‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 38 sur 218 · Génie, p · texte numérisé non relu

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3. Notons ici l'analogie de l'inspiration dans Bernardin de Saint- Pierre. On peut dire, en effet, qu'une partie de l'œuvre de Chateaubriand et de Lamartine est esquissée ou longuement développée dans les Études de la Nature (1784) où le sentiment chrétien apparaît' déjà avec le caractère de cette religiosité trop féconde en arguments littéraires et esthétiques. Je crois môme que l'action de Bernardin sur la formation du génie de Lamartine s'est exercée indirectement, par l'intermédiaire des livres de Chateaubriand. Je n'ignore pas ce qu'écrivait Sainto-Beuvo dans ses Portraits contemporains (I, p. 283):

Lamartine a même emprunté à Chateaubriand des motifs de tableaux. Ici, l'inspiration est encore plus directe: on sent qu'il accepte l'autorité du prosateur. Bornons-nous à indiquer les rapprochements, sans insister àur le détail des imitations.

Jocelyn dans la grotte des Aigles rappelle Chactas dans les savanes de l'Amérique.

Laurence est une sœur d'Atala, et, quand Jocelyn

« Lamartine, vers 1808, devait beaucoup lire les Etudes de la iVature ; il devait dès lors s'initier aux secrets de ces voluptueuses couleurs du Lac. » Cette affirmation ne me convainc pas. M Reyssié remarque en effet avec raison (La Jeunesse de Lamartine, p. 112. Hachette, 1892) que le nom de Bernardin n'est pas prononcé dans la première partie de la Correspondance. Plus tard, sans doute, le poète Ijra les Etudes de la Nature pour soutenir ses improvisations trop abandondonnées : c'est ici que le travail si minutieux de M. Maury sur l'influence de Bernardin de Saint- Pierre sera consulté avec intérêt. En déclarant que le sentiment donne à notre personnalité une « impulsionsublime, » et un déploiement infini et glorieux, en montrant que « les sensations de la mélancolie sont les affections de l'âme les plus voluptueuses, » et en vantant la « douceur des ruines » et « le plaisir des tombeaux, » Bernardin fortifia le goût du poète pour les effusions sentimentales. Mais, je le répète, cette action indéniable fut assez tardive. J'avoue toutefois que Lamartiue a dû lire, des sa jeunesse, Paul et Virginie, dont le succès fut retentissant. Mieux que personne, il était capable de goûter le charme poétique de ces deux enfants de la nature, candides et beaux comme les fleurs qui les environnent, et de sentir l'originalité d'un art qui associait si intimement les émotions de la vie humaine aux formes du paysage. Paul dit à Virginie qu'il la

ensevelit Laurence, on pense aux funérailles d'Atala et au chant de deuil de Chactas.

Le Père Aubry enseignant la vérité chrétienne a la majesté d'Adonaï dictant à Cédar et à Daïdha les lois de la religion. Leur mort révèle la beauté surhumaine de leur mission de prophètes et d'initiés.

Jocelyri séparé de Laurence fait entendre le chant désolé dont René emplit sa solitude.

Dans le Crucifix, on trouve comme un écho du cri douloureux poussé par Chactas en tirant de son sein le crucifix d'Atala 1 .

On peut montrer, par des exemples plus précis, le soin que met le poète à suivre les indications de

contemple dans l'ombre qui passe et dans le nuage qui flotte. Ainsi dira Lamartine quand il répandra sur l'univers les souvenirs et les formes de l'amour défunt. Mais combien cette inspiration sera plus abondante et mélodieuse dans les sonnets et les chansons de Pétrarque! * — J'avais indiqué brièvement quelques unes de ces idées dans h Revue de l'Enseignement secondaire et de l'Enseignement supérieur à propos du délicat ouvrage de M me Arvède Barine sur Bernardin de Saint-Pierre.

1. Le rapprochement est curieux et mérite d'être noté. « Le voilà, s'écrie Chactas, ce gage de l'adversité! O René! O mon fils!... Dis-moi, après tant d'années, l'or n'en est-il point altéré ? N'y vois-tu point la trace do mes larmes? Pourrais-tu reconnaître l'endroit qu'une sainte a touché de ses lèvres? » Atala (Lo drame — fin). Voici les vers des Nouvelles Méditations :

Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore,

Dans mes tremblantes mains ta passas, tiède encore De son dernier soupir.

Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace 1 Sur l'ivoire amolli.

son prédécesseur. Dans le Génie du Christianisme se. trouve une critique détaillée de la Jérusalem délivrée. Chateaubriand regrette la timidité du Tasse et il passe en revue les différents épisodes dont le développement eût donné à cette œuvre une ampleur plus digne de la religion chrétienne, « On s'étonne que sa . muse ait oublié la harpe de David en parcourant Israël. N'entend-on plus s îr le sommet du Liban la voix des prophètes? Leurs ombres n'apparaissent-elles pas quelquefois sous les cèdres et parmi les pins? Le torrent de Cédron a-t-il cessé de gémir 1 ? » — Dans les vers du poète la harpe de David est évoquée sans cesse comme un personnage mystérieux qui apporte l'inspiration, et on entend le bruissement prophétique du Liban, le frémissement du cèdre au passage des voix célestes, le gémissement du torrent de Cédron.

Mais ce qui étonne le plus Chateaubriand, c'est que le Tasse ait négligé de trouver aux patriarches une place dans son poème. « On est fâché que le Tasse n'ait pas donné quelque souvenir aux patriarches ; le berceau du monde dans un coin de la Jérusalem ferait un assez bel effet*. » Lamartine tient compte de cette protestation. Le 12 décembre 1823,

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