DISCOURS A MAÇON
Messieurs,
Oui, j'accepte et je saisis avec empressement l'occasion que vous m'offrez dans cette réunion ae concitoyens, d'amis
plus librement qu'^ '.
des lois, des convenances, des limites, qu'une pareille réunion n'a pas. Nous n'avons presque jamais à la trinune l'occasion
1. M. Duréault, le distingué et dévoué secrélaire de TAcadémie de MAcon, a bien Toulu faire pour moi des recherches dont je le remercie vivement.
de parler à oœur ouvert sur le fond, sur Tensemble de nos idées politiques, nous n'y parlons que sur des sujets bornés, spéciaux; précis, où noire pensée est contenue, pressée, comprimée dans les limites d'une rapide discussion. Nos discours sont comme les oracles de la Sibylle, des mots jetés au vent, des feuilles décousues, des pages incomplètes où l'on ne peut recomposer notre pensée générale sur la politique de notre temps au'en la cherchant çà et là et comme par lambeaux dans des fragments de discussion. Ici, au contraire, je me sens à Taise et au large, j'ai devant moi des amis qui m'encouragent par leur indulgence; j'ai req)aoe, l'étendue, le temps pour seules limites à ma pensée; je puis me placer au point de vue, à la hauteur qu'il me conviendra de choisir, et envisageant de Ut, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir la politique pratique de mon pays, entraîner avec moi votre attention sur tous les points, sur btous les principaux problèmes de gouvernement qui pasjrifiioanant l'esprit public depuis dix ans. Je vais essayer cfe le iiaice dans toute la liberté ae mon intelligence, je vais penser tout haut un moment devant vous. Point de réticence entre vous et moi, une pareille confiance est le plus digne hommage que des hommes de cœur se doivent entre eux.
Je prends mon texte dans les paroles mêmes qui viennent de m être adressées et dans les questions qui me sont faites, et j'y réponds.
Vous me demandez, vous vous demandez à vous-mêmes avec tristesse, avec découragement : pourquoi l'esprit public semble-t-il s'affaisser sous le poids de son inaifférence? pourquoi tant d'enthousiasme s'est^il comme consumé en si -peu d'années? pourquoi les mécomptes, les déceptions, la langueur semblent-ils envahir ces esj^rits courageux qui n'ont pas reculé devant une révolution et qui reculent aujourd'hui devant les moindres difficultés d'organisation « — intérieure ou de politique étrang^ère? pourquoi le gouvernement, — je ne parle pas du ministère, remarquez-le bien, car le mot gouvernement implique tous les ministères, tous les pouvoirs délibérants qui se sont succédé depuis la révolution de Juillet, — pourquoi le g^ouvemement ne sait-il pas tracer profondément devant lui sur la carte, sur le terrain des faits, une de ces grandes lignes, une de ces marches en^ avant où le génie des hommes d'État guide et entraîne les grands^peuples en leur montrant un avenir, une victçire, un but, une terre promise? pourquoi la France marche-t-elle comme en aveugle, de tâtonnements en tâtonnements, de velléités en dégoûts, ne sachant ni où elle va, ni ce qu'elle veut? pourquoi se livre-t-elle tour à tour, à demi, et sans
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confiance, tanUVt à des esprits ayenturenx qui la i)ou88eni à . la g^rre dont elle ne yeut pas; tantôt à des esprits séniles cfui rintimident d^elle^môme, et qni remprisonnentdans une inaction dont elle a faonie? et pourquoi les partis se perpétnent-ils au lieu de se fondre dans un grand courant d esprit public? Est-ce défiaut d'intelligence dans les hommes qui mûrement et dans le pays qui les suit? Mais la France est b terre de rintelligenoe et les générations du génie s'y renouvellent a^ec autant de régularité cfue les générations d'hommes I Est-ce un défaut de patriotisme? Mais c'est la ieire qui a enfanté les quatorze armées de la GonyentionI CS'est le peuple qui a déoordé de Madrid à Moscou, et une partie de la maladie compliquée qui nous ronge, c'est précisément l'impatience et les tortures de ce patriotisme surabondant et inactif. Est-ce indifférence pour la liberté et pour^la forme de gouvernement qui la lui garantit? Mais la liberté est tellement inhérente, tellement incorporée au caractère * de la nation, qu'après avoir renversé des institutions de quatorze siècles, elle s'est retrouvée tout entière en 1814 souiT*: les débris du despotisme de l'Empire et qu'à la première atteinte que la Restauration essaya de lui porter, elle emporta . un trône et une dynastie en quelques heures. Ce n'est donc^. pas cela, vous le sentez tous, ce (jui nous manque. Ce qui manque à nos guides, à nos ministres, à nos Chambres, à notre presse et à nos journaux, ce n'est ni l'intelligence ni le IMitriotisme ni la passion de lajibertél Ce oui nous manque à tous, c'est une foi politiouel^C'est une iaée dominante et souveraine, qui, éclairant d'en haut nos esprits, qui, régnant au-dessus des rois sur nos intelligences, nous montre clairement ce que nous avons fait, ce que nous faisons, ce que nous avons à faire, nous dévoile, pour ainsi dire, le plan des choses que la Providence, dont nous sommes les instruments accomplis, semble vouloir accomplir par nous, nous indique une route et un but digne des efforts d'un grand peuple, qui élève ce but jusqu'à la hauteur d'un devoir, jusqu'à la sainteté d'une religion et qui, en nous passionnant tous pour l'accomplissement d'une grande œuvre de civilisartion, nous donne la constance et la force que Dieu a mises dans un grand peuple et qu'il n'y a mises que pour s'en servir à de grands desseins I Je m'explique : je vous demande un redoublement d'attention. ^
Qu'est-ce qUe la politique? Tout le monde répond : c'est / '
la science du gouvernement. Mais qu'entendez-vous par cette science, par cet art du gouvernement? Entendez-vous, comme les anciens, que c'est tout simplement l'art pour le gouvernement de se tenir debout le plus longtemps possible
au sommet d'une société et au-dessus d'un peuple? Entendezvous, comme les despotes, que c'est tout simplement Tart d'être fort et d'écraser de son poids une nation obéissante et avilie? Entendez-vous, comme Machiavel, que c'est tout simplement l'art de tromper les hommes et de les subjuguer, pour s'en servir à quelque indigne usage, et à son profit? Non sans doute; je sais bien qiril y a encore, parmi nous, des hommes soi-disant habiles qui réduisent la politique à ces misérables proportions, et oui estiment assez peu l'humanité pour croire que Dieu a réduit l'art de la gouverner à la violence et à la ruse I Ces hommes nous méprisent comme des faibles d'esprit ^ Je les plains, moi, comme des^faibles de cœur I Non, la politi(|ue n^esl pas cela, la politique ésl ce qull y a de plus saint, de plus pur, de plus^ .divin au monde, car c'est ce qui intéresse de plus près, ce
3ue Dieu a fait de plus saint dans sa création, l'homme, et e plus saint encore que l'homme : l'humanité. iTout esprit qui ne s'en fait pas cette idée n'est pas digne oy toucher. Vous ne devriez permettre qu'à des mains trois fois pures de toucher à l'arbre des sociétés.
La politique est la science des rapports des hommes entre eux, aes nations entre elles ; c'est le mécanisme moral des sociétés humaines; au moyen duquel Dieu fait vivre les hommes en familles nationales et multiplie la force de chacun par la force de tous, crée des droits, impose des devoirs, transforme des instincts ignorants et égoïstes en patriotisme et en dévouement sublime, tait progresser l'humanité d'idées en idées, d'institutions en institutions, et, donnant pour ainsi dire à chaque pays et à chaque siècle sa tâche et son rôle dans l'œuvre collective, lui demande d'apporter, en tribut, à l'espèce humaine, un résultat, un progrès, un acte, une idée, une loi ! Voilà la politique, et non pas ce misérable empirisme qu'on voudrait vous faire prendre pour de l'habileté, qui ne consisterait qu'à changer des monarchies en républiques, des rois en dictateurs, des dynasties vieilles en dynasties plus vivaces et à rajeunir les tyrannies au lieu de les détruire! Toute politique qui ne contient pas ces deux idées morales : progrès et dévouement,*fn^est nas une politique. C'est une profanation. Elle ne se fsanctine que par son but! Elle ne se divinise que par son ;dévouement intelligent à une grande idée d^am ^horatio n sociale, au profit de tous les hommes et en vue de Dieul En deux mots vous comprendrez sa pensée toute entière et vous
1. En marge cette additien : « Mais ces hommes sont les matérialistes de la poliiiqua. Ils s'en vont. >
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la comprendrez d'autant mieux que cette pensée du temps est déjà dans vos cœurs : non la politique n'est pas seulement un art I la politique n'est pas seulement une science ! c'est plus qu'un art, c'est plus qu'une science; c'est une ▼ertu î C'est une vertu^ car ç,esijin înmien^^ de notre
Pajtrie et 'de ynîumam^ C'est une vertu, car c'est un dévouemeiit jusqii^u martyre pour le pays, pour l'espèce huitaine au milieu de laquelle nous ne Taisons que passer, maisS^IâqùelTe nous nous' intéressons dans.les siècles à venir et dans les généralîôns quf ne sont pas encore nées ! ^,; . Je sais bien que si ces paroles que vous applaudissez ici • venaient à retentir au delà de cette enceinte, on tournerait en dérision cette politique dont le nom se confond avec celui de la vertu. La politique du vice habile ou du crime heureux a plus de croyants parce qu'elle est accessible à plus d'esprits. Je m'honore de cette incrédulité des âmes vulgaires qui nient tout ce qui les dépasse. Leurs railleries seront notre gloire aux yeux de la postérité : ajournons-les à l'heure du réveil des peuples. Plus la raison humaine grandira, plus l'habileté de ces nommes paraîtra petite à côté de l'habileté du dévouement et de la toute-puissance d'une foi politique ! Mais cette foi pplitique, dites-vous, où la trouver? Je réponds : dans toutes vos âmes. Remuez la cendre de tous les événements de ces cinquante dernières années et vous y retrouverez partout les étincelles auxquelles vous pouvez, vous devez, rallumer le flambeau de votre croyance politique. Ne sommes-nous pas les fils des hommes qui avaientiJ quarante ans en 89 ! Leur sang n'est-il pas encore tiède dans nos cœurs, ne sommes-nous pas les héritiers de la Révo- J lution française ou plutôt de la rénovation européenne
^CëTêvénement dont nous sommes trop près a été mal jugé jusqu'à nous. Qu'y-a-t-on vu? La chute d'un trône, l'inau-""' guration d'une République, un nivellement du sol politique, une lutte terrible, à coup de crimes, entre une idée expirante et une démocratie ^ui se faisait place violemment dans le
{mouvoir, l'insurrection des classes opprimées, la révolte de a bourgeoisie, Tavènement du peuple I C'était plus : c'était l'insurrection des principes, c'était la révolte de la vérité, c'était l'avènement de la philosophie dans la politique l r "La Révolution française n'est au fond qu'une grande phi-^' losophie en action.- El ti^ date de Fénelon, de Montesquieu, de Rousseau, ou pluYôt elle date du jour où des génies conséquents s'aperçurent que la moralité qui préside aux rapports privés de l'homme avec l'homme pouvait présider aux rapports du peuple avec son gouvernement et des peuples
avec les autres peuples, dette philosophie devint religion sous la main de Fénelon, code sous la plume de Montes-
3uieu, passion sous Tâme de Rousseau, action et puissance ans la parole de Mirabeau, fanatisme enfin dans le peuple qui la saisit comme une yengeance quand elle ne devait être qu'une justice et qu'un don I
^ En quoi consistait cet Evangile nouveau des Peuples?
) En quelques vérités ^pratiques très sim|>le6 et très belles découlant du code religieux du christianiame et de la raison des philosophes. Ces vérités, on ne les conteertait plus dans les livres, il fallait les introduire dans les faits ; oe fut toute
. la «pensée révolutionnaire. Quelles étaient ces vérités? Elles peuvent s'écrire en trois mots : fraitmiUy égalilé^ charité^ ^ entre les hommes; paix entre les nations, et, pour que ces principes ne restassent pas des lettres mortes, inscrites «n vain sur le frontispice aes gouvernements, les politiques y ajoutèrent le mot liberté jh^ mot fraternité fut le tiU^e tdWsociation entre les hommes, le mot liberté -fut le titre de« citerons, le mot de paix fut le titre entre les nations. Les citoyens furent investis tous du droit de faire représenter leur pensée, leur intérêt, leur volonté dans le gouvernement de la nation, de Téclairer et de le surveiller, de le corriger
^ sans cesse.\Le gouvememei^, bien qu'il fût encore dommé au sommet par un trône, neFut plus qu'une grande délégation de pouvoirs donnée par le peuple à un mandataire couronné et perpétuel et à aes chambres électives transitoires et à un pouvoir ministériel responsable. Qu'en résulta*tril? Vous le savez. La raison humame tint, pour ainsi dire, son grand concile œcuménique dans l'Assemblée Constituante fia féodalité qui n'était au fond qu'une demi-servitude s'écroula ; la royauté devint une magistrature \ l'impôt un devoir égal pour tous ; les distinctions de caste s'efifaoèrent ; la propriété tut partagée également entre les enfants de la famille; des institutions d'assistance au peuple furent créées. La liberté de penser fut consacrée, la nchessesentit qu'elle devait être
}une providence et se légiCmer par'se^ services! ITintelligence et la conscience furent affranchies, du même coup, par la liberté de la pensée et par la liberté des cultes. La ^^ civilisation cessa d'être enchaînée à l'autel immobile du prêtre, Dieu fut libre dans les âmes, et l'adoration, ce plus grand acte de l'humanité, put se manifester sous toutes les formes et dans tous les cultes. Il y eut un moment d'élan sublime où la sagesse des philosophes et des penseurs sembla prendre, tout à coup et sans secousse, son niveau, dans les institutions et dans les lois, et où l'humanité respira de ce long poids d'oppression, d'égolsme et d'erreurs
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dont la raison» triomphante Tenait enfin la délivrer. A ce moment-là Fenthousiasme de ce qu'elle accomplissait devant Dien souleva la nation presque entière^ moins ceux: que la liberté dépossédait. Les peuples applaudiront. La> France' . jura qu'elle ne ferait d'autres conquêtes que celles de la. raison et de la liberté. Jamais la Révolution firançaise ne fut si puissante que le jour où elle jura de déposer le glaive et. • de fraterniser arec les peuples.
Quand on réfléchit froidement aujourd'hui à la puissancede cette foi politique qui unissait alors la nation et qui souleva , en qmnae mois de temps» ces montagnes de tyrannies», d'erreurs accréditées, de préjugés faits hommes» accuomlé»par tant de siècles sur un peu{de, oa reste anéanti d'admis ration devant la toute^uissante énergie de cette foi qui animait nos père» et l'on se- demande a^ec étonnement : sommes-nous bien leurs- fils?
Ce moment fut l'apogée de la révolution des principes, c'est là qu'il faut la contempler, ce fut son Sinal ; c'est là qu'il faut lire la foi Téritable à la lueur de l'enthousiaane. encore pur et brûlant qui l'éclnrait. Plus tard elle devint <-^ lutte, fanatisme, erime, gloire* militaire, despotisme, oon* quêtes, défaites, restauration, ee ne fut plu» la révolution, ce fut le choc du monde» la mêlée des événements et des. idées; ce ne furent plus des principes, ce furent des hommes. . La foi politique disparut du cœur des peupbs comme ces fleuves qui s'engloutissent au plus large de leur cours sous des rochers ou sous des sables, que* l'on croit perdus pendant longtemps et qui ne reparaissent qu'après une longue déviation souterraine» avec tout leur courant et avec toutes leurs eaux.
La Restauration, l'histoire équitable le reconnaîtrai» se reporte très près de l'Assemblée Constituantej^ouis XVIII avait connu Mirabeau, il parlait bien la lan^e de 89, mêlée d'un peu d'accent royal et de (mot en blanc) 1 émigration. Son rè^e fut un temps donné à l'extinction du fanatisme militaire et à la renaissance de la liberté; il n'y en avait plus tirace sous le pied des soldats de l'Empire ^
Passons la nestauration: Je n'aime pas à juger ce que jerespecte et à accuser ce que je plains. Ce fut un internègne entre le passé et l'avenir, entre la Royauté des Rois et la«.. Royauté de l'opinion, une gymnastique de la liberté renaissante où l'opposition et le pouvoir se mesurèrent avant de s'attaquer.
1830 fut Un gran d c ontre-coup de 89: Kous avons eu ^
1. L'orateur a biffé ce premier passage sur la ResUniratkm. Ceini q«l sait reste comme Texpression de sa pensée : il porte d'ailleurs de nombreuses corrections.
dix ans pour réfléchir à ce Rrand événement et nous semblons ne pas le comprendre encore, et vous vous demandez à vous-mêmes : où sommes-nous? et aue faire?
guoi» vous avez fait cela ! et, maintenant, vous cites : que ire?
Que faire? Toutes les fois qu'un peuple ne sait pas ce qu'il a à faire, c'est qu'il lui manque un mobile, un but, une lumière. Aussitôt qu'on a une croyance ferme, on a une morale et une action conformes à cette foi.
Eh bien, je viens vous démontrer que si nous n'avons pas cette foi politique, c'est notre faute, c'est aue nous ne savons pas la chercher, la trouver, la voir où elle est, et que l e vrai se ns, le sens moral et religieux de la politique de 1830 se découvre tout resplendissant et tout brûlant encoreTKîis r espri t ré gén é rateui de la Révolution française de 89i,*15i nous n'en sommes pas les coùtinuateurs, nous ne sommes rien^ Nous refusons la succession de nos pères. Nous ne sommes plus le peuple des idées, nous sommes le peuple d'un homme; nous ne sommes plus l'armée des principes, nous sommes les sujets de la circonstance. Nous allons tour à tour en avant et en arrière, nous faisons des mouvements et de la poussière, nous ne faisons ni oeuvre ni route ; le siècle se perd, et le monde rit de nous I
Réhabiliter la Révolution française en la séparant de ses crimes, de sa mauvaise gloire, de ses injustes conquêtes, de ses tendances à la dictature, de ses agenouillements devant le despotisme militaire, c'est notre œuvre! Ravive r da^ a nos cœurs, dans l'esprit de la nation entière, Te ï^er des pnncipes éternels dont elle fut l'explosion violente et dont nous devons dtre le rayonnement calme et continu, voilà notre devoir. *
Appliquer à chacune des pensées, à chacun des actes du citoyen, de la nation, du gouvernement, la lumière de ces principes, le flambeau de cette foi politique pour les éclairer et les jujger, voilà le moyen. La certitude de la perfectibilité des institutions et le devo ir de^se dévouer à ce perfection-
Inement indéfini de l'éspCce' humaine en commençant par la nation, voilà la foi politique de ceux qui ont cru, qui croient
|et qui croiront désormais.
• Prenons pour exemple, si vous voulez, la Révolution de Juillet elle-même, et tous les principaux actes de son gouvernement depuis dix ans, et voyons de quelle clarté et de quelle chaleur cette lumière df'une véritable foi politique aurait éclairé chacun de ces actes de la nation et nous aurait empêchés de tomber dans les erreurs de gouvernement ou de tratner dans les langueurs d*esprit public.
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La fraternité entre les hommes, la paix entre les nations? Voyons les actes.
La Révolution de Juillet a conservé hardiment la paix. Ir' Elle a merveilleusement compris en cela le sens de sa mission progressive : la guerre est à Tancien régime, la paix est révolutionnaire^ les hommes de lajguerre sont des nommes de despotisme et d'aristocratie. Çuel est Télément qu'ils consomment à là guerre? C'est le peuple. C'est le peuplçqui la fait avec son impôt, son travail, ses enfants, son sang, sa vie. Quand on est embarrassé d'organiser une nation, on en fait une armée; la victoire les décime, ils étaient partis citoyens, ils reviennent sujets et esclaves. La jjiiejpre est le secret des inapuissants^: le sabre tranche tout, mais il supprïmèTbùt ; îl y a cent fors plus de difficultés et par conséquent cent fois plus de mérites dans la paix. C'est pour cela que rhîstoire aura une longue bénédiction, dans ses
Ïages, pour les premières années du gouvernement de ualet. En maintenant l'harmonie en Europe il a été dans la foi et dans le sens de 89, il a été progressif, il a marché à } l'avenir.
On en peut dire autant de lui dans ses premiers actes intérieurs, quand il a réprimé avec énergie les ébullitions menaçantes de la sédition populaire : Tordre passe avant les théories. Révolution ne veut pas dire désorare, mais ordre-^. ' changé et amélioré ; le gouvernement Ta voulu et la nation^ ^ « '' Ta compris. Mais, quant aux (questions d'organisation consti- ' tutionnelle, du droit de» citoyens à une part quelconque d'intervention dans le gouvernement, du concours des . y lumières, des intérêts, des volontés de tous dans la loi, de vérité dans la représentation, d'égalité vraie et pratique entre toutes les classes dont la nation se compose, il est impossible de mécoùnattre que les principes ont été trompés ou tronqués, et qu'au lieu d'organiser la fi^rande et harmo-^ nique démocratie à laquelle tout tend dans l'intelligence, on n'en a constitué que l'ombre, et qu'au fond la Révolution n'est qu'une aristocratie déplacée^ù est le peuple? Où sont les 20 millions de prolétaires? Où sont les masses? Quelles voix les représentent directement dans les innombrables — -> questions qui les concernent? les questions de travail, de salaire, de secours, d'indigence, de recrutement, de consommation, de bon marché des denrées, de douanes, de prohibitions qni les enchaînent; tout cela est hors du droit politique, il n'y a que la propriété et même qu'une nature de propriété qui soit représentée dans le gouvernement. L'Etat, c'est la propriété, semble être l'axiome de cette démocratie, l'Etat c'est l'homme, voilà l'axiome vrai d'un gouvernement
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humain et pooulaire^ Il n'y a pas une de ces innombrables questions, où les masses sont mtéressées par leur droit ou par leur vie, à laquelle vous puissiez appiiauer la lumière vraie des principes d'égalité, de chairité, de iratemité entre les hommeS; sans que riniquité vous apparaisse et saos que la raison ne s'écrie : la révolution n'est pas faite 1
Je n'en prends qu'une pour exemple; la question du bon marché des denrées de première nécessité. Le bon marché est la politique des masses, le peuple est le ^and consommateur. Enchérir ses aliments, cest enchérir sa vie. Son inCérôt et son droit seraient d'avoir le pain, le vin, le Cer, le bétail, le combustible à bas prix et les matières premièrea sur lesquelles son travail s exerce. Entre quellea mains cependant sont les lois qui régissent le sort de ces consom- ^ — mâleurs^ Entre les mains d'un petit nombre de producteurs es à enchérir par la pronibition, par les douanes, par les tarifs, les matières premières. Est-ce là de la mutualité, de la fraternité, de la cnarité sociale? Est-ce là la vérité et la justice dans le gouvernement? Non. C'est de la féodalité retournée. C'est l^ristocratie des producteur s écrasa nt les *• mass fifij La liEerlé dû commerce fui le crîdè 5». Les frontièréslérmées aux produits étrangers nécessaires à l'universalité du peuple pour enrichir un petit nombre d'industriels maîtres des Clhambres, voilà la vérité de 18401^1. cependant 1840 devrait savoir que le vrai point de vue des goaveme- ^'^ ments est dans les masses, car c'est là qu'eali le nombre, c'est là que sont les misères, et c'est là que sont les droits et c'est là qu'est la force îj
Nos^graadd actes diplomatiques'....
Vous voyez donc qu il y a des principes, qu'il y a une foi politique claire, brûlante, lumineuse qui éclaire et qui guide avec infaillibilité les esprits dans les théories et dans les actes de la politique, uette foi politique ne s'appelle ni république, ni légitimité, ni dynastie, mais elle s appelle Raison.
Je sais que quelques hommes de peu de foi qui voient la vérité, mais qui cherchent des prétextes pour ne pas la suivre, disent : à quoi bon des principes? ifs sont vrais, ils sont saints, ils sont divins peut-être; oui, mais ils brillent trop haut et trop loin pour avoir Ik moindre action sur leahommes, sur les affaires, sur les passions, éléments dépra-
1. Toute cette page est bilTée. Elle porte en marge : « Ici dire : par exemple, quant à relation, — k rBspagne» — à rOrient, — à l'Algérie, — aux dowanes, — au bétail, —au droit de visite. Que disent les prioeipesT Quedlsast les foits? Vous agissez en athées! Vous préparez une réToluUon! »
a. Le manuscrit présente ici une lacune de trois pages.
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vés de la politique. Une foi, quelque pure qu'elle soit, ne peut jamais remuer le monde autant que les intérêts et les égo!sme8 auxquels Dieu a livré les peuples et les gouvemements. C'est par c.es intérêts amorces et satisfaits, c'est psr ces ambitions individuelles, c'est par ces égo!smes de castes, c'est par ces passions groupées que le monde se gouverne et non par des idées; votre foi politique est une chimère, désespérons donc des peuples tant qu'ils auront des passions!
Si cela était vrai, il faudrait détourner ses regards de ce monde, s'envelopper de son égoïsme et de son mépris et livrer le gouvernement au plus audacieux et au plus scélérat, les hommes ne seraient bons qu'à être joués ou écrasés! Mais c'est pour que cela ne fût pas vrai que nous avons fait une révolution en Europe. C'est pour que cela ne fût pas vrai que nos pères ont soulevé le poids d'un monde entier d'institutions immorales et décrépites. C'est pour que cela ne fût pas vrai au'ils ont versé leur sang en martyrs sur les échafauds, en héros sur les champs de bataille, dans la plus g^nde lutte au nom d'une idée à laquelle le monde ait jamais assisté, depuis l'avènement du christianisme, qui fut une idée aussi et qui pourtant triompha des intérêts, des mensonges et des passions de Tunivers ! C'est pour que cela ne fût pas vrai que vous avez donné en 89 et en 1830 une secousse telle au monde politique établi qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait croulé ou tremblé, qu il n'y a pas une fibre d'homme dans tout l'univers qui n'en ait ressenti la commotion, qui n'y ait pris part, par la douleur ou par l'es-
Sérancel Et c'esten présence de tels faits, de telle puissance, e tels bouleversements produits par l'explosion d'une idée de justice et de liberté qu'on ose nous dire que l'égolsme inmviduel est le mattre du monde, que c'est folie de lutter contre lui, et que les passions individuelles seront toujours plus fortes que la foi qui saisit un grand peuple et qui le lève au-dessus de lui-même jusqu'à la iiauteur de sa destinée!
Oui sans doute, si les passions individuelles ont leur fatale puissance, si elles allument çà et là leur foyer dévorant, elles sont courtes comme les pensées de l'égolsme, basses comme les cupidités du coeur de l'homme, impuissantes comme les pensées de l'homme isolé, et ce n'est jamais par ces passions, par ces ambitions étroites et réduites aux proportions d'un individu que les choses réellement grandes s'accomplissent dans le monde. Au contraire, ce sont ces misérables passions
r^rsonnelles oui se mêlent toujours, comme des fils brisés, la trame de ta politique, pour la faire rompre quelque part et pour déconcerter et altérer les plus grands desseins de
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Dieu, les plus grands événeinents de rhumanité ! L'homme n'est fort qu'en s'oubliant soi-même et en se donnant sans retour» sans salaire, à une de ces grandes fois, à une de ces œuvres collectives qui donnent seules un sens et une dignité aux efforts individuels de quelque chose d'aussi fugitif, d'aussi court, d'aussi imperceptible qu'un homme dans funiversalité et dans la perpétuité des destinées d'un peuple. Ce n'est qu'en s'immolant à une pensée générale, ce n'est qu'en s'absorbant dans un intérêt national ou plus que national, qu'un homme devient grand en personnifiant pour ainsi dire en lui Quelque chose de la grandeur de l'éternité de son pays ou de l'idée à laquelle il se dévoue ! L'égolsme, en trompant les autres, se trompe lui-même çUe oé vouement ne se trompe jamais. Défiez-vous de la pr^ndue puissance de rintngufi^ \
Patcourezvos souvenirs les plus récents et les plus éclatants. Est-ce donc par ses vices que Mirabeau fut puissant? Non, c'est par le brûlant fanatisme de la raison publique à laquelle il avait jeté son génie tout entier comme un élément digne d'elle et qu'elle devait consumer pour le faire éclater d'une lueur plus ardente et plus vive sur les nations?
Est-ce par ses crimes çue Danton fut puissant? Non; par son dévouement audacieux qui lui fit follement mettre la Patrie au-dessus même de l'humanité!
Les Girondins ! C'est par leur sang répandu, qui fit glisser le crime dans leur sang et qui prépara au 31 mai la vengeance du 9 thermidor.
Est-ce donc par son égolsme et par son insatiable ambition de pouvoir que Napoléon fut grand? Non; c'est par là qu'il rapetisse les plus grandes choses qu'il ait faites ; il n'a laissé un nom douteux, la France deux fois pendue et la civilisation retardée, que pour s'être substitué criminellement à la France et que pour avoir voulu dérober, pour sa misérable statue personnelle, le piédestal que la Révolution avait pré-
Karé pour la liberté! Tout ce qui a été accompli d'utile, de on, d'étemel sur la terre a été accompli par une vertu ; tout ce qui a été fait de faux, de mensonger, ae périssable, a été fait par les passions individuelles.
Mais il y a quelque chose de plus fort que la passion individuelle, c'est une pensée collective, c'est un instinct populaire, c'est une foi nationale, c'est là un immense foyer qui absorbe toutes ces petites flammes passagères allumées dans le cœur des ambitieux ou des pervers et qui les font servir bon gré mal gré d'aliment au feu qui éclaire un jsiècle I quand un peuple est vraiment animé de....
quand il....
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rien ne résiste, tout devient facile et les calenls de Tégolsme....
Dieu a donné à certains hommes une passion de plus qu'aux vulgaires de leurs semblables et comme un sens de plus à certaines organisations. Cest la passion du bien c'est le dévouement volontaire et ilEmité à raccom-
plissement de quelcme fi^nde ^oeuvre, nécessaire à leur "* ' ùmaniK.' ÎTe ' *
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nation ou à rhùmanité.' tTest le fanatisme de ramélio-ration du genre humain I iCTesf avec cette passion qu'on renverse les religions corronvpues et qu'on en *.—
Ce discours, jeté sur le papier avec une facilité surprenante, n'est qu^un brouillon dont la forme définitive aurait reçu des corrections et des remaniements. Il est pourtant construit avec une solidité, une méthode et une progression dans l'argumentation qui lui donnent sur presque tous les points les apparences d'une œuvre achevée. II n'abonde pasc en idées nouvelles, mais Lamartine use <c de Tespace» de rétendue et du temps », refusés par la tribune, pour préciser et développer les inspirations générales et les conditions auxquelles il soumet l'action politique. Il s'agit moins d'un programme que d'une orientation où la critique du gouvernement laisse la plus large place à l'examen de l'es-" prit public. A ce titre, le discours projeté pour les électeurs de Mftcon se rattache à ceux que Lamartine avait prononcés le 10 janvier 1839 dans la discussion de l'Adresse et le 25 avril dans sa réponse à Guizot. Il y dénonce l'inaction, l'indifférence, la torpeur, qui accablent un grand peuple, digne
1. Tous les passages suivis de points sont ioacbeYés dans le manuscrit. La dernière page reste également interrompue. Mais une page antérieure porte su verso une 4ouMe indication. D'une part elle lenfeme une sorte d'éaunération des questions à examiner : » Les masses et non une caste, 2« la paix, 3<* TEspagne, 4« les douanes, 5* la liberté des cultes, 6* l'élection, 7« la guerre, 8« le droit de visite. • D'autre part elle indique avec le mot « fin » deux fois répété l'hésitation de l'orateur entre deux péroraisons. La première est une reprise presque textuelle d'un passage du discours, qui sans doute aurait changé de place. « La possibilité de la perfectibilité des institutions ci iA devoir de se dévouer à ce perfectionnement indéfini de l'espèce humaine r voilà la religion politique de ce temps-ci. » La seconde péroraison s'annonce ainsi. « Passionner la raison! Mais les passions, dites-vous? — Quoi, les passions, ambition, envie, cupidité, corruption, auront plus de force que la vérité et la vertu ! C'est comme si vous disiez que Dieu a donné plus de puissance au vice qu'à la vertu ! Non. Passionner la raison. Passion du bien... » Suivent quelques mots difficiles à lire ou dont le sens s'explique mal.
d'une autre destinée par la gloire de son passé et par la générosité de ses espérances. Sans craindre les railleries faciles des « matérialistes de la politique », il fait de la science du gouvernement une « vertu », à laquelle il donne une <c foi » comme base et comme moyen d*action.
Cette foi, qu'il veut agissante, trouve son expression dans les principes de la Révolution française dont Lamartine se réclame ici sur un ton qui n'avait pas eu encore cette netteté^ et cette vigueur. C'est à la Révolution française qu'il ramène le gouvernement de Juillet pour lui dicter son devoir et lui imprimer une direction. L'idée démocratique inspire cette harangue faite de raison clairvoyante et de sage mesure. Lamartine ne se résigne pas à voir tant d'efforts et de luttes, tant d'héroïsme et de sacrifices, aboutir à une sorte de « féodalité retournée » ou d' « aristocratie déplacée », gouvernant le pays pour la seule satisfaction de ses intérêts. Il demande où est le peuple, où sont les vingt millions de prolétaires, où sont les masses? On les tient en dehors du droit politique, dont la propriété, devenue le dogme nouveau, accapare l'exercice et les bénéfices. Lamartine parle pour ces masseSy et de quel accentl « C'est là qu'est le nombre, c'est là que sont les misères, et c'est là que sont les droits, et c'est là qu'est la force! >> Pressent-il déjà le rôle que la destinée lui réserve dans la direction de cçtte force 7 Je ne sais, mais aucune ambition vulgaire ne trouble cette âme généreuse, qui oppose aux passions individuelles la grandeur de l'intérêt national. La vie de Lamartine pourrait avoir pour épigraphe ces belles paroles de son discours inédit. « L'égolsme, en trompant les autres, se trompe lui-même; le dévouement ne se trompe jamais. »