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Vicomte de Launay, Leitres parisienneêt & décembre i84o

ne sais sr les peuples pourront jamais être gouyemés par les philosophes, mais ce que je sais, c'estqu'ils se dégoûtent yite du gouvernement des tribuns. Vous craignez les philosophes et les poètes dans vos affaires? Quand on voit vos actes, on sait pourquoi. Vous ne voulez pas que la politique grandisse, afin qu'elle reste à la proportion de ceux qui la manient. Que les peuples pourtant ne s'y trompent pasi Tout gouvernement sans philosophie est brutal ; tout gouvernement sans poésie est petit. Louis XIV était la poésie du trône, et c'est pourquoi il est Louis XiV. Napoléon fut la poésie du pouvoir. 92 fut la poésie du patriotisme. La Convention même fut la funeste poésie du crime. Si le gouvernement de Juillet était tombé en d'autres mains que les vôtres, il pouvait être la poésie du peuple. La France ne fut-elle pas toujours le philosophe armé de l'Europe? N'estelle pas le poète deft nations? Qu'en avez-vous fait?... »

Cette question : Qu'avez-vous fiait de la France? posée contre Thiers par Lamartine dans le Journal de Saônt-ei- Loire fut reprise à la tribune par Berryer contre Guizot et lui fournit le thème d'un magnifique discours. Lamartine, sans avoir jamais] nié la puissance du talent de Berryer, qu'il a qualifié de sublime avocat, s'est montré sévère pour son rôle politique. Il l'a dépeint conune un « condottiere de tribune » et comme « l'homme de toutes les coalitions contre les gouvernements pour emprunter à tous les partis dont elles se composent un peu des applaudissements dont elles sont prodigues envers celui qui les flatte, 'sans s'inquiéter, du reste, des opinions de leurs flatteurs* ». Ce jugement est excessif: je ne saurais pourtant me défendre d'y trouver une part de vérité. Berryer, moins homme d'État qu'orateur, et d'ailleurs écarté de l'action par sa fidélité, si honorable, à ses convictions légitimistes, cédait aisément à la tentation, que lui a encore reprochée Lamartine, de « courir aux succès de tribune au lieu de préparer lentement mais sûrement les grands résultats d'opinion ». Le succès auquel il courut dans le débat, q[u'on croyait épuisé avant son intervention, sur la

1. Lamartine par lui-même^ XLVII, p. 345. Il faat surtout lire le chapitre xxix de la Criliqae de VHiwtûirt ée§ Girondira, consacré tout entier à Benyer.

LAMARTINE ET BERRYER

question d'Orient, fut Tun des plus grands qui aient illustré sa gloriease carrière. La tribune, pour reprendre l'expression de Mme Vie Girardio, fui pour lui, dans cette discussion passionnée et solennelle, un trépied où il se livra tout entier aux ardeurs de son inspiration patriotique. Après ce succès, « beau, comme une Tictoire », disait FUnivtrs^ le National écrivait : « La parole est à Berryer, et, après lui^ elle ne sera plus à personne. La parole lui appartient, comme le marbre appartenait à Michel-Ange, la couleur à Rubens, Tharmonie à BeethoYcn. Sa parole, c'est le relief de ses idées, les accents de sa voix, l'énergie de son geste; c'est l'expansion d'une âme qui ne se livre à vous que pour mieux vous pénétrer.... » La voix, l'accent, le geste, les mouvements de la tête et du corps, tous ces dons pbysiques que Berryer possédait à un degré incomparable, faisaient de son éloquence une action continue, dont l'impérieuse et irrésistible puissance évoquait, pour les survivants du drame de89y le souvenir de Mirabeau. Ce n'est pas à dire que Berryer égalât le « monstre » : mais n'était-ce pas déjà un grand honneur que de le rappeler? L'éloquence de Berryer a perdu, en passant de la tribune dans le recueil de ses discours, la plus grande partie de sa force. Ce qu'elle est vaut surtout par l'impression qu'elle donne de ce qu'elle fut. Il faut, pour la bien juger, se rappeler le magnifique, — et un peu injuste passage-de Victor Hugo sur Mirabeau : « Pour qui Ta vu, pour qui Ta entendu, ses discours sont aujourd'hui lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief^ couleur, haleine, mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souille qui faisait touiiyillonner toutes ces idées comme les feuilles dans l'ouragan? Voilà bien le mot, mais où est le geste? Voilà le cri, où est l'accent? Voilà la parole, où est le r^iard? Voilà le discours, où est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur, il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à demi^ »

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