier volume !

tt Est-ce avoir bien sué?

a Je commence dans vingt-cinq jours le premier volume a de la Révolution de 1789.

tt Je vais garder deux pages en blanc pour votre anectt dote.

Que de tristesses dans ces quelques lignes ! Tristesse politique ; tristesse d'affaires ; tristesse d'un cœur frappé d'inquiétudes intimes les plus vives.

Tristesse politique ! Lamartine voit son œuvre gouvernementale définitivement détruite. Il voit l'Empire arriver, la liberté disparaître, et cette nation, qu'il voulait souveraine, abdiquer sa couronne en échange de quelques jours de sécurité. Peut-être, avec l'intuition du génie, découvret-il tout ce qu'il y a de trompeur derrière cette sécurité! Peut-être appréhende-t-il déjà le manque de jugement et l'absence des saines traditions diplomatiques chez les hommes du pouvoir nouveau, et pressent-il les fautes qui vont conduire la France aux catastrophes de l'année terrible ! Peut-être voit-il cette épée des combats, que sa parole magique avait contenue dans la main des rois, s'agiter au

lendemain de sa mort sous les efforts de tout un peuple et ruisseler du sang le plus pur arraché au cœur de la patrie ! Et il détourne les yeux d'un avenir qui, en s'écartant de toutes nos traditions, doit conduire la France à des désastres inconnus dans le passé de la royauté nationale. Peutêtre, enfin, aperçoit-il, planté sur tant de ruines, le bonnet phrygien d'une nouvelle République ! Mais il ne reconnaît pas la sienne; il ne la trouve ni dans Tespritdes nouvelles couches politiques, ni dans Tàme de la plupart des bénéficiaires de rhérédité républicaine ; pour la revoir avec sa loyale et pieuse auréole, il est obligé d'élever ses regards dans la région des rêves sublimes, et il proclame lui-même que c'est bien là, dans Vidéal, qu'est sa véritable patrie politique. Redescendant sur la terre, il a peur du maître aux pensées ondoyantes, debout sur un trône aux assises mobiles, et il parle avec une déférence plus convaincue que jamais des sentiments respectables et pieux d'un parti dont la force est dans un principe séculaire qui, lorsque tout semblait perdu, a toujours réussi jusqu'ici à tout sauver.

tristesse des affaires devient plus cuisante aussi. Lamartine doit des sommes considérables ; il le dit tout haut. L'honneur lui fait un devoir de payer ses dettes, et il veut les payer. Il prévoit cette lutte qui commence et dont il ne sortira qu'avec la mort. « La terre m'a tué, s'écriet-il, il est juste qu'elle m'ensevelisse! n Oui! lorsqu'il pouvait si largement vivre de ses travaux littéraires, il a trop cédé à l'esprit de famille dont il était pénétré. Il a voulu reconstituer le domaine des ancêtres ; il a racheté les parts de ses nombreuses sœurs, leur donnant l'avantage d'argent

liquide au lieu de l'aléa des propriétés» et il a eu enfin cette terre qu'avec trop d'idéal aussi, peut-être, il convoitait. Mais il n'avait pas conquis tout cela sans des charges considérables que sa bonté ne fit qu'augmenter encore. Les revenus ont manqué souvent; les charges n'ont jamais cessé, et la terre Va tué. Afin de nourrir, seul, s'il est possible, et de sauver ceux qui avaient eu confiance en lui, il veut combattre sans relâche. Nous verrons ces douloureux combats; les documents dont j'ai les mains toutes pleines montreront une fois do plus la grandeur , la loyauté, le courage de pareils efibrts, et les lecteurs impartiaux comprendront pourquoi, malgré l'amertume de ces souvenirs, loin de me laisser arrêter, je considère comme mon plus grand devoir de mettre en lumière les preuves d'une lutte si généreuse.

Enfin, il a, au sujet de la santé de Madame de Lamartine, les plus noirs pressentiments qui, grâce à Dieu, ne devaient se réaliser que dix ans plus tard, mais qui assiègent son cœur et viennent y jeter une tristesse de plus; il s'efforce de ne pas s'y arrêter, car il ne pourrait les considérer de face sans les plus cruels déchirements.

Voilà bien Lamartine dans toute sa vérité.

' L'idéal, c'est sa pensée,

La bonté, c'est son cœur.

L'honneur, c'est sa vie.

L'idéal, toujours avec Dieu.

La bonté envers tous ceux qu'il aime et dont il est adoré.

L'honneur, partout, dans les affaires comme dans la politique; dans la vie privée comme dans la vie publique.

En fait d'affaires, le moment approche où il va enfin en achever une, sinon très brillamment, du moins avec quelque profit pour ses intérêts. La Porte, voyant que Lamartine était dans l'impossibilité d'exploiter lui-même, craignant, d*autre part, l'immixtion d'une Société anglaise dans une province turque, fit proposer au concessionnaire une transaction. Voici comment elle est expliquée dans les Mémoires politiques :

a Le Grand Seigneur comprit que l'immixtion des travailleurs européens au milieu de neufvillages turcs existant déjà dans la vallée donnerait lieu pour son gouvernement à des difficultés avec les consuls, et me pria de le prendre pour mon exploitateur unique. La reconnaissance me défendait de résister ; il me donna la promesse d'une rente viagère de quatre-vingt mille piastres en compensation. J'y consentis... J'ai conservé la respectueuse reconnaissance que je dois au Grand Seigneur, le plus excellent homme de l'Empire, n

Lamartine annonce cette nouvelle à mon père dans la lettre suivante :

c Monceaa, 23 octobre 1852.

u Mon bien cher ami,

tt C'est avec douleur que nous renonçons au plaisir de vous voir, dans un temps où Tamitié seule peut être la consolation de tout.

tt Votre récit de 1830 m'a fort intéressé; il est une page pittoresque et dramatique d'histoire que j'aurais bien voulu avoir en temps utile; mais vous avez été paresseux et moi diligent , mon siège était fait, l'œuvre livrée. A Paris seulement, j'y glisserai un ou deux traits avec votre rôle, jeune et noble.

tt Ne craignez rien pour le manuscrit, je ne foule aux pieds que les feuilles sèches; celle-ci est verte et pleine de sève.

Cl Tâchez donc de nous revenir après l'Empire; il m'empêche, comme je le désirais, de me rendre à Paris, en ce moment. Les cœurs en deuil ne doivent pas se mêler aux habits de fête. L'écho de ces acclamations est malséant à des oreilles libres.

a Adieu et tendres amitiés à vous et à votre maison. a Mme Craigy, de Londres, et ses filles, sont ici ; elles veulent que je vous les remémore avec tendresse. tt Dargaud et sa femme aussi.

(t Mes nièces aussi.

tt Roland aussi.

tt Le traité avec la Porte pour nos villages turcs est signé

i et ratifié. Cent mille piastres par an, payées par le Tré"

^ sor, le P' mars de chaque année, pendant vingt-

i quatre ans. Cela commence le !•' janvier prochain;

tt Réserve de mon habitation en Turquie; et j'ai ratifié.

s Lamartine. »

144 LAMARTIXE LVCONXU.

Au commencement de ce chapitre, j'ai cité dans une lettre de Lamartine à mon père un post-scripium écrit par le général Callié. Le nom de cet homme éminent, mêlé à l'intimité de Lamartine, et dont j'ai éprouvé moi-même les bontés, mérite une page spéciale dans ces Souvenirs.

Sorti du corps d'état-major, le général Callié avait été chargé, sous le règne de Louis-Philippe, presque au début de sa carrière, d'une très importante mission en Egypte. Il s'en acquitta avec une grande distinction et un rare bonheur. Ce succès le mit en évidence. Son avancement fut rapide.

Le coup d'État ne le détourna pas de ses sentiments pour Lamartine; il lui resta fidèle. On vient de voir dans quelle simple et affectueuse intimité il vivait auprès de lui. Il demeura ainsi jusqu'au dernier jour du grand homme; et jusqu^à sa mort à lui, qui l'a frappé seulement il y a peu d'années, dans un âge très avancé, il est resté l'ami de Madame Valentine de Lamartine.

Étant déjà général, il avait épousé une jeune fille belle, douce et charmante, qui a été le bon ange de son foyer, où elle a trouvé le bonheur en faisant celui de son mari, pendant les trente dernières années de sa vie. Une fille était née; le bonheur était bien complet, il était presque doublé; mais, hélas! lorsque l'enfant adorée, ravissante comme

sa mère» fut devenue jeune femme, Dieu Ta reprise ! Alors, par ses vertus et son affection, l'épouse accomplie a donné au père désolé cette seconde forme du bonheur qui s'appelle consolation.

De loin, à ma place discrète, et quand aucune ombre de douleur n'avait encore troublé cette félicité, j'en ai été un instant le témoin reconnaissant. En 1861, étant détaché à Bayonne avec l'escadron du 2* hussards, où j'étais souslieutenant, j'y trouvai le général Callié; après l'établissement de l'Empire, voulant rester étranger à toute politique, il s'était fait nommer représentant de la France pour la délimitation des frontières entre la France et l'Espagne. Le général et sa femme firent le meilleur accueil au jeune sous-lieutenant, fils d'un ami d'autant plus lié à eux qu'il l'était par ce trait d'union : la grande et commune amitié de Lamartine. Le sous-lieutenant n'a jamais oublié la bonté du général, ni l'impressionnante beauté de sa jeune etxharmante femme.

Dix ans après, au moment des désastres de la patrie, le général Callié, en retraite à Paris, offrit ses services au gouvernement de la Défense nationale; il fut nommé commandant du 2* secteur, dont le quartier général était à Belleville. Dans ce poste doublement difficile, d'abord parce qu'il n'avait pas d'autres troupes que de la garde nationale, et ensuite parce qu'il était environné d'une population ouvrière sans cesse surexcitée par les précurseurs de la Commune, le général, en outre de ses qualités militaires, retrouva toutes ses qualités de diplomate ; il déploya un tact qui lui permit de tenir jusqu'à la fin du siège sans voir surgir contre son autorité ces scan-

dales d'indiscipline dont le maréchal Vaillant et le général Ambert furent les plus illustres victimes.

S'il eût été nommé vingt-quatre heures plus tôt au 2* secteur, ma vie pendant le siège eut été complètement changée. Au lieu de servir à Tétat-major central, je l'aurais suivi à son état-major particulier, car si je lui avais demandé cette faveur, il ne me l'aurait certainement pas refusée. Mais quand sa nomination fut connue, je venais d'être installé à l'état-major central, dans des fonctions que je ne pouvais plus et ne devais plus quitter.

Je ne sais si j'aurais reçu du général Callié, à Belleville, les témoignages qui m'ont été accordés, d'une manière aussi imprévue que flatteuse, par des chefs absolument étrangers à mon passé, absolument inconnus la veille, absolument hostiles aux idées que je professais alors, comme je les professe aujourd'hui, ouvertement 1 Certes, mon cœur serait heureux de devoir à lui, plutôt qu'à d'autres, la reconnaissance la plus durable pour un souvenir d'honneur que rien ne doit effacer! Mais l'ami de mon père n'aurait-il pas été un peu suspect de partialité? Peut-être vaut-il mieux pour moi, peut-être même est-il plus consolant au point de vue du patriotisme, qu'un catholique de plus, royaliste avéré, ait été décoré alors sciemment, spontanément, sous l'impulsion seule de l'équité la plus méritoire, par des adversaires politiques, républicains et libres penseurs, comme Clément Thomas et Montagu.

Depuis cette époque néfaste, le général Callié vécut assez retiré. Lamartine était mort! mon père venait passer peu de temps à Paris ; les occasions de voir le général devinrent plus rares pour moi. Mais lorsque j'avais la bonne chance

de le rencontrer, j'étais heureux de retrouver sa même bienveillance et de lui renouveler Texpression de sentiments qui ont toujours été les miens et qui le resteront toujours.

Toujours son nom me rappellera de chers ou grands souvenirs :

Le souvenir de la table de mon père où il s'est assis si souvent et si intimement avec^Lamartine;

Le souvenir de sa ravissante villa, près de Bayonne, belle au soleil, belle aux étoiles, belle surtout au rayonnement de charme et de beauté de celle qui en était la si gracieuse souveraine;

Le souvenir enfin de cette année terrible où, de loin, j'admirais son patriotisme intelligent, son active et verte vieillesse, son sang-froid dans le commandement; où, de près même, quelques circonstances fortuites m'ont permis de retrouver en lui le même intérêt pour moi et la même bonté.

Au moment de la mort du général Callié, j'étais absent de Paris. L'adieu que je n'ai pu porter à sa tombe, je le donne ici à sa mémoire. Un éloignement fatal m'a empêché d'assister à ses obsèques» mais rien ne peut empêcher mon cœur de lui conserver l'hommage de ses plus sincères regrets. Puisse cet hommage être agréé en son nom par celle qui, après avoir été la moitié du meilleur de sa vie, reste, dans une immuable beauté que le temps ne semble devoir jamais atteindre, la gardienne honorée de son souvenir; par la compagne fidèle qui, après avoir été le charme de son existence, sut lui adoucir les soufirances de la mort en lui prodiguant les soins les plus délicats et en

lui procurant, avec les secours de la religion qui console» Tespoir céleste pour Téternité !

Les trois dernières lettres de 1852 confirment les impressions suggérées par les précédentes.

Lamartine écrivait à mon père, de Monceau, à la date du 15 novembre 1852 :

tt Mon cher aui,

tt Les difficultés de finances me retiennent, je ne sais (t combien de jours; mais je pense d'ici au 25 ou 31 être tt à Paris.

tt C'est vous que je désire le plus vivement y voir. tt Votre départ d'outre-mer est une triste nouvelle pour tt moi; abrégez-le bien.

tt Je suis en plein volume de V Histoire €le 1169, magnitt fique sujet, supérieur mille fois à la Restauration et tt même aux Girondins.

tt Le 1" avril, j*aurai deux volumes. Je passe mes nuits tt à Touvrage.

tt II parait que le public s'abonne et se réabonne au tt Civilisateur; c'est là mon pain. Aidez-moi à le pétrir.

tt Parlez à votre excellent père, à Mme de Chamborant tt et à votre fils, de moi.

tt Adieu, et bientôt, à revoir.

tt J'adresse, par le chemin de fer, votre manuscrit très tt intéressant à M. X. Prenez-le chez lui pour plus de tt sûreté.

tt Lamartine. »

Quel labeur I L'écrîvaîu est aussi persévérant et infatigable que Tami. L'honneur lui commande un travail incessant, et il s'y livre avec une ardeur et une puissance telles, que tout à la fois il écrit de nombreuses pages d'histoire et alimente sa revue mensuelle : le Civilisateur.

L'hiver approchait, cependant mon père dut encore attendre quelques semaines avant de revoir son illustre ami. Plusieurs considérations retenaient Lamartine à Monceau; il lui en coûtait surtout d'assister à Paris au triomphe de l'Empire, édifié sur les ruines de son idéal.

C'est ce qui ressort de la lettre suivante :

t Monceau, 22 novembre 1852.

a HON CHER AMI,

Cl Accusez l'infortune et l'excès de labeur, si je ne vous tt ai pas répondu selon notre cœur, plus vite et plus à tt loisir.

a Je dispute les minutes aux pendules, les heures à la tt nuit, les matinées et les soirées aux jours, hélas ! et je ! a ne triomphe pas des difficultés. Elles me submergent u plus que jamais. J'ai franchi l'année, c'est beaucoup, ^ tt mais voilà tout. L'autre se présente jusqu'ici plus | tt sinistre. Monceau et Mâcon sont affichés, bientôt peut- .< u être Milly ou Saint-Point. Enfin, n'en parlons plus.

tt J'attends, pour aller à Paris, une éclaircie après tt l'Empire. Il se fait ici sans nombre et sans chaleur. u On retire le pied avant de l'avoir dedans. J'en ai été u étonné hier dans nos villages ; mais on n'en saura rien tt à Paris. Les journaux ne diront pas le chiffre rare des tt électeurs. Ce temps est celui des instabilités.

tt J'intercalerai une de vos belles scènes dans le hui-

120 LAMARTINE IXGONNU.

tt tième volume, quand les épreuves me reviendront. Votre tt nom, encadré dans mon cœur, le sera avec bonheur dans tt mes annales.

tt Le Civilisateur, pour lequel je fais les derniers efforts tt et les dernières dépenses, répond bien mollement, mais tt constamment. Il devait me sauver, il n'existera qu'après tt ma perte. Maudite soit Tindifférence du public français tt et bénie soit la Providence, même dans ses fléaux !

tt Nous sommes, ici, toujours la légion d'amis qui vous tt regrettent : Mme Craigy, Dargaud, Roland, etc., etc.

tt Adieu, et priez pour nous !

tt Lamartine, d

L'heure des angoisses est arrivée ; je le constate avec une vive émotion. Mais autant il m'est pénible à tant d'égards de rappeler la phase des longues souffrances et de raviver ainsi les plus cruels souvenirs dans de nobles cœurs qui en ont douloureusement saigné, autant je mentirais à ma conscience, et je manquerais au but le plus élevé de ce travail intime et sincère, si je passais sous silence les heures si nobles de l'adversité. Sans les dernières épreuves de sa vie, Lamartine perdrait à mes yeux la plus sainte des auréoles, une auréole indispensable.

Comme les autres mortels, les grands hommes traînent après eux des erreurs, des faiblesses, des fautes, plus retentissantes même, à mesure qu'ils sont plus grands. Ils seraient incomplets sans le travail et la souffrance, ces deux réhabilitations de la vie. Leur gloire est un trompel'œil sans leçon morale pour nous, si, derrière leur génie, leurs chefs-d'œuvre et leurs triomphes, nous n'apercevons pas ce signe inhérent et fatal de faiblesse, de faillibilité et,

à un moment donné même, dMmpuissapce absolue, qui fait qu'entre le plus grand parmi les hommes et Dieu, il y a la même différence qu'entre le temps et Tétemité, qu'entre un atome et Tinfini.

C'était bien la pensée de Lamartine lorsqu'il terminait sa lettre par ces mots :

tt Adieu, et priez pour nous. i>

Le 29 décembre, enfin, mon père recevait la nouvelle de la rentrée à Paris de son illustre ami, par un mot ainsi conçu :

u Mon cher ami,

a J'arrive; si j'ai un instant, j'irai vous voir. Sinon, a venez, passé six heures.

tt Amitiés.

a LAIfARTINE.

^ p. s. — Mercredi matin au réveil ; il faut se réveiller a avec ses amis. «

Lamartine avait écrit à mon père :

tt J'intercalerai une de vos belles scènes dans le huitième volume, quand les épreuves me reviendront. Votre nom, encadré dans mon cœur, le sera avec bonheur dans mes annales. t>

Cette promesse a été tenue.

Dans son Histoire de la Restauration, livre quaranteneuvième et avant-dernier, Lamartine» racontant les trois fatales journées de Juillet et les combats qui les ont ensanglantées, place les deux épisodes suivants :

et Près du Pont-Royal, un groupe de furieux s'était rué sur trois malheureux soldats suisses que Ton accablait de coups et d*injures, en s'efforçant de les entraîner vers le parapet pour les précipiter dans la Seine. Attiré par ce tumulte, un jeune homme d'une grande force physique et d'une plus grande énergie morale, M. de Chamborant, se jette au-devant des victimes : « Depuis quand, s'écrie-t-il, tt des Français massacrent-ils ainsi des ennemis vaincus tt et désarmés? Avant de consommer ce crime, vous pastt serez sur mon corps. »

tt Ces mots excitent des bravos sympathiques. Ceux qui laissaient tout à l'heure commettre ce crime, en le déplorant sans doute, retrouvent le courage d'appuyer les reproches de H. de Chamborant. Celui-ci répond des malheureux soldats, plus morts que vifs. Il leur fait crier : u Vive la Charte! » pour désarmer le peuple. Aidé de quelques braves ouvriers, il les guide jusque dans une maison de la rue voisine, et les fait évader sous un déguisement populaire. ii

Plus loin, Lamartine s'exprime ainsi :

tt L'insurrection était maîtresse des Tuileries, et après les combattants venaient les pillards. M. de Chamborant, mêlé à la foule, parcourait avec elle les appartements

royaax. Dans ceux de la Dauphiue, il aperçut un homme qui s^emparait insolemment de quelques objets précieux. Indigné, M. de Chamborant s*élance et lui fait lâcher prise; celui-ci décharge sur son agresseur un coup de pistolet qui ne fait qu'effleurer ses habits. On entoure les deux lutteurs : la mise de M. de Chamborant, son langage, les injures de son adversaire, semblent révéler en lui un ami ou un défenseur du château, et compliquent son danger. Une voix amie Ten tire :

tt Vive le fils du général Lafayette ! s'écrie- t-el le, c'est tt lui, je le reconnais. Honte et mort aux voleurs! » La foule répète ces acclamations, et ce nouveau péril est conjuré par l'inspiration d'un homme du peuple. »

Ces épisodes sont tirés d'un manuscrit rédigé par mon père, sur des notes prises pendant les journées de Juillet(l).

Quoique certain de l'authenticité des faits, Lamartine, en les insérant dans son histoire , a donné à son ami une preuve d'estime et d'affection trop manifeste et trop honorable pour qu'il m'ait été possible de la passer sous silence dans ces Souvenirs.

(1) Voir Annexe, document P.

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