‹ LamartineChapitre 2 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le génie de Lamartine apparaît tout formé dans les Méditations : on est tenté de croire à une révélation soudaine et magnifique. Le poète souhaitait qu'il en fût ainsi, et que la source du fleuve restât cachée. Il affectait de n'être en littérature qu'un « amateur très distingué «, accréditant volontiers cette opinion que son talent était spontané et ne devait rien à l'étude. Pas d'apprentissage, pas d'exercices préparatoires :

Jamais aucune main sur la corde sonore

Ne guida dans ses jeux ma main novice encore;

mais l'amour et la mort ont touché son âme et en ont fait jaillir d'immortels chants d'amour.... La vérité est tout autre, nul ne pouvant se vanter que l'ordre de la nature ait été dérangé à son profit : les Méditations sont l'aboutissement d'une longue série d'essais poétiques. Dès l'âge de dix-huit ans, au sortir du collège, Lamartine se met à écrire des vers et, durant toute sa jeunesse, il ne cesse de rimer patiemment et abondamment. D'ailleurs, sans le vouloir et par une de ces contradictions qui sont fréquentes

SOUS sa plume, il lui est arrivé d'eu faire l'aveu. Dans le discours Des destinées de la poésie, il déclare qu'il jeta au feu « des volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la publication des Méditations ». C'étaient ces « quatre petits livres d'élégies » qu'il avait été sur le point de faire paraître en 1816 et que, par un juste sentiment de leur imperfection, il détruisit.

Qu'aurait été ce premier recueil? Il est possible d'en juger en réunissant les pièces dont est remplie, de 1808 à 1816, la Correspondance du poète et qui sont adressées, pour la plupart, à Aymon de Yirieu, ou à Guichard de Bienassis. On y voit se dessiner une première manière, très caractéristique, très curieuse. Poésies déjeunasse sans doute, mais d'une jeunesse qui se prolonge au delà des vingt-cinq ans. Ce qu'il y a de tout à fait remarquable dans ces ébauches, où presque rien ne faisait présager le futur lyrisme du poète, c'est qu'elles retardent même sur l'époque à laquelle elles furent composées ; toutes , sauf quelques rares pièces postérieures à 1813, se réfèrent à une poétique déjà surannée. C'est loin en arrière que le jeune Lamartine va chercher ses maîtres et ses modèles. Un de ses genres favoris est l'épître en vers à la manière du xviii'= siècle. Certaines de ces épîtres, solennelles et guindées, froides, doctorales, prosaïques, évoquent fâcheusement le souvenir d'Houdar de la Motte et de ses dissertations en vers : celle, par exemple, qui est intitulée Y Amitié :

LES MEDITATlOyS. Hl

Qu'est-ce que l'amitié? Le lien de deux cœurs, Qu'unissent la vertu, les goûts et les humeurs, Divin attachement, né de la sympathie Que le sentiment forme et le temps fortifie....

D"aulre.s, plus familières, font songer à Voltaire. On sait par la Correspondance de Lamartine qu'il était tout imbu de Voltaire ; il semble même que, de 1808 à 1813, il l'ait pris pour maître à versifier et qu'il ait eu constamment ses œuvres sous les yeux.

Son inspiration se fait-elle plus légère? Ce sont les petits poètes de la fin du xviii'= siècle qu'il imite, Bertin, Dorât, surtout Parny, dont il célébrera la mort en 1814, par une élégie. Fade galanterie, froid libertinage, tout ce qui caractérise ces faux élégiaques se retrouve alors chez Lamartine.

C'est seulement à partir de 1813 qu'il semble, pour ainsi dire, se mettre à la nouvelle mode poétique. Il use alors — et il abuse — des cyprès, des saules pleureurs, des tombeaux, des ruines, et de tout le décor cher aux poètes pré-romantiques de l'Empire. Son épître sur les Sépultures, sa romance le Saule pleureur :

De mon Emma toi qui couvres la cendre, Sur son destin tu me parais pleurer.

Et tes rameaux se plaisent à descendre Vers un gazon qui semble t'altirer,

sont d'un bon élève de Chênedollé ou de Fonlanes, sans plus. Mais déjà telle strophe, d'une inspiration puisée à une source plus profonde, fait prévoir le Lac et les vers tout baio^nés d'infini des Méditations :

Coulez, jours fortunés, coulez plus lentement, ]

Pressez moins votre course, heures délicieuses, j

Laissez-moi savourer ce bonheur d"un moment. '

Il est si peu d'heures heureuses ! j

Avant de montrer comment les Méditations don- !

nèrent son expression définitive à l'idéal poétique î

qui peu à peu s'était formé dans les imaginations et i dans les cœurs, il est nécessaire d'indiquer par

quelle préparation lente, de quels éléments et sous . quelles influences s'était formé cet idéal.

Le travail commence avec le xviir siècle; le principe sur lequel avait vécu notre littérature classique

est à bout de sève : on est dégoûté de la raison. ;

Avec les romans de l'abbé Prévôt et la comédie ;

larmoyante de La Chaussée, la sensibilité rentre \

en scène. La passion fait dans l'œuvre de J.-J. Rous- i

seau une explosion soudaine et envahit toute la ] littérature. Désormais rien n'arrêtera plus le courant

parti de la Nouvelle Héloïse et des Confessions et I

renforcé par l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. !

Dans ce réveil de l'imagination et ce retour à la i

sensibilité, les influences venues de l'étranger ont (

leur part. On sait à quel point notre littérature du ;

xviii'^ siècle est imprégnée de l'esprit anglais, i

L'héroïde fameuse de Pope, Lettre d' Héloïse à Abé- .

lard, traduite ou imitée depuis 1751, inaugure la i

série des œuvres de poésie sombre. Les Saisons de 1

'Thomson, traduites en 1759, donnent l'exemple |

d'associer la nature aux tristesses et aux joies de ■

l'amour. Les Nuits d'Young (1769), nous apportent i

LES M/iDirAT/OXS. 113

tout l'arsenal de la poésie funèbre : nuit, lune, tombeaux, fantômes, la mort des êtres et la fin du monde. Les Tombeaux d'IIervey (1770), l'élégie de Gray, Sur un cimetière de campagne, imitée par Fonlanes dans le Jour des morts, appartiennent à la même inspiration. Shakespeare, dont Letourneur donne en 1776 la traduction complète, a ses apparitions et ses sox'cières, sa terrasse d'Elseneur et ses landes désertes, son fossoyeur au cimetière. Ossian (1776), l'Homère septentrional, qui pendant cinquante années tiendra, dans l'admiration des nouveaux écrivains, la même place qu'avait tenue Homère auprès des écrivains classiques, nous révèle, ce qui est en effet une grande nouveauté, la poésie de la nature sauvage, âpre, farouche; et c'est chez lui, dans une lueur crépusculaire, le mirage perpétuellement changeant des nuées où passent les âmes des héros défunts, vision d'un monde fantastique et sublunaire.

La littérature allemande opère dans le même sens. Huber révèle Gessner et publie en 1766 le Choix de Poésies allemandes. Notons surtout le profond et durable ébranlement qu'imprime à la sensibilité européenne la publication de Werther.

Ainsi surgit, dès la fin du xviii'= siècle, un nouveau monde poétique. La mélancolie y plane en souveraine; c'est autour d'elle et c'est à son appel que s'organisent toutes les images, et naissent tous les sentiments qui seront sa marque. L'âme est triste et projette sa tristesse sur les choses. Elle se plaît

aux rêveries vagues et leur choisit un cadre en harmonie avec elles. C'est la saison d'automne avec son pâle sourire de soleil mourant et son bruissement de feuilles sèches. C'est le soir avec son atmosphère vaporeuse où se prolonge la vibration des cloches. C'est la nuit où tremblent les clartés de la lune, où les étoiles brillent comme des pleurs de lumière. Ce sont des paysages où ne sont admis que les saules et les cyprès, où la perspective est fournie par des églises de campagne et des cloîtres aux arceaux ténébreux, propices à la méditation, à moins que ce ne soit par des tombeaux et des ruines.

Cette sensibilité nouvelle va trouver d'abord sa complète expression dans la prose. Elle sera consacrée, dès les débuts du xix'' siècle, par les chefsd'œuvre du roman personnel. A travers les pages troublantes des plus fameux de ces romans, on découvre déjà tous les thèmes que nous retrouverons dans la poésie lyrique, à partir de 1820: les plus nobles, ceux qui proviennent du tourment métaphysique, comme les plus médiocres aussi et ceux qui ne sont que déclamation toute pure. Le morne, l'ennuyé, l'ennuyeux auteur des Rêveries et (.VOberman, est par instants un paysagiste exquis. Celui du Peintre de Salzboiirg écrit : « Souvent, quand la nature sourit au soleil couchant, je m'assieds sur la pente d'un coteau, sous quelque chêne centenaire » ; et elle est du sec et sceptique Adolphe, la page si tendre : « Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre?... »

LES MÉDITATIONS. 41b

Mais il suffît de relire les deux romans du grand enchanteur, Chateaubriand; on constate, presque à chaque page, que, pour en faire une Méditation, une Harmonie, il n'y manque que la cadence du vers et la rime. Dans Atala (1801) se trouve Tépisode d'une promenade sentimentale en barque : <■< Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène du monde primitif, quand, tout à coup, la fille de Texil fit éclater dans les airs une voix pleine

d'émotion et de mélancolie Rien n'interrompait

ses plaintes, hors le bruit sensible de notre canot sur l'onde. » C'est déjà le Lac. Le Sachem aveugle tire de son sein le crucifix d'Atala : « N'y vois-tu pas la trace de ses larmes? Pourrais-tu ne point reconnaître l'endroit qu'une sainte a touché de ses lèvres? « Ce sera le Crucifix. Faut-il rappeler les funérailles d'Atala, qui deviendront dans Jocelyn les funérailles de Laurence? Feuilletons René. Nous y trouverons ce goût de la rêverie qui s'éveille à tout pxûiios : « Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! Une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait. » Voici le sentiment des harmonies de la nature et de l'accord secret qui apparie ses tristesses aux nôtres : « Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne ». Voici la poésie des ruines : « Je m'en allai, m'asseyant sur

les débris de Rome et de la Grèce.... Souvent, j'ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés — » La poésie du christianisme, tout au moins sa poésie extérieure, apparaît en maints passages : « J'ai souvent eritendu dans les grands bois,

à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine

J'erre encore, au déclin du jour, dans les cloîtres retentissants et solitaires. /> Nous pourrions multiplier ces analogies. Aux yeux de René, le poète est un inspiré, l'artiste est un être à part. Tout à la fois, il goûte la douceur de la solitude et il ressent l'âpre douleur de l'isolement. Il médite sur la mort, et la leçon qu'il en tire est celle de l'immortalité. Il aspire à une félicité qui n'a pas de nom au terrestre séjour : « Hélas 1 je cherche seulement un bien

inconnu dont l'instinct me poursuit » Ainsi ce

petit livre que toute la jeunesse lettrée allait savoir par cœur contenait toute la substance de la poésie de demain, traduite en un langage à peine moins harmonieux, dans cette prose dont la musique éveille en nous tout un monde d'émotions mystérieuses.

D'une allure plus lente, plus hésitante, plus timide, la poésie suivait ce mouvement et se pénétrait des sentiments nouveaux. On n'aurait pas de peine à noter la trace de ces nouveautés et aussi de ces hésitations dans l'œuvre des poètes de la fin de l'empire, les Fontanes, les Millevoye et les ChênedoUé. Mais pour qu'elle trouvât son expression complète, il fallait attendre les Méditations.

Pour en bien apprécier le caractère et comprendre

ce qu'elles apportaient à notre littérature, il est nécessaire de considérer uniquement les quelques pièces qui en contiennent Tessence. Laissons donc de côté, quelles qu'en soient d'ailleurs les beautés, les dissertations morales à la manière des Discours en vers de Voltaire : VHonime, V Immortalité, le Désespoir, la Providence à Vhomme, la Prière, la Foi. Les idées ne sont plus les mêmes et c'est dans un esprit chrétien que le poète aborde les grands mystères de tous les temps; mais la forme est, à peu de chose près, celle qui, dans les deux siècles classiques, avait servi au genre didactique. Ne négligeons pas, mais omettons volontairement, après y avoir signalé la puissance du souffle, les odes telles que V Enthousiasme, la Gloire, le Génie, ou encore la Semaine sainte. Dieu : elles ne font guère que continuer le lyrisme traditionnel, en remontant à J.-B. Rousseau et même à Malherbe qu'elles ne font pas oublier. L'unique pièce italienne, le Golfe de Baïa, porte davantage la marque de la sensibilité moderne. Mai* les pièces vraiment originales, c'étaient Visolement, le Soir, le Vallon, le Souvenir.^ le Lac, le Temple, le Chrétien mourant, V Automne .

Elles sont toutes simples et, comme on dit, faites avec rien. La première, Vlsolement, est vraiment la pré fappjrl^P i^iit 1p rpr-iipil. C.Q n est pas sans raison que le poète a placé cette pièce si caractéristique en tête du^'^lii""^ ^Hp rlntinp Ffitmosphère et la. teinte d'unepoésie faite de rêverie tendre et triste.

Dans cette pénombre on peut suivre, à sa ligne imprécise, à son contour à peine indiqué, un roman d'amour. Le poète a rencontré une jeune femme, créature angélique et dont il doute si elle est de cette terre. (Invocation.) L'amour qu'elle lui a inspiré est si pur qu'il peut en porter l'ardeur aux pieds même des autels de Dieu. [Le Temple.) Leur commune exaltation se changeait en extase pieuse. Dans l'heureux séjour où naquit d'un regard leur immortel amour, devant les rochers, au bord des lacs mélancoliques, ell^luijais^ait découvrir le Dieu caché dont la nature'est le temple. {L'Immortalité.) Mais ce bonheur devait être court. Une année à peine s'était écoulée, l'amant revenait seul aux lieux témoins de leur félicité d'antan. Et il songeait douloureusement qu'elle ne reviendrait plus, qu'un destin jaloux la lui avait enviée, et faisait déjà de leur amour un souvenir. [Le Lac.) La mort, une mort prématurée et deux fois cruelle, s'est abattue sur cette tête si chère; et dans sa révolte, l'amant a senti monter de son cœur à ses lèvres les paroles de blasphème. [L'Homme.) Cette violence de désespoir â bientôt fait place à une tristesse plus calme et plus profonde. C'est maintenant l'indifférence à toutes choses. Plus ne m'est rien et rien ne m'est plus. Toutes les impressions se sont effacées, hors celle de ce grand amour qui, blessé, meurtri, ruiné, rend au poète la vie insupportable et lui fait souhaiter le départ vers les sphères où les âmes se retrouvent. [Le Vallon. — L'Isolement.) Qui sait, pourtant?

L'amour laisse après lui le souvenir qui parfume et embellit toutes choses. {Le Soir.) Et la vie, ingénieuse à panser les blessures qu'elle a faites, a des retours et des recommencements. [V Automne.)

Ainsi Tamour est à Torigine de toute cette poésie. C'est lui qui en fait, à son appel, surgir et se rassembler tous les éléments. C'est lui, le grand magicien, qui, d'un coup de sa baguette, la crée à sa ressemblance. 11 est, cet amour, à la fois toute ardeur et toute pureté, non pas spiritualisé par une reri^nciation à une partie de lui-même, mais anobli par sa constance et par le don détinitif de tout l'être, par ce qu'il y a en lui d'absolu. Amour malheureux, non par la faute des amants, mais par celle de la destinéejquL apjAs. les avoir rapprochés pour quelques jours, a creusé entre eux l'abîme insondable de la mort. Un tel jimour ne peut éveiller que des émotions douloureuses et nobles. Il présente à l'esprit l'image d'une femme aimée pour ses perfections, objet d'un culte presque religieux. IMait commu- ' nier l'àme avec toute la nature et dégage de ceUe nature les aspects, \p.^ cohIrups nu les nuances en harmonie avec lui. Et pareil à la flamme, qui tend toujours à monter, il élève l'homme au-dessus des réalités terrestres et lui fait prendre conscience de la partie divine gui est en lui. ■ ^

La merveille du recueil, c'est cette pièce dont il faut bien redii'e qu'elle est un des chefs-d'œuvre de la littérature de tous les temps, une des perles les plus rares delà poésie universelle : le Lac Relisons

LAMAIîTINE

cette délicieuse élégie. Le début, par son ampleur, par la perspective ouverte sur l'immensité des temps, ôte à la pièce le caractère individuel, et nous avertit du lien qui rattache toutes les douleurs humaines :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ae pourrons-nous jamais sur l'océan des ùges Jeter lancre un seul jour?

L'amour, dont le poète va évoquer l'enivrant souvenir, est celui sur lequel plane déjà l'image de la mort et qui en devient sacré :

0 lac! l'année à peine a fini sa carrière, M près des flots chéris qu'elle devait revoir Kegarde! Je viens seul masseoir sur cette .."ierre Ou tu la vis s'asseoir.

.Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes. ' Sur ses pieds adorés.

Voilà le cadre immuable : leJ;ic ei^^^einUn;ede rpcbers. Et voici la scène éphén.ère. Un soir, les deux amants voguent en silence : une voix - cette divine voix de la femme qu'on aime - s'élève et du la brièveté de nos joies et la lolie d'attendre pour jouir de la vie ;

On 'f''^ ^"T .^°"^r t-'l' "0"« voguions en silence,

Wue le bruit des ranieurs qui frappaient en cadence les flots harmonieux.

LES MliDlTXTlOXS. 121

Tout à coup des accents inconnus à la terre,

Du rivage charmé frappèrent les échos :

Le flot fut attentif et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

« 0 temps suspends ton vol ! et vous, heures propices.

Suspendez votre cours!

Laissez-nous savourez les rapides délices

Des plus beaux de nos jours!.... »

Ce thème de Tantique tristesse épicurienne est repris et renforcé par Topposition entre les choses qui durent et Thorame qui passe :

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur. S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?

Eh quoi, n en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés pour jamais! Quoi! tout entiers perdus! Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous ne les rendra plus!

Éternité, néant, passé, sombres abîmes.

Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?

Ces extases pourtant ne disparaissent pas tout entières : elles prêtent à la nature une âme, reflet de la nôtre. Ce qui fait son sourire et sa grâce, et sa tristesse et sa langueur, ce sont les souvenirs d'amour qui y flottent et s y éternisent :

O lac rochers muets, grottes, forêt obscure! Vous que le temps épargne on qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature. Au moins le souvenir!

Qu il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages. Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire. Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire. Tout dise : ils ont aimé!

Admirons ici ce parfait accord, cette harmonie intime où Ton reconnaît le chef-d'œuvre d'art destiné à devenir classiquet La nature et^hommçp'sont associés sans que Fêtre humairus^it écrasé par le cadre que lui font les choses .^^psouvenir et l'imagination se mêlent au point qu'on ne peut préciser les limites de celle-ci et de celui-Iàj Aucun trait ne "vient individualiser l'héroïne et s'a plainte est celle de toute créature qui aime et souffre que le temps soit mesuré aux joies de son amour. Le paysage est réduit à ses grandes lignes : un lac, des coteaux boisés, les flots sur lesquels glisse une barqueirNulle image n'est évoquée sauf les plus fluides, ou les plus aériennes; le temps qui coule, la vie qui passéTjUne fine clarté pénètre toute la scène et les plus pures mélodies de la création s'y unissent : le murmure des flots, le souffle du vent, le soupir du roseau, une voix de femmefLes mots sont aussi peu chargés que possible de substance et presque translucides : 1' « océan des âges », les

« accents », le « vol » du temps, V « astre au front d'argent »/ La strophe d'une coupe déjà connue, éprouvée, sans rien qui surprenne et qui déconcerte, est caressante à l'oreille et berce l'esprit de sa cadence régulière. (iVinsi se trouve réalisé le type même d'une poésie immatérielle, imprécise comme le rêve, et harmonieuse comme la musiqucy

Les Méditations sont le chef-d'œuvre de Télégie amoureuse et plaintive, unissant le souvenir de Tamour, Témotion devant la nature, le désir de la mort. Cette veine poétique était trop riche pour qu'un seul recueil l'eût épuisée; nous la verrons se continuer dans quelques pièces des Nouvelles Méditations. La poésie du crépuscule, le rêve devant la nuit éloilée ou sous la clarté mystérieuse de la lune, qui s'était déjà exprimé dans le Soir, se retrouve dans les Etoiles et Apparition. Et le regret d'un être tendrement chéri n'a sans doute jamais inspiré de chant plus profondément ému et plus grave que le Crucifix où le poète, par une illusion de sa douleur, se fait le témoin des derniers moments de celle qu'il a aimée :

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante, Avec soii dernier souffle et son dernier adieu. Symbole deux fois saint, don d'une main mourante. Image de mon Dieu!...

Un de ses bras pendait de la funèbre couche; L'autre languissamment replié sur son cœur Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image du Sauveur.

Corn». „„ lé p,„,„„ ^„^ ,, „^^____^ ^,-^

AA-ant de 1 embraser.

Mainle„a„l tout dormait sur .a boucl.e glacée E 'Zll' ': """' """' ">■■ ■-" endormi

Admirable chan, funèbre où le souvenir de 1 amonr s efface devant le tableau d'une mort sereine don, la tristesse est consolée par les espérances <l.re,,ennes, e. qu, ouvre sur la vie future des perspectives infinies!

La même note élégia,ue, que nous avons déià ntendue, revient donc avec une résonance plus profonde et plus soutenue. Mais si elle avait donné son caractère au précédent recueil, ce n'es, plus elle qui domine dans celui-ci. Les tristesses sont déjà du

haleine, et les souvenirs dun amour éploré ont fait place aux jouissances d'un autre amour à peine ".oins ardent e. cette fois heureux, confiant dan, avenir. Le poète s'est conformé à la loi : il s'est eucadre dans l'ordre de la société. Ainsi qu'une .•ose dans les guirlandes de Saron, il a choil un: .e ge eclose parmi les lys du vallon. (i« Sage.,..) Deja 11 l'imagine telle qu'elle sera un our, s'incli naut sur l'enfant qui repose, et, par avan;. il se fa., de ces joies familiales un tableau apaisant et doux. (C.„»„Wo„.) Elle est devenue sa femmeconna,, près d'elle, sous ce ciel dltalie don. il sub

une fois de plus renchantement, un bonheur qui lui fait aimer et bénir la vie :

Celui qui, le cœur plein de délire et de flamme, A cette heure d'amour, sous cet astre enchanté, Sentirait tout à coup le rêve de son âme S'animer sous les traits d'une chaste beauté,

Celui qui sur la mousse, au pied du sycomore. Au murmure des eaux, sous un dais de saphir. Assis à ses genoux, de l'une à l'autre aurore, N'aurait pour lui parler que l'accent des soupirs.

Celui qui, respirant son haleine adorée. Sentirait ses cheveux soulevés par les vents. Caresser en passant sa paupière effleurée. Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants,

Celui qui suspendant les heures fugitives, Fixant avec l'amour son âme en ce beau lieu, Oublîrait que le temps coule encor sur ces rives, Serait-il un mortel, ou serait-il un dieu?

Et nous, aux doux penchants de ces verts Elysées, Sur ces bords où l'Amour eût caché son Eden, Au murmure plaintif des vagues apaisées. Aux rayons endormis de l'astre élyséen,

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde. Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir. Nous avons respiré cet air d'un autre monde. Elise... et cependant on dit qu'il faut mourir!

(Ischia.)

Et tout enivré de volupté, pour célébrer la bienaimée, il demande à la poésie biblique ses tons les plus clrauds, les mêmes accents dont le psalmisle célébrait la Sulamite :

Tes yeux sont deux sources vives Ou vient se peindre un ciel pur.

Quand les rameaux de leurs rives Leur découvrent son azur....

Ton front que ton voile ombrage Et découvre tour à tour Est une nuit sans nuage Prèle à recevoir le jour....

Tes deux naains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour; Tes doigls de roses vermeilles En couronnent le contour....

(Chant d'amour.)

Si de celte volupté on voit surgir une tristesse, elle n'a pas ramertume qui monte aux lèvres de répicurien : c'est la crainte que le cœur ne soit trop faible pour y résister et la vie trop courte pour la contenir. [Préludes.) Quelle expression égalerait un tel amour? Il enferme en lui sa poésie auprès de laquelle languit la poésie des mots. Sur la lyre la corde du bonheur est muette. [Adieux à la poésie.) Et maintenant, après avoir lu ces beaux vers, qu'on veuille bien chercher dans toute la poésie lyrique : bien qu'elle ne soit presque tout entière qu'un long chant d'amour, on n'y trouvera rien de plus ardent que ce poème d'un amour qui n'est pas un péché, que cette poésie voluptueuse et chaste.

Comme l'amour triste avait évoqué pour s'y encadrer un décor mélancolique, brumes d'automne, ombres du soir, vapeur des nuages, grisaille du ciel et des eaux, l'amour radieux va s'entourer d'une atmosphère en harmonie avec lui. 11 la trouve dans ce paysage italien qui maintenant s'empare de la poésie de Lamartine. C'est la tiédeur du climat.

c'est la brise embaumée d'avoir passé sur les orangers, c'est le bleu du ciel et l'azur de la Méditerranée. Nature de paradis, où l'on respire une âme de langueur éperdue, cette âme amoureuse de l'Italie que Lamartine découvre avant Stendhal.

Et comme le vague et l'imprécision convenaient à la rêverie triste d'hier, le poète, rendu parle bonheur à la santé et à la volonté de vivre, donne à son art ^un dessin plus net et un contour plus ferme. II fait entrer dans sa poésie des morceaux de vie réelle. Son enfance :

Oui je reviens à toi, berceau de mon enfance. Embrasser pour jamais tes foyers protecteurs ; Loin de moi les cités et leur vaine opulence! Je suis né parmi les pasteurs.

Enfant, j'aimais comme eux à suivre dans la plaine Les agneaux pas à pas, égarés jusqu'au soir, A revenir comme eux baigner leur blanche laine Dans l'eau courante du lavoir.

J'aimais à me suspendre aux lianes légères, A gravir dans les airs de rameaux en rameaux. Pour ravir, le premier, sous l'aile de leurs mères. Les tendres œufs des tourtereaux.

J'aimais les voix du soir dans les airs répandues. Le bruit lointain des chars gémissant sous leur poids Et le lourd tintement des cloches suspendues Au cou des chevreaux dans les bois.

{Les Préludes.)

Sa jeunesse, où s'évoque en traits précis l'image des lieux où ont vécu celles qu'il a aimées :

Reconnais-tu ce beau rivage, Cette mer aux flots argentés,

Qui ne fait que bercer l'image Des bords dans son sein répétés?

Un nom chéri yole sur Tonde....

Mais pas une voix qui réponde Que le flot grondant sur l'écueil.

Malheureux, quel nom tu prononces!

Ne vois-tu pas parmi ces ronces Ce nom gravé sur un cercueil ?

Plus loin sur la rive où s'épanche Un fleuve épris de ces coteaux.

Vois-tu ce palais qui se penche Et jette une ombre au sein des eaux?

Là sous une forme étrangère Un ange exilé de sa sphère D'un céleste amour t'enflamma.

Pourquoi trembler? Quel bruit t'étonne?

Ce n'est qu'une ombre qui frissonne Aux pas du mortel qu'elle aima.

{Le Passé.)

Jusqu'à sa camnère d'écrivain et à sa manière de composer :

L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel; Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante.

L'abeille à composer son miel!...

Je chantais, mes amis, comme l'homme respire Gomme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,

Comme l'eau murmure en coulant.

{Le Poète mourant.)

Il y fait entrer l^istoire, avec la méditation sur Bonaparte, où Tàpreté du sentiment s'exprime en strophes si vigoureuses. Maître de son art, il peut maintenant, sans encourir le reproche d'imitation, reprendre les genres d'hier, car il les renouvelle. Le

LES yOUVELLES MÉDITATIOXS. 131

Papillon, la Branche d'amandier, c'est la poésie de r Empire, mais rajeunie et rafraîchie. Ajoutez Elégie et Sapho qui ne seraient pas indignes de Cliénier, et ce fragment d'épopée VAnge, et ce fragment dramatique Apparition de V Ombre de Samuel. On voit de quelle variété sont faites les Nouvelles Méditations, quels éléments nombreux et divers elles réunissent; et il faut noter encore que ces pièces d'origine, de date, et d'inspiration si différentes sont encadrées savamment entre VEsprit de Dieu, qui ouvre le recueil, et Adieux à la poésie, qui le ferme. Les premières Méditations sont les plus touchantes : c'est à elles que continuera d'aller l'admiration émue et charmée du lecteur. Mais supérieures par la hardiesse, l'ampleur, la variété, la sûreté de soimême, la virtuosité, les secondes Méditations sont très certainement le chef-d'œuvre lyrique de Lamartine.

La Mort de Socrate et le Dernier chant du pèlerinage d'Harold, l'un suivant, l'autre précédant les secondes Méditations, sont quelque chose comme le paiement d'une dette, un juste tribut de reconnaissance et d'admiration. Lamartine, du temps qu'il s'était remis au grec, après ses années de Belley, avait beaucoup lu Platon. Il le goûtait pour son idéalisme, pour la poésie de sa métaphysique, pour ce qu'il y a dans sa doctrine de chrétien avant le christianisme. Avec des traits empruntés aux plus beaux dialogues de Platon, le Pliédon, le Criton, il compose un tableau des derniers moments de Socrate. Il met

is la bouche du philosophe, au seuil de l'autre vie, <

développement des idées essentielles qui Tavaient <

séduit dans la philosophie platonicienne : la lutte de i

l'âme contre les sens, Tâme affranchie par la mort, i

Tunité de Dieu. Socrate, aux derniers instants, dans \

un délire prophétique, annonce la venue du Christ. ■

Libre intex'prétation plutôt que traduction. Socrate \

apparaît ici plus semblable à un demi-dieu qu'au 1

personnage étrange et parfois inquiétant de l'his- j

toire : il doit à Lamartine tout ce qu'il ne doit pas , à Platon ; il a été deux fois transfiguré par le philosophe antique et par le poète moderne. Le génie

lamartinien s'épanche avec une aisance abondante ]

en cette suite de vers harmonieux et coulants où se ,

place l'admirable symbole de Psyché, attestant le i

goût qua eu toujours le poète pour la philosophie, ;

et préludant à sa tentative de faire un jour parler à '

la métaphysique le langage des vers. :

Le Dernier chant du pèlerinage d^ffarold est de ; même, chez Lamartine, un écho et une continuation

de ses lectures. Il avait été, de tout temps, grand '.

admirateur de lord Byron; c'est un des côtés par '.,

où il tient au romantisme. La fin héroïque du poète •

allant chercher, sous les murs de Missolonghi, une j

mort sensationnelle, l'avait frappé. C'est cette fin -;

qui sera le sujet du poème, Lamartine y trouve ■

l'occasion de mettre en scène Byron, tel qu'il lui i

apparaît et avec les traits qui l'ont séduit : âme > tourmentée, cœur insatiable et déçu. En outre, c est

pour lui un moyen de jeter sa note dans le concert ^

poétique qui alors, dans toute TEurope lettrée, célèbre les Grecs, révoltés pour leur indépendance. Il salue la Grèce, mère de toute civilisation, Homère, Platon au cap Suniura ; il dit l'héroïsme des femmes Souliotes. De beaux épisodes et surtout de belles tirades tranchent sur un ensemble assez conventionnel et froid.

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