CHAPITRE III
l'expression de la vie de l'ame.
Comment le poète peindra-t-il dans ses vers cette vie sentimentale dont nous venons de montrer l'ardeur, les métamorphoses et les brillants effets sur l'univers? Quelle voix donnera-t-il au poème de ses méditations, aux mélodies qui résonnent dans les avenues de son âme?
Ce monde intérieur, dans ce qu'il a de plus fluide et de plus vibrant, ne peut s'exprimer au moyen des signes que prennent nos perceptions plus ou moins chargées de matière. Les cadres si nets de la raison logique risqueraient de briser l'échafaudage subtil de cette architecture intérieure, et les brutalités du langage laisseraient échapper la grâce et l'harmonie de ces images légères. Comment donner une forme précise à un sentiment de poète, comme la mélancolie, le regret des joies matinales, la passion de l'infini? Comment rendre ces ivresses intérieures, cette vie dans le merveilleux, ces rêveries enthousiastes où la
réalité s'oublie, tout ce battement d'ailes qui s'agitent dans l'âme, ou, au contraire, la tristesse des années qui passent, les amertumes du souvenir après le réveil dans la paix joyeuse de l'aube ? Un penseur subtil l'a bien montré : « Le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par conséquent d'impersonnel dans les impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle \ » Que sera-ce, s'il s'agit de sentiments où revivent les émotions passées, et de ces images fluides, aux teintes si changeantes, qui s'éveillent au fond de nousmêmes? Elles apparaîtraient inertes et défraîchies, sous une forme terne et banale. Aussi le poète a-t-il recours, pour rendre l'intensité de cette vie sentimentale, à des associations de sons, à des combinaisons de reflets et d'images, à des éveils de parfums, à toutes les manifestations d'une vie intérieure très vibrante, dont la projection sur notre monde est créatrice d'harmonie et de beauté.
-J£ Nous avons vu qu'au fond de l'âme du poète, dans les ténèbres de l'inconscient, réside une multitude
1. Cf. la vigoureuse analyse de M. Bergson, dans les Données immédiates de la Conscience, p. 99. (Alcan, in- 8.)