‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 2 sur 218 · A M. GEORGES PERROT · texte numérisé non relu

A M. GEORGES PERROT

■ONNAOE DE HECOXXAISSAlfCE ET D'APPBCTION

Le génie lyrique que révélèrent les Méditations n'a pas éclaté en 1820 par la grâce d'une création spontanée et inattendue.

Pendant sa jeunesse, Lamartine semblait s'abandonnera l'action de son temps: c'est h peine si l'effusion intermittente d'une mélancolie distinguée pouvait apprendre à un spectateur pénétrant qu'en cette âme s'élaborait la matière d'une grande œuvre. On sent en ce jeune homme porté aux caresses et facile aux larmes, mais exigeant et impétueux., une force obscure et encore incertaine que la vie, selon les cas, peut éteindre ou épanouir. S'il a tous les charmes de l'adolescence, il en a aussi les inquiétudes et les caprices ; il déconcerte par ses sentiments contradic- . toires, son besoin d'agir et son goût du rêve, sa gaieté suivie de longues tristesses, la joie de ses départs à la ville, puis l'allégresse de ses réclusions à la cam-

' pagne dans la solitude la plus profonde : c'est une âme qui s'agite et qui souffre, en quête de ce qui lui manque sans savoir ce qu'elle désire, bien décidée à trouver la source d'apaisement.

Il importe donc de distinguer deux parts dans sa vie jusqu'à l'apparition des chefs-d'œuvre: l'une connue et facile à suivre, se déployant au grand jour, traversée d'incidents qui nous paraîtraient sans doute moins intéressants si nous ne les rattachions à la formation de son génie par l'effort de notre critique artificielle ; l'autre secrète, silencieuse, à peine connue du poète, parce qu'elle se passe en lui, au fond de lui, dans les régions voilées de l'inconscient. Sans négliger la première dans la mesure où elle servira à notre étude, nous avons surtout essayé de suivre la seconde, de montrer sa fécondité par les éléments de renouvellement qu'elle fournit à l'imagination.

C'est dans l'étude de cette vie intérieure de Lamartine que nous avons trouvé les causes de son génie, l'explication des caractères de son lyrisme.

Nous verrons que le poète se livrait dans la solitude à une vie de songe dont l'intensité fut extraornaire. Certains livres préférés, en répandant devant lui des formes et des êtres qui animaient ses rêveries, apportaient à sa sensibilité une nourriture et un

feraient d'où sortirent des émotions et dès images nouvelles.

Son esprit, que le collège avait façonné aux ha* bitudes de la rhétorique latine, s'assimile peu à peu les images de la poésie biblique. Cette pénétration lente et continue de son imagination aryenne par l'imagination sémitique lui donna le sens de l'éternel, et fortifia sa puissance d'invention verbale.

Dans les poèmes de Chateaubriand, il goûta le prix delà vie sentimentale, la tendance invincible de lame humaine vers l'infini, le retentissement de ses émotions dans l'univers, l'approfondissement de ses joies et de ses douleurs dans la solitude.

Le romanesque de la poésie d'Ossian. lui fit con* naltre le monde étrange où se déroulent les légendes celtiques, le prestige de symboles nouveaux, tout un vocabulaire où se représente la vie des songes. L'imagination septentrionale, éprise de fantastique, éveilla sa curiosité en nourrissant son goût du mystère.

Dans les vers de Pétrarque, il trouva une conception nouvelle de l'amour, et une manière de la rendre, dans laquelle l'imagination prête au cœur la magie de son décor, son besoin de glorifier tout ce qu'elle touche, de faire servir l'univers à l'apothéose des souvenirs.

Enfin l'influence de Pétrarque ne peut se séparer

de l'influence de l'Italie qui a déposé dans la mémoire du poète ses formes, ses couleurs, ses parfums, tous les charmes de sa nature si apte à se transformer en paysages de rêve.

La Bible, Chateaubriand, Ossiàn, Pétrarque et l'Italie, voilà les sources littéraires du lyrisme de Lamartine. — Ces influences diverses, qui se mêlent et se fondent, se manifestent rarement par des imitations directes, plus souvent par des suggestions invisibles. Leur action se fait sentir lentement, et pénètre d'autant plus l'ûrne qui l'accepte sans la dénaturer par les conventions de l'art. C'est l'ordinaire effet des influences latentes : moins visibles, elles sont plus profondes parleur constance même, et leur facilité à dépouiller les marques de leur origine. •

Pour comprendre cet enrichissement de l'imagination Lamartinienne, nous essayerons d'entrer dans le paysage oue le poète portait en lui et de suivre les mouvements des images qui s'y développent. Car le génie de l'artiste déforme les spectacles de la réalité et en accommode les différents plans à une vision intérieure. Dans cette combinaison originale, il distingue difficilement ce qu'il donne aux choses et ce

qu'il en tire. Le monde extérieur prend des apparences nouvelles, et s'illumine de reflets dont les combinaisons brillantes sont pour nos faibles- yeux une surprise et un enchantement. Il nous semble que le poète a trop de complaisance dans ces créations, et que, dans son goût de l'éclat et de la vie, il sème à son gré sur l'univers les couleurs d'une palette artificielle pour faire resplendir ses teintes pâles et grises. C'est que l'artiste porte en lui un monde aux perspectives mobiles, dont il peut déployer les richesses au contact de la réalité selon les besoins de l'imagination, ou à l'appel des souvenirs selon les besoins du rêve. Il mêle à ce qu'il entend les accords d'une musique intérieure aux modulations infinies, et des mélodies, qui pour nous restaient confuses, sortent alors des choses avec une sonorité tour à tour étouffée et vibrante. De même, il transforme ce qu'il voit en y ajoutant la grâce ou l'ampleur des spectacles qu'il évoque du fond de son âme ; dès lors les contours sont atténués ou exagérés, les reliefs s'accusent ou s'évanouissent dans une pénombre mystérieuse; les images du passé, brillantes et pures, qui se lèvent dans sa mémoire, se superposent aux objets qui s'agitent devant ses yeux ; dans toutes ses œuvres il suit la ligne idéale de ses songes pour y enfermer le monde extérieur, matière ductile dont il

dispose souverainement, et qu'il distend ou resserre avec la liberté du sculpteur qui dégrossit le bloc informe. Nous nous étonnons de ces bonds d'une imagination conquérante; après la secousse de l'enchantement, nous continuons & voir le monde sous la. grisaille où s'arrêtent nos yeux sans vie ; nous croyons que les objets ont l'apparence terne que nous leur prêtons, comme si la réalité n'était pas vraiment la matière amorphe et indiscernable qui n'a d'existence et d'éclat que par les créations auxquelles nous la forçons & collaborer.

Nous avons tâché de comprendre ces créations qui se préparent dans le paysage intérieur. En notant les formes qui s'y meuvent, les images qui le traversent, la lumière qui l'enveloppe, les reflets qui semblent flotter sur ses différents plans, les sons qui s'en exhalent et les parfums qui errent dans ses avenues profondes, il nous a semblé que nous étions admis dans l'intimité du grand poète, et que nous assistions à l'éclosion de son. œuvre comme aux cérémonies de quelque office sacré. Tous les êtres qu'il avait évoqués dans la solitude ou qu'il avait contemplés à travers ses livres se retrouvaient là, jouissant de l'existence

pâle des ombres; mais prêts à se lever, à se parer des -couleurs de notre monde pour représenter les divers épisodes de sa vie sentimentale ; de même les images et métaphores, qui sont pour lui des êtres doués •d'une vie subtile et féconde en métamorphoses, s'étaient déposées là comme des fleurs brillantes, et tapissaient ce jardin intérieur en y semant les couleurs qui donnent tant d'éclat aux souvenirs du passé. En rentrant en lui-même, le poète revoyait donc les êtres animés des ardeurs qu'éveillaient ses lectures, les rêves de son existence si anxieuse et vagabonde, les formes qu'il créait pour l'apaisement de ses désirs innombrables.

Lamartine est à l'état lyrique quand ce paysage intérieur s'illumine et se projette sur notre monde.

Nous avons suivi cette projection à travers son œuvre ; nous avons tâché d'analyser les effets qu'elle produit sur la nature idéalisée. Et ainsi la formation et l'épanouissement du lyrisme s'expliquent par l'élaboration de ce monde intérieur, sa floraison merveilleuse, et l'éclat de sa vie qui se répand sur l'univers.

L'analyse critique nous a servi à- déterminer les éléments divers qui collaborent à cette création : sa

tâche est nette et indispensable. Mais en vivant avec le poète, en pénétrant dans le domaine où se forment les symboles de son existence poétique; en se penchant vers lui avec la sympathie fervente qui donne à l'âme toute la puissance de vision dont elle est capable, on comprend l'harmonie et l'unité de l'œuvre géniale, qui a l'abondance, la souplesse, la sûreté et l'éclat des créations de la nature, si compliquées dans leur période de préparation, et qui semblent éclore au jour de la vie avec l'épanouissement d'une énergie spontanée et irrésistible.

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