Éiadê nr MOrabeau, p
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La « comédie » du discours prononcé par Berryer dans le débat sur la question d'Orient n'existé plus pour nous. Seul le discours reste, puissant et incorrect, désordonné et habile, véhément et inégal, traversé d'éclairs dont la lueur affaiblie brille pourtant encore. L'esprit de parti s'y dissimule sous l'exploitation du sentiment national, que le traité du 15 juillet 1840, signé par les grandes puissances en dehors de la France, a rendu irritable et presque belliqueux. C'est un réquisitoire, tantôt brutal et tantôt nuancé, contre l'alliance anglaise, contre le roi, contre le ministère du 12 mai, contre le cabinet du 29 octobre. Berryer, ami personnel de Thiers, l'attaque avec une modération qui plaide les circonstances atténuantes. C'est à Guizot que vont sa colère, son indignation et son mépris. Il ne lui pardonne pas d'avoir, étant ambassadeur à Londres, accepté sans une protestation suffisamment énei^que certaines déclarations des représentants du gouvernement britannique. Et il s'écrie, dans un pro* digieux mouvement d'éloquence qui associe pendant de longues minutes les applaudissements des tribunes à l'émotion unanime de la Chambre : «... Et surtout qu'elles ne soient jamais répétées les humiliantes paroles qu'on a fait venir ici, et de Gonstantinople et de Londres, ces mots de lord Ponsoby et de lord Palmerston : // viendra une résolution anglaise, et la France accédera. Après beaucoup d'humeur et de déplaisir la France cédera^ et raffaire d'Orient aura été réglée comme F Angleterre F aura voulu. Ehl quoi, Messieurs» il y a un pays au monde où les ambassadeurs entendent de telles paroles, où ils les écrivent, et restent à leur poste, et deviennent ministres pour assister au jour o\\ les choses s'accompliront ainsi qu'elles ont été dites!... Non, Messieurs, noni Ce n'est pas de la France qu'on a dit cela. Non, quoi que vous ayez fait, on n'a pas dit cela de la France, et ceux qui, au jour de nos plus grands désastres, ceux qui, à Waterloo même, ont vu comment tombaient nos guerriers, n'ont pas dit cela de la France, ce n'est pas de la France, ce n'est pas d'elle qu'on a parlé ^ »
1. Gambetta, au cours d*un débat sur la même question d'Egypte, où il ne semble pas qu'il ait été plus juste envers M. de Freycinet que Berryer ne Tétait
LAMARTINE ET BERRYER
Ce passage, et d'autres presque aussi beaux, avaient provoqué une émotion dont le Moniteur, ému lui-même, traduit en termes curieux l'expression : « La séance, à la suite de la chaleureuse improvisation de M. Berryer, reste suspendue pendant près d'une demi-heure. Une vive agitation règne dans r Assemblée. »
Guizot, violemment attaqué et personnellement mis en cause, lie trouva rien à répondre. C'est à peine si, le lendemain, dans une réplique à Gamier-Pagès, il fit allusion au discours de Berryer. Quel autre ministre aurait osé suppléer au silence d'un tel orateur? Lamartine, à défaut du gouvernement et sur son refus d'intervenir, eut le courage de monter à la tribune après la reprise de la séance ^ Il avait préparé un discours, qui devait durer deux heures (lettre à Léon de Pierreclos, du 3 décembre 1840), mais la harangue de Berryer et l'émotion qu'elle avait produite modifièrent ses dispositions. II s'en expliquait avec Yirieu trois jours après en ces termes : « J'ai eu dans la Chambre un épisode de combat auquel j'aurais bien voulu que tu fusses présent. Jamais il ne me fallut un tel courage. M. Berryer avait été sublime de véhémence, de popularisme, et la Chambre et les tribunes étaient pulvérisées; personne n'osait affronter une telle situation des esprits et des sens. Je suis monté à la tribune sur le refus de tous les autres et des ministres, et j'ai ressaisi violemment et passionnément TAssemblée dans une réplique plus longue que son discours et entièrement improvisée. Je te l'ai envoyée; lis-la sans penser au style, mais à la difficulté.... »
eoTers Guizot, produisit, le i*' juin i88a, une sensation profonde en évoquant les paroles de Berryer: « Quand j'ai entendu qu'on affirmait une résolution absolue prise d'aTance, c'est que, quelles que fussent les circonstances, jamais ! jamais ! la France n'interviendrait militairement...
M. LK PRÉSIDENT DU CONSEIL. — NoD ! uott ! jo n*ai pas dit cela !...
Je me suis rappelé qu'un jour Berryer mootait à cette tribune dans une circonstance analogue, et disait un mot que j'emprunte sans hésiter à la plus grande éloquence qui se soit Cait entendre dans cette enceinte; il disait : < Ne parlez pas ainsi! on ne parle pas ainsi de la France. »
1. Le discours de Berryer et la réplique de Lamartine ont été prononcés dans la séance du i*' décembre 1840. C'est à tort que l'édition des CEuores de Berryer place son discours à la date du 8 décembre. On peut s'étonner que M. de Lacombe, dans son excellent ouvrage sur Berryer et la Monarchie de Juillet^ ait commis la même erreur.
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Certes la difficulté était grande; le talent et le « style » de Lamartine ne lui furent pas inférieurs. On peut sourire quand il se Tante d'avoir parlé plus longuement que Berryer — un quart d'heure de plus! écrit-il à Léon de Pierreclos, — mais il ne faut pas douter qu'il n'ait, pour la plus grande partie, improvisé sa réplique. S'il a pu se servir de quelques développements préparés, jetés sur le papier ou arrêtés dans son esprit, l'ensemble de son discours doit son mouvement et sa force, sa vie et son action, à la nécessité de ne pas laisser sans une réplique directe, immédiate et précise, Targumentation passionnée et formidable de Berryer.
Entre ces deux hommes la probité et le désintéressement sont égaux. Leurs origines politiques les rattachent Tun et l'autre à la cause de la légitimité. Mais, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'un est plus nalional et l'autre plus soeiaL
Berryer, que la responsabilité du pouvoir ne guette pas, use de toute sa liberté pour tout dire : il ne craint pas d'ét4der et même d'exagérer les erreurs, les déceptions et les humiliations de la politique extérieure d'une monarchie qu'il abhorre, pour exalter contre elle les ressentiments d'un peuple outragé. Ce vaincu de Juillet, ce royaliste impénitent, ce légitimiste intégral, va jusqu'à reprocher au gouvernement de ne pas mettre en œuvre ce qu'il y a de dignité et de force nationale dans les passions des révolutionnaires vainqueurs. Appartient-il à cette catégorie d'hommes dont il dit qu'ils ont plus d'esprit de nationalité que d'esprit de parti? Il le croit, et je suis sur qu'il le pense et qu'il le veut, mais les deux esprits se fondent et se concilient en lui de telle sorte que le premier, — est-ce habileté instinctive ou calcul? — apporte son appui aux espérances du second. La guerre, qui ne peut pas troubler ses préférences dynastiques, n'effraie pas son patriotisme, môme si elle risque de jeter l'Europe unie contre la France isolée.
Lamartine, légitimiste démocrate, défend « l'ordre social « et les progrès du genre humain dans la paix ». Il veut « les développements rationnels et pacifiques de la raison humaine ». Il a une pensée dominante qui éclaire pour lui toute affaire. «^Cette pensée, la voici : Dans toute question
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LAMARTINE ET BERRYER
de haute ou de petite politique, je crois qu'un homme d'État digne de ce nom, c'est-à-dire un guide de peuple, un coopérateur de la Providence, doit se préoccuper de deux points de vue : le point de vue du genre humain d'abord, et le point de vue national ensuite : ou plutôt que son regard doit converger vers ces deux points de vue à la fois. J'ai la faiblesse de compter l'intérêt de l'humanité pour quelque chose. Je suis homme avant d'être Français, Anglais ou Russe, et s'il y avait opposition entre l'intérêt étroit du nationalisme et l'immense intérêt du genre humain, je dirais, comme Bamave : a Périsse ma nation, pourvu que « l'humanité triomphe ! » Mais c'est là un saint blasphème que l'homme d'État n'a heureusement jamais à prononcer. Le patriotisme vrai est toujours d'accord avec l'intérêt de l'humanité vrai. Tout ce qui est réellement utile au monde est profitable à chacune de ses parties. » {Journal de Saône-eU Loire. 2* article.)
Les atténuations qu'il apporte au nom du patriotisme français à la doctrine trop absolue du patriotisme humain seraient insuffisantes si Lamartine n'avait précisé sa pensée d'une façon qui le rapproche de Berryer. « Personne ne croit plus que moi à la toute-puissance du droit et de la nationalité injustement offensée. Mettez d'un côté le bon sens, le bon droit, une bonne cause et la France seule, et de l'autre l'Europe, je parierai pour la France. Car la force morale est le ressort de toute force matérielle. La force nationale n'est que la conscience armée d'un peuple. Tant vaut la cause, tant vaut la nation. »
C'est sur la valeur de la cause que Berryer et Lamartine diffèrent. Berryer la tient pour nationale. Lamartine soutient qu'elle procède <c d'une fausse vue diplomatique ». ^ L'avocat est plus belliqueux : le poète est plus diplomate. L'un, après avoir rappelé « le triste inventaire, le déplorable amas des hésitations funestes, des efforts impuissants, des espérances aveugles et déçues », paraît ne plus rien attendre que du sort des armes. L'autre met encore sa confiance dans l'habileté et la fermeté d'une négociation reprise par la France avec les puissances.
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Les deux discours opposent les deux thèses. Lamartine n'est pas homme à éluder la question. « Il s'agit de la paix ou de la guerre, de la constitution même de l'Europe et du rang que la France est appelée à y prendre ou à y conserver dignement. » Lamartine parle devant une assemblée encore haletante du frisson qu'une grande parole a fait courir sur elle. La difficulté de sa tftche est rendue plus délicate par la nature de ses relations avec Berryer. Mais, sans souci de sa situation personnelle et même de cette « religion de souvenirs » qui tient pourtant une si grande place dans sa pensée, il ne songe qu'à son pays dont les intérêts seraient compromis par une politique d'aventures. « C'est un spectacle étrange, et, je l'avoue tout de suite, c'est un spectacle pénible môme pour quelques-uns, que celui de cette séance, que celui de ces deux hommes, sortis tous deux de la même génération, de cette génération née à la vie politique sous un gouvernement qu'ils ont honoré l'un et l'autre» dont, par respect pour eux-mêmes, ils ont respecté la mémoire; de ces deux hommes dont l'un vient ici, et c'est moi, conseiller, modérer, diriger le gouvernement sorti de la révolution de Juillet, dont l'autre vient l'enflammer de toute l'éloquence de sa parole, de toute Ténei^e de ce foyer de patriotisme qui, je le reconnais, brûle si ardemment dans son cœur. Ce n'était pas à moi, peut-être, de prendre en main dans cette Assemblée la cause de la politique de mon •pays, depuis dix années trop abaissée, trop dégradée, sous l'énergie même du sentiment qui a dicté ce sublime discours; mais aucune considération personnelle, aucune inégalité de lutte ne m'arrêtera jamais quand il s'agira d'un devoir. »
Un tel exorde suffit à montrer que si la lutte est difficile, elle n'est pas inégale. Les talents, qui diffèrent, sont dignes l'un de l'autre. Lamartine a plus de dignité, Berryer plus de^ véhémence : celui-ci entraîne, celui-là éclaire. Pour triompher de tant de passion débordante il faut une raison lucide et calme, maîtresse d'elle-même, que Tesprit de parti n'égare pas dans des récriminations injustes et dans des provocations dangereuses. c( Non, je ne confesserai jamais qu'aucun parti ait la volonté et encore moins la puissance d'avilir mon
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LAMARTINE ET BERRYER
pays. Les révolutions pcnrieiit avec «elles assez de périls 1 Ne les condamiiez pas encore à la èonte ! y>
Et d'ailleurs la parole de Berryer sur la propagande révolationnaire, qu*il a presque acceptée comme rexpression-de la lopoe natîanale, n'a-t-elle pas dépassé sa pensée «i Be risque^-oEle pas d*aller contre son butt II ûiut admirer la déUcatesee, dont la fermeté n'est pas exempte, avec laquelle Lamaiiîne met en gaide son împétaeux oontradicteor contoe les dangess d'une péroraison imprudente, que des hommes pkn amdacieuz peirFent reprendre, «xptoitra* et Imdmre en action. Que resterait^l, après une révolution nouvelle, des lois, des fortunes, des personnes, de la France, de l'Europe? C'est une leçon de prévoyance politique, de sagesse et de mesure, donnée avec un tact parfait à un tribun irresponsable par un homme d*État qui a le sens et le souci des responsabilités. « Qu'il le sache, à l'heure où nn tel cataclysme politique s'accompUraît, ceux-là mêmes dont il représente la cause maudiraient, en y ioiid>ant, le guide téméraire qu'ils avaient choisi pour les honorer et pour les sauver, et qui les aurait perdus 1 »
LAmartine, après ces explications personnelles, aborde le fond du débat. Il suit et il serre Berryer corps à corps sur towB les torrattiB oix il s'est placé. Il lui oppose les faits, les foits seuls, et avec un désintéressement magnifique, il justifie la monaroUe de Juillet contre les reproches, les accu gâtions et les indignations de Berryer. Celui-ci. sévère pour la politique française, n'avait ménagé ni l'Angleterre ni la Russie, dont il avait dénoncé les desseins égoïstes. Lamartine réplique : « Nous sommes malheureusement gouvernés par deux préjugés dans nos affaires étrangères; nous voulons des alËés, et nous voulons en même temps les attaquer tous 4an8 leurs intérêts les plus essentiels. {Nouveaux marmmreê à gmicàe.) Mais, Messieurs, écoutez-moi, les alliances ne sont qu'un échange d'avantages réciproques ; et si vous vous posez à la fois contre l'intérêt russe à Gonstantinople et contre l'ittlérêt anglais sur le Nil et à Suez, comment vous plaignez-vous de n'avoir d'alliés ni à Londres ni à Péiersboui^? »
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Cette définition si heureuse des alliances conduit Lamartine à reprendre dans son ensemble, par un historique rapide et sommaire, toute la question d'Orient. Il ne s'attache plus au système qu'il a défini comme étant le sien, puisqu'il n'a pas réussi à le faire triompher. Il raisonne comme s'il avait voté avec la majorité de la Chambre. Il défend la politique du cabinet du iâ mai, que Berryer a attaquée, et, par contre, il attaque avec une vivacité toute particulière la politique du cabinet du i*** mars que Berryer, par amitié pour Thiers et par haine de Louis-Philippe, a presque complètement disculpée. Plus libre que Guizot, dont l'ambassade de Londres a été une collaboration, et dont l'attitude contre Thiers prend ainsi les apparences d'un reniement, Lamartine n'a qu'à rester fidèle à lui-môme et aux admirables articles du Journal de Saône-ei-Loire pour condamner les hésitations et les contradictions de l'ancien président du Conseil. Mais, plus juste que Berryer envers Guizot, il ne lui refuse ni la puissance du talent ni le patriotisme. Il dit et ce qu'il ne veut pas et ce qu'il veut.
Ce qu'il ne veut pas, c'est une propagande de la nation française « allant passionner l'univers... Je m'adresse à cet esprit turbulent qui agite, qui terrifie sans cesse le pays sur ses institutions et sur sa dignité, et je dis que ces hommes sont les ennemis les plus pervers de la liberté et de l'influence des idées libérales dans le monde. Je dis que, s'il est parmi eux des hommes qui émeuvent la fibre populaire pour remuer les passions publiques, qui s'emparent de cette terrible arme de la guerre et veuillent exciter les bouillonnements du patriotisme, pour s'élever eux-mêmes sur ces bouillonnements jusqu'à je ne sais quelle hauleur, d^où la France n'en retomberait que plus profondément dans le précipice, je dis que je les voue à l'exécration s'ils sont sincères, et, s'ils ne le sont pas, je les voue à leurs propres remords et à la pitié du pays. »
Ce qu'il veut, c'est une négociation loyale par laquelle la France rentrera, le drapeau levé^ et ayant obtenu les concessions nécessaires, dans l'union des puissances pour assurer l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. U
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dit aux ministres : « Nul ne peut savoir, au point où en sont les choses, sur quelles bases tous avez à négocier; mais négocier est votre devoir, votre œuvre, votre nécessité. Accepter Tisolement, je le dis bien haut, c'est accepter la guerre et la honte par-dessus. La France isolée, ne vous y trompez pas, ce ne serait pas longtemps la paix; car la France n'est pas en paix avec elle-même, quand elle se sent •baissée, et quand elle n*est pas en paix avec elle-même, elle n^eet pas longtemps en paix avec le monde. »
Puis, revenant à Berryer par un trait direct, il ajoute et il conclut : « Nous nous appelons révolution^ dites-vous? Oui, nous nous app^ons révolution; mais la France, avant tout, s'appelle nation^ humanité^ civilisation ; et s'il y a plus d'élo- .quence, je suis forcé de le reconnaître, s'il y a plus d'action, de mouvement, de popularité, de révolutions dans la guerre, permettez-moi de le dire, il y a cent fois plus de vrai patriotisme dans la paixl (Vive approbation aux centres.) »
Cette vive approbation aux centres est le mouvement de séance qui figure dans la France Parlementaire où Louis Ulbach a reproduit les discours de Lamartine. L'éditeur est plus modéré que le Moniteur dans lequel je lis une autre mention : « L'orateur reçoit de nombreuses félicitations en descendant de la tribune y>. C'est moins que pour Berryer, beaucoup moins, mais Lamartine, lui, nous en dit davantage. Il avertit Virieu de ne pas s'en remettre aux journaux, qui sont tous, paratt-il, vendus à ses ennemis. Aussi la France, mal renseignée, et à laquelle la presse cache la vérité, ne se doute-t-elle pas de son succès, mais il mande à Léon de Pierreclos que la Chambre, les tribunes et les diplomates étrangers, émus de ce succès, l'accablent de félicitations. Il s'en trouve « immensément grandi », surtout par certains témoignages. « M. de Lacretelle est converti. Il me disait hier, ainsi que MM. Royer-Collard et Pasquier, témoins tous trois, et j'en suis bien raffermi, que jamais, même à l'Assemblée Constituante, il n'avait entendu ni lu rien d'égal. Dites cela à ma tante et à Cécile, et brûlez ensuite, pour qu'on ne m'accuse pas d'orgueil après ma mort. Cela n'est pas, certes, mais cela me donne du courage. »
Il ne faut pas trop plaindre Lamartine si sa Yoikaxté m étk mal respectée. La naïveté de soo oiffueil ne diminue pas on tel komme en nous le montrant au naturel, toni fréaîssBant enoare du duel où il s'est mesuré avec le tribun le ^as puissant et le plus redeuiable de son temps. La difficulté devant laquelle Guitot, si fortement armé pour la lotie, a senti sa volonté mollir et ae déniber, a, ioui an cmrinîre, excité la vaillance et enflammé Tardeur de Lamartine. D a>i pas hésité et il n'a pas reculé. Il a accepté, au nan des intéràis du peuple, tels que «oa esprit et sa ooascienoe les oempreaneni^ une reacoatra périUeiiae avec le popmUninne déchaîné. Ce n'est pas assez 4e dim que aon talent n'a pas fiaitili dans cette épreuve. L*împrovisaiion de Lamaitiae mérite un autre homnutge, ei qui vaat mieux, il a toiqmirs été plus Cftcîle d'exalter au nom de Tfaonneur menaa6 le patriotisme d'une assemblée et ses passions beliîqaaiises que de faire appel à sa modération et de plaider la cause de la dignité dans la paix. Lamartine a eu ce dernier et si rare oeurage dont il partage Thonnear avec Mirabeau : « Je sais en ce moment, disait-il, l'homme le plus impopulaire et le plus bafoué de France. » Sans doute il exagérait. Mais en acceptant, pour servir son pays, l'impopularité de Guizot, dent il avait pourtant à se plaindre, il donnait une fois de phis la mesure de son patriotisme et de son désintércasmaent personnel.
Quatre mois après ce débat passionné sur la questian d'Orient, Berryer et Lamartine se rencontraient de nouveau à la tribune dans la discussion, plus calme, onaerte |Mir un projet du gouvernement sur la propriété litftéraine et artistique. Lamartine, auquel cet honneur était Uen éÙL, fut désigné par la commission comme rapporteur. 11 iMposa son rapport dans la séance du 13 mars 1841. C'est sue de ses ceuvres les plus élevées et les plus fortea^ aami remarquable par la puissance de la pensée que par Tdégance d'une argumentation précise. La juêiioe^ tutUilé et la possibilité de la propriété littéraire, limitée k cinquante années, n'ont jamais rencontré un défenseur plus autorisé et plus éloquent. On peut dire que, sur Je principe mdme de
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LAMARTINE ET BERRYER
cette propriété, le rapport de Lamartine, à la fois littéraire et juridique, a épuisé la questio». 11 abonde en belles pages, doDt la* dernière rend aux grands écrivains de la France, parmi lesquels on doit regretter que Rabelais soit omis^ un sobre et magnifique hommage. « Cette nature de propriété porte avec soi tout ce qui manque aux démocraties. C'est de Tédat sans privilège; c'est du respect sans contrainte; c'est de la grandeur pour quelques-uns, sans abaissement pour les autres : om a supprimé la noblesse, mais on n'a pas supprimé la gloire» Ce don éclatant de la nature est, comme k» avtres dons de Dieu, accessible à toutes les classes. Le génie qm natt partout est le grand niveleur du monde, mais c'est «D nrrelemr qui élève le niveau géiiéral des peuples- La praprîéiéUtléraire est surtout la fortune de la démocratie. La gktre est la noblesse de Fégalrté. y>
L^argmaentation du rapport, malgré sa force saîrissante, n'avait pas convaincu tous les esprits. La propriété littéraire rencontrait des adversaires dont la thèse consistait à soutenir que la pensée d'un auteur appartenait à la société, à l'humanité ambiantes, où, profitant des efforts de ses devanciers, il en avait puisé l'inspiration. Lamartine n'avait pas songé à exproprier et à confisquer cette pensée. Il la laissait au dMoaine puMic. Mais, à e6té de la pensée, qu'il y aurait profanaticA et dégradation à rendre vénale, « il y a le procédé mécanique, le capital employé à la rendre livre, exwaaplaire, eifet commercial et échangeable. La pensée n'a pas de tarif, le livre en a un, et sous cette forme productive de valeur au mcmde et à l'éditeur, n'y a-tril pas un droit matériel à reconnaître aussi pour le créateur de cette valeur? » La crainte de l'injustice sociale qui consisterait à « dépouiller tcras pour investir un seul » ne doit pas conduire à l'injustice individuelle « qui dépouillerait un seul sans profit pour tous »^- Et puis esi-il vrai que la société soit aussi créatrice que Téerivain et que le philosophe? Cette prétention abusive, soutenue par des orateurs de talent, inspira à Lamartine un auperbe cri d'éloquence. « Toute grande idée est au contraire un combat avec la société, une révolution, un martyre souvent l Où sont donc ces grands livres, ces ouvrages
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de génie qui ont été salués dès leur apparition par le génie de la société qui les avait conçus, et qui les reconnaissait? Où sont-ils? Demandezrle à tous les grands hommes qui ont eu la gloire et le malheur de devancer leur temps, et on n'est grand qu'à ce prix. Demandez-le à Socrate buVant la ciguë! Demandez aux précurseurs de toutes les vérités, mourant sur les bûchers ou sur les croix 1 Demandez à Colomb, repoussé comme insensé pour avoir découvert un monde dans sa pensée avant de Tavoir vu de ses yeux! Demandez à Galilée dans son cachot, puni pour avoir résolu le problème du monde, et contraint par la torture à apostasier Tévidencel Demandez-leur si c'est leur temps, si c'est la société de leur époque qui a fait leurs découvertes! Us vous répondent par leurs persécutions et par leurs membres déchirés dans les tortures. Prétendre que la société est copropriétaire des vérités qu'elle tue ou des œuvres du génie qu'elle persécute, c'est, permettez-moi de vous le dire» ajouter la dérision à l'ingratitude. »
Ce n'est ni sur le principe de la loi ni sur ses dispositions d'ensemble que Berryer, dont la souplesse de talent se prêtait à toutes les discussions, se posa en contradicteur de la commission. L'article qu'il combattait réglait, entre l'auteur et l'acquéreur d'un ouvrage d'art, la question, très délicate et très controversée, du droit de reproduction. La commission, unanimement bienveillante aux artistes, s'était partagée sur leurs droits et sur leurs intérêts en deux opinions dont le rapport de Lamartine exposait avec une entière impartialité tous les arguments. Après avoir vainement tenté une conciliation impossible entre deux thèses absolues et irréductibles, la commission avait conclu, comme la commission de 1826, comme la Chambre des Pairs et comme le gouvernement, à n'accorder aux artistes, peintres ou sculpteurs, le droit de reproduction de leurs œuvres que s'ils s'en étaient spécialement réservé la faculté par l'acte de cession. Berryer n'était pas homme à se laisser déterminer par des autorités, si hautes fussenl-eiies : il lui fallait des raisons, et celles de la commission, qu'il combattait, ne lui paraissaient pas suffisantes. En cas de silence dans la convention,
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il voulait que la présomption fût au profit de l'artiste, tandis que la commission en réservait le bénéfice à Tacquéreur.
Ce furent les deux thèses que Lamartine et lui s'opposèrent dans-la séance du 30 mars 1841.
Le fond de cette question spéciale échappe à Tobjet de ce livre, mais la discussion fut un si bel exemple d'élévation et de courtoisie réciproque que je ne résiste pas au plaisir d'en détacher deux passages, également honorables pour ces deux grands hommes.
C*est Berryer qui, le premier, salue le talent de Lamartine : « Je suppose que l'illustre rapporteur de la commission donne un des manuscrits de ses magnifiques ouvrages; que ce manuscrit tombe dans une succession, qu'il soit vendu : on conçoit que Tacquéreur tienne beaucoup à ce manuscrit sur lequel le nom de l'auteur a prononcé les mouvements de sa pensée... »
Lamartine n'est pas en reste. Il prononce un discours vivant et coloré où, s'emparant du domaine propre de Berryer, il se meut, avec son habituelle aisance, dans les textes, les arrêts de justice et les commentaires de la jurisprudence. II fait une allusion charmante au goût de Berryer pour la musique : « L'honorable orateur aime la musique, dit-on (On rH); cet art le délasse, le console de ses travaux. Eh bien ! qu'il me permettre de le prendre par un art qui lui est cher et par un exemple qui lui est connu. Ne sait-il pas le trait de Mozart, voyageant inconnu dans le Tyrol, et en entendant un maître d'école gronder un enfant de ce qu'il chantait mal un morceau d'une de ses partitions? — Ah! mon ami, lui dit-il, ne grondez pas, ne punissez pas l'enfant. Je suis Mozart, je suis le maestro, je suis le meilleur juge de ma musique; eh bien! je n'ai jamais eu à Vienne, devant l'empereur, autant de plaisir à m'entendre exécuter par l'orchestre de la cour, qu'à m'entendre écorcher par vos écoliers.
« Voilà, Messieurs, le véritable sentiment de l'artiste. »
Puis, après une évocation émouvante de la pauvreté du Corrège et des malheurs de Milton, Lamartine, comme dans son discours sur la question d'Orient, tenfiine par un
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icail direct à Berryer» mais cette fois pour lui envoyer le plus délicat hommage. «... Je suis autant attaché à Fart que vous pouvez Fêtre, car je suis artiste, moi aussi, comoie vous Fêtes, vous, dans la partie la plus sublime de Fart Dms tous les pays du monde, mes premières viàtes ont été pour les ateliers, pour ces points les plus lumineux, p««r ces foyers de la civilisation moderne. Je eonnais les arlisles de Park; ils sont aussi mes frères, comme ils sont tes vôtires. Je me sens artiste comme eux, je les aime, je les admire, je les chéris» je vis avec eux ; les eontrister est un chaf^n amer pour moi comme pour vous! {Sen$aiion.)
« Eh bieni îe vous dirai sincèrement et après avoir réfléchi deux mois, après avoir pesé religieusement entre née «iiiiin tous ces motifs qui militent pour vous, pour eux ou contre eux» je vous dirai, ou plut6t je dirai aux artbtes ce mot d'un grand orateur, qui irait mieux dans votre bouche que dans la mienne, parce que vous êtes plus près de lui que moi; oui, je dirai aux artistes ce qu'il disait au peuple qu'il mécontentait pour lui être utile, je leur dirai : « Pi»rdoimeimoi, j'ai eu le courage et le chagrin de vous déplaire, mais de vous déplaire pour vous servir! » (Trè$ bien/ 1res bien! Vive Mensation $ur ioiu les bancs.)
1. La facilité de Lamartine surprenait Berryer luirroème, d'après le témaignagis de Cb. Alexandre. « Un jour, dans un élonnement d'admiration, il lui disait: Gemment are^yous pu prononcer qnaterze discours dans la discussion de la propriété littéraire? Lorsque j*ai fait un discours et une réplique, je m'estime tieureux! » {Soaœnirs de Lamarline, p. 4)-
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