Jules Lbmaîtke, Les Contemporains, VI
s IL Y A UN « ART /> LAMARTINIEN ?
raisons de Lamartine étaient « ascendantes », c'est-à-dire qu'elles élevaient en dignité dans la hiérarchie des êtres celui qu'elles essayaient de mieux définir. Relisons, par exemple, les premières strophes de ce délicieux Cantique sur un rayon de soleil, l'une des poésies les plus subtilement lamartiniennes ; toute chose semble vouloir s'y élever d'un échelon sur l'invisible Echelle de Jacob, pour se dissoudre en amour et en esprit :
La respiration douce
des bois au milieu du jour
donne une lente secousse
à la vague, au brin de mousse,
au feuillage d'alentour.
Seul et la cime bercée, Un jeune et haut peuplier dresse sa flèche élancée, comme une haute pensée qui s'isole pour prier.
Par instants le vent, qui semble couler à flots modulés, donne à la feuille qui tremble un doux frisson, qui ressemble à des mots articulés.
L'azur où sa cime nage a balayé son miroir
sans que l'ombre d'un nuage jette au ciel une autre image que Vinfini qu il fait voir.
Le rayon de feu scintille sous cette arche de jasmin, comme une lampe qui brille aux doigts d'une jeune fille et qui tremble dans sa main '.
Sans doute ce sont ces comparaisons qui réservent au lecteur les plus délicates surprises et qui peut-être lui révèlent le plus directement l'âme lamartinienne. Il me semble pourtant que les comparaisons « descendantes » ne sont guère plus rares dans cette poésie ; et. s'il en était besoin, je pourrais dresser ici deux "•talogues parallèles, qui seraient, je crois, significatifs. Je citerai du moins quelques-unes de ces comparaisons qui « descendent » ; et, en les choisissant toutes dans la IX'' Époque « de
I. Cantique sur un rayon de soleil, Recueillements, 'ij-"}^. Voici encore quelques autres exemples, plus courts, et par là peut-être plus frappants : Hymne du Matin, Harmonies, 13 : Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices comme un front incliné que relève l'amour?
Sur une Page peinte d'insectes et de plantes. Nouvelles Méditations, 199 :
Pèches, qui ressemblez aux pudeurs de la joue.
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s IL Y A UN « ART » LAMARÏINIEN f
JocelyUj je voudrais faire sentir avec quelle abondance et quelle spontanéité, elles aussi, venaient s'offrir au poète ' :
Et les coteaux multiplièrent
les grands peuples comme les blés.
Prière, ô voix surnaturelle, vent qui souffle sur l'âme humaine, et de la paupière trop pleine fait déborder l'eau de ses pleurs, comme un vent qui par intervalles fait pleuvoir les eaux virginales du calice incliné des fleurs.
O saint murmure des prières, fais aussi dans mon cœur trop plein, comme des ondes sur les pierres chanter mes peines dans mon sein.
Il était beau peut-être avec Pétrarque ou Dante d'allumer son courroux comme une lampe ardente.
Comme un arbre au printemps que le ver piqiie au
[cœur, mon front jeune cachait ma mortelle langueur.
I. Il suffirait d'ailleurs de continuer le « Cantique sur un rayon de soleil » pour y trouver (p. 78) la comparaison « descendante » que voici :
Ma pauvre âme, ensevelie
dans cette mortalité,
ouvre sa mélancolie,
et comme un lin la dcfloie
au soleil de ta bonté.
Ses yeux, son front, sa voix
me rentraient dans le cœur comme un coin dans le
[bois ^
Mais ces comparaisons « descendantes » ne le sont qu'en apparence : l'esprit qui les anime est un esprit d'ascension. Bien loin de matérialiser le sentiment, de le dessécher, et de le perdre dans les choses sans âme, elles invitent, pour ainsi dire, ces choses à participer à la vie des âmes, elles acheminent ces êtres humbles vers la pensée qui les domine et qu'ils expriment inconsciemment.
comme le jardinier mystique qui suivait d'Emmaùs, en rêvant, le chemin, et relevait les fleurs au soleil symbolique-.
Disons mieux. Il n'y a plus, au vrai, de comparaison ; ce n'est pas l'esprit qui descend vers les choses, ou les choses qui montent vers l'esprit, mais images et pensées, univers et amour, élans du cœur et splendeur du ciel, langueurs de l'âme et bramement du cerf, larmes de repentir et ruissellement de pluie, — toutes ces notes fondues s'unissent délicieusement dans
1. Jocelyii, IX« Époque, 254, 261, 262, 267, 284, 292, etc. Il y en a d'autres dans cette même « Epoque ».