‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 218 sur 218 · Rec. Poe t · texte numérisé non relu

Rec. Poe t

celle qui lui parut vivre si près de Dieu. Il représente sa piété simple, sa beauté auguste. En se rapprochant d'elle par l'affection et le souvenir, il éprouve l'enthousiasme des mystères sacrés. 11 évoque les anges qui sentaient en elle une sœur, protégeaient son sommeil, et lui apportaient des « saints rivages » où il» chantent la gloire de Dieu, ces « messages de tristesse et de douceur » qui plongeaient son âme dans les saintes mélancolies. — On voit que pour Lamartine les limites qui séparent le naturel du mystérieux sont flottantes. Aucune de ces entraves qui arrêtent notre essor des prisonniers : c'est le libre épanouissement de l'âme portée sur les images immatérielles, dans la région qui se prête à toutes ses métamorphoses et à l'expression de sa vie.

L'imagination n'a pas seulement fourni le décor de la vie sentimentale. Fraîche et pure et somptueuse, elle se porte à travers le monde qu'elle assouplit à son allure, et, avec l'aisance infinie du songe, elle projette les désirs et les visions de l'âme, cette splendeur intérieure de vie et de poésie mêlées. Rejetant les règles et les artifices qui se marquent même dans les œuvres de nos plus grands écrivains,

i. elle fond en elle, sans heurt et sans retouches, les

|- formes les plus différentes inventées par la sensi-.

; bilité humaine, associe aux beautés latines les images

i bibliques et les symboles de l'art septentrional, et conserve toujours son attitude géniale dans le mou-

v vement facile et glorieux de son essor. — En pliant

t ainsi notre vocabulaire à l'expression de la vie intérieure, le poète a singulièrement agrandi le domaine

r de l'imagina lion française. Avant les Méditations et

l les Harmonies, comme l'émotion lyrique se fixait

i: malaisément dans une forme légère! Comme elle

"' restait mystérieuse et farouche ! Avec l'œuvre de

j.- Lamartine, notre poésie nationale, désormais égale

\ aux plus hautes conceptions, a conquis la région

ï nouvelle où là vie sentimentale peut entendre les

i voix qui ne parlent que dans le silence, t

Dans une étude qui fut retentissante, et qui plaçait Lamartine à son rang parmi les poètes de notre siècle, M. Jules Lemaître s'exprimait ainsi : Les vers de Lamartine semblent «jaillir de son âme « comme d'une source profonde ; » on ne peut savoir « comment ils sont faits, » tant ils paraissent n'être que l'effusion spontanée des « beaux sentiments tristes et doux accumulés dans l'âme humaine depuis trois mille ans 1 . » J'ai senti l'abondance et l'éclat de ce jaillissement, mais est-il impossible .de remonter à sa source ?

Pour expliquer la souplesse, l'ardeur, la puissance I) d'expression de la sensibilité du poète, il fallait assister à l'élaboration de sa vie intérieure. On me

1. Les Contemporains, 4 e série, pages 155 t 156. Après cet article, M. J. Lemaître a apprécié l'œuvre de Lamartine dans une étude abondanto et harmonieuse qui a paru d'abord dans le Journal des Débats, puis dans les Contemporains, 6 e série

reprochera peut-être d'avoir réduit l'analyse de l'œuvre de Lamartine à l'étude dé ce travail intérieur où se mêlent l'action des livres et la profonde et lente collaboration des formes créées dans la solitude. J'avoue que la théorie de Taine, souvent artificielle, me paraît stérile pour montrer la genèse des talents originaux. Le milieu n'est-il pas ce qu'il apparaît à l'écrivain? Ne subit-il pas d'incessantes modifications apportées par l'imagination créatrice? Le poète ne v^ voit-il pas sur tous les objets qui l'entourent l'effet ou le symbole de ses inventions personnelles? Ne se promène-t-il pas dans son village en répandant l'éclat de ses féeries intérieures ? Chercher à travers ses œuvres la trace des caractères que nous croyons trouver dans la contrée où il a grandi, c'est imposer au regard du rêveur notre vision fragmentaire, c'est substituer à l'action inconsciente ou délibérée du génie le travail de nos explications à la fois brutales et fragiles. Cependant j'ai entendu dire au doux et noble Mistral que la poésie de Lamartine est une fleur de terroir et se pare de tous les charmes du pays de Saint-Point ctdeMilly. L'aveu est précieux à noter, mais il ne me convainc pas. Si la Provence, lumineuse et sonore, peut expliquer l'imagination d'un poète méridional qui nomme volontiers parmi ses ancêtres Théocrite et Virgile, je ne pense pas que

la nature monotone et sans mystères du Maçonnais serve à faire comprendre la poésie des Méditations souple et somptueuse, fluide et ardente 1 . Et qu'on ne parle pas d'embellissement, du don poétique d'idéaliser les apparences du monde : est-ce qu'aucun décor naturel est capable de valoir jamais le spectacle qui se déploie dans une âme de poète, quand la lumière des songes l'éclairé et lui donne une allure de gloire?

C'est donc dans les profondeurs de l'âme rtiême etU travers les formes variées de sa vie que nous pouvions trouver les causes qui expliquent l'éclosion de l'œuvre, et nous avons étudié la formation progressive du paysage intérieur où se repose et s'exalte l'imagination du poète ; nous avons cherché comment s'était enrichi, par des apports variés et sous l'action d'une culture à la fois spontanée et savante, ce jardin où poussent les fleurs du rêve et du souvenir, jardin de métaphores et de symboles vivants, jardin enchanté d'où se lèvent, pour l'expression du sentiment, les images, les parfums, les tons mouvants des reflets qui s'animent. Nous avons vu que les sources qui l'alimentent sont diverses, et grossissent

V.^* ' ar ^ c ï° *>■©» nourri de M. do Pomairols dans la Bévue Critique (27 nov. 1893), et les observations de M. Larroumet dans les Nouvelles Etudes de Littérature et d'Art, p. 82.

peu à peu de leurs ondes mêlées le fleuve du lyrisme* impétueux et sonore.

Si l'on essaie de définir l'œûVre qui sort dé ce travail intérieur, on est frappé à la fois de la variété des inspirations qui la soulèvent et de l'harmonie où elles se fondent. Voici des métaphores orientales où se retrouvent la fraîcheur et l'éclat des images bibliques ; puis paraissent des symboles ossianiques, enveloppant les rêves et les émotions qui flottent autour de notre âme quand elle pense au mystère de la mort ; ailleurs on entend retentir la plainte qui s'élève des livres de Chateaubriand ; on se souvient de l'ardente vision de Pétrarque promenant partout l'ombre transfigurée de Laure ; et à travers ces formes et ces chants si divers, c'est la grâce et la souplesse des images que Lamartine a vues dans le ciel de l'Italie, et la mélodie des chansons qu'il a entendues sur les côtes campaniennes. Ainsi l'imagination sémitique, tour à tour fraîche et violente, l'imagination septentrionale, éprise de fantastique et de mystère, l'imagination méridionale qui recherche les contours harmonieux, se mêlent pour fournir des motifs d'expression à la sensibilité.

Mais ce qui frappe plus encore que cette diversité d'inspirations, c'est l'unité de ton que le poète donne à son chant. La voix de son génie s'élève, pure et facile, et semble s'abandonner à son essor. On n'est sensible qu'à la douceur de cette voix qui jaillit spontanément, droite et sûre, comme un bruit harmonieux qui se perd dans la nue. On ne se dit pas qu'elle est faite de tous les échos qui chantent dans le paysage intérieur.

Comment expliquer cette unité d'une inspiration si souple et si riche? Dirons-nous que l'influence italienne domine dans l'œuvre du poète, et que sa pensée, fécondée par l'hérédité latine, trouvait d'ellemôme, en rejetant les incohérences, la symétrie des lignes et la fusion des symboles? Mais cette cause reste extérieure, et si elle a contribué à façonner le génie, elle ne peut en expliquer l'essence.

Ce qui fut particulier au poète, c'est l'énergie créatrice et conquérante de son àme, douée d'un extraordinaire pouvoir de métamorphose, capable d'échapper par l'intensité de ses émotions aux servitudes du temps et de l'espace, et de répandre sur le monde le prestige de ses beautés intérieures. Sans

effort et sans art, par le seul élan de la sensibilité, elle s'empare de ces différentes expressions de la vie sentimentale, et ainsi elle a réalisé avec une maîtrise incomparable son œuvre essentielle qui fut de revêtir de beauté, pour l'apaisement de nos âmes, le mystère qui gît en nous et qui flotte sur le monde. Le mystère est en nous, mais il ne nous fb.it sentir sa présence que par des émotions fugitives, des lueurs vite effacées. Le poète, en se promenant en luimôme dans une région sans rivages, y éprouve des émotions sans limites, car il porte l'infini dans son cœur débordant de souvenirs et de formes qu'il dé- • core, en les chantant, d'une pâleur lunaire si étrange et mélancolique, ou d'un éclat d'apothéose digne des tableaux paradisiaques. — Le mystère est hors de nous. Tout, dans l'univers, devrait ravir à tout instant notre surprise et notre étonnement ; mais notre esprit se ferme peu à peu à la beauté de ces spectacles, car il succomberait h tant de prodiges. Comme nous sommes tremblants devant les manifestations de la puissance .infinie des choses, quand elle s'impose à nous dans une explosion soudaine ! L'enfant seul s'étonne sans repos et sans fatigue, avec une force de résistance que sa raison n'a pu affaiblir, parce qu'elle n'a pas encore fait entendre ses paroles prétentieuses. Le poète a de l'enfant la frai-

cheur d'émotion toujours renouvelée, le don indéfini d'émerveillement, l'art de saisir, sans en souffrir, les apparitions incessantes du sublime et du merveilleux dans l'univers ; et ces mouvements de son âme mystérieuse et profonde, aux ardeurs si intenses qu'elles lui semblaient éternelles, il les décrit avec les formes qui nous semblent le plus chargées de mystère et qui étaient pour lui l'expression la plus rapprochée et la plus directe de sa vie intérieure. Sa poésie s'exhale comme un parfum, s'élève comme un son pur dans la nuit fraîche, brille et tremble comme les reflets qui partent d'un ardent foyer, flotte ou s'épanouit comme les images légères ou magnifiques qui bercent nos songes ou exaltent nos rêveries enfiévrées. C'est la voix môme de l'Ame qui monte et se déploie dans le silence de l'infini.

C'est pourquoi cette poésie ressemble toujours h. une méditation ou à un hymne. Qu'il est riche de \ sens ce mot de Méditation, et qu'il exprime pleinement le caractère de l'œuvre Lamartinienne ! 11 sug^£ gère les plaisirs et les mélancolies de la solitude et du silence, le sens et le tourment de la destinée humaine, la peur et le dégoût du monde, la langueur exquise des rêveries, l'krcssede la vie intérieure. De lu ce chant qui est la voix du cœur qui médite, un chant où tout se dispose pour la complète libération

.de l'ftme, un chant où les émotions allégées semblent venir du fond d'un rêve, I<»a ^matière en est d'une extrême ténuité ; elle échappe à la prise de la pensée comme un nuage se dérobe à la pression de la main. C'est le senliment pur qui s'exprime dans l'atmosphère qui lui convient : c'est l'existence môme de l'âme qui se révèle à nous par la nature impalpable des images, les sublîles associations de sons et de mots. L'hymne n'est qu'une méditalion qui s'exalte, soit à l'appel tumultueux des émotions intérieures, soit devant le spectacle des embellissements que répandent sur le monde la beauté et l'héroïsme. Mais c'est toujours la voix intérieure, tour à tour adoucie et triomphante; et ainsi le poète do Y Isolement, du* Soir, du Souvenir ci de Y Automne a été le chantre de Bonaparte, de la Marseillaise de la Paix et de Révolutions. Son génie se déploie dans l'harmonie et la lumière avec cet élan doux et magnifique qui est le rythme naturel du lyrisme dans la poésie et dans l'art.

Une âme lyrique ! C'est la définition à laquelle on revient toujours en parlant de Lamartine. On peut dire qu'en expliquant la portée de son œuvre poétique, elle fait comprendre la nature de l'homme, sa

conception de l'histoire, son attitude d'orateur, les qualités et aussi 1er défauts de sa prose.

La générosité et la candeur de son caractère, sa facilité d'illusion et ses libéralités n'étaient que l'expansion de son âme martiale et héroïque. Il vivait parmi les choses et les êtres, avec l'allure simple et noble de ceux qui trouvent dans les apparences du monde l'ébauche ou le signe de leurs visions. — Un jour, il croit pouvoir donner à sa vie la beauté du rôve, et il pavt pour l'Orient. Avec une majesté fastueuse et tranquille, il se promène à travers les cèdres du Liban et les ruines de Balbek. On dirait la marche triomphale d'un prophète au milieu d'une nature associée aux créations de son esprit, parmi des hommes émerveillés de son attitude divine. C'est l'action et le songe mêlés et répandus dans le décor qui a la splendeur et l'immensité des régions contemplées dans les avenues intérieures. Ce voyage en Orient, ainsi conçu et accompli, n'a-t-il pas la beauté vivante d'une méditation qui se réalise? On sait qu'il y éprouva les émotions les plus pures et les plus violentes, et l'allégresse du pèlerinage h travers le passé qui surgit de ses ruines, et la vision de Dieu dans un paysage grandiose, et, après la mort de sa fille, l'amertume et le désespoir de son cœur brisé.

H avait la même allure, romanesque et lyrique,

quand il parcourait le domaine de l'Histoire. Son urne chantante se mêle toujours aux récits qu'il expose. Son besoin d'effusion lui fait tour à tour admirer les Montagnards après les Girondins, et Tamcrlan après Mahomet. Pourquoi? Parce qu'il se voit vivre à travers les épisodes louchants ou tragiques du passé, et que son imagination, en évoquant les héros d'autrefois, parait suivre les métamorphoses et les pérégrinations de son âme dans les urnes des grands hommes. Il semble n'être que le spectateur du drame où se joue notre destinée ; en réalité, il en est l'acteur principal, car il se plaît à absorber en lui l'histoire des agitations humaines, comme si elles n'étaient que les mouvements de sa vie intérieure projetée à travers les temps. Le 25 février 1848, il laisse échapper son « hymne de paroles, » et il se trouve que la Révolution qu'il consacre par son adhésion solennelle et qu'il discipline par la magie de son verbe, est la réalisation d'un rêve longtemps caressé, s'imposanl à l'esprit des hommes et à l'inertie des choses par l'intensité de sa vision de prophète.

Nous admirons le même élan dans le Ilot montant de ses périodes d'orateur. L'essor de son lyrisme le porte très haut et très loin, et donne à son regard une extraordinaire ampleur et lucidité. Ses prophéties semblent jaillir du fond de son Ame comme un écho

de ses vibrations intérieures. Il discerne la forme future des créations humaines à travers la masse embrumée des événements qui se déroulent, car il est de ceux qui « voient l'horizon avant nous 1 , » et qui saisissent les effets lointains cachés dans l'ombre de l'avenir. Ne sont-elles pas merveilleuses. les divinations de Lamartine ? Il a prédit la « féodalité de l'argent, » la renaissance napoléonienne, le percement de l'isthme de Suez, le siège de 1870 et les malheurs de la Commune, dans cette « affreuse réunion de détresse et de fléaux humains, » où faillit périr la. capitale assiégée. Il avait le droit de proclamer qu'il avait « quelque pressentiment de la postérité dans - les choses, » car il assistait, des hauteurs où le maintenait son génie, à ce qu'il a magnifiquement appelé « le jugement lent et silencieux de l'histoire*. »

Dans ses romans, dans son Cours de littérature, si mêlé, mais souvent si lucide, nous trouvons encore le reflet de sa vie intérieure. Le sentiment est toujours sincère, malgré le travestissement du décor. Il revit les souvenirs du passé en les enveloppant de beauté ou de gloire, et les mensonges, les subtils

1. J. Simon. Discours prononcé à Mâcon, à l'occasion du centenaire do Lamartine.

2. Discours prononcé par Lamartine, à propos du retour des cendres do Napoléon. Cf. Dosckanel (puvr. cité, II, 121.)

mensonges qui nous semblent dénaturer le caractère des émotions, ne sont jamais reflet d'un calcul ou d'un artifice littéraire, mais l'apport inconscient ajouté par l'action du rêve aux banalités de la vie.

Enfin le style des œuvres en prose ne révèle-t-il pas la force et les défaillances de l'inspiration lyrique? La phrase est fluide, nombreuse, entraînant dans son mouvement les substantifs abstraits longs et sonores, plus remarquable par la mélodie des sons associés que par l'éclat des images. Ses négligences . mêmes sont la rançon de sa facilité naturelle à s'épancher en périodes soulevées et abondantes. Voyezle, dans les intervalles de l'inspiration, au moment où naissent en lui ces idées et sensations vagues que son esprit doit suivre pour n'être pas accablé sous le mystère des conceptions géniales : dédaigneux du travail des relouches habiles, se refusant à comprendre l'utilité de l'art dans des matières que le génie seul ne soutient pas, il s'abandonne h. sa facilité et se contente de ce qu'il trouve, faible souvent dans cette excessive fluidité des mots, quelquefois incorrect et incohérent, mais rencontrant, dans ce laisser-aller de son imagination qui sommeille, la fraîcheur de notes exquises, et l'éclat dans les tours et les métaphores. Les gestes qu'il trace alors d'un bras lassé évoquent souvent des attitudes magnifi-

ques : même dans ses faiblesses, on ne peut oublier sa grandeur.

Lamartine fui un exemple très rare et très pur w d'une humanité supérieure. Il nous révèle la puissance infinie de la vie intérieure, la souveraineté de l'idéalisme et sa force de retentissement sur l'univers. En \ terminant cette étude, que je sens si inégale à l'ampleur du sujet, je m'incline devant cette grande âme, la plus somptueuse et la plus noble des âmes de notre siècle, et je me réjouis de voir que la génération nouvelle comprend de mieux en mieux la beauté de l'enseignement qu'elle nous a donné: c'est que dans le cœur des hommes se trouve une source inépuisable de création dans le double domaine de l'action et de l'art, et que les formes changeantes et ternes au. milieu desquelles s'agite notre existence doivent subir notre maîtrise pour servir de langage ou de symbole à notre poème intérieur.

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