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Lamartine

Alphonse -Marie -Louis de Lamartine de Pral naquit à Màcon le 21 octobre 1790. Il appartenait à une vieille famille originaire de Gluny. Le grandpère, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, possédait de riches domaines en Bourgogne et en Franche-Comté. C'était un personnage considérable. Il eut six enfants : trois fils, François-Louis, Taîné, qui passa par d'école des chevau-légers, mais, à cause de sa mauvaise santé, se réduisit de bonne heure à administrer les biens de famille; J.-B. -François, qui entra dans les ordres, sans vocation, et fut Tabbé de Lamartine; le cadet, Pierre, le chevalier, qui fut le père du poète; trois filles, Marie-Charlotte-Eugénie, qui fut désignée sous le nom de Mlle de Lamartine; Marie-Sophie qui s'appela Mlle de Montceau et vécut dans un état de demi-enfance; Marie- Suzanne qui, à quinze ans, entra au chapitre noble de Salles, en Beaujolais, et fut la chanoinesse du Villard.

Le chapitre de Salles était une de ces maisons charmantes, aménagées par la piété tolérante de l'Ancien Régime, maisons de retraite semi- religieuses et semi-mondaines, où les jeunes filles nobles attendaient l'heure de se marier et en trouvaient plus aisément l'occasion. Les frères et les cousins étaient autorisés à faire des visites, même des séjours : c'était un cadre à souhait pour un roman. Le chevalier de Lamartine, qui pour lors était capitaine de cavalerie, venait au couvent; il y remarqua une amie de sa sœur, Alix des Roys; elle était charmante, il s'en éprit. Le mariage eut lieu le 7 janvier 1790. En se mariant, le chevalier de Prat, qui recevait en dot la terre de Milly, quittait le service et venait s'établir à Mâcon, dans une petite maison, attenante à l'hôtel de famille. C'est là qu'allait naître Alphonse de Lamartine.

La Révolution n'avait, à ses débuts, éveillé que des sympathies dans cette famille de gentilshommes provinciaux ; on y était tout ensemble partisan des réformes et fidèle à la royauté. Le 10 août, le chevalier de Lamartine, qui était accouru comme volontaire à la défense de Louis XVI, fut blessé dans la Cour des Tuileries. Incarcéré à la prison des Ursulines, à Mâcon, où furent également emprisonnés ses deux frères, il y resta jusqu'à ce que le 9 Thermidor ouvrît les poi'tes des cachots de la Terreur.

11 revint alors s'installer à Milly. C'est là que va commencer pour le futur poète cette éducation si particulière quïl recevra des choses et des gens et

qui mettra sur son imagination une empreinte si profonde.

Quand la famille, pareille à une tribu pastorale, vint prendre possession du coin de terre qu'elle allait cultiver, ce fut un tableau dont Lamartine se rappela toujours la naïveté champêtre et antique. Dans de lourds chariots à bœufs s'entassaient femmes, enfants, serviteurs, bagages. Le père allait à pied, ses deux chiens tenus en laisse. « Tout cela formait une longue colonne d'équipages baroques roulant dans la boue. Les aiguillons des bouviers, les gémissements et les regimbements des bœufs, les clameurs épouvantées des femmes, le rire des enfants dans les chars faisaient un spectacle moitié pittoresque, moitié touchant. » C'était la préface d'une existence qui allait être toute patriarcale.

Le pays où l'on entrait n'était ni riant, ni plantureux : un sol aride, des collines nues plantées de vignes maigres. « On s'élève par une pente tournoyante, mais rapide, vers des masures couvertes de tuiles rouges qu'on voit groupées au-dessus de soi sur un petit plateau. C'est notre village. Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sept à huit maisons de paysans. Un chemin pierreux s'y glisse, de porte en porte, entre ces chaumières. « Il mène à une cour de ferme, au fond de laquelle on accède, par un perron de cinq marches de pierre, usées et disjointes, à une maison basse et massive, d'un seul étage. Elle n'a, cette demeure des Lamartine, rien d'un château ; située

au milieu des maisons de paysans, elle n'est que I

lune d'elles, seulement un peu plus vaste que les ;

autres : c'est l'habitation du maître au milieu des |

serviteurs, groupés autour de lui par la communauté ;

des intérêts et la similitude des travaux comme par !

les liens d'une affection ancienne et familiale. ^

Telle est en effet la condition des Lamartine, à 'î

mi-chemin entre la noblesse et le peuple des cam- J

pagnes. Le poète en aimait la modestie : « Dieu m'a 1

fait la grâce de naître dans une de ces familles de '■

prédilection qui sont comme un sanctuaire de piété. . . J

famille sans grand éclat, mais sans tache, placée par

la Providence à un de ces rangs intermédiaires de >

la société où l'on tient à la fois à la noblesse par le ^

nom et au peuple par la modicité de la fortune, par '

la simplicité de la vie et par la résidence à la cam- ^

pagne, au milieu des paysans, dans les mêmes habi- '

tudes et à peu près dans les mêmes travaux. » ;

Lamartine doit beaucoup à cette origine, et il le sait.

Imaginez une enfance de petit paysan bourgui- j

gnon. C'étaient des journées entières, passées en ,

liberté, à courir dans les vignes, à garder les trou- ■;

peaux dans la montagne. Les saisons ramenaient la j

succession réglée de leurs travaux, labour, semailles i

ou moisson : une surtout, la saison des vendanges,

résumait l'activité de ce pays de vignobles. Tout

prenait un aspect de vie laborieuse et de saine ]

gaieté. « Les plus alertes filles des villages voisins... ^

s'acheminaient en chantant, leurs celliers sur la tête •

ou leurs corbeilles à la main,... dans les étroits sen- '■

tiers des vignes. . . . La joie ruisselait, comme le vin, de colline en colline. » La vendange terminée, c'étaient les longues soirées qui commençaient, occupées à casser les noix ou à ûler le chanvre. Tantôt accompagnant la vendange qui s'entassait sur les chariots, tantôt conduisant les bœufs avec Taiguillon du bouvier, le jour regardant battre le blé, et le soir prêtant ToreiUe aux contes de la veillée, l'enfant se mêlait intin.cment à la vie et au labeur des champs : « Jamais homme ne fut élevé plus près de la nature et ne suça plus jeune l'amour des choses rustiques. » C'est là chez Lamartine le fond

premier.

Les impressions qu'il recevait ainsi des choses champêtres lui arrivaient avec cette fraîcheur et ce charme où l'on reconnaît une sensibilité qui s'éveille. Chateaubriand Ta dit : « Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie. » C'est pourquoi les écrivains qui sauront peindre « la nature .) sont pour la plupart ceux qui ont ouvert sur elle des yeux d'enfants, dans la joie des premiers émerveillements. Mais ni Rousseau, ni Chateaubriand, m George Sand n'auront eu le privilège d'une vie aussi vraiment campagnarde. De ce trésor de sensations accumulées sans dessein, au jour le jour et tous les jours, dans une âme toute neuve, jaillira plus tard un flot d'images inépuisable. Ces images seront justes parce que les tableaux qu'elles évoquent le poète les a eus sous les yeux réellement; elles

seront abondantes, aisées, spontanées, parce que de

tout temps chez Lamartine se sont associés aux *

émotions de lame les aspects du paysage; on ny ',

découvrira ni effort, ni parti pris, ni artifice litté- ;

raire, parce que Lamartine n'a pas feuilleté le livre '

de la nature en auteur qui veut lui emprunter des ;

comparaisons pour en orner son style. Cela dis- j

tingue Lamartine de tous les poètes qui l'avaient ■

précédé, formés dans les collèges et qui vivaient '

dans les salons, et aussi bien de tous ceux qui l'ont j

suivi. Le sentiment direct de la nature n'apparaît '

que tard chez Hugo et chez Vigny, et il est parfai- '

tement étranger à la muse parisienne d'Alfred de ■

Musset; mais, dès son premier éveil, la poésie de \

Lamartine est tout imprégnée de parfums, pénétrée ^

de souffles, brillante d'images, ou gracieuses ou

mélancoliques, qui reflètent les mille visages de la *,

nature. \

Dans ce milieu pastoral, où Ton vit beaucoup de j

son propre fonds, l'action de la famille, celle du '

père, de la mère, des sœurs, doit se faire d'autant j

plus profondément sentir. Le père de Lamartine

était de ces hommes dont le portrait tient en deux

mots : probité et modestie. Dans la vie comme au

régiment, il était l'homme de la consigne. Retiré ■

sur ses terres, où il vivait en soldat devenu vigneron, '

il ne voyait rien au delà du bon gouvernement de ■

son petit domaine. Personnage effacé, figure de :

second plan, il avait toutes les qualités solides sans \

aucun mérite brillant, beaucoup de bon sens et de j

LA JEUNESSE. Iri

droiture, aucune initiative, une habitude de gravité qui rendait sévère sa tendresse elle-même.

Infiniment plus complexe, plus curieuse et plus attachante est la psychologie de Mme de Lamartine ; et cette mère a rais tant d'elle-même dans l'âme de son fils qu'on ne saurait trop s'attacher à la bien connaître. Elle est l'un des types les plus achevés et les plus délicieux de la femme chrétienne, épouse et mère toute à ses devoirs, soucieuse de rendre autour d'elle la vie souriante, maîtresse de maison attentive, aumonière malgré la modicité de ses ressources, connue et bénie dans les chaumières les plus pauvres. Elle avait été élevée en mondaine au Palais-Royal et à Saint-Cloud; quand son mariage eut fait d'elle une ménagère campagnarde, elle accepta volontiers sa nouvelle existence, mais en y transportant, pour l'égayer et la relever, un peu de ses anciennes habitudes et de son élégance. Grandie dans une société saturée d'esprit philosophique, elle avait beau être restée chrétienne, son horreur pour les philosophes n'empêchait pas qu'il no s'insinuât un peu de leur philosophie dans sa piété. D'une haute raison, active, laborieuse, vaillante comme les femmes de l'ancien temps, elle avait été quand même effleurée par la mélancolie du siècle. Un trait domine chez elle : le goût qu'elle avait pour la vie intérieure. Chaque jour, elle consacrait à la méditation solitaire une heure que tous autour d'elle s'accordaient à respecter. Nous en avons comme témoignage ces cahiers de notes

dont Lamartine a publié une partie sous le titre de Manuscrit de ma mère, et qui tiennent à la fois du livre de raison et de Texamen de conscience. Comme il arrive aux natures très délicates, elle était scrupuleuse jusqu'à en souffrir, et ce mal du scrupule se traduisait chez elle en timidité, appréhension de Tavenir, regret et repentir de ses décisions, habileté à empoisonner son propre bonheur : « Je suis trop heureuse, quelquefois cela m'elfraie.... Voilà comme les mères empoisonnent même leur bonheur. » Elle ne trouvait le repos que dans une absolue confiance en Dieu. Elle rapportait à Lui toutes ses pensées. La piété était l'atmosphère où elle se mouvait. Ce mélange de distinction et de rusticité, de raflinement et de simplicité, d'inquiétudes et d'humeur souriante, ces habitudes de repliement sur soi, que ne contrarie pas la perpétuelle effusion d'amour, d'adoration et de reconnaissance, voilà ce qui nous rend si aimable cette mère pieuse et tendre.

Quand on lil le Manuscrit de ma mère, on est frappé d'y trouver des pages déjà toutes lamartiniennes, celle-ci par exemple où la charmante femme s'est peinte sans le vouloir : « Je jouis de ma solitude. Je suis seule à Milly avec mes enfants et mes livres; ma société est Mme de Sévigné. J'ai fait une grande promenade, ce soir, sur la montagne de ' Craz, qui est derrière la maison, au-dessus de nos vignes. J'étais toute seule; c'est nion plaisir dans ce temps-ci, le soir, de m'égarer seule, ainsi, bien loin.

Jaime le temps d'automne et les promenades sans aulre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme Thorizon, et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille réflexions et une espèce de mélancolie qui me plaît; je ne sais ce que c'est, si ce n'est une consonance secrète de notre âme infinie avec l'infini des œuvres de Dieu. » Cette prédilection pour le temps d'automne et l'heure crépusculaire, ce penchant à la mélancolie, ce goût de la rêverie qui peuple la solitude de toutes sortes d'impressions, de souvenirs et de vagues espoirs, mais surtout cette sensation d'une correspondance intime et mystéi'ieuse entre l'infini de l'âme et l'infini de la nature, n'est-ce pas déjà le Lamartine des Méditations^ On voit ce que le poète a hérité de sa mère, et c'est le meilleur de lui-même : sa sensibilité.

A cette affinité d'âme s'ajoutera l'effet d'une influence réfléchie et continue, quand la mère deviendra l'éducalrice. Tout l'enseignement qu'elle donnait à ses enfants tendait à les pénétrer « du sens religieux et caché de la création ». La façon dont, en bonne élève de Bernardin de Saint-Pierre, elle leur expliquait les harmonies de la nature, la constitution des éléments, la vertu des plantes et la destination des insectes, n'était peut-être pas très scientifique ; mais il en sortait « un immense sentiment de la Providence ». C'était oîi elle revenait sans cesse, parce que c'était l'essentiel de son christianisme : « Dieu visible à travers son œuvre ».

« La prière, mais la prière rapide, lyrique, ailée, était associée aux moindres actes de notre journée. » C'est la source d où jailliront quelque jour les Harmonies.

Evoquez maintenant autour de l'enfant le groupe de ses cinq sœurs. Faut-il en croire un poète et un frère, quand il nous en trace de si séduisants portraits : Cécile, la beauté populaire de la famille, celle qu'on aimait à voir passer dans les rues; Eugénie, une apparition d'Ossian, celle qui, par la poésie et la mélancolie de son caractère, se rapprochait alors le plus de Lamartine: Suzanne, la madone de Raphaël, la vierge chrétienne, le tableau d'autel; Césarine, beauté méridionale, jeune fille romaine éclose par un caprice du hasard dans un nid des Gaules ; Sophie, une figure des bords du Rhin? Récuserons-nous le témoignage de la mère, si fîère de la beauté de ses filles? Mais, au dire de Sainte-Reuve, Royer-Collard « qui avait, en ce temps, l'occasion de voir Lamartine avec ses sœurs sous l'œil de la mèi-e, ne pouvait s'empêcher de comparer cette jeune famille aimable et d'un essor si naturel, à une couvée de colombes ». Ce qui a manqué à beaucoup d'hommes, et à beaucoup d'écrivains, c'est justement d'avoir eu, dès les premières années, autour d'eux ces blancheurs de colombes. Lamartine en conservera, pour toujours, un sentiment inaltérable de la pureté. Il aura la fine intelligence des choses du cœur et le goût de la tendresse, avec une distinction et une élégance naturelles, qui sont chez lui un effet de l'influence ferai-

nine autant que de l'aristocratie native. Et plus tard, poète ou romancier, il écrira comme on fait quand on devine, penché sur la page commencée, un doux visage de femme.

Cette éducation est-elle d'ailleurs à Tabri de tout reproche? Était-elle sans danger? Alix des Roys avait, au Palais-Royal et à Saint-Cloud, partagé avec les princes les leçons de Mme de Genlis. Mme de Lamartine « avait puisé ses idées sur l'éducation dans Jean-Jacques Rousseau et dans Bernardin de Saint-Pierre ». Elle appliquait à son fils un système, celui de V Emile. Le principe en était de bannir toute contrainte et de supprimer le sentiment de l'effort : « Je n'avais jamais à lutter ni avec moi-même, ni avec personne. Tout m'attirait, rien ne me contraignait. Le peu qu'on m'enseignait m'était présenté

comme récompense Tout cela se faisait en jouant,

aux moments perdus, sur les genoux, dans le jardin, au coin du feu du salon, avec des sourires, des badinagcs, des caresses. « — On avait soin que toutes les images de la vie, qui s'inscrivaient dans le cerveau de l'enfant, fussent aimables et riantes : « J'avais déjà dix ans que je ne savais pas encore ce que c'était qu'une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une sévérité du visage humain. » La religion même se faisait « facile » et « séduisante ». Ainsi Lamartine est façonné depuis toujours à cet optimisme qui s'accorde si bien avec les riches facultés de son heureux génie. Plus tard, il prendra de chaque sujet la fleur : il cueillera tout ce qu'il peut atteindre d'un

geste aisé et rapide; il dédaignera de poursuivre ces • sortes de beautés qui ne s'obtiennent qu'à force de labeur. Dans toute entreprise il apportera la vertu • et les ressources magnifiques du premier élan, pour ' se lasser très vite. Doué d'une confiance impertur- ( bable et sereine dans la bonté des hommes, il con- '! cevra leur histoire à la manière d'une immense idylle, et situera leur avenir en ce pays d'Utopie ' qui est la patrie de son imagination.

On commet au surplus une grave erreur quand on répète que cette éducation dut avoir pour effet d'amollir chez lui la trempe du caractère. Lamartine enfant ne fut pas un enfant de chœur : le fade et le doucereux n'est pas du tout son genre. Ce que constate sa mère à plusieurs reprises, c'est qu'il « manque de patience », a qu'il a le caractère trop fier et ti'op impérieux », qu'il est « difficile à gouverner ». Le fait est que la liberté d'une enfance passée à la campagne et Findulgence maternelle l'avaient doublement rendu incapable de toute discipline.

On le vit bien quand on essaya de le plier à une règle et de le mettre à des études suivies. On l'avait d'abord envoyé avec quelques camarades chez le i curé d'un village voisin, Bussières. Le curé était 1 trop vieux; son neveu, l'abbé Dumont, était trop jeune ou trop fantaisiste. Les enfants confiés à leurs ' soins n'apprenaient rien. 11 fallut s'enquérir d'un mode d'instruction plus sérieux. II y avait alors, à Lyon, une institution en vogue, l'institution de la Caille, tenue par le sieur Pupier : c'est là qu'Alphonse

de Lamartine fut conduit, à la rentrée de 1800. Le tableau qu'il en a tracé par la suite est poussé au noir : Técolier y fut moins malheureux qu'il ne lui semblait, à distance, l'avoir été. Toutefois, il est exact que sa prison lui fut intolérable; nous en avons la meilleure preuve : il se sauva. C'était au mois de décembre 1802. On le rattrapa; on le mit au cachot; on eut toutes les peines du monde à lui faire écrire une lettre d'excuses. Cette révolte, cette fugue, cette obstination nous le montrent dans son véritable caractère, avec cette àpreté d'indépendance qui effrayait sa mère.

C'est au collège de Belley qu'il trouva la seule maison d'éducation qui lui convînt. Comment Mme de Lamartine avait-elle obtenu de l'oncle voltairien qu'il consentît à confier le jeune homme aux Pères de la foi, c'est-à-dire aux jésuites? C'est son secret. Toujours est-il que, vers la fin d'octobre 1803, elle accompagna son fils de Màcon à Belley. La route les enchanta. Le collège était bâti sur la pente d'une colline; de son lit, le collégien pouvait apercevoir « les prairies en pente à demi voilées de saules et de frênes » ; par delà les murs, il retrouvait « l'horizon champêtre et pittoresque » : ce fut pour lui le premier attrait d'un tel séjour. La bonté indulgente des Pères lui rendait l'agrément et la chaleur du foyer tant regretté. Leur piété continuait dans l'âme du jeune homme l'œuvre de la piété maternelle : « Je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant

pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, ^ j'entrais par une petite porte secrète dans Téglise j déjà assombrie par la nuit... et je m'abîmais en Dieu», j Il s'accommoda d'un enseignement tout littéraire qui ? négligeait les sciences et Ihistoire, mais tenait en ' honneur les lettres anciennes, le discours, la poésie. ,* Il paraissait avec avantage dans les exercices publics, j et revenait aux vacances chargé de premiers prix et l de couronnes. Son maître principal fut, avec le | Père Vrindts qui lui enseigna la philosophie, le Père t Béquet, qu'il suivit en seconde et en rhétorique. | C'était « un Fénelon de hasard dans une école de | montagne ». Ce fut lui qui, un jour de 1806, fit aux > jeunes gens groupés autour de sa chaire une lecture -^ destinée à produire sur eux une si grande impres- j sion : « Le Père frappa sur son livre et commença : i « Il est un Dieu. L'impie seul a dit : il n'y a pas de » « Dieu. » La grandeur des idées, la pompe des mots i nous saisirent. La voix solennelle du Père, les ": larmes qui semblaient poindre de son cœur ou * trembler dans sa poitrine, la nouveauté de ces ] accents, la sainteté de ces délices enivraient nos \ oreilles et captivaient nos imaginations. » C'est ; ainsi que ces maîtres, attachés à la tradition des ■-. vieilles humanités, laissaient pourtant venir jus- ; qu'à leur élève des bouffées de la littérature nou- ' velle.

Belley rendit encore à Lamartine un autre sei'vice : ; il y forma ces amitiés qui devaient tenir tant de place ; dans sa vie. Aymon de Virieu l'avait séduit par le "'

contraste même de leurs natures.... « Il était gai, j'étais sérieux; turbulent, j'étais calme; sceptique, j'étais pieux; mais il avait un cœur tendre sous son

apparente rudesse, et un esprit supérieur »

Louis de Vignet, neveu des de Maistre, « était triste et renfermé en lui-même... il avait la physionomie taciturne de Thomme déjà accablé sous la mélancolie qui souffre. Sa figure était celle de Werther. » Aux vacances de 1804, Lamartine avait été invité avec Aymon de Virieu chez Guichard de Bienassis. Par malheur, il y avait au château une bibliothèque bien fournie des livres libertins du siècle précédent : les trois amis ne se fiz'ent pas faute d'y promener leur curiosité. C'est avec ces trois amis qu'il va entretenir cette correspondance, si personnelle, si intime, qui est pour sa biographie la source la plus précieuse, et qui nous apportera, pour les années qui viennent, la conGdence de ses projets, de ses rêves, de ses tristesses.

Il était resté quatre ans à Belley, de 1803 à 1807. Il n'en emportait que de bons souvenirs. Toutefois la reconnaissance qu'il gardait à ses éducateurs « modèles de sainteté, de vigilance, de paternité, de tendresse et de grâce », le cédait à un autre sentiment : la joie de sa liberté recouvrée. Il a dix-sept ans, il se sent un ardent besoin de vie active et laborieuse. Il voudrait prendre un état, et. celui qui le tente le plus est l'état militaire. Mais ses parents, royalistes, n'admettent pas qu'il serve l'Empereur. On ne se presse ni de l'envoyer à Paris, ni de

l'autoriser à faire son droit. Il va rester dans sa province, n'ayant d'autre l'essource que l'étude pour remplir ses longs loisirs. Est-il à la campagne, à Saint-Point ou à Milly? « A une heure, comme au bon vieux temps, on se rassemble et Ton dîne; après le dîner, une heure de conversation ; quelquefois on joue, et moi, prenant un livre dans ma poche, mon fusil sous mon bras et mon Azor avec moi, je m'esquive, soit dans la forêt, soit dans la prairie, je choisis un endroit ombragé et fixais, je m'assois, et, quand mon chien dort à côté de moi, que rien ne trouble mon petit asile, je lis. » A Mâcon, l'étude lui est plus que jamais nécessaire pour combattre l'ennui : « Je me lève à six heures, j'étudie jusquà neuf; je monte à cheval jusqu'à midi; je dîne. Une heure après le dîner, je prends une leçon de danse, une autre de musique, une de mathématiques et une de dessin (1808). » L'année suivante la part faite au travail est plus grande encore : « A six heures du matin, je me mets à mon travail.... J'en sors à une heure pour dîner... Je me remets aussitôt après à la musique et à la lecture jusqu'à six ou sept heures. Voilà-t-il pas une vie d'homme de lettres? » C'est qu'il ne prend pas son parti de mener l'existence « du plus sot, du plus plat, du plus ignorant bourgeois de petite ville ». A Lyon, où il passe les hivers de 1809 et 1810, il se trouve moins à plaindre ; il a un bon maître d'anglais; il est abonné au théâtre qu'il « aime à la folie » ; il a des relations, surtout parmi les artistes « ces gens qui ne sont pas sûrs de

dîner demain, mais qui ne troqueraient pas leur taudis philosophique, leur pinceau ou leur plume pour des monceaux d'or ». Il apprécie surtout son « incomparable liberté ».

Comme on le voit, la lecture est alors sa grande occupation ; il en a la passion ; c'est elle qui, pendant des années, va être son éducatrice presque unique. On ne saurait trop insister sur ce point. Cherchons donc quels sont ces livres dont « ses poches sont toujours pleines», quelles révélations successives ils ont apportées à son esprit ardent et neuf, et voyons grâce à eux se former Fintelligence et se déterminer la sensibilité de Fécrivain. Comme il est tout frais émoulu de ses classes, il continue ses admirations de collège : il relit Homère et Virgile, Montaigne qui, pour un temps, sera son « ami », Molière, Regnard, La Fontaine dont il est prêt k faire « son auteur », enfin et surtout Voltaire. Son goût pour Voltaire poète est très frappant : il le Ht; il le cite; il rimite ; il en est — et il en restera — tout imprégné. Il pratique assidiiment les petits poètes du xvin'' siècle finissant, les élégiaques et les erotiques : Gilbert, Parny, Bertin. Mais voici la part des nouveautés. D\ibord les lectures étrangères : les Italiens, TArioste et Alfieri; les Anglais, Pope, Richardson, Sterne, Young, Ossian, Puis ce sont un à un les livres essentiels qui transformaient alors la littérature, et qui vont faire entrer Tavide lecteur dans le grand courant moderne. Mentionnons seulement les Martyrs qui ne lui font d'abord qu'une impression assez

mélangée : « J'ai fini à peu près les Martyrs : sunt \

raala, sunt eximia » ; et ne voyons dans Tenthousiasme \

où le jettent les poésies de Clotilde de Surville qu'une |

preuve de ce goût qui régnait alors pour la fausse |

naïveté et le bric-à-brac de littérature archaïque. ; Mais Corinne le transporte « dans un autre monde,

idéal, naturel, poétique ». Il y retrouve les pensées j

et les sentiments dont il portait en lui Tébauche ou le j

désir, « ces pensées si pures el si nobles auxquelles J

je ne pouvais presque plus croire sans me regarder i

comme un fou, un original Cet amour de la nature ,

et des beaux-arts, jusqu'à présent ma seule passion, i

et cet amour désintéressé, sincère, abandonné, vrai '

et puissant, que je concevais sans cependant Tes- j

pérer, ni en voir d'exemples. » Les Confessions de ^

Jean-Jacques Rousseau, où il apprécie surtout « les \

■ descriptions ravissantes de ses courses pédestres » ; j

Emile, un livre dont il \eut faire « son ami et son '

guide » ; la Nouvelle Héloïse : « Grands dieux ! Quel i

livre! Comme c'est écrit! Je suis étonné que le feu , n'y prenne pas.... Pour un jeune homme qui en est où nous en sommes, c'est le meilleur livre que nous puissions lire, c'est celui qui est le plus capable

d'inspirer des sentiments nobles et vrais. » Il y a j

deux livres qu'il relit avec une émotion particulière : '

c'est Bené : « Jamais je n'ai pu le lire sans pleurer » ; !

et c'est Werther : « Il m'a fait la chair de poule.... j

Voici l'automne : c'est le temps où je deviens amou- j

reux, mélancolique, rêveur, ennuyé de la vie : c'est ]

le temps où je lis Werther et où je suis souvent tenté .

d'irailer cet aimable et malheureux héros de roman. » Quand il est dans ces dispositions, Montaigne lui devient insupportable : « C'était un homme heureux et glorieux, tout fier d'être citoyen de Bordeaux, n'ayant jamais senti le malheur.... Je l'ai aimé tant que je n'ai rien eu dans le cœur. « Cela n'avait pas duré longtemps.

On aurait tort d'ailleurs de se représenter Lamartine, en aucun temps de sa vie, sous les traits d'un rêveur mélancolique. Tristesse et langueur ne sont pas sa pente naturelle ; elles ne seront chez lui que l'effet d'une crise passagère, le résultat du besoin d'activité — ou, et comme il dit, d' u action w — non satisfait. Ce « grand diable de Bourgogne » ne peut souffrir la « vie de fainéant » à laquelle il est condamné par les scrupules de sa famille et l'entêtement de ses oncles. En revanche, il est, comme le Chateaubriand de Combourg, tourmenté de désirs : « Lincertitude, le vague de mon existence présente et future, tout cela me fait languir et me fera mourir.... Pour me donner le change... je marche, je vais, je cours de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, à midi, à minuit, par la pluie, par le soleil; je tâche de tromper mon imagination, de la détruire, de la glacer, mais en vain! » Dans son journal, Mme de Lamartine note cet état d'esprit. Son intelligente sollicitude s'inquiète de cette « oisiveté dangereuse où la famille le laisse.... Ses passions commencent à se développer... il est agité, mélancolique, il ne sait ce qu'il désire.... » H ne le sait, mais

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nous le savons pour lui : c'est l'amour dont le près- ]

sentiment Fagite et dont le désir le rend inquiet et ]

gémissant. *

Ce n'est jias qu'il n'eût commencé par en douter, et même par en désespérer. Il ne trouve plus « rien { de digne d'une passion, rien que des petites effrontées, \ impudentes, coquettes, rien que des petites ignorantes, imbéciles, malignes, médisantes, sottes, ! laides. « Il est d'avis qu' « il n"y a plus d'amour i véritable ». Il y renonce. C'était un peu tôt, et on '' sait ce que valent ces serments. Aussi est-ce sans ; aucune espèce d'étonneraent que nous trouvons, à ' quelques jours de là, ces lignes passionnées : « Me i voilà pris, me voilà mort ! J'aime et j'aime sans espé- ' rance.... Ce n'est point une beauté que j'aime à pré- ' sent, mon ami, mais c'est toute l'amabilité, toute la ■ sagesse, toute la raison, tout l'esprit, toute lagi^âce, « tout le talent, imaginable ou inimaginable.... J'en ] mourrai, je le sens. » Ces lignes sont du mois de ■ décembre 1809. Ce grand amour est-il celui dont \ l'auteur des Confidences a fait le délicieux épisode de ^ Lucy L,, l'innocente équipée des deux jeunes gens , qui s"aimaient en Ossian? Il s'agissait en réalité d'une jeune fille que Lamartine avait rencontrée Thiver au ' bal, à Màcon : Henriette P., fille du médecin de la \ famille. Il songeait à l'épouser : « Je vais prendre \ incessamment un parti violent pour obtenir sa main [ à vingt-cinq ans. » Ce parti serait, par exemple, J d'entrer au service — et de se faire tuer. La famille i jugea qu'il n'était que temps d'aviser : elle proposa

au grand amoureux un petit voyage en Italie. Il accepta d'enthousiasme.

Le voyage, c'était pour lui le mouvement, le changement, l'inconnu, Tespoir des aventures, la chère liberté! Et c'était le départ pour un pays vers lequel l'attiraient le prestige de la mode, les souvenirs littéraires et, par-dessus tout, une sympathie secrète. Quelque plaisir qu'il se fût promis, la réalité passa son imagination. A chaque nouvelle étape, son émotion grandissait. Parti dans la seconde quinzaine de juin 1811, il avait traversé Chambéry, et, de compagnie avec Vignet, il était allé en pèlerinage aux Gharmettes pour célébrer le culte de Rousseau et de Mme de Warens. Les Alpes et Turin l'avaient ravi. A Livourne, il vit la mer pour la première l'ois. Il resta une quinzaine de jours à Florence et arriva à Rome, le l*^"" novembre. C'est là qu'il eut la révélation. Turin, Gênes, Livourne, Florence même, pour lui ce n'était pas l'Italie. A Rome, enfin, il la découvrait. Parmi les carnets où le jeune voyageur notait au jour le jour ses impressions, nous avons eu la bonne fortune de retrouver celui qui est consacré aux impressions de Rome et de Naples. En voici les premières lignes :

« Roma, l'^'" novembre. Je suis arrivé à Rome, la nuit du 1'='' novembre; il faisait le plus beau clair de lune; les dômes, les hautes têtes des pyramides et surtout le superbe dôme de Saint-Pierre se dessinaient parfaitement sur un fond du bleu le plus pur; le plus parfait silence régnait dans tous les environs

déserts de cette belle et triste ville. A droite et à gauche, j'apercevais quelques débris de temples ou de palais, quelques fûts de colonnes i*enversées et partout rimage effrayante et sublime d'une splendeur qui n'est plus. »

Sa première visite est pour Saint-Pierre d'oîi il sort, l'imagination « écrasée non point par la masse, mais par la beauté ». De Saint-Pierre il entre au Vatican. En parcourant ses galeries, il s'accoutume « à distinguer le goût anlique du moderne : c'est la divine simplicité qui en est la différence la plus infaillible et le cachet le plus sûr ». Sa visite au Gapitole le déçoit ; il déplore cette manie de remplacer les souvenirs de l'antiquité par des constructions modernes : « Il semble que les hommes se plaisent à enlever à leurs ancêtres jusqu'à leurs noms, jusqu'à la trace de leurs ouvrages ». Très pénétré du goût alors régnant pour la poésie des ruines, il aime à rêver parmi les débris des palais et des temples et à évoquer la Rome d'autrefois :

« Quel beau coup d'œil vous reste encore à Rome, le soir, au coucher du soleil, si vous venez vous asseoir sur l'élévation qui est derrière le Gapitole, auprès des cinq colonnes superbes dont on découvre à présent la tête seule, et en face du Colisée dont le sommet est encore éclairé par le couchant I Que d'idées ne réveille pas cette magnificence dont il ne reste que les témoignages 1 Quel beau rêve on peut faille sur la grandeur, la beauté, la puissance de Rome antique ! Avec quelle facilité

on peut rebâtir toute cette immense étendue! Voilà le plus bel amphitéâtre qu'aient pu bâtir les hommes. Voilà les voûtes et les ruines du palais d'or de Néron. A droite, voilà l'antique palais des Césars. A mes pieds, le temple delà Concorde et Tare de Septime- Sévère. Plus loin, l'arc de Titus et celui de Constantin. A ma gauche, s'ouvrent les trois superbes voûtes du temple de la Paix qui disait autrefois le sort de l'Univers. Ici c'est une belle colonne isolée qui semble pleurer sa sœur, là une urne de fontaine antique, là le temple de Faustine. Une foule d'autres ruines sont confondues dans les fabriques modernes; de singuliers accidents, des jeux bizarres du hasard, de sublimes contrastes frappent à chaque instant les yeux; au milieu de tout cela circule une population nouvelle, diamétralement opposée à l'ancienne : les hommes dans cet étonnant pays ont plus encore changé que les édifices; on ne retrouve plus de traces du caractère romain sur les bords du Tibre et tout y est mort, jusqu'à ce fier orgueil républicain qui s'est changé en une vile et servile vanité, le seul trait prononcé du caractère romain. »

A Frascati — autrefois Tusculum — il espérait trouver la nature : il n'aperçoit que des palais magnifiques avec des jardins péniblement travaillés. Mais Tibur l'enchante :

« Quel rêve agréable, je viens de faire ! Car cela me paraît un rêve. J'ai vu ce Tibur si fameux, si cher aux amis des poètes et de la nature! J'ai vu le prœceps Anio, tantôt doux et sinueux, tantôt rapide

32 LAMARTINE. r

et sublime! Je Tai vu se précipiter tout entier et ^ d'un seul jet, d'une distance énorme, tomber en ^ poussière humide et faire trembler les rivages du '■ bruit de sa chute; je l'ai vu se perdre dans les ■. rochers, sous des grottes charmantes recouvertes > d'une verdure toujours fraîche ; je l'ai vu en ressortir i calme et limpide, puis reprendre sa course, se | diviser en plusieurs ruisseaux, bondir sur des | rochers moins âpres, couler sur le gazon et s'étendre ^ comme un large lit de neige dans la prairie. J'ai | visité sur ses bords la petite villa d'Horace... » '<,

Naples le ravit plus encore. Il y arriva dans la | nuit du 1" décembre. Rome était belle par les 1 monuments, Naples l'est par le paysage^ et c'est | pourquoi il la préfère :

« Là j'ai vu des paysages dont rien ne peut donner une idée dans aucun autre pays du monde. Ni la France, ni la Suisse, ni les plus belles montagnes des Alpes ne sont, au lever du soleil, environnées d'une vapeur dorée et qui adoucit et colore tous les objets; j'ai vu, par une belle journée, une pluie de lumière environner les montagnes de Pausilippe et de Salerne. Vers le milieu du jour, la teinte devient plus argentée et, le soir, elle redevient couleur d"or. »

Même note dans la correspondance. Lamartine ne tarit pas d'éloges sur « ce plus beau spectacle du monde entier, qui ne sortira plus de son imagination.... Les mots me manqueraient pour te décrire ' cette ville enchantée, ce golfe, ces paysages, ces

montagnes uniques sur la terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes merveilleuses. » Peu à }3eu, il se laisse envahir par cette atmosphère de délices et de mollesse : « C'est Tair du pays : je deviens un vrai

lazzarone Je ne vais ni dans la société ni même

aux théâtres. » Hélas ! il allait au tripot. Se trouvant sans ressources, il n'éprouva aucun scrupule à en demander au jeu : « Je suis sans le sol. Je viens de me mettre à jouer. J'ai gagné en deux jours une quarantaine de piastres. » Non, Lamartineà vingt ans n'est pas le vertueux Grandisson.

Depuis le commencement de janvier 1812, il était allé habiter chez un de ses parents, M. Dai^este de la Chavanne, directeur de la manufacture royale des tabacs. Il y rencontra une jeune fille, presque une enfant, employée dans la maison. C'était Graziella. Elle lui plut. Si l'on dépouille cet épisode de la couleur poétique que l'imagination de Lamartine devait lui prêter plus tard et à distance, il reste l'avenlure la plus banale. Graziella était la fille d'un pêcheur de Procida : Lamartine s'étant éloigné de Naples pour assister à une éruption du Vésuve, dépitée elle s'enfuit dans son île natale : le jeune homme l'y alla rechercher. Cependant, à Milly, on commençait à s'inquiéter : au mois d'avril, Virieu, qui avait rejoint son ami à Xaples, fut prié de le renvoyer à sa famille. L'idylle avait duré trois mois : elle n'eut pas de dénouement tragique. Lamartine avait promis de revenir : il emportait le mouchoir de cotonnade rouge qui enserrait les beaux cheveux de la Pro-

citane, et qu'on garde encore à Saint-Point. Elle 1 espéra son retour sans trop y croire, et ne mourut | pas de son absence. Ni pour l'un ni pour l'autre, il j n'y avait eu de déchirement. Dans son amour pour i la fille du pêcheur, le jeune homme n'avait mis que ï son goût du plaisir et l'élan de sa première jeunesse. * Le souvenir qu'il en emportait se distinguait à peine , pour lui de celui des choses mêmes qu'il venait de ; quitter : il se confondait avec la tiédeur de l'air, avec \ la douceur d'une vie instinctive et voluptueuse. '* Quelques années plus tard, retournant à Naples, ' il l'appellera « le pays de la pure et brutale volupté. / Naples ressemble plus à l'Asie qu'à l'Italie : il n'y a î que les délices du corps. » Sa sensibilité n'avait pas été remuée pi^ofondément. Il revint par Milan, le lac Majeur, les îles Borromées, Lausanne. Sur i le chemin du retour, il note en lui « ce vague désir j d'amour et de bonheur qui nous tourmente ». Bon- ] heur, amour, lui sont encore inconnus. } Toutefois ce voyage avait eu sur lui une grande I influence et qui se traduisit par de multiples effets, j D'abord il élargit son horizon, il développa et libéra j son imagination. Il lui découvrit une nature nou- i velle, plus séduisante et plus brillante que sa Bourgogne et que son Maçonnais. Il lui montra la mon- ■ tagne et la mer, les Alpes et la Méditei'ranée. II lui | révéla cette lumière pure et douce, oii les contours se fondent, où les lignes s'adoucissent, où les teintes s'harmonisent, et qui devait êti-e l'atmosphère en accord avec son pur et suave génie. Gomme la fine-

nient remarqué M. Gh, de Pomairols, Milly est un pays sec, absolument sans eau. Et il se trouve que la caractéristique du génie de Lamartine, c'est la fluidité, Tabondance souple : les grâces des eaux reviennent sans cesse sous sa plume : sa pensée se tond et se dilue en images liquides. Bien loin qu'il y ait accord, il y a contradiction entre les spectacles habituels de son enfance et les préférences de son goût d'artiste. L'Italie est la patrie de son imagination : Milly n'est que celle de son cœur. Mais le plus sûr profit de tout voyage est de nous faire découvrir aux choses de chez nous un charme que nous ne leur soupçonnions pas : c'est au retour de Naples que Lamartine prit pleine conscience de ce qui l'attachait à sa terre natale. Un résultat imprévu du séjour aux rives enchantées, ce fut de lui faire découvrir la poésie de l'humble vallon et du coteau maigre de Milly, de ce pli de terrain où son cœur était enfermé.

Le voyage en Italie n'avait été qu'une distraction temporaire, un bi'ef enchantement. Revenu en France, Lamartine y retrouve toutes ses tristesses. Quelques jours passés à Paris ne lui apportent nullement la distraction qu'il en attendait : « J'ai été passer trois semaines à Paris pour me secouer un peu. Je m'y suis ennuyé tout comme ici, tout comme à Dijon d'où j'arrive. Oh ! que la vie me paraît longue!... Où fuir pour éviter le cruel ennui qui me ronge? » L'année suivante, le retour des Bourbons lui offre l'occasion de prendre du sex^vice : il entre dans la maison du Roi, sans enthousiasme ; il tient

garnison à Beauvais et à Paris; mais le métier l'ennuie; il y renonce, une fois pour toutes, après avoir galopé à la porte du carrosse qui, en mars 1815, emmenait Louis XVIIl vers l'exil. Et il retombe dans sa douloureuse oisiveté.

Période difficile et bienfaisante, dont on ne saurait trop dire combien le tourment fut profitable au futur poète. C'est alors qu'il fait provision d'idées et de sentiments, qu'il prend conscience de ses goûts, de ses aspirations, de ses désirs; rejeté sur lui-même et forcé de rentrer en lui, c'est, plus qu'aucun autre temps de sa vie, l'époque où il a une « vie intérieure ». A Milly tout particulièrement, dans la solitude et le silence, il entend le son de son âme. Il subit le charme de la mélancolie dans ces « journées sombres d'automne, sa saison favorite ». Il s'interroge sur ses croyances, et connaît l'angoisse du problème métaphysique : « 11 est des choses plus relevées encore que l'ambition et la gloire, qui m'occupent plus vivement et plus souvent. Que de nuages les environnent! Quelle épouvantable obscurité! Et que bienheureux sont les insouciants qui prétendent s'endormir sur tout cela! » Sur le Lamartine de la vingt-cinquième année, sur l'état de son âme, sur la confusion féconde de ses sentiments, sur son trouble ard.ent, il n'est pas de témoignage plus significatif, à la fois plus éloquent et plus sincère, que l'admirable lettre écrite de Milly, le 30 novembre 1816 :

« ... Sais-tu ce que c'est que des jours pluvieux,

nébuleux, orageux d'automne sur nos coteaux? Comprends-tu le charme de ces vents harmonieux qui ébranlent mes fenêtres et font crier ou siffler nos arbres déjà défeuillés? Peux-tu te peindre les délices que je trouve à parcourir sous mon manteau nos vignes dépouillées, à grands pas et comme un homme pressé par l'orage? Conçois-tu tous les plaisirs que nous donnent des habitudes, même désagréables, mais enfin que Ton retrouve? Comprends-tu comment j'en suis jusqu'à trouver un grand charme à la fumée qui remplit ma petite chambre et à Tair froid qui vient à travers ma croisée qui ferme mal, uniquement parce qu'autrefois cela était ainsi? En vérité, il y a cinq ou six hommes en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on le retrouve au moment où Ton y songeait le moins. Oui, je suis redevenu, au milieu de tout cela, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croiras-tu? Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tête, à chaque instant, le soir surfout, quand je suis, comme à présent, enfermé dans ma cellule, et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais.

:î8 LAMARTINE.

Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends : Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire 1 Pour moi, je jouis et je souffre de cet état, et je sens tomber quelques larmes. Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir; mais je mourrais du moins avec quelques sentiments nobles et vertueux dans Fâme »

Le jeune Chateaubriand était moins troublé quand il évoquait, dans la solitude de Combourg, la sylphide, l'être irréel, vague objet de ses vœux. Mélancolie de l'automne, pathétique de l'orage, douceur des souvenirs d'enfance et des premières impressions au foyer familial, communion avec la nature, aspii-ation à l'infini, appel des grandes émotions, tout est réuni dans cette méditation qui contient déjà en germe les Méditations.

Cet état de son âme se traduit dans ses premiers essais poétiques. Il s'était complu jusqu'alors dans les pièces fugitives : sa manière se fait plus large, plus grave, plus triste et plus tendre. Il conçoit l'idée d'un Saiil, puis d'une Médée, tragédies, et d'un poème de Clovis. Il écrit, en même temps qu'une satire sur le jeu, une Épître sur les Sépultures', des vers sur les ruines de l'Abbaye de Cluny; une romance sur le saule pleureur faite dans un cimetière de village ; une Élégie sur la mort de Parny. Cette tristesse épicurienne, à la manière de Parny, est alors sa note en poésie.

Mais l'heure était venue, où une rencontre allait bouleverser sa vie et renouveler son âme.

En arrivant à Aix, dans la seconde moitié de septembre, Lamartine prit pension chez un vieux médecin, le docteur Perrier. La maison, qui existe encore, une sorte de chalet rustique, était située dans le haut de la ville ; elle donnait par derrière sur un jardin qu'une barrière séparait seule de la pleine campagne et d'oîi le regard s'étend sur les cimes voisines. Une jeune femme s'y trouvait; Lamartine la vit ; bientôt il ne vit plus qu'elle. Les incidents de l'existence journalière la mettaient sans cesse sur son passage. Lorsqu'il rentrait de promenade par la petite porte du jardin sous les treilles, il l'apercevait alanguie aux derniers rayons du soleil. Le soir, en se penchant à la fenêtre, il distinguait, dans l'encadrement d'une autre fenêtre, le profil de la jeune femme accoudée et qui rêvait. Partout il devinait sa présence mystérieuse et son âme en était toute remplie.

Celle dont sa destinée venait de le rapprocher s'appelait Julie Charles : c'est TElvire du Lac, la Julie de Raphaël.

Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes était née à Paris le 4 juillet 1784. Créole par sa mère, elle passa son enfance à Saint-Domingue. Après le massacre des blancs, en 1791, elle arriva en France. Elle menait, en province, à La Grange près Tours, seule avec un père fantasque et brutal, une existence malheureuse, lorsque le physicien Charles s'éprit d'elle et la demanda en mariage. ^I. Charles était un vieillard : il avait cinquante-sept ans. Mais c'était un homme de grand mérite que ses travaux scientifiques avaient mis au premier rang, et que son intrépidité d'aéronaute avait rendu célèbre. Julie fut heui-euse d'accueillir sa recherche. Ce fut un mari excellent, d'une bonté non pas larmoyante, mais souriante et gaie. Il entoura de soins sa jeune femme, sa « pauvre Julie » toujours malade. Il habitait à l'Institut : il y recevait un cercle d'hommes qui avaient connu l'ancienne société et en continuaient la tradition. C'étaient Suard, Rayneval, Laine, Lally- ToUendal, surtout le baron Mounier et le vicomte de Bonald. Julie eut un salon. Elle y présidait avec une grâce nonchalante. Elle goûtait, comme il convenait, ces joies sérieuses et cette félicité calme....

Cependant, sous l'influence du mal qui la consumait, une espèce de fièvre grandissait en elle, à son insu : c'était une poussée de sensibilité qui s'épanchait en effusion d'amitié, trompant mal un désir

insoupçonné d"émotions plus tendres et plus vives. Ainsi cette jeune femme, heureuse et inquiète, qui avait passé la trentaine, qui était touchée par la mort, et qui n avait pas encore aimé, languissait dans une attente dont, sans la comprendre, elle subissait Tangoisse.

Dans les dispositions de sensibilité — si voisines ! — où se trouvaient Lamartine et Julie Charles, à l'instant où le hasard les rapproche, Tétincelle ne pouvait tarder à jaillir.

Sur le carnet de la jeune femme se lisent encore ces mots tracés au crayon par Lamartine : « Us se rencontrèrent, ils s'aimèrent ». C'est le cri du poète antique : Ut vidi, ut perii\ Et c'est Thistoire même de cette passion soudaine et violente. Ils étaient seuls, dans un cadre de nature fait à souhait pour l'idylle. Ils parcoururent toute la vallée, leur « chère vallée d'Aix ». Ils allèrent en pèlerinage aux Charmettes. Ils avaient pris avec eux les Confessions. Ils relisaient dans son cadre le livre troublant. Ils évoquaient une image de Mme de Warens « altérée d'amour et brûlant de confondre les doux noms de mère et d'amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la Providence et qu'adoptait son besoin d'aimer ». Tout parle d'amour à ceux qui aiment. Sur la fin du séjour, Louis de Vignet, le mélancolique, vint les rejoindre. Un soir, qu'ils avaient rempli « d'entretiens intimes, de rêvenes, de tristesses, de sourii-es, » Louis crayonna quelques strophes plaintives, dans le geni*e

'iâ LAMARTINE.

de Gilbert. A son tour, Lamartine improvisa ces vers.

A Madame Ch.

O toi qui m'apparus dans ce désert du monde, Habitante du ciel, passagère en ces lieux... Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin!

Ton berceau fut-il sur la terre.

Où n'es-tu qu'un souffle divin? Ah! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie, Ou fille de la terre ou du divin séjour,

Ala! laisse-moi, toute ma vie,

T'offrir mon culte et mon amour.

Cependant Taiitomne s'avançait. Il devenait impossible pour Julie de différer encore un retour qu'elle avait déjà tant retardé. Elle quitta Aix le 26 octobre et rentra à Paris le 3 novembre. Lamartine l'avait accompagnée, une partie du voyage. A Mâcon, où il était retourné, il rêvait de venir passer l'hiver à . Paris pour y retrouver celle qu'il aimait. Il le désirait trop vivement pour n'en pas trouver le moyen : le mercredi 25 décembre, dans son salon de l'Institut, parmi ses habitués de chaque soir, Julie vit apparaître le compagnon des heures enchantées d'Aix. Pendant quatre mois ils se verront chaque jour; chaque jour ils échangeront une lettre, une longue lettre, qui sera toute pleine des effusions, et parfois aussi des plaintes et des reproches d'un amour trop violent pour ne pas avoir ses heures troublées et ses souffrances. Ces quatre mois d'intimité à Paris, mais d'une intimité qu'il fallait disputer aux obligations et aux convenances de la vie mondaine, leur firent connaître les orages de la passion

après les douceurs de Tidylle : « Chère vallée d'Aix, ce n est pas ainsi que vous nous rassembliez : vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ». Ils profitèrent des premiers jours de printemps pour se retrouver seuls dans les bois. Lamartine, dont la santé était toujours mauvaise, quitta Julie dans le milieu du mois de mai. Il ne devait plus la revoir.

Il l'attendit à Aix, pendant tout le mois de septembre. Comment fût-elle venue? A l'heure où, dans des vers immortels, Taniant désolé évoquait le souvenir de leur félicité désormais passée, elle se mourait. Rentré à Milly, le cœur serré par l'angoisse, Lamartine était renseigné par le médecin qui soignait la mourante, le docteur Alin. Il ne gardait aucun espoir. Une fois encore, il reçut une lettre de Julie, cette lettre touchante et noble du 10 novembre, où elle déclarait ne plus vouloir vivre que pour expier et faisait au devoir le sacrifice de son amour. Le répit que lui avait laissé la maladie et dont elle avait profité pour écrire cette sorte de testament, fut sans lendemain. Elle fit, le jeudi 18 décembre, à midi, une fin chrétienne et douce. Lamartine n'avait pu assister à cette agonie toute pleine de son image. La mort de Julie fut pour lui plus encore qu'une séparation cruelle : ce fut un ébranlement de tout son être. Au mois d'août, sa mère le retrouvait, à Milly, et devinait à son abattement le travail de quelque chagrin secret : « Il faut, écrivait-elle, qu'il ait perdu ou par la mort ou autrement je ne sais quel objet qui cause sa mélancolie

si profonde ». Il avait aimé, il avait perdu celle »

qu'il aimait : il avait touché le fond de la souffrance i

humaine. /

Nous pouvons, grâce à divers documents qui sont \

venus rectifier ou préciser le récit de Raphaël —

grâce surtout aux lettres de Julie adressées soit à ■'

Mounier, soit à Lamartine lui-même, — nous repré-

senter telle qu'elle était la femme que Lamartine a |

aimée. Nous n'en avons pas de portrait : une minia- ;

ture où on a voulu la reconnaître n'offre aucun carac- |

tère d'authenticité. Mais nous avons toutes les rai- |

sons de. croire à la ressemblance de l'image qu'en ?

a tracée le poète. Elle dut être grande, svelte, une H

chevelure brune encadrant l'ovale aminci du visage, ^

les yeux couleur de mer ombragés de longs cils, les '

paupières meurtries, le teint d'une pâleur mate'. A !

la nonchalance créole s"aioutait cet air de langueur î

maladive qui charmait alors. La voix, cette grande I

séductrice en amour, une voix musicale nuancée d'un \

léger accent exotique, achevait l'enchantement. ï

Toute sa psychologie tient dans ces quelques \

mots : c'était une femme formée à l'école de Rous- 1

seau. Grandie dans la mélancolie du nouveau siècle, l

elle se plaît aux effusions d'une sensibilité ardente <

et maladive; elle aime la rêverie triste; elle dit : l

« Mon âme est faite pour la douleur ». Suivant la 1

doctrine de la Nom>clle Héloïse, elle considère l'amour l

non comme une faiblesse, mais comme une vertu : ]

« Ce que c'est que l'amour ! écrit-elle ; quelles vertus l

il inspire, quand l'objet qui l'a f^it naître en est \

digne ! » « L'amour que je sens pour vous est dune nature si relevée! Il est si ardent! Il est si pur! Il me rendrait capable de tant de vertus ! » Cette conception de Taraour va produire, en littérature et en morale, une révolution. 11 n'est pas indifférent d'en trouver l'expression sous la plume de Julie Charles et pour qualifier l'amour qui l'unit à Lamartine. Futelle jamais effleurée par Fincrédulité? Cen'estguère probable. Rien chez elle qui dénote la sécheresse de l'idéologue. Quand Lamartine la connut, elle avait déjà pour grand ami M. de Bonald; il n'eut pas à la faire revenir de bien loin pour l'amener à la piété complète des dernières semaines. Cette femme pensive et triste, d'une culture si raffinée, d'une sensibilité si vive et si délicate, inclinée vers le sentiment religieux et respectueuse de l'amour, comment n'eût-elle pas influé profondément sur Lamartine? Elle était plus âgée que lui de six années. Elle avait vu le monde; elle avait réfléchi; il est douteux qu'il l'ait convertie, mais il est certain qu'elle a renouvelé son cœur. Il comprit auprès d'elle combien les sentiments à l'expression desquels il s'était complu jusque-là étaient de qualité médiocre. Lamartine aimait à répéter : « Ce sont les Dantes qui font les Béatrices, et non les Béatrices qui font les Dantes ». Sans doute. Et pourtant Lamartine n'est devenu Lamartine qu'après la rencontre avec Elvire.

Au sortir de la terrible épreuve et tout meurtri par sa grande douleur, Lamartine se remet tout de suite au travail. Il ne peut résister, dit-il, aux rêveries de Toisiveté; il préfère les douleurs physiques, que lui cause tout effort cérébral, aux « idées fixes et sans fond où le cerveau se brise ». Il s'occupe de son Said, qui est achevé en avril 1818 : il a en tête une Médée, une Zoraïde, un César, une tragédie enfin qui serait « du Shakespeare écrit par Racine ». Il songe encore à un poème épique, Clovis « qui est son fait ». Il souffre toujours de son inaction, du vide de son existence, de Tincertitude de son avenir. Il se plaint de sa « position si ténébreuse » et de sa santé qui ne cesse de le tourmenter ; il est le poète mourant : « je puis déjà d'avance me compter au nombre des moi'ts ». Ses projets échouent, ses ambitions reculent. Talma, qu'il est allé voir tout exprès à Brunoy au mois d'octobre, pour lui lire son Saûl, l'a comblé d'éloges et l'a éconduit; ses démarches afin d'obtenir un poste dans

la diplomatie n'aboutissent pas : deux projets de mariage que Vignet lui a apportés se sont trouvés irréalisables. 11 songe — vaguement — à passer en Amérique, ou à coloniser la Pianozza, petite île visà-vis de Libourne, où il veut faire pousser du blé. La série noire continue.

Et poui'tant cet horizon si sombre commence à

s'éclaircir. Au milieu de ses plans de tragédies et |

projets de poèmes, Lamartine écrit ses premières |

Méditations : Vlsolement, le Désespoir^ la Semaine \

Sainte. 11 les lit dans les salons aristocratiques \

on Virieu Ta introduit : Tadmiration que provoque h

son talent, la sympathie qu'il inspire par sa per- 5

sonne, lui valent des protecteurs et des amis. Les t

mois de mars et d'avril 1819 qu'il passe à Paris sont s

pour lui une période de succès mondains et d'eni- |

vrement : « Je suis dans un monde charmant : j'y ^

suis caressé, aimé, accueilli, prévenu sur tous les *

points ». Il fréquente chez la marquise de Raigecourt, \

chez Mme de Saint-Aulaire, mère du duc Decazes, '•

qui est pour lui une « protectrice très bonne et très ^

zélée ». Il fait une lecture chez le duc d'Orléans, passe j

la semaine sainte à la Roche-Guyon, chez le duc ^

de Rohan, est invité par Mathieu de Montmorency. ■

« Tout ce que je vois, ou connais, ou qui m'entend i

n'a qu'une voix sur montaient poétique. J'ai même v

fait des enthousiastes par delà ce que tu peux ima- ^

giner.... On me cherche, on me recherche.... Je l

devais dîner hier chez le duc de Rohan. J'y dîne \

dimanche avec M. Mathieu de Montmorency, M. de i

Bonald, Tabbé de Lamennais, etc. Je reçois force cadeaux et livres que les auteurs, mes confrères, me font. Je suis vraiment ici dans un assez joli moment pour Tamour-propre, si j'en avais. » C'est son étoile qui se lève.

Cependant, pour la seconde fois, Lamartine, dans les premiers jours du mois d'août, se retrouvait à Aix-les-Bains. Il s'était résigné à y faire une cure, quoiqu'il répugnât à revoir ce pays qui lui rappelait « de trop pénibles souvenirs ». Mais cette vallée d'Aix était pour lui prédestinée : il y avait laissé des souvenirs de passion et des images de deuil, il allait y renconti^er une autre forme de l'amopr et la promesse du bonheur. Celle qui les lui apportait était une jeune Anglaise qui, pour avoir entendu parler de lui et réciter quelques-uns de ses vers, s'était prise pour lui d'enthousiasme.

Marianne-Élisa Birch était la fille unique d'un colonel anglais. Elle vivait avec sa mère qui, devenue veuve, s'était entièrement consacrée à elle. A défaut d'une éclatante beauté, elle avait de l'agrément, un « extérieur gracieux », le charme subtil, l'intime séduction d'une nature exquise. Lamartine fut tout de suite frappé de la conformité qui apparaissait entre les goûts de la jeune fille et les siens. Elle aimait la poésie, la nature. Très instruite, bonne musicienne avec un joli talent d'amateur en peinture, elle avait, sinon le don de l'exécution, du moins une vive intelligence artistique. Ajoutez une parfaite simplicité, une modestie qui n'était pas étu-

diée, une grâce discrète qu'il fallait découvrir, mais qu'alors on n'oubliait plus, une fermeté de caractère qui s'alliait à beaucoup de douceur. Le sérieux de son esprit — elle avait vingt-neuf ans — était déjà d'une femme. C'était la compagne attendue.

Lamartine comprit que le bonheur était là. Après quelques jours dintimité, et à la veille de se séparer de la jeune fille, il lui écrivait cette lettre qui est sa « déclaration » :

«Je n'ai pu vous voir sans vous aimer, et chaque jour comme chaque parole a contribué, depuis, à fortifier en moi ce penchant d'abord involontaire, mais que la raison et la volonté approuvent également aujourd'hui. Je ne puis me résoudre à m'éloigner sans vous l'avoir au moins découvert ; je sais qu'il eût été plus convenable de commencer par en parler à d'autres qu'à vous, mais je sais aussi que, d'après la différence de religion et de patrie qui est entre nous, mes premières démarches aupi-ès de madame votre mère auraient été probablement repoussées au premier abord, et, comme le bonheur de ma vie dépend du succès de ces démarches, il fallait que je m'assurasse auparavant de vos propres sentiments et que j'obtinsse de vous-même la permission de les entreprendre Nous aurons sans

doute des deux côtés des obstacles d'égale force, mais aucun obstacle ne peut être aussi fort que le sentiment qui me guide; ce sentiment — que j'ai connu une fois dans ma vie — n'a pu être arraché de mon cœur que par la perte de ce que j'aimais; depuis ce

temps, j'ai vécu dans une parfaite indifférence; mais je vous ai connue, j'ai trop apprécié en vous tant de qualités parfaites, tant de rapports entre nos goûts et nos sentiments, tant de perfections inconnues peutêtre même à vous-même, pour ne pas sentir que je serais le plus heureux des hommes d'obtenir votre main et d'unir mes jours et ma destinée à la vôtre. Ce sentiment intime, profond, raisonné, inébranlable, m'aidera à triompher de tout, et, quel que soit l'événement, il ne peut plus s'éteindre en moi.... »

Lamartine offrait à la jeune fille un cœur où, comme il l'avouait, la passion avait mis une fois toutes ses ardeurs, prêt maintenant pour une affection profonde et sacrée qui durerait toute la vie.

Comme il l'avait prévu, ce projet de mariage devait rencontrer bien des difficultés. D'abord il se trouve auprès de Marianne-Elisa une amie, une bonne amie, qui dessert Lamartine — on ne sait pour quelle cause — et le représente sous les traits d'un Don Juan. 11 se défend avec une chaleur et une émotion qui ne sont pas feintes :

« Je vous répète et je vous jure avec une sincérité parfaite que je vous ai consacré pour la vie tout ce que j'ai dans l'âme d'amour, de tendresse, de dévouement, tout moi-même enfin! que, du moment où vous avez accepté mes sentiments, ils sont et seront pour moi sacrés et invariables, comme si les nœuds les plus saints nous unissaient déjà ! que rien ne me fera jamais changer et que je crois, en honnête homme, pouvoir vous rendre aussi heureuse (si l'at-

lâchement le plus constant vous suffit) que je serai heureux moi-même. »

L'amie parvint-elle à inquiéter la jeune fille? L'inclina-t-elle à un refus? Ou Lamartine s'était-il trompé au sens de deux lettres moins tendres, plus réservées? Il s'émeut, il s'irrite :

« Oui, je le vois, je m'étais trompé sur vous, si c'est vous seule qui avez pu m'écrire les pages inconcevables que je viens de lire hier au soir et ce matin ! Quoi? La conscience de votre propre sentiment ne vous suffit déjà plus? Il faut, pour que vous puissiez vous avouer votre amour, qu'il convienne à Mlle G.? qu'il soit approuvé par elle? qu'il s'arrange avec ses désirs et ses plans? et déjà, quoi, déjà! vous avez pu tracer ces mots : si Von me force à renoncer à vous ! »

« Je vous le dis avec franchise, je vous le dis dans mon désespoir, j'aurais donné ma vie mille fois, plutôt que de les écrire ou de les concevoir jamais 1 Jugez, si vous le pouvez, de l'impression qu'ils m'ont faite, tracés par vous, après huit jours, huit jours seulement! Achevez plutôt; dites-moi que vous n'avez rien éprouvé, que vous vous êtes trompée vous-même, que ces courts sentiments n'ont été qu'un songe de votre âme, que vous vous en repentez! que vous me redemandez vos serments, que vous me rendez les miens ! Que ne pouvez-vous me rendre aussi mon indifférence, et le repos, dont je jouissais quand, pour mon malheur, je vous ai vue? »

Querelle d'amoureux, qui fut vite apaisée. Ce qui

fut plus sérieux, ce fut Topposition où devait s'obstiner lanière de la jeune fille. Anglaise, protestante et femme de parfait bon sens, Mme Birch ne voulait pour gendre ni d'un Français, ni d'un catholique, ni surtout d'un jeune homme sans position. Elle le fit savoir à Lamartine par un billet très bref et très catégorique, qui se terminait par ces mots : « Je vous assure qu'un jeune homme sans emploi et avec peu de fortune ne pourrait pas vivre du tout convenablement en Angleterre et n'y serait pas heureux. Après cette explication, je me repose avec confiance que cette affaire n'ira pas plus loin. » Mais les deux jeunes gens, dès le premier jour, étaient pleinement d'accord. Marianne-Elisa « tenait ferme », bien décidée à vaincre par sa persévérance le mauvais vouloir de sa mère. Elle consentait, pour se faire accepter de la famille Lamartine, à abjurer le protestantisme. Les deux « fiancés » attendaient avec une entière sérénité un avenir qui ne pouvait plus leur manquer.

Aux derniers jours de décembre, Lamartine était arrivé à Paris où il allait multiplier les démarches, en vue d'obtenir le poste diplomatique qu'il sollicitait depuis longtemps. De chaudes protections s'intéressent alors pour lui. Mme de Saint-Aulaire, la duchesse de Broglie, s'emploient activement en sa faveur. Il peut s'en remettre au zèle d'avocates si convaincues et s'abandonner librement au courant qui le porte. Car l'accueil qui lui est fait laisse bien loin en arrière celui de la saison précédente.

Il constate, dès son arrivée, que, depuis son dernier voyage à Paris, son nom a grandi, sa réputation sest étendue. A la liste de ses admiratrices il faut joindre Mlle d'Orléans, la princesse de Talmont, la princesse de la Trémouille, Mme de Dolomieu, la duchesse des Gars. C'est, comme on disait à Milly, « la meilleure compagnie ». Lamartine a été décidément adopté par elle. Il n'y a pas de jour qu'il ne soit invité, ici ou là, à dire de ses vers. Une lecture de quelques-unes des Méditations faite, non par Lamartine lui-même, mais par son ami Genoude, est restée fameuse dans les annales de l'Abbaye-au-Eois.

« Je suis, écrit Lamartine à sa fiancée, protégé, prôné, porté par l'opinion des gens influents, autant qu'il est possible de l'être; je ne puis pas suffire à la vogue d'enthousiasme qu on me témoigne dans un certain monde pour uion prétendu talent; je me tiens le plus possible sur la réserve à cet égard, mais un pas en entraîne un autre, et il n'y a pas de jour où je n'aie un dîner ou une soirée, où l'on ne m'invite pour m'entendre; cela m'ennuie et me fatigue horriblement, malgré l'espèce d'enivrement que cela produit en moi, mais bien peu parce que je sais ce que c'est. Je n'y cherche que l'utile, c'est-à-dire des facilités pour arriver à mon but : vous. Après cela, je dis adieu à tout. Vous seule et moi dans le monde I

« Je travaille aussi beaucoup chez moi pour préparer le petit volume de Méditations que je vous ai

MARIANNE-KLISA. 53

dit que je venais de vendre; je compose et corrige en même temps ; je n'ai pas assez des heures de la journée pour tout ce qui les remplit et je n'ai pas assez surtout de ma santé, qui, sans être bien mauvaise, est pourtant bien fatiguée. Mais il le faut, c'est pour Elle ! »

Cette fatigue dont Lamartine se plaignait annonçait une grave maladie qui vint mettre sa vie en danger. Lorsque, aux premiers jours de mars, il recouvra la santé, et qu'il s'informa de ses « affaires de tout genre », il put constater qu'elles avaient beaucoup avancé et qu'elles se trouvaient présentement dans l'état le plus satisfaisant. Grâce au zèle de ses protectrices, de Mounier et Rayneval, il venait d'obtenir le poste tant souhaité : il était attaché à l'ambassade de Naples et, de ce fait, les résistances de Mme Birch étaient tombées : il avait une « position ». Enfin son mariage était assuré I — et les Méditations allaient paraître.

Elles parurent le 13 mars 1820.

C'était un mince volume de cent seize pages, contenant vingt-quatre pièces, édité sans nom d'auteur, au dépôt de la librairie grecque-latinealleraande; cette enseigne baroque était celle de la librairie que dirigeait H. Nicolle, Féditeur de Genoude et de Lamennais, en relations avec ce monde du Conservateur qui avait pris Lamartine sous sa protection. Précédé par cette « certaine rumeur » qui depuis deux ans grandissait, savamment préparé par les amis du poète et par le poète lui-même, accru par l'écho des salons, le succès fut immense, l'un des plus magnifiques dont on se souvienne dans l'histoire des lettres. Gela commença par le public aristocratique. La princesse de Talmont ayant prêté à Talleyrand le petit volume, il lui adressait le lendemain matin, ce billet : « Je vous renvoie, princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prêté hier. Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai pu dormir et que j ai

AMARTIXE.

lu jusqu'à quatre heures du matin pour le relire encore. Je ne suis pas prophète, je ne puis pas vous dire ce que sentira le public; mais mon public à moi, c'est mon impression sous mes rideaux. 11 y a . là un homme, nous en reparlerons.... » La duchesse de Broglie enregistrait les suffrages, auxquels ne manquait que celui de Mme de Genlis; « mais c'est une âme si anti-poétique que cela n'est pas extraordinaire ». Comme les représentants de l'ancienne société, ce sont ceux de l'ancienne littérature qui donnent le ton. Il y avait bien Andrieux qui grommelait : « Tu te lamentes, tu es poitrinaire, qu'est-ce que cela me fait? Le chrétien mourant; le chrétien mourant — Eli ])ien! meurs, animal, tu ne seras pas le premier ! » Mais le vieux Chênedollé voyait dans l'accueil fait à Fessai de son jeune confrère la preuve que « tout n'est pas désespéré et que la fibre poétique peut encore frémir dans les imaginations françaises ». La presse était unanime dans ses éloges. Le Conservateur estimait que leur caractère nettement chrétien mettait les Méditations bien au-dessus des poèmes de Byron : « Plus heureuse que l'Angleterre, la France voit aujourd'hui s'élever dans son sein un poète qui puise ses inspirations dans la religion, véritable source de lumière et de vie ». L'article des Débats, dû à la plume de Feletz, celui de la Gazette de France, étaient des panégyriques. Dès le mois d'avril, paraissait une seconde édition; au mois de juin, ou en était à la quatrième. Les éditions vont désormais se succéder sans interruption. Rapide-

ment le bruit qui, depuis deux ans, s'était fait dans un cercle privilégié autour du nom de Lamartine, s'amplifiait, s'étendait aux quatre coins de la France. On saluait cette poésie attendue depuis si longtemps, et qui avait tardé à éclore, bien que les éléments en eussent été déjà réunis par la littérature, et que les âmes fussent préparées à la recevoir. Telle fut exactement l'impression : ce fut moins la surprise delà nouveauté que la satisfaction de Tattente réalisée. C'est par là et c'est en ce sens que s'explique la soudaineté du succès qui, à vrai dire, dépassa toutes les espérances du poète et de son entourage.

Cependant Lamartine, qui avait été nommé le 24 mars attaché d'ambassade à Naples, sous M. de Narbonne, devait rejoindre son poste. Il presse les affaires de son mariage. Le contrat fut signé le 25 mai, dans le château, ou plutôt la maison de Caramagne, que les dames Birch habitaient avec la marquise de la Pierre, à Pugnet près de Chambéry. Le père de Lamartine lui donnait Saint-Point. Ses oncles et ses tantes lui donnaient l'hôtel de la famille situé rue Solon, à Mâcon. Mme Birch donnait à sa fille, en dot, 10 000 livres sterling placées sur les fonds publics anglais, dont le revenu continuait à lui appartenir, sauf 3 800 francs à Lamartine et 1 500 francs à sa femme. La fortune de Lamartine était donc au moins égale à celle de sa femme, et leur situation à tous deux des plus modestes. Le mariage eut lieu, le 6 juin, à Chambéry, dans la chapelle du gouverneur.

Le lendemain fut célébrée à Genève une cérémonie protestante, parfaitement inutile puisque Marianne- Élisa avait fait son abjuration au mois d'avril précédent, mais destinée à contenter Mme Birch. Puis les nouveaux mariés partirent pour l'Italie.

Les six mois que Lamartine passa à Naples sont l'époque la plus heureuse de sa vie. Les devoirs, si peu absorbants, de ses fonctions diplomatiques, lui laissaient le loisir de savourer, tout à son aise, ces instants privilégiés. Il se retrouvait dans un cadre de nature^ dont l'enveloppante séduction lui était déjà connue. Il s'était installé à Naples, sur le quai de la Riviera di Cfiiaja, dans « la plus délicieuse habitation du monde, la mer à nos pieds, le Vésuve et Pompéi à ma gauche, à droite la colline de Pausilippe, couverte de verdure et de villas ». En .outre il avait loué une villa, la Sentinelle, à Ischia, l'île enchantée, « montagne de la Suisse jetée au milieu de la mer de Naples... chef-d'œuvre de la baie de Naples, de l'Italie, du monde». Plusieurs fois par semaine, il fait la traversée de Naples à Ischia. Le reste du temps se passe en excursions. Il connaît enfin le bonheur complet : il aime d'amour la femme qu'il vient d'épouser. « Je jouis, à l'ombre de ces figuiers, du beau soleil et de ma femme. Nous passons mollement nos jours à ne rien faire, à lire, à errer dans les bois ou sur la mer. Nous nous aimons, nous ne connaissons pas l'ennui.... » Heure de sérénité dans la paix du cœur et dans la douceur de l'âme, heure unique dont la plénitude se tra-

duirapas les vers enivrés de Chant d'amour, Ischia, Adieux à la mer.

Pourtant, et une fois de plus, sa santé se gâte. Il est obligé de quitter Naples. A Rome où il passe son temps « à rêvasser le matin à Saint-Pierre et le soir causailler chez la duchesse de Devonshire », il médite le plan d'un grand poème qui doit être l'œuvre de sa vie : « En sortant de Naples, le samedi 20 janvier, un rayon d'en haut m'a illuminé : j'ai conçu.... J'ai conçu l'œuvre de ma vie, si j'ai une vie : un poème immense comme la nature, intéressant comme le cœur humain, élevé comme le ciel.... Si je le fais jamais, je dirai avec confiance Exegi, et ce que J'ai fait est bon, « Notons-le : c'est toujours sur quelque grande composition que Lamartine a compté pour assurer sa gloire, un Said, un Clovis, ou, comme cette fois, un « poème des poèmes ». Ou encore, ce sera dans la politique ou dans l'histoire qu'il mettra sa confiance. Il n'a jamais parlé qu'avec légèreté, quand ce n'a pas été avec dédain, des Méditations et des Harmonies. C'est vers le même temps qu'il c -X. : « Je ferais bien des Méditations, mais elles m'ennuient à présent ».

Au printemps, Lamartine est de retour en France, où nous le trouvons à Aix, à Plombières, à Mâcon, occupé à réparer « la vieille ruine de château que son père lui a donnée dans leurs montagnes ». En Angleterre, où il passe les mois d'août et de septembre, il s'enthousiasme pour les merveilles du confort : — « Ils ont divinisé l'existence physique

ils l'ont embellie et ennoblie par l'élégance w ; — et pour la gothique : « J'en ai pris la passion, la manie, la rage ». On s'en apercevra, hélas! aux « embellissements » de Saint-Point. Triste voyage qui devait coûter la vie à l'enfant né à Rome l'année précédente et baptisé à Saint-Pierre. Comment lire sans un serrement de cœur ces lignes que le père imprudent écrit alors à Virieu : « Souviens-toi par ma triste expérience de ne pas laisser voyager tes enfants. Si je perds le mien, ce sera par ma faiblesse d'avoir consenti à le laisser sans nécessité changer d'air, d'habitudes, de nourriture et de soins. Je n'en doute guère. Profite au moins de mes sottises pour les éviter. » Hélas! Comme c'est l'habitude, lui-même ne devait pas profiter de sa propre expérience, et, dix ans plus tard, le souvenir du frère mort ne • put défendre la vie de Julia.

Cependant Lamartine, se retrouvant de loisir, s'est remis à la poésie. Au mois de février, ayant vendu un second volume de Méditations, il a songé à le faire : entendez par là qu'il a repris un certain nombre de pièces antérieures au premier recueil, ou composées pendant le récent séjour à Naples, qu'il les a mises au point, et qu'il en a ajouté quelques autres. Au mois d'août, le travail était achevé et le manuscrit envoyé à Paris. C'est à la même époque que fut écrite la Mort de Socrate. « En ce moment je fais une chose que je méditais depuis deux ans : un chant sur la mort de notre ami Socrate. Cela va comme de l'eau courante. » (15 février.) Et, un mois après :

« Socrate est fini. Si tu me demandes mon avis, je te dirai que je le trouve mon morceau capital.... C'est certainement ce que j'estime le plus de ce que j'ai fait. » Les deux volumes parurent en novembre.

Et voici un bien curieux chapitre de l'histoire des réputations littéraires. Les secondes Méditations n'étaient nullement inférieures aux premières ; elles furent ti'ès froidement accueillies : « Si vous demandez comment j'ai réussi dans ma deuxième publication, je vous dirai : très mal. On s'acharne sur mes fautes de grammaire, de sens commun, etc., si bien que je n'ose plus faire un vers. » Lamartine a expliqué cet insuccès d'une façon toute simple, en disant que le tort des secondes Méditations était de venir après les premières, qui avaient épuisé la surprise, sans laquelle il n'y a pas d'admiration. Il a vu juste, et c'est encore une preuve que sa poésie fut considérée comme un aboutissement, non comme une nouveauté. Elle fermait un cycle. Le recueil qui suivait ne pouvait être qu'une redite, il n'était pas une étape de plus dans une voie nouvelle.

Par bonheur, le temps n'était pas encore venu que la poésie eût tort auprès de Lamartine. Une lettre du 12 décembre contient le plan de son poème des Visions. Il en est occupé toute l'année suivante, écrit son premier chant, cherche des épisodes pour les Patriarches et les Chevaliers. Un échec à l'Académie — qui préfère à l'auteur des Méditations un M. Droz — l'irrite, mais ne le décourage pas.

Pour se désennuyer, il crayonne le Dernier Chant du pèlerinage de Harold — et même le Chant du Sacre, son « poème de Fontenoy », écrit « par pure conscience royaliste », et qu'il appréciait à sa juste valeur puisqu'il l'appelle « l'horreur des horreurs poétiques ».

Ici se place un nouveau séjour de Lamartine en Italie. Enfin nommé secrétaire d'ambassade, il arrive à Florence le 2 octobre 1825. Il a pour ambassadeur un homme charmant^ lettré à l'ancienne mode, avec qui il échange des vers : le marquis de la Maisonfort, aimable épicurien, qui avait connu Rivarol et Champcenetz et collaboré comme eux aux Actes des Apôtres. C'est l'émigré, prolongeant dans le siècle nouveau les habitudes d'élégance spirituelle et de mœurs faciles de l'Ancien Régime. Laissant femme et enfants en France, il avait emmené une ancienne amie, Mme Esmangart, en Toscane, où il habitait une superbe résidence, la villa Ludovisi. On fît fête au nouveau secrétaire d'ambassade et à sa femme : le jeune grand-duc de Toscane qui le faisait venir le matin dans la bibliothèque du Palais Pitti, pour l'emmener ensuite dans ses appartements ; les deux grandes-duchesses, la comtesse d'Albany, veuve de Charles-Edouard et maîtresse d'AIfieri, la princesse Aldobrandini. Lamartine voyait le monde diplomatique, et des Français de passage : Virieu, les Saint-Aulaire, les Castellane. Il habitait, près de la jDorte romaine, donnant sur la Villa Torregiani, une grande maison avec jardins,

1820. — LA CARRIERE DIPLOMATIQUE. 6b

terrasses, vignes, cyprès. 11 se promenait à cheval aux Cascines. Tout Tenchantait dans cette nouvelle Athènes.

Un incident vint lui créer une difficulté passagère. Dans le Pèlerinage de Childe Harold, Lamartine avait écrit deux vers, tout au moins imprudents pour un diplomate, candidat à un poste en Italie :

... Je viens chercher (pardonne, ombre romaine!) Des hommes et non pas de la poussière humaine.

Un réfugié italien, le colonel Pepe, releva ces vers, et y répondit dans une brochure dont les termes étaient un défi. Un duel s'imposait. Chevaleresque et avisé, Lamartine eut soin de ne pas toucher son adversaire et se fit blesser galamment. Le grief invoqué contre lui n'avait-il été qu'un prétexte dont on avait tiré parti contre un « homme religieux et royaliste »? Son attitude lui ramena la société. Désormais le ciel toscan fut pour lui sans nuages.

Il venait de passer l'été à Livoui^ne, dans une maison -harmante à cent pas de la mer, avec, pour jardin, un immense champ de figuiers. Le 15 octobre, le départ de M. de la Maisonfort le laissa investi des fonctions de chargé d'affaires, « la situation la plus agréable d'un secrétaire de légation », avec vingt-deux mille francs d'appointements. Depuis lors, il ne cesse de se louer, et de sa carrière qu'il est arrivé à aimer, et du pays, véritable paradis terrestre : « J adore Florence plus qu'aucun pays que j'aie habité..,. Je quitterai avec bien du regret cette

cour excellente et ce divin pays de Toscane.... Nous aimons passionnément ce beau climat, et notice intention est d'y passer les hivers autant que possible, de préférence à Paris. Nous songeons à y acquérir une petite maison au midi. » II achète en effet une villa charmante, emprunte pour la payer, et s'empresse d'y faire des embellissements ruineux. 11 dépense quatre fois son traitement pour recevoir « toute l'Europe en voyage ». C'est Sophie Gay et sa fille Delphine, la jeune Muse, une bonne personne, <i un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie » ; Xavier de Maistre,

... Enfant à cheveux gris Qui n'a rien oublié, mais qui n'a x-ien appris : Son esprit est toujours à la jiremière page;

la duchesse d'istrie, le duc de Dalmatie, les Montebello, etc. Il se lie intimement avec Manzoni et sa famille. Il fait belle figure et mène grand train; il a un métier oîi il réussit — ce n'est pas le métier de poète que je veux dire; — il s'est créé un foyer charmant : il est heureux.

C'est alors qu'il écrit les Harmonies. Ce sont les Méditations encore, mais transportées dans un autre cadre de nature, et baignées d'une autre atmosphère morale. Le génie est le même, mais les circonstances et le milieu intérieur ont changé.

L'arrivée d'un nouvel ambassadeur, le baron de Yitrolles, avec qui Lamartine ne put s'entendre, fut l'occasion de son retour en France. 11 était candidat

1820. — LA CARRIERE DIPLOMATIQIE. (i7

à l'Académie pour le fauteuil du comte Daru, dans des conditions assez particulières. Profondément ulcéré par les humiliations que lui avait values sa premièi'e campagne académique, il avait refusé de faire de nouvelles visites de candidature; mais il devait aux confrères qui venaient de Télire des visites de remerciement. C'est pour cela qu'il se trouvait à Paris, acclamé, fêté, lorsqu'il y reçut la nouvelle d'un affreux malheur, la mort de sa mère. Mme de Lamartine avait succombé aux brûlures qu'elle s'était faites dans un bain. C'est probablement la plus grande douleur qu'ait connue Lamartine. Mais ce fut pour lui autre chose encore : un écroulement, un effondrement. De Saint-Point où il avait fait transporter la dépouille mortelle, au mois de décembre, il écrivait : c Voilà une leçon, la plus forte que j'aie reçue : le reste encore pouvait s'effacer, se réparer, s'adoucir; mais à ceci il n'y a pas de remède, il n'y a plus qu'un éternel souvenir qui m-~ intre un immense vide, qui me dit : tout s'évanouira aussi ; pourquoi remuer? pourquoi travailler? pourquoi grandir devant les hommes? » Cette mère exquise n'avait pas été seulement pour son fils l'éducatrice que l'on sait; elle représentait pour lui un ensemble d'idées et de sentiments : c'est tout ce passé qui soudain lui manquait et allait le laisser désemparé.

Les Harmonies parurent au mois de juin. Elles eurent un beau succès. Le poète toutefois n'était guère content de son œuvre. En relisant ses épreuves,

il soupirait : « Cela fait peine à voir ». Sur cinquante pièces, il n'en estimait guère qu'une quinzaine. Il ne retrouvait plus dans ses vers Témotion avec laquelle il les avait écrits. C'est qu'il n'était plus le même : un autre homme était en train de naître en lui. Un événement va précipiter et préciser celte transformation : la révolution de 1830. Il l'avait prévue : « Rien de ceci ne m'a étonné, si ce n'est la rapidité de l'exécution et l'élan unanime de Paris. A mon avis, nous marchions inévitablement à un tel résultat. » Il avait déploré l'aveuglement de Charles X et refusé de s'associer à la politique de Polignac; en outre, sa famille maternelle avait été en rapports avec la famille d'Orléans; mais il lui sembla que le loyalisme lui interdisait de conserver, sous le régime issu de la révolution, les fonctions qu'il tenait du précédent gouvernement. Il envoya au Roi sa démission. f< .l'avais aimé, servi, chanté les anciens rois : la palinodie ne pouvait me convenir », écrivait-il quelques mois plus tard. C'était le temps où Chateaubriand s'enveloppait dans sa fidélité au passé; Lamartine se préparait au contraire à aller vers l'avenir. Au surplus toute sorte d'idées germaient en lui, un besoin d'activité le tourmentait; il brûlait d'échanger le rôle purement représentatif du diplomate contre un autre, plus personnel. Ainsi il pourrait exercer cette « action » à laquelle il aspirait depuis si longtemps. Des perspectives s'ouvraient devant lui sans limites. Il avait toujours pensé qu'il

était né pour la vie publique ; il se reconnaissait rinstinct des foules, le don de double vue, le sens prophétique de l'avenir. Dans les dispositions où il était, la révolution de 1830 devait avoir sur ses idées une influence considérable : elle prit à ses yeux en quelque sorte un caractère mystique. Il redoutait par-dessus tout l'anarchie, l'émeute qui avait grondé jusqu'à Saint-Point. Il déclarait : « Si nous sommes en République trois mois... il n'y a plus de Finance ». Mais il avait l'espèce de foi visionnaire qu'un nouvel ordre de choses allait naître. 1830 lui expliquait 1789, toute révolution se légitimant par son caractère providentiel et n'étant, dans son principe, sinon dans son exécution, que l'intervention directe de Dieu dans les affaires humaines. C'est le sens de la lettre à Virieu (24 octobre 1830) : « Je dis : les grands principes de la Révolution de 89 sont vrais, beaux et bons, l'exécution seule a été atroce, inique, infâme, dégoûtante. Pour que 89 fût si mal, il fallait que ce que 89 détruisait fût beau; et je trouve 88 hideux.... Nous .v. nous rencontrons que dans le sentiment d'horreur pour la Révolution action, mais non pour la Révolution principe. La Révolution principe est une des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en temps la forme de la société humaine — L'idée de liberté et d'égalité légales est autant audessus de la pensée aristocratique ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage ancien. » C'est le sens de VOde au peuple du 19 octobre 1830 (Contre la peine de mort, 2 novembre 1830). Lamar-

tine y glorifie — lui le légitimiste de la veille! — le peuple victorieux, qui fut grand et fort :

Moi-même, dont le cœur date d'une autre France, Moi, dont la liberté n'allaita pas l'enfance,

Rougissant et fier à la fois.

Je ne puis retenir mes bravos à tes armes Et j'applaudis des mains, en suivant de mes larmes

L'innocent orphelin des Rois.

Dans les Révolutions comme dans le fameux morceau de Jocelyn, qui est de la même époque, il considère que le progrès est la loi de l'histoire, comme celle de la nature, et rjue les destructions nécessaires en sont le moyen :

Regardez donc, race insensée, Les pas des générations !

Toute la route n'est tracée Que des débris des nations.

Trônes, autels, temples, portiques.

Peuples, royaumes, républiques.

Sont la poussière du chemin ; Et l'histoire, écho de la tombe.

N'est que le bruit de ce qui tombe Sur la route du genre humain.

Les Révolutions sont le levain de l'action divine parmi les hommes et ont un caractère religieux... On le voit : c'est déjà la u religion » de la Révolution.

Deux idées s'imposent à Lamartine, l'une que la secousse donnée par les événements de juillet a été décisive pour lancer l'humanité sur la route de l'avenir; l'autre que dans les batailles qui se préparent le citoyen ne saurait rester neutre : « La neutralité en l'année 1830, quand le monde moral tout entier et le

monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître... une telle neutralité est à mes yeux un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience. » Et il continue : « Tous les intérêts du pays, du temps, de Favenir sont enjeu... ils vont être attaqués, ils le sont tous les jours par la démence, le crime, et l'anarchie ; les abandonnerons-nous parce que la fortune ou la Providence les ont placés dans des rangs qui ne sont pas les nôtres? Laisseronsnous piller et brûler et égorger le pays et l'Europe, parce que nous aurions préféré un autre gardien sur le seuil? Il n'y a pas deux réponses : la mienne est faite. » Cette réponse, comme il arrive toujours, est conforme aux secrets désirs de l'homme, en accord avec une énergie qui a besoin de se dépenser. Lamartine est en fermentation d'idées politiques : il brûle de se dévouer ; il a déjà fait le sacrifice de sa vie, pour le jour des tragiques règlements de compces.

Un des reproches qu'on a souvent adressés au poète devenu orateur et homme d'Etat, est celui d'avoir eu de fréquentes « variations ». On a beaucoup exagéré, comme il est facile de s'en convaincre en lisant la brochure où il condense ses idées d'alors : la Politique Rationnelle. Ces quelques pages, qui paraissent au mois d'octobre 1831, contiennent, dès cette date, l'essentiel du programme qu'il appliquera plus tard. De même, on a trop

insisté sur le vague de sa politique idéaliste et nuageuse. Il tient, plus qu'on ne Ta dit, compte des faits. Il proteste contre une métaphysique sociale placée trop haut pour qu'un rayon de lumière s'en détache « et éclaire les situations présentes, les seules avec lesquelles nous ayons affaire ». « La politique n'est que faits, indépendants ou dépendants de nous, comme tout l'univers physique et moral. C'est avec eux que nous avons à traiter, et il y a toujours un parti à en tirer. » (13 mars 1832.) Déjà il s'était laissé porter à la députation : il échoua à Hondschoote par 181 voix contre 188 (juillet 1831). Il ne croyait pas d'ailleurs qu'il dût se produire aucun événement décisif dans la politique avant trois ou quatre ans. Il avait le temps de faire le grand voyage philosophique et poétique qu'il projetait depuis plusieurs années déjà. La guerre de Syrie, le choléra, la santé de sa fille Julia le retardèrent encore. Enfin il s'embarqua à Marseille, au mois de juillet 1832. Il vit s'éloigner, décroître, disparaître les côtes de France : avec elles tout le passé qu'il y avait vécu s'évanouissait. Sa mère était morte. Mme de Raigecourt, Mme de Montcalm, ses guides, ses protecteurs n'étaient plus là. Il n'était plus en accord avec ses plus intimes amis. Il s'embarquait portant dans sa tète tout un monde d'idées qui allaient là-bas, sous un autre soleil, germer, mûrir, éclater.

S'il faut en croire Lamartine, il avait songé de tout temps à un voyage en Orient, et Fidée en remontait pour lui aux années d'enfance où il feuilletait sur les genoux de sa mère une bible de Royaumont. Toujours est-il que nous trouvons dans une lettre de 1818 une première expression de ce vœu : « Si je puis amasser seulement cent louis, j'irai en Grèce et à Jérusalem avec un bourdon et un s-- -^t mangeant du pain ». Depuis lors, il ne cessa de caresser ce projet.

L'idée qu'un grand voyage a pour l'homme de pensée, non seulement de l'attrait, mais de l'utilité, est une idée du début du xix'= siècle. L'imagination venait de s'ouvrir aux spectacles extérieurs. On était sensible au charme de la couleur et de l'atmosphère. On était curieux de la diversité des mœurs. On prenait un plaisir de mélancolie à retrouver les traces des civilisations disparues, à savourer la poésie des ruines. Entreprenait-on d'ailleurs un voyage? Ce devait être un voyage en Orient. La

route avait été frayée par Volney et par Napoléon, par Chateaubriand et par Byron. Lamartine est convaincu qu'un voyage est une des grandes émotions de la vie, et que c'est dans les temps modernes une espèce de devoir. Poète, il va chercher des images pour son grand poème. Chrétien et philosophe, il va visiter le théâtre du drame sacré et méditer sur les problèmes de l'histoire et de notre destinée. Politique, il va se recueillir avant des luttes que sa clairvoyance, ou, comme il aimait à dire, un instinct prophétique lui faisait prévoir.

Il a lui-même, dans V Adieu daté de Marseille, à l'instant de son départ, donné les raisons de son voyage :

Des sept pages du monde une me reste à lire :

Je ne sais pas comment rétoile y tremble aux cieux,

Sous quel poids de néant la poitrine respire.

Comment le cœur palpite en approchant des dieux....

Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques

Les cris des nations monter et retentir,

Ki vu du haut Liban les aigles prophétiques

S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr....

El je n'ai pas marché sur des traces divines,

Dans ce champ où le Christ pleura sous l'olivier;

Et je n'ai pas cherché ses pleurs sur les racines

D'où les anges jaloux n'ont pu les essuyer;

Et je n ai pas veillé, pendant des nuits sublimes,

.\u jardin où suant sa sanglante sueur

L'écho de nos douleurs et l'écho de nos crimes

Retentirent dans un seul cœur.

Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue Quelque reste de jours inutile ici-bas....

Tel était le programme, important à connaître. On ne trouve dans un pays que ce qu'on y allait cher-

cher — ou tout au moins les seules questions auxquelles on y trouve une réponse, sont celles qu'on s'était posées d'avance.

Lamartine s'embarqua à Marseille sur le brick VAlceste, de 250 tonneaux, capitaine Blanc : il mit à la voile le matin du 10 juillet 1832. On a beaucoup trop parlé du faste avec lequel il avait organisé son expédition. Il emmenait avec lui un médecin, jNI. de la Royère, ses amis A. de Parseval et Capmas, six domestiques. Il emmenait, hélas! sa femme et sa fille Julia. Il fit route par Malte, s'arrêta à Nauplie le 10 août et trouva la Grèce à feu et à sang. Le pays lui parut affreux ; il n'y vit que des rochers noirs, nus et stériles. A Athènes seulement la déception ne fut pas trop complète. A Beyrouth, où il arriva le 6 septembre, il poussa un soupir de soulagement. Enfin il avait devant lui un paysage « beau, grandiose, pittoresque, gracieux, vert, original ». Il établit au pied du Liban sa femme et sa fi'' , ,.elle-ci déjà malade au moment du départ et dont l'air de la mer avait aggravé l'état. Parti avec une escorte de 25 chevaux, il visita, pendant quarante-cinq jours de bivouac et de cheval, les deux Galilées et la Palestine et revint par la côte à Césarée, Tyr et Sidon. Il avait trouvé Jérusalem ravagée par la peste et n'avait pu la visiter que grâce à l'obligeance d'Ibrahim Pacha. Quand il revint à Beyrouth, une cruelle épreuve l'attendait : il ne put qu'assister impuissant aux derniers jours de Julia qui succomba le 6 décembre à une maladie de poi-

trine. Le retour par Constantinople et le Danube fut lugubre. Lamartine était tombé sérieusement malade dans un village de Bulgarie; ses compagnons de route n'étaient guère moins éprouvés. Le voyage avait été désastreux.

Lamartine en revenait abattu, désenchanté, et surtout profondément transformé : « Ce voyage, ces choses vues de près, cet affreux malheur m'ont changé et bouleversé. Je ne suis . plus le même homme, au physique et au moral; ma philosophie même, si une miséi'able pensée humaine mérite ce nom, n'est pas ce qu'elle était. C'est une grande leçon que tant de spectacles des vanités humaines : cela enlève le pz^estige du passé, comme les illusions d'avenir. » L'abattement ne sera que passager : Lamartine est de ces nerveux qui reprennent vite le dessus. Une fois qu'il aura touché le sol et qu'il sera rentré dans l'air du pays, il sera repris par l'ambition; mais il a, comme il dit, refait son cours d'histoire, de philosophie et de religion. En vérité, il n'est plus le même homme.

Le voyage en Orient l'a déraciné. Lui, l'homme attaché au sol, l'enfant de Milly, voici qu'il méconnaît le charme intime de la maison, qu'il se prend de goût pour la vie nomade de l'Arabe dans le désert et sous la tente. Gomme le désert est vaste et vague, sans lignes arrêtées et sans limites, de même fa pensée de Lamartine s'élargit : c'est-à-dire qu'elle se vide des idées précises et des croyances définies qui avaient été longtemps les siennes. Le chrétien

des Harmonies s'éprend de l'islamisme, qui n'impose à ses fidèles que la nécessité de la prière; il trouve la voix du muezzin, « voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, bien supérieure à la voix stupide et sans conscience de la cloche de nos cathédrales ».

En l'isolant, le voyage lui a donné une confiance de plus en plus grande en lui, en sa raison, ou plutôt en son sentiment, en son instinct, en son intuition : c'est désormais, à ses yeux, le moyen le plus court et le plus sûr d'atteindre toutes les vérités de quelque ordre que ce soit. Quelque question qui se présente, science, archéologie, histoire des religions, il est admirable de voir avec quelle désinvolture Lamartine la résout par une divination qu'il tient pour infaillible. Dites lui qu'Homère ou Ossian pourraient bien n'avoir jamais existé : il vous répond qu'ils ont existé, et qu'il en a pour preuve son sentiment. Il s'en remet à son impression — et à sa première impression : « A première vue, -.X un clin d'œil, j'ai jugé un homme ou une femme pour jamais ». Il n'admet qu'une seule certitude, celle de l'instinct.

Enfin ce voyage l'a confirmé dans l'idée qu'il avait désormais un grand rôle à jouer; ce fut tout particulièrement l'effet des prédictions d'Esther Stanhope. Cette nièce de Pitt, femme d'un esprit remarquable et bizarre, s'était établie en Orient où elle portait le titre de reine de Palrayre et jouait le l'Ole de prophétesse. Lamartine lui rendit visite. Il

fut très impressionné par rétrangelé de Taccueil qu'il en reçut et par le ton inspiré de certaines prédictions trop en accord avec ses secrets désirs pour qu'il y sentît percer la mystification : « Vous êtes un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie, et qui ont une grande part à accomplir dans l'œuvre qui se prépare. Bientôt vous retournerez en Europe; l'Europe est finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez.... » Lady Esther n'était pas une sorcière, et Lamartine n'est pas Macbeth. N'est-ce pas pourtant sa propre ambition qui prend forme à ses yeux et lui dit les mots fatidiques : « Tu seras roi »? Désormais rien n'ébranlera la foi qu'il a dans sa mission.

L'influence du voyage en Orient devait se préciser, après le retour, à mesure que les impressions reçues germaient dans l'osprit de Lamartine et y faisaient leur travail. On peut suivre les progrès de cette réforme intérieure à la fois dans les lettres de cette époque, dans le morceau sur les Destinées de la poésie et dans le Voyage en Orient lui-même, publié le 6 avril 1835. On ne saurait trop y insister, car c'est pour Lamartine un moment décisif de son évolution intellectuelle et morale. Il écrit, dans une lettre du 19 octobre 1834 : « Je me suis mis à étudier depuis trois ans avec sincérité, et tout ce que cette étude face à face des choses a fait écrouler dans mon esprit est immense.... Il faut sortir de Finance et des coteries européennes pour voir le vrai en politique ;

il faut sortir de nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie ; il faut sortir du temps et s'élever au-dessus de tous les temps pour voir le vrai en philosophie. L'horizon borné est toujours faux et celui d'où nous envisageons ces choses n'a jamais que le rayon de nos patries, de nos ères, de nos habitudes. Aussi

presque tout est faux; voilà où j'en suis »

Tout un Lamartine nouveau, le poète de la seconde partie de Jocelyn, le philosophe du Livre prophétique, l'histoi'ien des Girondins, le politique de 1848, est en germe dans cette profonde et complète transformation.

Pendant qu'il voyageait en Syrie, Lamartine avait reçu la nouvelle de son élection qui lui fut apportée, sur les ruines de Balbek, par un cavalier arabe. Les électeurs de Bergues (Nord) l'avaient nommé en son absence. En arrivant à la Chambre pour la rentrée de septembre 1833, sa première préoccupation est de « chercher son point d'appui hors des partis existants, dans la conscience du pays. » Il a Thorreur des royalistes purs, et d'autre part la terreur de l'anarchie; mais déjà il va fort loin dans ses rêveries d'avenir et envisage la possibilité d'une « république rationnelle ». Il fonde un parti, qu'à vrai dire, pour le présent, il compose à lui tout seul, mais auquel l'avenir ne saurait manquer. Talleyrand s'en porte garant. Le vieil homme d'Etat, un soir après diner, a pris, sur un canapé, le débutant et, « de son air solennel et oraculeux », lui a dit : <v Vous êtes entré dans les affaires de ce pays-ci plus qu'aucun homme depuis juillet, iplus profond, -pins Juste et plus avant que qui que ce soit. Les choses marchent vite, et

VOUS, VOUS marchez vite; il ne s'agit pas de dix ans, comme vous dites, un, deux, ti'ois peut-être, vous ne pourrez manquer dans la marche que vous avez tracée et suivie, d'être au cœur du pays. »

Le succès oratoire vient à lui, presque aussi rapide et facile que le succès poétique : « Je vois, écrit-il, se idéaliser ce que j'avais toujours senti, que l'éloquence était en moi plus que la poésie, qui n'est qu'une de ses formes, et qu'elle finirait par se faire jour, s'il n'était pas trop tard. » Et peu après : « Je possède mon instrument : l'improvisation la plus spontanée, et la réplique la plus nette, la plus abondante, la plus foudroyante ». Le fait est qu'il a quelques-uns des dons les plus rares de l'orateur : la faculté d'assimilation qui lui permet de s'emparer tout de suite d'une question, l'élégance de la forme, une phrase qui se déroule abondante et nombreuse, de soudaines et frappantes trouvailles de mots. Et il a, enfin, plus que tout ce que dessus, la séduction personnelle. On l'applaudissait, on cherchait de divers côtés à capter cette force; les partis auraient voulu s'adjoindre cette brillante recrue. Lamartine s'empresse de croire qu'on se donne à lui. Rien n'égale la confiance qu'il a en lui-même, si ce n'est la foi qu'il a mise dans le bon sens populaire. Il est persuadé qu'avec un idéal généreux et une parole éloquente on peut mener les hommes et les mener au bonheur. Faire resplendir devant la conscience populaire les idées de justice et de liberté, c'est pour lui toute la politique. Il oublie

seulement de faire entrer en ligne de compte le jeu des intérêts et la poussée des instincts.

Très vite il acquiert au Parlement une situation qu'il doit uniquement à son éloquence. Plusieurs de ses discours, notamment sur la Peine de Mort (1836), ont un grand retentissement. Il tient toujours le regard fixé sur son idéal de j^olitique évangélique : « Le but, c'est la restauration de la dignité et de la moralité humaines dans toutes les classes dont la société se compose; c'est la raison, la justice et la charité appliquées progressivement dans toutes les institutions politiques et civiles, jusqu'à ce que la société politique, qui n'a été trop souvent que l'expression de la tyrannie du fort sur le faible, devienne l'expression de la pensée divine qui n'est que justice, égalité et providence (oct, 1836). » Il a soin de ne s'inféoder à aucun parti : « Ces vieux partis sont morts et rien ne ressuscite ici-bas ». Le 5 novembre 1837, il est nommé député à la fois à Mâcon, à Cluny, à Dunkerque. Celte triple élection va augmenter la conviction où il est que de hautes destinées l'attendent, dont ne donne aucune idée la 1^' -e qu'il occupe au Parlement. Il se plaint de n'être pas compris. Les mJnistères sont pour d'autres; lui, il est « ministre de la haute opinion philosophique. » Il tend vers un but mystérieux, inconnu de lui-même.

Cependant l'homme d'État n'a pas encore tué le poète. Entre les sessions du Parlement, Lamartine trouve le temps et le moyen de tailler ses crayons

et d'exécuter par parties le plan de son grand poème humanitaire. Il avait, dès 1831, commencé Jocelyn dont le prologue et quelques strophes étaient écrits à la fin de Tannée. Il en était enchanté : « C'est mon cnef-d'œuvre. Jusqu'ici on n'aura rien lu de ce style :

c'est l'épopée de l'homme intérieur C'est du type

de Paul et Virginie, ce type accompli selon moi des modernes. » Il se remet en octobre 1834 à ses « vers délicieux )>. De juin à novembre 1835, il termine le travail : « Je suis depuis deux mois dans la poésie pure et juvénile. Je viens ce malin d'achever pour l'impression la copie de 8 ou 9000 vers perdus sur des pages d'album ou sur des marges de Pétrarque in-folio. C'est ma poésie de seize ans. w A mesure qu'il approche de la publication, son ravissement ne fait que grandir: « J'ensuis confidentiellement ravi.

Je veux que cela me survive un demi-siècle Je

prophétise que cela sera trouvé bête pendant six ans et dans les poches des cordonniers ensuite. » Le poème paraît dans la seconde quinzaine de février 1836; le succès est immédiat et immense : « C'est une fureur, c'est une rage, cela passe les Premières Méditations en succès unanime. Cela se lit dans les cours de tous les professeurs, dans les collèges, et cela s'en va par milliei's d'exemplaires (26 février). » « 24 000 exemplaires en 27 jours, 7 éditions à Bruxelles, idem en Allemagne. » Cette fois, la renommée du poète avait débordé le cercle des lettrés et des délicats où elle s'était tenue jusque-là; Margot avait pleuré : Lamartine passait poète populaire.

Toutefois au concert d'enthousiasmes se mêlaient des objections de deux sortes. On reprochait au poète l'exécution hâtive de son œuvre. Et il est vrai que si Lamartine a mis cinq ans à composer Jocelyn. dans ces cinq années où il faut trouver place pour le voyage en Orient et pour les mille besognes de la vie parlementaire, il n'a pu consacrer à son œuvre, comme il le dit lui-même, que des rognures de son temps. La poésie n'est plus pour lui la principale affaire. Il en parle avec cette nuance de dédain qui tant de fois désormais nous attristera. C'est dans la Préface de Jocelyn que se trouvent les lignes fameuses : « Qu'est-ce qu'un homme qui, à la fin de sa vie. n'aurait fait que càdencer ses rêves poétiques, pendant que les contemporains combattaient avec toutes les armes le grand combat de la patrie ou de la civilisation?... Ce serait une espèce de baladin propre à divertir les hommes sérieux, et qu'on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l'armée. » L'autre objection porte sur l'orthodoxie du chi'istianisme dans Jocelyn : elle se précisera et s'accentuera lors de la publication de la Chute d'un ange.

Car sitôt Jocelyn paru, Lamartine s'est tout de suite remis au travail. Il écrit un nouvel épisode de son épopée de l'âme humaine, dès l'automne de 1836, le matin « au ronflement mélancolique d'un tuyau de poêle et du vent de Saint-Point dans sa tour ». Au printemps de 1837, il est tout entier dans « les aventures de deux pauvres diables d'amants qui vivaient

un peu avant le déluge ». En décembre de la même année, il apporte à Paris son épisode de 12 000 vers, prêt pour être publié quand on voudra. La Chute cVun ange paraît en avril 1838. Lamartine ne se fait aucune illusion ni sur la valeur de Tœuvre, ni sur le succès qui l'attend: « C'est détestable », écrit-il. Et encore : « Chute affreuse, mais qui ne me fera aucun mal, car je m'y attends. » Il ne se défend que sur la question de doctrine, et encore, assez faiblement : « Tu partages donc à tort Terreur commune, qui m'attribue l'intention d'hostilité envers le christianisme, dans ceci ou dans Jocelyn. Je suis chrétien, à peu d'interprétations près. Le peu de bien qui est en nous vient de là, et je vénérerai toujours la source oîi nos âmes ont puisé. Maintenant, le christianisme à la lettre est-il le christianisme en esprit? Le christianisme qui a traversé, en s'en imprégnant, les ténèbres des âges les plus honteux de l'esprit humain, est-il le christianisme de ses âges de développement et de lumière? Là est la question. » (Juillet 1838.) C'est le temps où il lit Michelet, où Edgar Quinet vient chez lui parler de Herder, de Strauss, du panthéismeet du symbolisme, où son hôte, le « baron sanscrit » d'Eckstein, l'enchante par sa verve intarissable et sa science énorme. Oui vraiment, il y a pas mal d' « interprétations » à redouter.

Encore une fois, et en dépit de l'échec trop justifié de son poème antédiluvien, Lamartine reviendra à la poésie et nous donnera l'occasion de l'y admirer pleinement. Dans la préface des Recueillements poé-

tiques, qui paraissent au printemps de 1839, il explique comment il se peut qu'il écrive encoi'e des vers. Il s'en explique comme on s'en excuse. C'est quand l'année politique, a fini, et que « les moissons, les vendanges, les semailles le laissent deux mois seul et libre dans cette chère masure de Saint-Point ». L'automne touche à sa fin. « Cinq heures du matin n'ont pas encore sonné à l'horloge lente et rauque du clocher qui domine mon jardin, que j'ai quitté mon lit, fatigué de rêves, rallumé ma lampe de cuivre et mis le feu au sarment de vigne qui doit réchauffer ma veille dans cette petite tour voûtée, muette et isolée, qui ressemble à une chambre sépulcrale habitée encore par l'activité de la vie. J'ouvre ma fenêtre, je fais quelques pas sur le plan-

'cher vermoulu de mon balcon de bois Le froid

du matin me saisit; mes pas craquent sur le givre, je referme ma fenêtre et je x'entre dans ma tour où le fagot réchauffant pétille et où mon chien m'attend. Que faire alors?... Le coude appuyé sur la table et la tête sur la main, le cœur gros de sentiments et de souvenirs, la pensée pleine de vagues images, les sens en repos ou tristement bercés par les grands murmures des forêts qui viennent tinter et expirer sur mes vitres, je me laisse aller à tous mes rêves, je ressens tout, je pense à tout — Comme je ne sais pas écrire en prose, faute de métier et d'habitude,

j'écris des vers Les heures que je puis donner

ainsi à ces gouttes de poésie, véritable rosée de mes matinées d'automne, ne sont pas longues. La cloche

du village sonne bientôt l'angelus avec le crépuscule; on entend, dans les sentiers rocailleux qui montent à l'église ou au château, le bruit des sabots des paysans, le bêlement des troupeaux, les aboiements des chiens de berger et les cahots criards des roues de la charrue sur la glèbe gelée par la nuit; le mouvement du jour commence autour de moi,

me saisit et m'entraîne jusqu'au soir » Derniers

chanls. si difféi-ents des premiers, mais à peine moins beaux ! Dans ces vers de son automne l'inspiration de Lamartine a gagné en gravité, son art en largeur et en plénitude. Le poète subsistait tout entier. INIais sa réputation ne s'était pas relevée de la Chute cVun ange; ajoutez que la renommée grandissante de Torateur lui faisait tort. Les Recueillements eurent « l'insuccès le plus éclatant et le plus général que puisse ambitionner un mauvais poète ». Ce fut le dernier coup. Désormais Lamartine n'écrira plus de vers, sauf quelques pièces de circonstance. Il n'y voit rien qu'un enfantillage dont il a honte. Ainsi l'orateur a converti le poète à la prose : l'éloquence a été pour lui la transition entre la poésie et l'histoire ou le roman.

Cependant il était au tournant de sa carrière publique. Entre les années 1839 et 1842, son idéal se développe et se précise : c'est celui d'une politique libérale, humanitaire, pacifiste. Après son fameux discours sur la translation des Cendres (juin 1840), ce qu'il regrette, c'est de ne l'avoir pas

LA VIE POLITlQrE. 89

fait plus fort, afin d'y exprimer sur le compte de celui qui « incarne le matérialisme dans un chiffre armé » non pas son opinion, mais son mépris, sa haine, son horreur. Mêmes tendances dans le discours sur les « fortifications imbéciles » de Paris. Ce programme inspirera les vers magnifiques de la Marseillaise de la paix (mai 1841). Jamais l'esprit d'utopie n'a revêtu une forme plus éclatante. Le poète annonce qu'on ne se battra plus sur les bords du Rhin : les bateaux à vapeur qui sillonneront son cours ne porteront que des touristes ou des commerçants. La guerre n'est qu'un legs des temps de barbarie; avec la civilisation s'ouvre l'ère de la fraternité des peuples :

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa Toûte a-t-elle en mer une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie. L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas....

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité : Les bornes des esprits sont leurs seules frontières, Le monde, en l'éclairant, s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis! Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité c'est mon pays....

Faut-il continuer, citer l'apostrophe enthousiaste : Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!...

Mais puisqu'on fait honneur au poète-prophète de ses « anticipations », nous sommes bien obligés de constater sa formidable erreur.... Relisez encore le discours, d'ailleurs si éloquent, sur les Chemins de fer dont le développement amènera « la fin de la guerre dans le monde, la communauté des idées et des langues ». L'optimisme humanitaire s'y étale dans toute la splendeur de son ingénuité.

C'est avec sa lutte contre la coalition que Lamartine commence vraiment de jouer un rôle actif. Guizot, Thiers, Odilon Barrot, s'étant unis à la fin de 1838 pour renverser le ministère Mole, il défend le cabinet — il le défend à sa manière qui consiste à attaquer déjà fortement le régime lui-même : « 11 ne faut pas vous figurer, messieurs, pai'ce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué notre siècle et nous, que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie. » Le ministère eut la majorité : Lamartine se crut le chef des 221 députés qui avaient voté pour lui.

A la chute du ministère Thiers, il se persuada qu'il touchait de la main le pouvoir. Mais on ne voulait lui donner ni le ministère des Affaires étrangères, ni celui de l'Intérieur; il ne voulait se contenter ni d'un portefeuille secondaire, ni d'une grande ambassade. Le cabinet se forma sans lui (29 octobre"), dont

il conçut un violent dépit. II commence par le soutenir; mais ridée grandit en lui et le hante, qu'il est réservé pour un rôle exceptionnel, qu'il lui appartient d'être, dans une grande convulsion du pays, l'homme de la Pi'ovidence.

Il se répète ce que Ro3^er-Collard lui a dit du haut de sa cravate : « Monsieur, allez ! vous avez de bien grandes destinées, les plus grandes, entendezvous, monsieur!... C'est vous qui détruirez ces gens-là, mais avant ils auront détruit bien autre

chose Respectez-vous! » Il suppute que les partis

se succéderont au pouvoir, s'y useront. Puis « un grand flot de terreur me jettera au timon brisé. Je

persiste dans cette idée : une tempête ou rien »

Mot terrible, qui dépeint exactement un état d'âme. Transposition du fameux « Levez-vous, orages désirés ! » Lamartine est le René de la politique.

Une nouvelle déception va précipiter son évolulution. Au début de 1842, il est candidat à la présidence de la Chambre contre Sauzet. Il n'obtient que ()4 voix. Dès le mois de février, il se déclare résolu à parler en « homme de grande opposition ». C'est dans la séance du 15 févrierqu'il saute le fossé. Pour caractériser la politique de résistance qui, depuis dix ans, est celle du gouvernement, il trouve ce mot qui fait fortune : « Il n'y aurait pas besoin d'un homme d'État, une borne y suffirait ». La discussion de l'Adresse, au début de 1843, lui est une occasion de se prononcer nettement : « L'opposition peut compter en moi un de ses plus confiants et de ses plus

fermes auxiliaires ». Le succès que fit la Chambre à la réplique de Guizot, la fâcheuse attitude où se trouva Lamartine, achevèrent d'engager celui-ci du côté où il venait de verser.

On voit aisément quelle est la complexité des éléments qui ont déterminé cette évolution de Lamartine. Il proteste de son désintéressement, et il a droit de le faire. 11 n'est à aucun titre le politicien qui recherche le pouvoir pour ses avantages : il « travaille pour Dieu «, c'est-à-dire pour l'avènement d'un certain idéal. Poète dans la politique, il se sent à létroit dans la conception bourgeoise et conservatrice : l'idéal démocratique le tente par ses apparences généreuses et par ses vagues perspectives. Il s'enivre à mesure de cet idéal, il se grise dans l'action. Du poète il a encore la susceptibilité : les blessures d'araour-propre, dont il est justement ulcéré, mais qui sont la monnaie courante de la vie publique, exaspèrent son impatience et exaltent son désir passionné d'un changement.

Dans l'opposition Lamartine ne trouva pas la place qu'il espérait. Il se sentait suspect à tous les partis qui le tenaient pour un « roué dans l'embarras », quand il était plutôt le « niais honnête homme ». Les élections de 1846, qui marquèrent un véritable triomphe pour le ministère, diminuèrent encore sa situation dans le Parlement. En revanche son autorité sur l'opinion grandissait. Sainte-Beuve le constate : au dehors et sur le grand public son renom s'étend et règne de plus en plus ; il le sait bien, il y

vise, et, souvent, quand il prononce à la Chambre des harangues qui la laissent distraite ou mécontente, ce n'est pas à elle qu'il s'adresse, c'est à la galerie, c'est au pays qui le lira : « Je parle par la fenêtre », dit-il expressément. Il se rendit compte de son impuissance : « Je n"ai l'ien à faire qu'à attendre, écrivait-il : le Roi est fou, M. Guizot est uue vanité enflée, M. Thiers une girouette, l'opposition une fille publique, la nation un Géronte. Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup. » 11 cessa, pendant dix-huit mois, de parler à la Chambre; mais par les fenêtres il lança les Girondins.

C'est en 1843 qu'il les avait commencés. Au mois d'août, il achevait son premier volume et, dans le feu de l'enthousiasme, il déclarait : « Je n'ai rien gi'avé de ce style ». En octobre, il commençait le second volume et se i^endait compte que son sujet embrassait toute la Révolution. Au mois de décembre 1846, l'ouvrage était terminé : il parut au mois de mars 1847. Le succès fut immédiat et énorme. Lamartine constate des « prodiges de passion pour les Girondins. Des femmes, les plus élégantes, ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire. C'est un incendie! » Et encore : « On dit partout que cela sème le feu dur des grandes révolutions et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. Dieu veuille! » Les éditeurs déclarent que Jamais en librairie un succès pareil n'avait été vu. Lamartine a pour lui le public des salons et celui des ateliers : « C'est surtout le peuplé qui maime et qui

m'achète. » Au surplus, pour aider à l'enthousiasme de cette catégorie d'acheteurs, on fait, à son usage, des éditions populaires.

Si l'on veut apprécier Telfet produit dans la nation et dans l'esprit même de Lamartine par cette publication, — et mesurer d'un coup d'œil l'étape franchie, — il n'est que d'assister au fameux banquet offert par la ville de Mâcon à l'auteur des Girondins, le 18 juillet 1847. Quarante villes avaient envoyé des députations ; une enceinte de prés d'un hectare de superficie avait été ménagée, un dôme de toile, des tables disposées eu rayons et aboutissant à une table d'honneur, trois mille souscripteurs assis à ces tables, autant de spectateurs et de curieux, quinze cents femmes dans les costumes de la Bresse, du Maçonnais, du Jura et de la Suisse. Au moment des discours, un oi^age d'éclairs et de vent emporte le dôme de toile, ébranle la charpente sur la tête des six mille assistants. Après l'orage, et parmi les débris de toile, de charpente, de tables et de bancs, Lamartine se lève. Il indique la véritable idée des Girondins : c'est de rechercher l'étincelle primitive qu'alluma dans l'âme d'un grand peuple la flamme révolutionnaire, et de « rallumer cette flamme trop éteinte dans le cœur des générations qui nous suivent ». Il existe une doctrine de la Révolution; elle a pour dogmes : fi'aternité entre les nations, sécurité individuelle, souveraineté du peuple, liberté des cultes, liberté de penser et d'écrii^e. Si la royauté oublie quelle n'esi qu'un « régulateur de mécanisme

du gouvernement » et si elle contrarie ravèneraent de la doctrine de 89, Lamartine est prêt à faire contre elle « la révolution du mépris ! »

Quand il reparaît à la Chambre, Lamartine y apporte toute l'exaltation révolutionnaire qu'il a prise à vivre avec les hommes de la Révolution devenus ses héros. 11 est désormais acquis à l'opposition la plus avancée. Lui qui, jusqu'alors, s'était tenu à l'écart de la « campagne des banquets », il sera, dans l'affaire du banquet du xii" arrondissement interdit par le gouvernement, pour l'opposition à outrance : « La place de la Concorde dût-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi. » Le banquet fut ajourné.

Les 22 et 23 février, Lamartine n'avait pas paru dans la rue troublée par l'émeute. Le 24, apprenant que la Chambre était menacée d'être envahie, il y accourt à dix heures et demie du matin. Dès son arrivée, il est entraîné dans un bureau par un groupe de républicains de la Réforme et du National, Bastide, Hetzel, Marrast, Bocage. La question fut débattue : Régence ou République? Lamartine prit parti contre la Régence. Il se rendit alors à la salle des séances, vit entrer la duchesse d'Orléans avec ses deux fils; Ledru-Rollin fit un long discours pour demander la constitution d'un gouvernement provisoire; Lamartine prit la parole après lui. Son intervention allait être décisive. Pour beaucoup, qui n'étaient pas avertis du récent conciliabule, il était

le suprême espoir de la Monarchie. Prendre sous sa protection une mère et ses deux fils, se faire l'avocat du malheur et de la faiblesse, c'était un rôle à tenter un poète. L'anxiété était grande. L'orateur eut un mot de pitié pour « l'un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines » ; mais tout de suite il opina dans le sens de la victoire du peuple, et réclama qu'elle fût consacrée par la constitution d'un gouvernement populaire. Lui qui jadis, dans Bonaparte, avait écrit :

Ah! si rendant ce sceptre à ses mains légitimes, Plaçant sur ton pavois de royales victimes. Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l'affront! Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois mômes, De quel divin parfum, de quel pur diadème L'histoire aurait sacré ton front!

le rôle d'un Monk parlementaire ne le tenta point. Un autre l'attirait dont il suivait depuis longtemps le mirage et dont le fantôme venait soudain de prendre corps à ses yeux.

Les noms de Lamartine, Ledru-Rollin, Arago, Dupont de l'Eure, Marie, furent acclamés. « A l'Hôtel de Ville, Lamartine en tête 1 » cria l'acteur Bocage. Et lentement, poussé, retardé, coupé, soulevé par les remous de la foule, le gouvernement provisoire se mit en route le long des quais noirs de monde. Il était trois heures et demie. Arrivé à l'Hôtel de Ville, Lamartine erra de corridors en salles, haranguant sans cesse la foule. Enfin dans le salon de réception du premier étage se trouvèrent

réunis les membres du gouvernement — partis cinq, arrivés sept, par l'adjonction de Crémieux et Garnier-Pagès. Leur premier soin fut de lancer, en leur nom et en faveur de l'émeute victorieuse, une proclamation au Peuple français qui fut rédigée par Lamartine. Ils se distribuèrent les portefeuilles : Lamartine eut les Affaires étrangères. Cependant Louis Blanc et l'ouvrier Albert étaient venus réclamer une place dans le gouvernement; ils n'y avaient pas plus de droits que les autres, mais ils n'en avaient pas moins. Les cinq, devenus les sept, se trouvèrent ainsi être les neuf. Maintenant la nuit était tombée; des rumeurs inquiétantes grondaient dans l'ombre et s'y exagéraient. En toute hâte, Lamartine se rendit à la salle Saint-Jean où il harangua dans les ténèbres. Tandis que se répandaient les ondes de son éloquence magnifique, Louis Blanc, pratique, déclarait au peuple massé devant l'Hôtel de Ville : « le gouvernement provisoire veut une République ».

Dans tout cela quel avait été le rôle de Lamartine? Dans quelle mesure avait-il été l'acteur ou l'instrument, le maître ou le jouet des événements? La République s'était faite sous ses yeux : il lui restait à en être le porte-parole.

Les socialistes ne perdirent ni un jour, ni une heure, pour donner l'assaut au gouvernement nouveau. Le 25 février, une troupe nombreuse envahit la place de grève en agitant des drapeaux rouges. Marie et Garnier-Pagès, alors seuls à l'Hôtel de Ville, ne parviennent pas à se faire entendre. Lamar-

tine se fraie un passage jusqu'au grand escalier, et là, monté sur une chaise à demi brisée, il déclare : « Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi, car le drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais fait que le tour du Charap-de-Mars, traîné dans le sang du peuple, en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ». Le courage et l'éloquence de Lamartine brisèrent l'élan de la foule. Une menace de Terreur, en tout cas une honte était écartée : c'est un des plus beaux triomphes de l'éloquence, et le principal titre de Lamartine homme politique.

Sa popularité, à travers ces orages, ne cesse de grandir. Le pays s'engoue de cet Orphée qui dompte avec des mots la Bête populaire. 11 est le sauveur. Et il croit tout sauvé : « Tout est gagné. La République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande est fondée! » C'est devant cet infini de naïveté que Sainte-Beuve s'écriait : « 0 poète I »

Lamartine n'allait pas tarder à être rappelé à la réalité. Après lajournée insurrectionnelle du 17 mars, il sent la nécessité de se rapprocher de Ledru-RoUin. Il avait — parlisan du suffrage restreint — reconnu et subi la nécessité de se rallier au décret de suffrage universel. Il crut pouvoir et devoir, lui, le grand ennemi du socialisme et de l'anarchie, négocier avec les chefs des partis avancés. 11 vit Caussidière, Sobrier, Barbes. Bianqui; outre ces conférences

avec les chefs politiques, il en eut avec les socialistes purs, Cabet, Raspail, Lamennais. « Cette idée, écrit justement M. P. Quentin-Bauchart, reposait chez lui sur une confiance énorme en sa supériorité intellectuelle, en son éloquence, en sa force persuasive. Convaincu que ces violents n'étaient pas pervers, mais égarés, il conçut l'audacieuse pensée de se les attirer par la seule puissance de sa parole, et de les constituer ainsi défenseurs des idées mêmes qu'il combattaient. » Mais il y a une force des choses et une logique des faits. Bientôt ce partisan déclaré du pouvoir civil comprendra que, sous la République comme sous la Monarchie, le véritable soutien de Tordre reste l'armée régulière. Alors, il appelle à Paris Cavaignac, noue des relations secrètes avec Négrier, et, le 16 avril, contre la manifestation organisée par les clubs et Louis Blanc, c'est avec les soldats commandés par Changarnier qu'installé à l'Hôtel de Ville il résiste victorieusement au peuple.

Par bonheur, et quoi qu'on puisse penser de la politique intérieure de Lamartine, les services qu'il a rendus par sa politique extérieure sont incontestables. Il était partisan de la paix, il avait passé par les chancelleries et il était bien élevé : il ne se soucia ni de déclarer la guerre aux tyrans, ni de troubler les États voisins par une inconvenante propagande.

Les élections eurent lieu le 27 avril. Elles donnèrent à Lamartine, élu dans dix départements, 1 600 000 voix.

Il semblait que ce fût le triomphe : c'était la fin.

Lamartine croyait n'avoir qu'un mot à dire pour être nommé dictateur; en réalité, il n'avait jamais été si loin du premier rôle. Les élections s'étaient faites contre Ledru-Rollin avec qui maintenant il avait partie liée et pour cette politique modérée dont il s'était progressivement écarté. — Nommé l'avant-dcrnier sur la liste de la Commission executive qui remplaçait le gouvernement provisoire, il va voir chaque jour décliner son prestige et s'évanouir son influence. Au 15 mai, il assiste impuissant à l'envahissement de l'Assemblée et, inutile, à sa délivrance. Le 23 juin, il s'effondre avec la Commission executive dont l'Assemblée délègue les pouvoirs à Cavaignac, en qui seul elle a confiance pour réprimer l'émeute. — En décembre, lors de l'élection présidentielle, Lamartine qui n'avait ni posé, ni décliné la candidature, et qui comptait sur 500 000 voix, en a 17 910 contre 270 000 à Ledru- Rollin, 1 500 000 à Cavaignac, et 5 millions et demi au prince Louis-Napoléon.

Voilà ce que la politique a fait de ce grand homme : l'élu qu'abandonnent ses électeurs, — un synonyme de rien.

Alors commence la vieillesse douloureuse. Tout va manquer à la fois à Lamartine. Ce n'est pas seulement son rôle politique qui est terminé; le mouvement littéraire se fait aussi bien en dehors de lui, sinon contre lui. En toutes choses, il assiste à la ruine de son idéal, au triomphe de ce qu'il avait ardemment combattu. Et, au même moment, les durs problèmes de l'existence matérielle se dressent devant lui. Voici dans l'humide pavillon plein d'ombre de la rue de la Ville-l'Évêque, qui remplace les beaux salons encombrés de visiteurs de la rue de l'Université, les années d'abandon et de détresse.

Je ne sais pourtant si jamais la figure de Lamartine est apparue plus noble que pendant ces années d'adversité. Car cette vieillesse est triste, elle n'est pas chagrine; elle est désolée, elle n'est pas morose. Point de rancunes, point de récriminations, mais la destinée acceptée avec sérénité. C'est un Lamartine, et c'est lui seul, qui peut écrire ; « Je quitte sans regret les affaires publiques, parce que je ne m'y

suis jamais mêlé dans la pensée de faire des hommes ou des événements Tinstrument de ma fortune, de ma puissance ou de ma renommée.... Si mon pays ne veut plus de moi, je ne lui reproche ni injustice, ni inconstance, ni ingratitude; je le remercie de me congédier et je passe avec joie au service d'un meilleur maître, auquel je désire consacrer mes dernières années dans la solitude, dans la contemplation et dans la confession du peu de vérités qu'il est donné à l'homme d'entrevoir ici-bas. C'est le soir que la lampe du sanctuaire et du foyer intérieur s'allume, que la fumée monte des hauts lieux et que la terre, où tout fait silence, ressemble à un encensoir balançant devant l'âme universelle et devant le Dieu caché, les actes de foi, les hymnes et les parfums de sa création. J'ai été le bruit et le mouvement pendant quelques heures, je serai le silence et l'hymne à mon tour. Un peu de ce siècle porte mon nom, c'est assez; c'est l'heure de se taire, de disparaître et de se préparer au grand pas de l'éternité. » Ces dernières années que Lamartine, sans se désintéresser du présent, passe dans le souvenir, dans la méditation, dans l'examen de ses actes qu'il juge, le grandissent singulièrement.

« Il faut payer ses qualités, a écrit quelque part Mme de Lamartine : l'optimisme, l'idéal, le génie sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparaît sous les perspectives idéales, et lorsque la vraie situation se l'évèle, c'est un éclair

qui précède à peine la foudre. » La vraie situation qui se révéla à Lamartine, au lendemain de sa chute politique, était la plus cruellement prosaïque et la plus effroyable : le chiffre de ses dettes s'élevait à cinq millions de francs. II n'est pas indifférent de rechercher quelle fut l'origine de ces dettes. On a dit qu'elle était dans les dépenses occasionnées par le luxe dont Lamartine aima toujours à s'entourer; mais on a fort exagéré ce luxe prétendu d'un train de maison relativement modeste. On a parlé du faste avec lequel il avait organisé son voyage en Orient : ce voyage, si fâcheux à d'autres points de vue, lui rapporta autant qu'il lui avait coûté. Il faut aller chercher ailleurs les causes d'une situation déjà ancienne, puisque, dès l'année 1835, Lamartine avouait à Virieu qu'il était ruiné. Elles n'ont, au surplus, rien que d'infiniment honorable. C'est d'abord sa générosité inconsidérée. Il donnait en toute occasion et sans compter. Il continua d'ailleurs, au temps même de sa pire détresse : comme toujours, la nature était la plus forte. Cette générosité trouva amplement à s'exercer à l'époque du gouvernement provisoire : Lamartine jeta des sommes importantes au milieu des misères et des lamentations du commerce parisien. Mais la cause principale, et qui prime toutes les autres, ce fut ce goût de la terre qu'il eut en vrai paysan qu'il était. Dans les successions de famille, il prenait pour lui les biens de terre, qui lui coûtaient, en raison de leur entretien, et pour lesquels il servait aux siens une rente supérieure au

revenu réel. Il en achetait d'autres. Il bâtissait. Il plantait. Vigneron, il faisait avec les vignerons du voisinage des affaires « merveilleuses » qui étaient deux fois un désastre. Il leur achetait, sur parole ou sur billets, leurs récoltes futures pour un prix qu'elles ne valaient pas ; puis, ces récoltes en espérance lui constituaient une base de crédit, un gage pour des combinaisons financières qui régulièrement se soldaient en perte. Cette manie de la spéculation agricole — où se combinent son amour de la terre, son instinct de joueur, son incurable optimisme — voilà ce qui Ta ruiné.

Et Lamartine n'admit jamais qu'il pût faire perdre un sou à ceux qui avaient cru en lui, alors même qu'ils auraient, ces bons villageois, un peu abusé de sa propre crédulité. Il eut des « accès de désespoir » pendant lesquels il songea au suicide. Mais il n'était pas de la religion de Caton. Le suicide lui apparaissait comme une désertion : il était fait pour la lutte. Elle s'offrait sous une forme nouvelle, et allait révéler en lui, une fois de plus, des ressources d'énergie admirables.

Il espéra d'abord sauver ses propriétés de France par ses propriétés d'Orient. Le sultan Abdul Medjid, pour le remercier d'avoir célébré lOrient en vers et en prose, lui avait concédé une propriété de 20 000 hectares dans la plaine de Burgaz Ovsr'a. Lamartine fit un second voyage en Orient, en 1849, pour visiter ses domaines smyrniotes. Il en revint, enthousiasmé, comme toujours. Il s'occupa de

réunir des fonds pour les premiers frais d'exploitation : il ne put trouver de capitaux.

Il ne lui restait en vérité que le travail. Il s yjeta à corps perdu. Au retour du second voyage d'Orient, tristement terminé par la mort de M. de Ghampaux, il fonde le Conseiller du peuple, qui vécut jusqu'au 2 décembre 1851, puis le Pays, avec le vicomte de la Guéronnière, enfin le Civilisateur, recueil pure ment littéraire qui devait être remplacé en 1856 par le Cours familier de littérature. Désormais nous le verrons attaché sans répit à cette besogne âpre et décevante : « Je suis comme Cicéron qui écrivait plus que ses deux secrétaires ne pouvaient copier. » (1852.) « Je suis en plein volume de V Histoire de 1789, magnifique sujet, supérieur mille fois à la Restauration et même aux Girondins. Le l^'" avril j'aurai deux volumes. Je passe mes nuits à l'ouvrage. » (15 novembre 1852.) « Mon oncle travaille énormément, écrit, le 31 octobre 1857, Valentine de Cessia. Il vient, en huit jours, de faire cinq cents

pages de la Vie d'Alexandre le Grand « Ce sont

les travaux forcés de la copie.

Ce labeur acharné ne put préserver le cher Milly, qui fut vendu en 1861. La ruine et la mort étendaient leur empilée. L'admirable compagne du poète le quittait en 1863, laissant à une autre plus jeune, sa nièce Valentine, le soin de veiller sur le pauvre grand homme. Les forces déclinaient; l'abîme de la misère grandissait. Enfin le gouvernement de Napoléon III, en accordant à Lamartine, sur la demande

de M. Emile Ollivier et à titre de récompense nationale, une rente de 25 000 francs, lai ^^ermit de trouver, à Tapproche de ses derniers jours, un peu de repos. Spectacle plein de larmes! oui, certes. Et pourtant à d'autres fins de carrière, tout illuminées dune lueur d'apothéose, nous préférons cette vieillesse qui expie. Sur le soir de la vie, comme sur la journée finissante, nous voulons voir tomber la mélancolie suprême, comme une ombre où tout va s'évanouir. Et nous savons gré à ces demi-dieux, qui sont quand même des hommes, de subir, eux aussi, cette loi de toute destinée humaine qui est de s'achever dans la douleur.

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