L'EXPRESSION DE LÀ VIE DE L'AME
d'images assoupies qui conservent les traces des sensations passées et les symboles ébauchés de ses rêves. Sa mélancolie s'explique par l'élaboration confuse et] douloureuse de ce paysage intérieur. Sa sensibilité, c'est l'intensité de la vie qui s'y déploie. Sa mémoire, c'est le pouvoir d'évocation des formes qui l'habitent, par l'énergie d'un mouvement de son âme, ou grâce ! aux analogies et correspondances que fournissent les spectacles du monde qui nous entoure. On ne se sou* vient que de soi-même. Cette vérité psychologique est surtout applicable au poète qui marchait, à travers les choses et les hommes, le regard fixé sur un rêve intérieur. L'élasticité de sa mémoire se confond ainsi avec la chaleur du foyer intime et sa force d'expansion et de rayonnement. La richesse de son esprit se mesure à l'ardeur des images qui, à l'appel d'une émotion conquérante, se groupent et s'ordonnent d'après une logique mystérieuse. Il n'y a plus à craindre ici les gaucheries et les erreurs de la raison discursive. Rarement en effet la réflexion est adéquate à nos sentiments ; le désaccord inévitable entre la fraîcheur de notre sensibilité et les artifices de notre raison enlève à l'œuvre d'art sa naïveté, et l'empêche d'être simple et forte comme la nature. Ici, au"^ contraire, dans un domaine où les choses mêmes sont teintes des couleurs de l'âme, dans ces vastes
espaces intérieurs dérobés aux fatalités de l'espace et du temps, la barrière est vite franchie qui sépare les sentiments de leur expression artistique. L'inspiration est alors une force de composition dont la maîtrise dépend de l'intensité des éléments à combiner ; c'est la sortie inévitable de tous ces sentiments, au moment où les images qui les représentent s'animent Selon une parfaite ordonnance ; c'est le rapprochement des parfums et des formes, des sons et des couleurs qui font revivre les émotions passées ; ce rapprochement subit a la sûreté des créations spoi\]tanées, des phénomènes de cristallisation , de ces mouvements où s'exprime soudainement la puissance invincible de la nature.
Ce langage est propre au poète: il dit ce qui échappe à la prise de la pensée humaine. Qu'il est frêle en effet l'appui de notre raison ! comme il vacille et nous échappe au moment même où nous croyons nous rapprocher des choses ! Les idées qu'elle fournit sont insuffisamment flexibles pour contenir la multiplicité des combinaisons naturelles. La vue qu'elle permet sur le monde est incomplète, à la fois rigide et vague. Les molles apparences des objets extérieurs en qui s'élaborent d'incessantes métamorphoses sont rarement saisies; à la longue, les choses sont couvertes par les mots comme par des étiquettes dessé-
chées. Aussi que nos idées sont froides et pâles dans la logique arliûcielle de nos constructions rationnelles ! Le poète au contraire est plus près de la -te nature ; il a le regard plus direct, la pensée plus ; fraîche, la sensibilité plus sonore. Il sent autour de ! lui les lois éternelles qui dirigent l'univers, car entre | son âme et l'âme des choses surgissent de perpétuelles i concordances : de là toute une floraison de sentiments | et de sensations dont il conserve le souvenir par les \ symboles où s'exprime sa vie intérieure, par les souf- / fies et les parfums, le rythme et le son, les reflets et / les images. S
LES SOUFFLES ET LES PARFUMS m
En se repliant sur. lui-même ou en se répandant sur le monde, Lamartine avait senti son imagination à la fois calmée et soulevée par. les souffles de vie qui partent de l'univers et de l'âme des hommes. Dans la Bible, il avait respiré l'air des cèdres du Liban et les senteurs du palmier. Les poèmes d'Ossian évoquaient devant lui les ombres des aïeux portées sur l'aile des vents et faisaient entendre la plainte de la brise au passage des morts. Dans les sonnets de Pétrarque, il avait suivi les mouvements une existence d'amour, pleine de soupirs, de chants
et de parfums. En Italie, il avait goûté l'enchantement d'une nature embaumée, et la mer de Naples lavait bercé au souffle de ses rivages et de ses flots. Le poète avait retenu en lui le souvenir de tous ces effluves, et voilà pourquoi il aime à répandre son âme à travers les souffles et les parfums.
T Le paysage intérieur est entouré d'une atmosphère pure et légère : c'est l'air des hauteurs où éclosent spontanément les grandes pensées. Cet air est traversé de souffles qui entretiennent dans l'âme l^une vie frémissante :
Quelque chose en moi soupire, Aussi doux que le zéphyre Que la nuit laisse exhaler '.
t: Le poète en respire avec ivresse les effluves qui lui semblent apporter l'immortalité :
Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir*.
Il est naturel que dans les moments où les pensées