‹ LamartineChapitre 28 sur 46 · Recueillements, 230; Voyage en Orient, I · texte numérisé non relu

Recueillements, 230; Voyage en Orient, I

des vers moins célèbres, qui ne dépareraient pas, je crois, les Poèmes Barbares :

De rares flaques d'eau et des marais immondes, dont le croupissement a corrompu les ondes, où le monstre marin, dans la vase échoué, expire; où le reptile au reptile est noué; où, foulant le limon que son museau secoue, l'hippopotame seul exalte dans la boue '.

x\ lire de pareils vers dans La Chute cVun Ange, on comprend la prédilection de Leconte de Lisle pour ce poème inégal et magnifique, qu'il faut explorer comme une forêt vierge, et où les mieux avertis se réservent à chaque reprise des jouissances discontinues, mais d'autant plus vives -. Car on la con-

1. Chute d'un Ange, XI" Vision, 304-305. Toute cette vision est écrite avec la même puissance de réalisation physique. Cf. encore ce paysage du « Désert », qui est d'un peintre plus encore que d'un poète, Recueillements, 283-284.

La lune, cette nuit, visitait le désert.

D'un brouillard sablonneux son disque recouvert

par le vent du simoun qui soulève sa brume,

de l'océan de sable, en transperçant l'écume,

rougissait comme un fer de la forge tiré ;

le sol lui renvoyait ce feu réverbéré ;

d'une pourpre de sang l'atmosphère était teinte;

la poussière brûlait, cendre au pied mal éteinte;

ma tente, aux coups du vent, sur mon front s'écroula,

ma bouche sans haleine au sable se colla, etc.

2. « M. de Lamartine a fait mieux que les Méditations et que Jocelyn, mieux que les Harmonies : il a écrit La Cliute d'un Ange. Mon sentiment à ce sujet est celui du très petit nombre, je

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s IL Y A UN « .\RT » LAMARTINIEN f

naît mal, et même on l'ignore aujourd'hui, toute l'œuvre du poète qui vient aprësjocelyn. A ceux qui sauront l'aborder, un nouveau 1 Lamartine se révélera peut-être, dont la décon- ' certante modernité les charmera. Les avonsnous lus dans Les Intimités ou dans Les Humbles, ces vers menus, d'un dessin si précis et d'une couleur volontairement neutre, qui nous évoquent la chambre grise de l'ouvrière ?

Un crucifix de bois au-dessus de ton lit,

un réséda jauni dans un vase d'argile,

sous tes pieds délicats la terre en froids carreaux,

le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les plus hardies, les imagées les plus éclatantes, les vers les plus rnàles, le sentiment le p~lus large de la nature extérieure^ toutes les vraies richesses intellectuelles du poète sont contenues dans La Chute d'un Aiio'e. Les lacunes, les négligences de Tfyle, le s incorrections de langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours à la tâche, mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de premier ordre » (Leconte de Lisle, Les Poètes contemporains (1864), Derniers poèmes, édit. cit., 255). Cf. encore Heredia, Discours de réception a V Académie fra.ncj.ise, Paris, Lemerre, 181)5, p. 23 : « De conception démesurée, d'un style inégal, tour à tour splendide et trouble, Lj. Chute d'un Ange, malgré ses incohérences et les lâchetés d'une exécution hâtive, n'en demeure pas moins le seul grand poème épique du siècle « ; et cette lettre de M""> de Girardin, 14 juin 1838, Lettres h Lamartine, Paris. Lévy, 1892, p. 162 : « Chateaubriand dit que dans ce poème les beaux passages sont au-dessus de tout ce que vous avez fait ».

et, près du pain du jour que la balance pèse, pour ton festin du soir le raisin ou la fraise que partagent tes passereaux.

Tu verses l'eau de source à ton pâle rosier, tu gazouilles son air à ton oiseau tidèle, qui becqueté ta lèvre en palpitant de l'aile à travers les barreaux d'osier.

L'odeur des champs en fleurs monte à ton haut

[séjour, le vent fait ondoyer tes boucles sur ta tempe, la nuit ferme le ciel, tu rallumes ta lampe, et le passé t'efface un jour^

Faudrait-il restituer à Banville ou à Gautier cette Fille du Pêcheur, contemporaine de Madame Bovary, que Lamartine comparait lui-même aux idylles de Chénier, mais qui est encore plus voisine de nous par l'acuité des contûurs et l'exactitude déjà sensatipn ?

I. A une jeune fille poète, Recueillements, 68-69. Cf. encore la « Lettre à Alphonse Karr », Id., 267, qui décrit avec une saveur toute technique le travail joyeux du jardinier : Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée verdoyer du duvet des semis printaniers, dont les cœurs de laitue enfleront les paniers ? la bêche au fil tranchant, que le gazon essuie, l'arrosoir au long cou qui simule la pluie, l'échelle qui se dresse aux espaliers des toits, la serpette qui tond comme un troupeau le bois, le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes, quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes '?

s IL Y A UN « ART » LAMARTINIEN f

Quand ton front brun fléchit sous la cruche à deux

[anses, où tu rapportes l'eau du puits pour le gazon ; quand la nuit aux lueurs de la lune, tu danses sur le toit aplati de la blanche maison, et que ton frère enfant, pour marquer la cadence, pinçant d'un ongle aigu les cordes de laiton, fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton, jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense '?

Et voilà les derniers « paysages » de Lamartine ! Et ce ne sont certes pas des « paysages intérieurs » ! On vit même sur le tard ce Puvis de Chavannes de la poésie s'essayer à la peinture de ce qu'il faudrait appeler des a natures mortes » '■ , s'il pouvait y avoir pour lui quelque chose de « mort » dans la nature,

1. Recueillements^ 305. Lamartine a publié LiX Fille du Pécheur en 1837 dans le Cours familier de Littérature, t. IV, Entretien XXIII, p. 438-443. Il la présente alors comme une œuvre de première jeunesse « crayonnée sous le figuier d'Ischia » : c'est une fiction qui ne trompera personne. On a eu tort d'ailleurs de ne pas conserver dans le « Commentaire » des Recueillements toutes les indications du Cours familier, car elles contenaient presque un aveu (p. 437) : Cette élégie, disait-il, « n'a jamais été achevée et publiée par moi; Je l'achève et la publie ici pour la première fois ».

2. Cf., par exemple, Les Pavots (1847), Le Coquillage au bord de la mer, Méditations, ii.)8, 200, Les Esprits des Fleurs (1847), Les Fleurs sur l'autel (1846), Sur une Page peinte d'insectes et de plantes, Nouvelles Méditations, 193, 195, 139, Le Trophée d'armes orientales, Harmonies, 245, Le Liseron (1848), Sur une Guirlande de fleurs peintes (1847), Recueillements, 61, 342.

I et si ce n'était pas précisément son secret de 'traduire la vie confuse de tout ce qui est. Car un même sentiment unifie les paysages élyséens des Méditations et les paysages réalistes des dernières années, le^sentiment des correspondajQces mystérieuses entreTunivers etrâme ; et c'est dans la progression de son S3^mbolisme que se marque la continuité de cette poésie.

Il est inutile de redire ici ce qui a été déjà dit, et par un maître' : la nature lamartinienne est un immense symbole qui s'ignore^in ai s qui se déploi e magnifiquement pour celui qui sait le comprenne :

Tout vit, tout luit, tout remue...

tout sent, et la nature entière n'est que douleur et volupté -.

Les mouvements des choses sont des gestes obscurs, dont la poésie donne le sens; ces gestes sont des gestes d'ascension vers Celui à qui tout aspire, et qui appelle tout à Lui ; et l'univers entier s'évanouit dans une prière. Mais on a cru remarquer ^ que la plupart des compa-

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