Mémoires politiques, III, 4ii
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il, sur le premier moment, les mesures que la gravité de la situation lui commanda plus tard? Lamartine, qui ne le crut pas S eut une attitude héroïque. Le 23, il avait dit à la tribune : <( Si nous n^avons pas pu étancher les gouttes de sang qui ont été versées si noblement par cette garde nationale, aujourd'hui nous serions heureux au moins de pouvoir y mêler quelques gouttes du nôtre. » A plusieurs reprises il voulut se jeter sur les barricades pour y trouver la mort. Mais, prêt à mourir, il n'était pas homme à déserter son devoir civique. Pas plus que ses collègues, il n'avait TAme d'un Uche qui quitte le champ du combat pendant la bataille. Le dévouement, dans ces moments tragiques, les retenait, et non l'ambition. Aux représentants qui leur conseillaient de donner leur démission pour faire place nette au général Cavaignac, ils répondirent : « Que l'Assemblée nous destitue et nous remplace, nous obéirons en bons citoyens : la destitution sera un ordre. Mais notre retraite volontaire en un pareil moment serait un déshonneur. » L'Assemblée, en mettant Paris en état de siège et en conférant tous les pouvoirs civils et militaires au général Cavaignac, dicta à la Commission executive une démission nécessaire. Elle l'envoya en ces termes, rédigés par Lamartine : « La Commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à ses devoirs et à son honneur, en se retirant devant un péril public. Elle se retire seulement devant un vote de l'Assemblée; en lui remettant les pouvoirs dont vous l'aviez investie, elle rentre dans les rangs de la représentation nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République *. » Cette retraite, si digne et si fière, renfermait une promesse
I. Mémoires poiUiques, III, p. 4tB etsuiv. Il faut en rapprocher un très curieux dialogue échaugé entre Lamartine et Victor Hugo dans la matinée du a4juin (V. Hugo, Choses uues^ édition de l'Imprimerie Nationale, I, p. S&7-358).
3. Lamartine fut entendu par la commission d'enquête chargée de faire un rapport sur les journées de juin. « A la fin de l'audition, qui ressembla beaucoup h un interrogatoire, le président (Odilon Barrot) redevint collègue et demanda à Lamartine s'il ne souhaiterait pas qu'on négligeât, ou même qu'on omit certaîDea pièces dans le rapport, ajoutant qu'en ce qui touchait Lamartine la commission, usant d'égards, voulait ne rien approfondir et ne point pousser la curiosité à outrance. Lamartine répondit : « Allez droit devant vous, au fond, nettement, franchement. Vous y trouverez mon innocence et j'y retrouverai ma popularité. > (V. Hugo, Choses eues, 1, 881.)
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de concours pour assurer le salut commun. LaiMirtine seconda de son mieux les efforts deClayaignae, auquel ila p« dûresaRS exagération qu'il avait remis « Tépée et ramée ». C'est une des injustices de ritt9toire de n'avoir pas associé son aom à celui du général, dont il avait véritablement pré^ paré la urictoire sur Témeute : ii aTait prévu la bataille et il avait or^OAfs^/e combat.
Deux mois après, il justifiait sa conduite aapnès des dix départemeoDcte qui l'avaient élu, daxis une lettre admirable et éttouvante, que je tiens pour Tun des plus nobles écrits sortis de sa plume généreuse : « La popularité qui m'avait entoui»é sans cause, dii-il-eoiJCommeDçant, s'est retirée de moi sans motif », mais il n'y a dans cet étonnement ni iodignation ni amertume. Il ppe»d suoeeesivement, un à un, io«LS les grîefis, tous les reproches, toutes les accusations que ia passion ou la rancune des partis, déçus, aigris et jaloux, (ont accumulés contre lui. // ne réfute pasy il racontel II ne s'es- CBse pas, il explique. C'est un document historique d'am int^^t palpitant, écrit sans déclamatioa par un homme de cœur écrasé sous la plus atroce injustice. Les âdts et les témoûignages y parlent avec une autorité, une précision et une force dont on «'étonne que les historiens, trop habituée à se lépéier sans consulter et contrôler les sources orîgisiales, B'aieoBt pas tiré un plus lai^e parti. Lamartine passe en revue tons les actes d'une dictature qui n'a pas été exempte de fautes, mais qui laisse intacts sa probité, son courage et son souci du bien public. Pourtant la calomnie ne l'a pas i^fiargné. On éprouve quelque honte à entendre ce grand honnête homme se défendre contre les « chuchotemeists de la haifte » ' et expliquer qu'il n'a pasd^oumé deux millions du trésor public pour payer ses dettes ou acheter des terres en France et des maisons à Londres 1 « Si mes accusateursi, dit-il, ne veulent pas croire à l'impossibilité morale de mes prétendues concussions, ils croiront du moine
1. Lamartine n'intervint pas dans le débat sur les conclusions de la coniini&- Bion d'eoqndle. Cette abstention lui fut cooseillée par Victor Hugo, qui lui dit t c Ne parlez pas. Gardez le silence. Vous êtes peu en cause. Tout cela s*agite an bas. Restez en haut. » {Chotes unes, 1, 953).
LAMARTHIK.
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À rimpossibilité de rariihmétique. » Et il fait le compte public de sa fortune privée, de ses dettes, de ses traités, des sacrifices que rhomme de lettres a dû consentir à la fondation de Tordre nouveau. Ces explications, dont une âme moins fortement trempée aurait souffert, n'entament pas sa confiance. Il convie le peuple à mettre sa sûreté dans cette même Assemblée Nationale qui Ta, lui, méconnu, abandonné et destitué : « Elle est votre souveraineté, elle est digne de vous. Seulement, donnez-lui du temps. L'impatience est la violence des bonnes intentions. On n'institue pas en trois mois le gouvernement d'un siècle. »
C'est l'institution de ce gouvernement et l'élaboration de la Constitution qui le ramènent à la tribune. Entre le 6 septembre 1848 et le 6 octobre il prononce quatre importants discours. Son éloquence a si peu faibli qu'il atteindra le 6 octobre le plus haut sommet où son génie oratoire l'ait élevé. Mais sa clairvoyance n'«st plus la môme. Il semble parfois que le don prophétique, qui lui a inspiré des illuminations si extraordinaires, l'ait abandonné, ou du moins qu'il se résigne au fatalisme des événements.
Le 6 septembre il soutient la nécessité d'un préambule dans la Constitution où seront exprimées les vérités générales de liberté, d'égalité et de fraternité, qui sont passées à Tétat de patrimoine commun du génie humain et de la nation. Il s'élève contre les mensonges du communisme et contre ses sophismes, il défend dans la propriété la base et la condition essentielle de la société, mais il la tient pour corrigible et pour perfectible, et il veut la fortifier en la généralisant. Son esprit et son cœur se refusent à n'envisager les revendications populaires que comme des queê^ lions purement alimentaires et à ramener toute la civilisation d'un peuple à « des espèces de rftteliers humains, où ils agit de trouver le plus de places possible, et de donner à chacun une part exactement pesée, de manière à ce qu'aucune ne soit ni plus forte ni plus savoureuse que celle de son voisin ».
Reconnatt-il le droit au travail? Le 25 février, devant les canons qui menacent l'Hôtel de Ville, il a opposé à Forgoni-^
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DE L'APOTHÉOSE A L'OUBLI
saiion du travail^ dont on exige du nouveau gouvernement la proclamation immédiate, un refus qui peut lui coûter la vie : c< Je ne signe pas, ditril, ce que je ne comprends pas, et je ne signe que les engagements que je puis tenir au peuple. Entendez-vous par organisation du travail Fœil et la main de la République ouverts sur la condition des ouvriers pour relever, Téclairer, la moraliser sans cesse?... Entendez-vous des institutions d*enseignement professionnel, de noviciat, de secours intellectuel et matériel aux ouvriers? d'éducation gratuite pour leurs enfants? de salubrité pour leurs travaux? d'assistance pour leurs infirmes et pour leurs vieillards? d'associations mutuelles, favorisées par TÉtat?... Entendezvous une répartition de plus en plus équitable et chrétienne de l'impôt, qui en prélève une partie pour soulager les misères imméritées des classes laborieuses, comme en Angleterre, et qui proportionne les charges aux facultés?... Si c'est cela que vous voulez, nous le voulons avec vous, et plus encore ; car nous ne sommes pas de ceux qui posent des bornes aux progrès d6 la moralité divine dans la société, ni des bornes aux devoirs de la propriété et du gouvernement envers les prolétaires, hommes et citoyens comme nous. »
Ce programme social n'est pas d'un rêveur; il est d'un précurseur qui a envisagé tous les problèmes et entrevu les solutions pratiques. En parlant le 14 septembre sur le droit au travail^ auquel il substitue un trop vague droit de vivre^ on ne saurait dire que Lamartine s'en détourne, mais il faut bien reconnaître que l'homme d'État s'égare et se complaît dans des considérations philosophiques dont la forme brillante ne réussit pas à couvrir l'indécision singulièrement périlleuse en uù pareil moment et sur une question pareille. Il est beau de s'écrier : « Du cœur, citoyens, du cœur! et toujours du cœur pour le peuple 1 et le peuple donnera le sien à vous et à la République! », mais un cri n'est pas un programme, et le souvenir des ateliers nationaux, quoique*^ Lamartine les eût subis comme une nécessité et comme un expédient, sans les admettre comme une solution de principe, n'en gênait pas moins la liberté de son esprit et de son argumentation.
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On peut s'étonner davantage que, plus libre, il n'ait pas envisagé avec plus de ciarté ou de décision la question de la dualité ou de Tuniié du pouvoir législatif. Son discours dn 27 septembre 1848 est, à coup sûr, l'un des plus étrasgos qu'il ait prononcés. 11 commence par avouer Tanziété d'efiqprit qu'il éprouve avant de prendre une grande résolution, fin terminant il revient sur cet aveu et il déclare que, presque indécis sur son vote, il était monté à la trilNUie moins pour communiquer A ses auditeurs une conviciion toute £aite que pour s'interroger lui-même, fit, de fût, il s'interroge, il se tâte, il hésite. On assiste à l'improvisation ou, si l'on préfère, au trouble de sa pensée. La vérité ne lui est pas apparue comme une certitude de principe, mais seulement comme une nécessité de circonstance. Il est trop familier avec l'histoire pour ne pas ccmnaltre les dangers, les malheurs, les catastrophes, qui peuvent résulter dHme assemblée unique. Si la République était « devenue d'une institution une habitude », si elle avait quatre années au lieu de sept mois d'existence, il soutiendrait peut-être une autre thèse. Mais on est dans une période de fondation et de formation, d'agitation et de faiblesse. Il écarte l'exemple dee États-Unis, où le Sénat représente le prindpe fédéra tif, et celui de l'Angleterre, qui a une aristocratie privilégiée et territoriale. La France, dans la crise qu'elle traverse, a besoin de toute sa force sociale pour se contracter et se défendre au dedans et au dehors, dans l'entreprise prodigieuse qu'elle a tentée. Que valent les considérations historiques^ théoriques et géographiques, les précédents, les comparaisons et les systèmes, auprès de la nécessité de vivre et de donner à la souveraineté l'unité qui lui permette « d'être constituée, d'être condensée, d'être concentrée, d'être toujours présente, d'être executive, législative, suivant les besoins du jour et les périls du lendemain i>? Il ne fout pas interpréter et invoquer le discours de Lamartine au profit d'une thèse constitutionnelle. Il parle en homme d'État révolutionnaire pour un temps de révolution. Placé en présCTice du «c néant et du vide », il cherche. un point d'appui dans un pouvoir dont l'unité lui appacatt comme la
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DE L'APOTHÉOSE A UOUBLI
ecMidition même de ki forée et de Taetion. D'ailleurg, eonHnent dWiser )e pouvoir? Qui fera la répartition entre lesdenx Chambres, et sur quelle base? La fortune? Mais le pays se révolterait eontre ce signe matériel et brutal 1 La profession? Ce serait le système des castes importé de FInde dans la France de lB4ft. Le sort? Mais il est aveugle; <« il enverra un sage dans la Chambre des tribuns et un tribun dans le Conseil des sages ». L'Age? <c Mais vous déferiez cette erarre admirable, cette combinaison divine de la nature, qui mêle les figes divers dans la même génération, pour que les fublesses d'nn fige soient corrigées par )a force et la maturité d'un autre âge, pour que la vieillesse et la jeunesse, Teafince el la virilité, forment cette moyenne qui fait Féquilibre des facultés dans le genre bumain, Quoil vous scinde^ ries ces formes différentes dans votre Corps législatif à deux actes de naissance!... En vertu de cette loi qui aurait scindé TAssemblée nationale en deux figes et qui crée un conseil des Anciens, vous viendriez dire à Franklin, à Royer-Collard : Va-t'en dans Tautre Chambre, je t'exile au Luxembourg ». {Profonde sensation.)
Toutes ces catégories et toutes ces distinctions semblaient à Lamartine, qui faisait ainsi devant l'Assemblée une sorte d'examen public de sa conscience politique, destructives de b dignité morale et de la force du pouvoir à Fheure même où les agitations des factions antisociales réclamaient impérieosement« la dictature immédiate, présente, instantanée, soudaine, du pouvoir exécutif et du pouvoir l^islatil y> réunis dans les mêmes mains. A qui remettre cette dictature? Lamartine n'a plus d'hésitation : sa pensée, sa démonsiration, sa conclusion se font pressantes, éloquentes, irrésistibles : « Cette dictature d'une assemblée souveraine au nom de la nation, souvent nécessaire au moment où Ton fonde dans la tempête des esprits, à qui la confierez-vous dans l'hypothèse des deux Chambres? Je vous le demande : interrogez- vous. {Mouvement d'attention,) La remettrez-vous aux deux Chambres à la fois? Mais elles la déchireront en se la partageant. {Très 6ienM)
1. Cette partie de rargumentation de Lamartine, qui produisit une impression
/poogle
« Laremettrez-Yousà une seule des deux assemblées? Mais Tauire sera absorbée, avilie, anéantie, détruite I Ce ne sera pas une dictature, ce sera alors une révolution ! {Bravos à gauche,)
« La remettrez- vous à un homme? Quoi 1 vous auriez plus de confiance dans un homme que dans la nation représentée par vous-mêmes I (Sensation prolongée,)
« Un homme! Mais cela est bien facile à dire. Où sera-i-il, cet homme? Sommes-nous dans un temps où Ton prenne les noms pour des choses, un fantôme pour une réalité? {Nouveau mouvement,)
« Mais quand vous auriez cet homme sous la main, je vous dirais encore : Prenez garde I prenez garde à qui vous remettrez vos pouvoirs! Il y a deux noms dans Thistoire qui doivent à jamais, selon moi, empocher une assemblée française de confier la dictature de sa République, de sa révolution, à un homme.
« Ces deux noms, citoyens, c'est le nom de Monk, en Angleterre; et, en France, c'est le nom de Bonaparte! » {Mouvements prolongés.)
Cette péroraison émeut TAssemblée. 530 voix contre 280 se prononcent en faveur d'une Chambre unique. Et Lamartine, qui a puissamment contribué à ce vote, n'y prend pas part! Son éloquence, sa passion, la fougue de son improvisation Font entraîné et exalté. Quand la réflexion le reprend et qu'il faut donner à sa parole la sanction d'une résolution pratique, il hésite à nouveau et il concilie dans l'abstention les contradictions où son anxiété Fa plongé.' Il ne sait plus où est son devoir et sans doute, comme il l'écrivait quelques jours avant à Charles Alexandre, s'en remet-il à la Providence, « cette politique infaillible qui corrige nos faiblesses, répare nos fautes et nous pousse au salut souvent par la rude main des difficultés extrêmes ».
profonde, n'a pas laissé insensible l'impartialité de M. de La Gorce. « Pour faire une haute chambre, il fallait en avoir les éléments... La seule haate chambre que la défiance démocratique aurait alors tolérée n'eût été qu'une reproduction de Vautre Assemblée; tout au plus en eût-elle différé par le nombre et l'âge de ses membres ou par la durée de leur mandat. Mais alors elle n'eût pas été un contrepoids; elle n'eût plus été une haute Chambre, elle n'eût été que le morcellament d'une Chambre unique : et si elle ne devait pas être autre chose, peut-être ▼alait-il autant ne pas la créer. » {Histoire de la seconde Bépublique, I, ^6.)
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Il serait excessif d'imputer au seul discours de Lamartine Tadoption d'un pouvoir législatif unique, que la presque unanimité des délégués des bureaux avait admise et proposée. Mais il faut malheureusement attribuer à son éloquence, dont les accents ne furent jamais plus entraînants, le vote de Télection du président de la République par le suffrage universel. Eut-il dans cette question, comme dans Tautre, une indécision d'esprit et de conscience? 11 Ta dit, mais ses hésitations ne durèrent guère et leur influence ne laissa aucune trace dans son discours, Tun des plus délibérés et des plus résolus qu'il ait prononcés.
L'élection de Louis Bonaparte dans cinq départements, le 17 septembre, avec 300 000 suffrages, avait profondément troublé TAssemblée et modifié les conditions du problème constitutionnel que la commission avait réglé, quinze jours avant, en proposant, sur le rapport de Marrast, la nomination du chef de l'État par l'universalité des électeurs. Cette quintuple élection avait été accueillie par les uns comme une espérance et par les autres comme une menace. Les partis étaient divisés, la majorité était incertaine. M. Jules Grévy, auquel la destinée préparait une fortune si contraire à son amendement, proposait de confier le pouvoir exécutif, non à un président de la République exerçant une fonction temporaire et indépendante, mais à un président du Conseil, nommé par l'Assemblée et révocable par elle. IJ signalait, dans un discours d'une sobriété vigoureuse ei prophétique, le danger d'un ambitieux, rejeton d'une ancienne famille régnante, plus empressé, surtout dans un temps de malaise et de misère, de se perpétuer au pouvoir que d'en descendre. M. de Parieu, dont les débuts furent remarquables, soutint la nomination du président de la République par l'Assemblée.
C'est à ces deux thèses que Lamartine répondit dans la séance du 6 octobre. On attendait son discours. Les rangs se garnirent aussitôt qu'il parut àla tribune, où il futaccueilli par un silence fait de recueillement et d'émotion. Il n'aborda pas tout de suite le mode d'élection. L'amendement Grévy, en supprimant la présidence, réunissait dans les mômes
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mains le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, qui lui était subordonné. C'était trop ou pas assez. LaoMMrtîjie demandait à ce système d'aller jusqu'au bout de la logique et, s'appelant de son vrai nom, la Terreur, de confondre avec les autres le pouvoir judiciaire. Il écartait eomme irresponaablea et comme condamnés à la violence par leur faÀUesse même lies gouvernements k plusieurs tètes. « Les époques énergiques, disait-il, ne veulent pas de moyenne de gouvernement : elles veulent un pouvoir à leur image. »
L'origine de ce pouvoir, sa source constitutiomieUe, tells était la véritable question du débat. Il fallait chmir astre l'élection par l'Assemblée et l'élection par le suffrage universel. M. de Parieu avait invoqué au profit du premier système lea exemples dea États-Umsy de la Hollande et d* la Suisse. Lamartine écartait ces comparaisons et se refasait à soumettre un pouvoir,, qu'il voulait fort et unitaire;, à la loi des États fédératifs. La s«UTeraineié du peuple, dont la Révolution de Février et la Constitution projetée anraie&i fait leur base, ne pouvait exister, selon lui, qu'à la condition de lui donner « largement, amplement, sincèrement, sans lui rien retenir, son droit tout entier ». Le pouvoir no pouvait procéder, dans une RépubJoique, que de la popularité. Off qu'adviendrait-il si l'Assemblée, nommant le président, devenait impopulaire? Tout le pouvoir constitué ne s'anéantissait-il pas du mêm« coup? «c Tout périirait ou du moiss tout s'éclipserait à la fois dans le prestige des deux pouvoirs, trop enchaînés l'un à l'autre, puisque l'un sortirait de l'autre. » Et d'ailleurs, ne faut-il pas à chaque pouvoir une prérogative propre, un rôle distinct et spécial? Un pouvoir exécutif, subordonné au pouvoir législatif, serait-il autre chose qu'une « aiguille destinée seulement à marquer l'heure des volontés ou des caprices de l'Assemblée sur le cadran de la Constitution »?
Cette image, qui souleva de longs applaudissements, donnait une conclusion poétique à la partie abstraite du discours de Lamartine : il ne s'y attarda pas. Et avec une netteté vigoureuse il aborda l'un des principaux arguments de M. de Parieu qui redoutait d'ouvrir, par l'élection du prési-
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DE UAPOTHÉOSE A L'OUBLI
dent coonfiée au suffrage universel, une sorte de recensement des partis hostile» à la République. Cette crainte n'était-elle fM» la raison de « Fhésitaiioa maladive » qui travaillait, depuis plusieurs mois, Topimoa publique et TAssemblée Constituante? Lamartine n'éluda pas la difficulté. 11 écarta tout d'abord le parti légitimiste^ qui ne consentirait pas à ane seconde abdication, pire que la première, celle de ses droits divins, pour briguer un pouvoir précaire, temporaire et emprunté. Et son bon sens ne déclarait pas moins impossible toute teakative de candidature de la « dynastie illégitime de Juillet.... Quoil ee pouvoir monarchique qui est tomebé, qui s'est affaissé de lui-même, il y a six mois, au milieu de toutes les forées constituées de la représentation nationale, de Fadmimstralion et de Tarmée; ce pouvoir qui s'est ainsi dérobé à la France, il tenterait, six nDois après, de reDtrer caché dans Tume d'un scrutin I Quelle pitié! C'est knpossible, ce qui est ridicule n'est pas possible en France. » {Très bien! Ltmgue agitation.)
Mais il y avait une autre dynastie! N'était-elle pas le motif secret des hésitations dont Lamartine s'étonnait? Pourquoi ne pas le dire? Le pays ne pouvait-il pas tout entendre, et l'esprit de la République n*était-il pas de n'avoir peur de rien? Lamartine entra dans cette partie délicate du débat avec un courage qui s'imposa à Tattention de TAssemUée. Il rappela comment, sous le Gouvernement provisoire, il s'était préoecupé de parer au danger que pouvaient faire courir au pays a des noms d'individus dont le péril, le crime, si vous le voelez, n'est qu'un trop éclatant reflet de gloire ». Mais les temps étaient changés. L'Assemblée en avait décidé autrement en rendant aux membres de cette famille (dont jusqu'ici Lamartine n'a pas une seule fois prononcé le nom), tous les droits et tous les titres, non seulement de citoyens, ■Hda de représentants, en leur restituant le droit commFun de la souveraineté nati<male. Et voici que par un changement des rôles tout à fait imprévu, c'est l'Assemblée, si confiante hier, qui redoute, pour un grand peuple militaire, l'éventualité d'un fanatisme posthume et l'éclat fascinateur d'un grand nom! Ce danger estr-ii probable? Lamartine ne
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veut ni le nier ni Taffirmer, il ne lit pas dans les ténèbres de Ta venir, mais ce qui le rassure contre les espérances des factions, c^est qu'une usurpation ne peut pas se fonder seulement sur des réminiscences ou des ambitions : « Pour arriver à un 18 brumaire dans le temps où nous sommes^ il faut deux choses : de longues années de terreur en arrière^ et des MarengOf des victoires en avant,.. ». Or, comme il n'y a ni des \;rimes à réparer ni des victoires à espérer, il considère que Ton peut envisager de sang-froid, en dehors de toute considération dynastique ou personnelle, la question de la nomination du chef de TÉtat.
Quel est donc le danger véritable? 11 est, à cette heure du reflux des révolutions, où Fenthousiasme tombe, dans une certaine incrédulité, dans « une certaine désaffection de la République, qui n'a étéy en vérité^ qu'une grande et merveilleuse surprise du temps... ». Aux premiers mois d'enthousiasme et d'espérance ont succédé des agitations, des émeutes, la crise financière et la crise de la faim, une propagande de méfiance, de panique et de peur auprès des intérêts et des croyances que l'on a troublés et effrayés. Est-ce donc le moyen de rallier et de réchauffer la confiance que de renier le magnifique idéal de la révolution de Février en disant au pays : « Nous t'enlevons ta part dans la souveraineté que nous venons en vain d'écrire, nous te chassons de l'exercice de cette souveraineté; après l'avoir proclamée» nous t'enlevons ta part de souveraineté, nous t'exilons de ta propre République, ainsi que la majorité des électeurs en furent exilés pendant trente-six ans sous le gouvernement constitutionnel! »
Lamartine ne lé croit pas. Pour « recruter et solidariser, par un lien rattaché au cœur de chaque citoyen, tous les individus, toutes les volontés, toutes les forces de la population pour la République », il faut donner à ce citoyen le droit de réfléchir, de juger, de comparer et de choisir; il faut lui conférer en quelque sorte « le sacrement de l'autorité » et substituer le suffrage universel, source de toute autorité véritable, aux droits abolis de primogéniture, de conquête ou d'hérédité.
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A ce système d'un président « ballotté en plein soleil dans un immense scrutin populaire », on oppose une élection faite, dans une assemblée parlementaire, à 60, à 50, à 30, à 20, à 4 ou 3 voix peut-ôtre. « Et quelles voix, Messieurs, des voix d'hommes auxquelles la malveillance, Tenvie, la faction, car il faut oser descendre dans le cœur môme des factions pour y surprendre leurs mauvaises pensées, auxquels ces factions pourront dire : Toi, tu as nommé le président de la République, parce qu'il était ton parent et que tu voulais grandir en lui ta famille. Toi, tu as donné au président de la République ta voix, parce qu'il^tait ton ami personnel, et que, dans la grandeur de sa fortune, tu voulais élever ta propre fortune. Toi, tu as nommé le président de la République, parce qu'on t'a promis une ambassade; toi, parce qu'on t'a promis une préfecture.... » {Interruption! Oui! oui! Bravos! Sensation prolongée.)
A ces mots Téinotion et l'agitation sont telles que Lamartine est, pendant de longs instants, obligé de s'interrompre. Il reprend avec plus de force : « Je disais, et je le disais sans calomnier le moins du monde, dans ma pensée, la conscience et l'incorruptibilité des citoyens qui siègent ici au même titre que moi; mais je disais que, dans les mauvaises pensées des factions ennemies de la République et de ses pouvoirs, il y aurait des hommes qui ne manqueraient pas de dire au peuple : « Celui-ci a nommé parce qu'il avait une espérance; celui-ci a nommé parce qu'il avait une faiblesse; celui-ci a nommé parce qu'il avait une cupidité. Citoyens, diraient les tribuns au peuple, voilà la source douteuse, voilà la source suspecte d'où la République a fait jaillir pour vous, non pas son premier pouvoir, mais sa première fonction, mais celle qui est destinée à imprimer, par les mains du pouvoir exécutif, au peuple la volonté souveraine de votre pouvoir législatif, et vous ne tremblez pas de l'effet possible de ces accusations I {Mouvement.)
« Ah! on peut corrompre les hommes par petits groupes» on ne peut pas les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas un fleuve. » -
Est-ce à dire que Lamartine s'aveugle et croit impossible
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un attentat contre la République? S'il confie à chaque citoyen le droit de la défendre, il n'en eat pas moins troublé par des appréheniéions et des pressentiments dont il fait sa péroraison, « brillante comme un météore» harmonieuse comme une mélodie, fière comme un défi^ touchante comme une invocation suprême à la destinée » (De La Gorce).
« Je sais bien qu'il y a des dangers graves dans les deux systèmes; qu'il y a des moments d'atherratk» dans les multitudes; qu'il y a des noms qui entraînent les fooks comme ie mirage entraîne les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison! {Longue MtmsatianJ)
« Je le sais, je le redoute plus que personne, car aucun citoyen n'a mis peut-être plus de son ftme, de sa vie, de sa soeur, de sa responsabilité et de sa mémoire dans le succès de la République !
« Si elle se fonde, j'ai gagné ma partie humaine contre la destinée l Si elle échoue, ou dans l'anarchie, ou dans une réminiscence de despotisme, mon nom, ma responsabilité, ma mémoire échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains I {Bravos prolongé». — Interruptions.)
« Eh bien! malgré cette redoutable responsaUlite personnelle dans les dangers que peuvent courir nos institutions problématiques, bien que les dangers de la République, bien que ses dangers soient mes dangers, et leur perte mon ostracisme et mon deuil étemel, si j'y survivais, je n'hésite pas à me prononcer en faveur de ce qui vous semble le plus dangereux, l'élection du président par le peuple. (Mouvement prolongé. — Interruption.)
« Oui, quand même le peuple choisirait celui que ma prévoyance mal éclairée, peut-être, redouterait de lui voir choisir, n'importe : Aléa jactaestl Que Dieu et le peuple prononcent l II faut laisser qudque chose à la Providence! Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les tenèbres de l'avenir! {Trèê bien! très bien!)
« Invoquons-la, prions-la d'éclairer le peuple, et soumettons-nous à son décret {Nowoelle sensation.) Peut-être périrons^nous à l'œuvre, nous? {Non^ non.) Non, non» en effet, et
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DE L^APOTHÉOSE A L'OUBLI
il serait même beau de périr en îniUant son pays à la liberté. {Bravo l)
•a Eh bien 1 si le peuple se trompe, s'il se laisse aveui^er par im éhlonissement à» isa propre gloire passée; s'il se retire de sa propre souveraineté après le premier pas, comme effrayé de la grandeur de Tédifiee qne nous lai avons ouvert dbms sa république et des difficultéë de ses institutions; s'il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire ; s'il dit : Ramenez-moi aux carrières de la vieille monarchie {sentation); s'il nous désavoue et se désavoue lui-même (moh/ nonf)j oh bieni tant pis pour le peuple! Ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. {Mouvement prolongé.)
« ... Si ce peuple s'abandonne lui-même, s'il venait à se jouer avec le fruit de son propre sang, répandu si généreusement pour la République en février et en juin ; s'il disait ce mot &tal, s'il voulait déserter la cause gagnée de la liberté et des progrès de l'esprit humain pour courir après je ne sais quel méiéore qui brûlerait ses mains... {Seruaiion.)
« Qu'il le disel {Mouvement.)
« Mais nous, citoyens, ne ie disons pas du moins d'avance pour luil {Nouveau mouvement.)
« Si ce malheur arrive, disons-nous, au contraire, le mot des vaincus de Pharsale : Victrix causa deisplacuit, sed vicia Catoni! {Sensation.)
« Et que cette protestation contre Terreur ou la faiblesse de ce peuple soit son accusation devant lui-même, et soit notre absolution à nous devant la postérité ! «
Lamartine s'était surpassé dans une ascension magnifique. Ce discours compte assurément parmi les chefs-d'œuvre que la tribune a inspirés, et je n'en connais pas, pour ma part, qui soit encore capable do remuer plus profondément les âmes. Sa grandeur, sa puissance tragique et sa mélancolie fièrement résignée font penser à Bossuet. L'effet on fut immense. Les représentants se précipitèrent sur les marches de la tribune pour entourer, applaudir, acclamer l'orateur de génie qui les avait bouleversés et séduits. Personne n'osa se mesurer avec lui. La presse, divisée sur le fond, mais
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unanime dans Tadmiration et dans Tenthousiasme, prolongea ce triomphe.
La thèse, malheureusement, valait moins que le discours. Lamartine avait appelé de ses vœux « une République de Washington ». Le suffrage universel répondit, dans Télection du 10 décembre, par une République de Bonaparte. Le prince Louis-Napoléon obtint, sur 7 327 345 suffrages exprimés, 5 434 226 voix, tandis que Lamartine, distancé par Cavaignac, Ledru-RoUin et Raspail, n'en recueillait que 17 910. La droite, oublieuse des services rendus à Tordre social, accueillit ce chiffre, au moment de la proclamation officielle, par des ricanements. Lamartine subit son destin et cette injustice avec une dignité dont Victor Hugo, qui assista, le 30 décembre, à une réception chez Tancien dicta* teur, nous a laissé un précieux témoignage : « On parla de Télection du président. M. de Lamartine, blanc, courbé depuis février, vieilli de dix ans en dix mois, était calme, souriant et triste. Il prenait avec gravité son échec. — Je n'ai rien à dire, le suffrage universel m'a conspué. Je n'accepte ni ne refuse le jugement. J'attends. — Il avait raison d'attendre, car les personnages comme Lamartine peuvent être jugés en première instance par la raison des hommes, mais ne sont jamais jugés en dernier ressort que par la raison des choses. Du reste toujours le môme; noble, tranquille, généreux, tout entier au pays, poussant le patriotisme jusqu'au dévouement, et le dévouement jusqu'à Tabnégation^ ».
Sollicité par le président en vue de la formation d'un ministère, Lamartine refusa cette offre. Mais ce refus ne procédait ni d'une rancune ni d'un dépit. On peut s'étonner, au contraire, de la tranquillité confiante avec laquelle Lamartine s'accommoda du nouvel ordre de choses. Le 6 février 1846, au cours d'un débat sur la dissolution de l'Assemblée, il fut appelé à s'expliquer sur le discours dans lequel il avait réclamé, pour la nomination du pouvoir exécutif, la confiance entière, absolue, souveraine dans le suffrage universel. Il n'exprima pas un regret : « J'ai dit ce grand mot : le sort