‹ Lamartine, orateurChapitre 42 sur 108 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LAMARTIiNE ET BERRYER

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LBS griefs que Lamartine formulait» dès 1840, contre la politique du gouvemement de Juillet n'entamaient pas, sur un point particulier, la fidélité de son adhésion : il savait gré à la monarchie constitutionnelle d'avoir maintenu la paix, à laquelle il était lui-même si profonde-»^ ment attaché. Son hostilité violente et continue contre Thiers avait surtout pour cause les intentions belliqueuses qu'il lui supposait. C'est lui qu*il visait, à n'en pas douter, dans le passage du discours destiné aux électeurs de Mâcon où il blâmait « les esprits aventureux qui poussent la France à la guerre dont* elle ne veut pas ». En août 1840 il écrivait à Mme de Girardin : « M. Thiers, c'est la guerre; M. Thiers, c'est la fin du monde, il faut qu'il tombe ou que nous y restions touB, pas de milieu. »

Pour aider à la chute de Thiers, qui se confondait pour lui avec l'intérêt du pays, Lamartine publia dans le Journal de Saône-^ULoirôj sur la question d'Orient, quatre articles dont le retentissement fut considérable. II les appréciait à leur

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vraie valeur en disant qu'ils étaient son « chef-d'œuvre politique didactique », et que la draperie laissait « percer les muscles ». Ils sont en effet musclés, vigoureux et solides. Les événements qui se sont accomplis depuis trois quarts de siècle ont transformé la question d'Orient sans la résoudre; elle se pose d'une façon qui enlève leur intérêt de fond aux vues de Lamartine^ mais ses articles n'ont presque rien perdu de la vie et de la passion qui les animaient. Ce sont, à proprement parler, des discours. Privé, par l'intersession, des échos de la tribune, dont Thiers ne se hâtait pas d'ouvrir l'accès, Lamartine développait dans le Journal de Saône-^i- Loire une véritable interpellation sur la politique extérieure du cabinet du i'''' mars. Et c'était une interpellation singulièrement éloquente. Lamartine, dès les premières lignes, parlait moins à des lecteurs qu'à des auditeurs. N'acceptant pas que l'honneur de la France fût solidaire des inconséquences de ses ministres, il s*écriait : « Pitoyable raisonnement de la faiblesse, qui fait le dernier pas vers l'abtme parce qu'on lui a fait faire le premier I Et depuis quand l'impéritie des hommes d'État serait-elle la mesure de la confiance qu'il faudrait leur continuer? Il suffirait donc à HB cabinet inhabile d'aveir mis son pays à deux doigts de sa perte, pour que le pouvoir devint inviolable entre ses mains? On s'absoudrait donc de son incapacité par les résultats de rineapaeité même ? et une nation serait condamnée à ne se sauver que par les mains qui l'auraient compromise? Singulier patriotisme que celui qui se placerait sur la tète des hommes qui perdent la patrie I Savez-vous qui est-ce qui dit cela? C'est le ministère lui-même; c'est le ministère qui se réfugie dans les embarras qu'il a créés comme dans le seul asile qui lui reste, qui cherche son salut dans ses fautes et son inviolabilité dans vos dangers! Non, vous n'êtes pas solidaires; non, vous ne vous mettres derrière personne : la nation seule est assez grande pour regarder l'Europe en face. Ce n'est pas le ministère qui vous protège; on vous respectera davantage quand il ne sera plus devant vous. Vous sauverez l'honneur de le France et la paix du monde sans lui, et vous les sauverez de lui.

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a Et moi aussi, j'estime la dignité de mon pays plus que ma vie. Si le mal était consommé, je me tairais, et, sans exa* miner la cause, j'emploierais mes faibles forces individuelles à surexciter les forces nationales. Une fois le premier coup de canon tiré, un bon citoyen n'examine plus pourquoi, mais avec qui il combat. Quand on n'a pas pu éclairer son pays, on marche avec lui, même à Tabtme. Mais il y a encore un pas entre Tabtme et nous. »

Quoique écrites dans un journal, ces phrases magnifiques ne peuvent faire illusion sur leur véritable caractère : elles ne sont pas le début d'un article, elles sont Texorde d'un discours. Elles annoncent et elles préparent une série de développements oratoires dont la beauté, si peu connue, mériterait de prendre place à côté des chefs-d'œuvre que la tribune a inspirés à Lamartine. Condamné à choisir entre tant de passages dignes d'admiration, j'en cite un dont j'imagine que l'effet à la tribune n'eût pas manqué d'être irrésistible :

« J'ai dit, non pas toute ma pensée, mais une partie de ma pensée sur la négociation et sur le ministère. Je m'arrête.

« Je sais que les organes du ministère m'accusent de la dire trop haut, et voudraient qu'aucune voix importune ne troublftt le silence des oppositions et le mystère diplomatique qui s'accomplit. Us inculpent mon patriotisme. Du patriotisme en dehors des vrais intérêts de la patrie? du patriotisme qui donne à un ministère le temps de rengager et de la compromettre? je ne le connais pas. Je connais bien ce patriotisme éventé, qui consiste à faire gronder des mots sonores dans des phrases vides, à jouer avec ce sentiment sacré, dernière raison des nations, qui les sauve encore quand tout est perdu, à galvaniser et à comprimer périodiquement, trois fois par semaine, ces saints bouillonnements de l'esprit public, selon qu'on a besoin de colère pour menacer ou d'apathie pour endormir. Cette tactique coupable des publicistes d'un cabinet qui profane ce qu'il y a de plus sérieux au monde, non seulement je ne la sanctionne pas, mais je l'accuse. Ménagez, respectez cette fibre irritable et toute-puissante d'une nation! Le patriotisme d^un grand peuple, c'est quelque chose qu'il ne faut pas toucher

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légèrement, ni tous les jours. Combien de fois, depuis six semaines, ces Marseillaises avant Theure n'ont-elles pas fait venir sur mes lèvres ce mot célèbre de Charles I*'au curieux téméraire qui examinait de trop près le tranchant du glaive sous lequel sa tête allait tomber : « Ne touchez pas à la hache, Monsieur, vous pourriez Tébrécherl »

Reproduits, commentés et discutés, souvent avec une violence injurieuse, par la presse entière, les articles du Journa/ de Saône-^i-Loire^ que Lamartine publia sous forme de brochure en y ajoutant une préface ramassée et saisissante, posaient nettement la question entre la guerre et le départ de Thiers ^ Louis-Philippe n'envisagea pas autrement la situation qui, de délicate, risquait chaque jour de devenir périlleuse. La préparation de l'Adresse marqua entre lui et Thiers une divergence assez profonde pour entraîner, le âO octobre, la démission du cabinet. L'événement justifiait les prévisions de Lamartine. Le maréchal Soult prit nominalement la présidence du Conseil que Guizot, ministre des Affaires étrangères, rappelé de l'ambassade de Londres, exerçait effectivement : c'est le cabinet du 29 octobre.

Thiers, qui avait paru tout d'abord vouloir céder aux sages conseils du duc de Broglie et ménager l'avenir en s'abstenant de toute agression contre son successeur, ne résista pas au désir de prendre une revanche sur le terrain même où il avait succombé. La discussion de l'Adresse fut entre Guizot et lui l'occasion d'un duel oratoire où la puissance de leurs talents, qui jamais n'eurent plus d'éclat, ne ménagea malheureusement aucun secret ni aucune convenance diplomatiques. Ce débat brillant et scandaleux dura de nombreuses séances. Les orateurs les plus réputés y prirent part.

1. Lamartine, dans une letlre du 8 octobre à son ami Aimé Martin, s'exprimait sur la nécessité d'ouvrir une crise en termes d'une vigueur presque révolutionnaire : « ...Je partage vos dégoûts. J'espère peu. Ce monde est aux drôles. Voilà pourquoi U est perdu.

< Hélas ! la prophétie n'est que la conclusion logique des prémices. Un dix ao&l et le diiMmbrement de la France, voilà notre sort. U n'y a qu'un remède : laisser Tliiers s'enferrer quelques semaines de plus; puis, au moment où il n'osera avancer plus loin, et où les hésitations du pays lui feront peur, le maréchal Soalt •t une vigoureuse campagne dam les rues de Paris. Vaincre ou mourir : hors de là, c'est la fin du monde ou la fin du caractère français avili par un Walpole- Oanton... » {Lettre inédite).

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