‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 113 sur 218 · Prem. Mèd. % préface, p. xiv · texte numérisé non relu

Prem. Mèd. % préface, p. xiv

Ce paysage intérieur, que nous avons vu s'enrichir par acquisitions successives, semble doué d'une vie tour à tour obscure et fulgurante. Essayons d'assembler les caractères les plus habituels de ses tableaux.

Dans le laisser-aller des rêveries, au moment de réclusion des songes, quand le poète, oubliant la réalité qui l'entoure, suit l'élan de ses pensées qu'il sent plus légères, quelles sont les images qui surgissent spontanément devant lui ? Sur la toile de fond de son imagination, s'estompent les contours d'un paysage crépusculaire. Un air de paix plane sur ces régions vaporeuses ; un silence sacré les enveloppe, silence plein de mystère que troublent seulement les voix de la nuit, silence propice à l'évocation des fantômes. Ces fantômes sont faits des regrets du passé et des trêves de l'avenir : ils prennent en s'animant une expression plus pénétrante que celle des êtres qui s'agitent autour de nous. Et ces ombres passent, se dérobent à la vue, puis reviennent sous la lumière pâle, figures attristées où revivent les douleurs du poète, apparitions charmantes où se précise le souvenir des bonheurs perdus.

La vie qui se déploie dans ce décor est harmonieuse

et pleine de majesté. D'ordinaire elle a l'apparence des êtres que la passion abandonne ; mais c'est le calme après la tempête, ou le repos qui précède les déchirements de l'orage, car cette vie est toute vibrante de frémissements contenus, de souvenirs à peine endormis, que la moindre excitation soulève, et qui n'attendent pour s'agiter que l'appel de notre imagination ou les sollicitations de la nature. Un rythme léger berce l'existence de ces ombres. Il se dégage de toutes parts une musique étrange, qu'on dirait à la fois rapprochée et lointaine. Cette harmonie, qui est le son de l'âme même, tantôt s'adoucit, tantôt se répand avec des éclats de fanfare. C'est la voix de cette vie d'outre tombe pénétrée de mystère.

Le paysage où s'encadre cette existence est beau dans sa tristesse. Un lac d'argent sillonné doucement par des barques silencieuses : tout autour, une terre de choix pour les méditations errantes d'un poète. Pas de tons heurtés ; aucun de ces ravins abrupts où s'égare volontiers une imagination douloureuse ; mais des vallons reposés, des prairies aux pentes douces. Les saules et les sycomores, les peupliers et les hêtres répandent leur ombre fine et tremblante. C'est un paysage Elyséen, doux au repos des âmes qui ont beaucoup souffert. Ce qui lui donne surtout son

caractère mystérieux, c'est sa lumière, pâle comme un rayon de lune. Son éclat amorti jette sur les choses une lueur fantastique où se lève la légion des songes. LaJuneesU^évoc^ pour ces ombres qui

passent, c'est la berceuse qui endort leur douleur, c'est la compagne éternelle de ces solitaires. Son charme écarte les visions inquiètes du passé mort. Cette terre intérieure est le refuge où est amené Lamartine, quand il est guidé par les rêveries. j

Entrons plus avant dans cette vallée du songe, et, à 1

l'aide des confidences du poète et des couleurs habituelles de ses descriptions, tachons de discerner et de dépeindre les images et les êtres qui se déploient dans ces avenues mystérieuses.

Ce monde ayanUes tons pâlis d'un paysage nocturne, le poète en évoque spontanément les formes, quand le silence s'étend sur les choses et que l'ombre de la nuit dérobe leurs contours aux yeux :

Un silence pieux s'étend sur la nature. 4

On dirait en voyant ce monde sans échos,

Où l'oreille jouit d'un magique repos,

Où tout est majesté, crépuscule, silence,

Et dont le regard seul atteste l'existence, ,

DESCRIPTION DU PAYSAGE INTÉRIEUR. t7î

Que Ton contemple en songe, à travers le passé, Le fantôme d'un monde où la vie a cessé 1 .

Ce monde a une apparence fantastique. Le flambeau qui répand sa lumière sur ses différents plans, c'est « l'astre des songes et du silence )) qui sème « un jour inspirateur ; » il semble « luire x> entre Famé et Dieu « comme un phare éternel * ; » il projette des rayons qui apportent une allégresse surnaturelle :

Soleil mystérieux, flambeau d'une autre sphère, Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière! Pars du sein du Très Haut, rayon consolateur! Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur'!

Les tableaux qu'il éclaire se prêtent à de merveilleuses métamorphoses : c'est un « palais flottant 4 » qui promène les rêveries du poète ; c'est un « palais aux songes d'or 5 » où monte le génie pour se livrer à ses créations ; ce sont des « lies de lumière 6 » baignant dans l'azur. Au-dessus s'étend la voûte demesurée : c'est le « firmament de Fume 7 » et son

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