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CHAPITRE III

LAMBERT DANEAU A GIEX. — HISTOIRE DE CETTE ÉGLISE DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'a LA SALM-BARTIIÉLÉMY INCLUSIVEMENT.

Ce fut très probablement vers la fin de l'année 1560 (avant Pâques 1561), comme nous venons de le voir, que Daneau arriva à Gicn. Il devait y rester jusqu'à la Saint-Barthélémy, et y subir bien des vicissitudes.

Lesorigines de l'Église réformée de Gien, l'antique Grnabum, comme Daneau l'appelle ^, sont, ainsi que celles de toutes ou presque toutes les Églises réformées de France, fort peu connues, et fort difficiles à connaître faute do docutnonts. On nous

1. Nous n'avons i)as à al)ordcf ici l'interminable [discussion sur Genabnm. Gonabum est-il devenu Gien, ou Orléans, et faut-il cherclier à (iien ou dans ses environs immédiats la place de Gcnabwml Tels sont les points en litige. i*our nous, un profane, il nous semble voir une certaine parenté, quant aux mots, entre Genabum et Gien, et surtout Gyem, et le fait qu'on trouve Giemiim ou G,?/emttm dans de très anciens documents nous parait simplement éloigner le moment de la transformation. — H y a à Gien un faubourg, conduisant à Gien-le-Vieux, dit de la Géiiabie. Ici, du moins, la parenté est incontestable. Daneau ne désigne jamais Gien autrement que par Genabnm. — Sureau du Rosier, dans une lettre dont nous avons cité un fragment (p. 26, noie 1), appelle les Giénois Genabenscs. — Matthieu Béroalde, passant par Gien en 1562, pour se rendre à Orléans, dit dans son Journal (Bibl. Nat., Coll. Dupmj, ()30) : Inde Genabum {À Gyem) veni ciim famllia... Enfin, dans \e Livre du Recteur, on voit que les jeunes gens de Gien qui allaient étudier à Genève se disaient toujours Genabi'nsef<, tandis que les jeunes gens d'Orléans ne se désignaient point ainsi. — Quoi qu'il en soit, comme nous ne connaissons point la question, nous nous garderons bien de la trancher; nous constaterons seulement que pour tous ceux que nous venons de citer, Genabum est Gien, et non Orléans. Il est vrai qu'ils ne sont pas Orléanais.

pardonnera donc d'entrer dans quelques détails, et de réunir ici, bien que cela dépassé en quelque sorte l'objet de cette étude, tout ce que nous avons pu recueillir sur ce point. Ces renseignements ont été puisés, pour la plupart dans X Histoire ecclésiastique attribuée à Th. de Bèze; les Epistres et le Discours chrestien de l'avocat giénois Jean Bruneau ; le Martyrologe de Grespin; V Histoire de la prise de la ville d'Auxerre par l'abbé Lebeuf; le Thésaurus Epistolicus Calvinianus (éd. Baum, Gunitz etReuss);etenfin, dans une compilation manuscrite de l'abbé Vallet, curé de Saint-Louis de Gien, et député pour cette ville à la Gonstituante. Gette compilation, passable ment confuse, et dont on ne peut se servir, comme nous aurons lieu de le voir, qu'avec la plus grande circonspection, a pour titre : Notices pour servir à f histoire de la ville de Gien- 5wr-Lo/r6'. L'auteur l'écrivait en 1817. GesA^o^/ce.s sont déposées à la bibliothèque publique de cette ville, et le directeur a bien voulu les mettre très gracieusement à notre disposition \

§ l. l'église de gien jusqu'aux guerres de religion.

Si l'on en croit l'abbé Vallet (p. 140 et suiv.), les calvinistes de Gien auraient déjà eu un temple en 1535. Voici ce qu'il

\. L'abbé Vallet avait écrit plusieurs volumes de notes ou de mémoires ; parmi ces volumes, ceux qui racontaient la période révolutionnaire avaient évidemment plus de valeur que ceux où il n'a fait que copier, sans le moindre esprit critique, tout ce qu'il a lu sur Gien, dans des ouvrages imprimés ou manuscrits^ et reproduire toutes les légendes et historiettes les moins soutenables. Ils ont disparu. On nous a même affirmé, à Gien, qu'ils ontété volontairement détruits; ce qui n'étonnera personne quand nous aurons dit que, dans sa séance du 22 décembre 1834, le conseil municipal de Gien décida qu'il fallait supprimer dans le volume qui reste « tous les passages offensants pour certaines familles. » Ce qui fut fait. Le procès-verbal de ces mutilations, retardées nous ne savons pourquoi, est du 30 juin 1842. Des pages entières ont été ainsi détruites. Heureusement, en ce qui nous concerne, que ces mutilations portaient sur une époque bien postérieure ù celle dont nous avions à nous occuper.

dit : « En 1535 les calvinistes auraient déjà eu un temple à Gien, et on peut dire que la ville de Gien est devenue alors comme le berceau de l'hérésie, attendu qu'elle est la première ville de France où les huguenots aient commencé à dogmatiser. Martin Luther y passa allant à Paris, et y séjourna même quelque temps; après lui Jean Calvin et Th. de Bèze y restèrent et y dogmatisèrent. En 1536 on peut trouver des mémoires

dans l'histoire de la religion prétendue réformée, et que je

n'ai pu me procurer.

y> Ils s'emparèrent du collège de Gien ; mais ils endurèrent dans le commencement que les catholiques enseignassent dans une classe particuhère; mais comme ils avaient deux ministres mariés qui instruisaient en public et en particulier les enfants des deux sexes des principes de leur religion, par forme de cathéchisme; par ce funeste artifice ils vinrent à bout de rendre presque tout« la ville huguenotte, au point que pour soutenir cette cause les Giénois envoyèrent aux princes de leur parti 17000 sepLiers de blé et 18000 Hvres en argent pour continuer la guerre contre les catholiques, comme on le verra malheureusement parla suite, et ce qui prouve bien. qu'ils étaient puissants et en très grand nombre dans la ville. »

On le voit, les renseignements fournis par le digne abbé Vallet doivent être acceptés avec toutes les réserves possibles. Sans parler de ce qu'il y a d'improbable dans le fait que déjà en 1535, il y aurait eu à Gien ce qu'il n'y avait alors nulle part en France, — autant du moins que nous pouvons le savoir, — un temple calviniste (nous conservons le mot) et un culte organisé , que sont ces voyages et ces séjours à Gien , de Luther, en route pour Paris, de Calvin et de Th. de Bèze,tous s'y arrêtant et y dogmatisant? Il y aurait de la cruauté à insister, et ces lignes ne méritent point qu'on s'attarde à montrer les erreurs, les confusions et les improbabilités qu'elles contiennent. Nous ne les avons citées que parce qu'elles émanent

du seul Giénois, à nous connu, qui ait prétendu fournir des documents pour servir à l'histoire de sa ville natale auxvi'' siècle. (Voy. ci-dessous, p. 36, n. 4.)

Ce qu'on peut affirmer, c'est que de fort bonne heure la Réforme compta des adhérents à Gien.Th. de Bèze^ compare Orléans, Bourges et Toulouse, « villes aians Université j), à trois fontaines d'où découla la vérité évangélique. Il est évident que c'est d'Orléans, et probablement avant 1535, que la vérité évangélique découla à Gien ; et ce furent sans doute les jeunes étudiants de cette ville, d'ailleurs en perpétuels rapports avec Orléans, qui en rapportèrent le germe ^.

A partir de 1545, nous n'en sommes plus réduits à de simples suppositions, et nous allons indiquer les preuves que nous avons trouvées de l'existence de luthériens (comme on les nom.mait alors) à Gien de cette époque à l'année 1559, date assignée par Th. de Bèze à l'étabhssement d'une Église réformée dans cette ville.

« En 1545, dit l'abbé Vallet (qui reproduit à quelques expressions près le récit de l'abbé Lebeuf), un malheureux prêtre avait suivi sans scrupule la doctrine de Luther et de Calvin sur le mariage. Il n'avait pas eu honte de rompre les engagements les plus solennels qu'il avait contractés avec Jésus-Christ, pour prostituer à une malheureuse créature un corps dont il ne pouvait disposer que pour servir Dieu et son Église. Ce ministre sacrilège fut rigoureusement puni de son crime. C'était Etienne Bertin, prêtre de Gien, qui se maria en

1. Histoire ecclésiastique des Églises réformées, I, p. 9, éd. de 1580.

2. Peut-être Calvin et Th. de Bèze allèrent-ils à Gien pendant le cours de leurs études à Orléans, et peut-être la tradition s'en était-elle conservée. En tous cas, surtout pour le second, il ne saurait être question de dogmatiser. C'est d'ailleurs une hypothèse que nous faisons, et certainement l'abbé Vallet a voulu parler de visites d'un autre genre. Il a dû copier ce qu'avait pu dire tel ou tel de ses prédécesseurs, et prendre Genabum tantôt pour Gien et tantôt pour Orléans. Mais il est très possible que Calvin et Tii. de Bèze aient été se promener à Gien, bien que pas en 1535, ni ensemble.

1545 à Charlotte Pinon de Donzy, demeurant à Cosne. Ayant été arrêté quelques années après, son procès lui fut fait. Il fut étranglé, puis brûlé à Auxerre, le lundi 28 septembre 1551, après avoir été dégradé le 23 devant le grand portail de la cathédrale par l'évêque de Bethléem ^ » Ce fait ne permet-il pas de supposer que l'influence des idées luthériennes était déjà assez considérable à Gien et dans les environs ?

D'autre part, nous voyons en 1547, et le 23 juin, Pierre, fils de Jehan Domenge, cordonnier et réfugié de Gien, être reçu bourgeois de Genève.

En juillet 1549, arrive à Genève Abicot, couturier de Gien; en août 1550, Jehan de la Mollière, aussi de Gien, cordonnier; enfin, en septembre 1551, François Guilletat, a licentié es loix », de Gien, vient aussi chercher un refuge dans cette cité hospitalière ^.

Parmi les réfugiés de cette époque, le plus connu et le plus malheureux se nomme Etienne Gravot, né à Gien, et qui, dit h tort l'abbé Vallet, de simple menuisier devint ministre. Ce qui a pu faire supposer à l'auteur giénois, ou à ceux qu'il a copiés, qu'il l'était devenu, ce sont peut-être les deux lettres pleines de foi et d'esprit chrétien qu'Etienne Gravot écrivit à ses amis de Gien pour les engager à persévérer, malgré tout, dans la profession de l'Évangile. Gravot revenait de Genève où il avait demeuré quelque temps « travaillant de son mestierj) nous dit Crespin, auquel nous renvoyons le lecteur pour de plus amples détails , lorsqu'il fut pris à Lyon au commenment d'août 1553. On le mit en prison, d'abord à l'archevêché,

1. Vallet, oj). cit. p. 14:2. — Lebeuf, Histoire de la prise de la ville d' Auxerre, etc. (Auxerre, Troche, 1723), p. 84. — France protestante ^ II, 229.

2. Livre des bourgeois, ù la date indiquée. — Registres des réfugiés, aux dates indiquées. Ces registres ne vont malheureusement que de 1549 à 1574; encore y a-t-il une lacune qui s'étend de mars 1560 à septembre 1572. Ces documents sont conservés aux archives de l'hôtel de ville, à Genève.

3. Crespin, i//s(oire des martyrs, etc., fol. 273, 274. Éd. de Genève, 1619.

où il ne resta que quinze jours ; puis dans la prison de Roanne , où il fut laissé également quinze jours. Un mois suffit à instruire son procès. Il fut condamné à être brûlé vif en même temps que Louis de Marsac et un cousin de celui-ci. Ils moururent en chantant le cantique de Siméon. Gravot, dit Crespin, (( estoit vif et véhément d'esprit et de zèle. » Les lettres qu'il écrivit de sa prison ne contiennent aucun renseignement historique. L'auteur les adresse à son très aimé frère, et par lui à tous ses amis. Il leur recommande de ne point cesser de s'assembler pour prier Dieu en commun : <? Ne laissez donc point, leur écrit-il, de vous assembler pour prier ce bon

Dieu, ainsi qu'enseigne le sainct apostre »

En effet, on s'assemblait à Gien. M. de Dinteville, évêque d'Auxerre, eut beau faire tousses efforts, et son clergé avec lui, pour maintenir l'exactitude de la discipline et empêcher le cours des doctrines étrangères; il eut beau envoyer à Gien des prédicateurs gens de bien et de bonne doctrine, comme un certain père Lamberti, gardien des cordeliers d'Auxerre; donner des ordres particuliers, en 1547, touchant la confession et la communion pascale, et adressés aux curés de Gien, Briare, La Charité, Cosne, Neuvy et Pouilly; il eut beau dresser de « beaux statuts» en 155^2; faire faire des prières publiques dans tout son diocèse pour l'extirpation de l'hérésie tout fut inutile et l'hérésie gagna du terrain à Gien. Nous en trouvons la preuve dans une lettre que ce même évêque adresse au gardien des cordeliers de Paris touchant le gardien d'Auxerre, qu'il retenait pour prêcher h Gien le carême de l'an 1552, et qui vient confirmer ce que nous avons dit jusqu'ici. Voici cette lettre':

1. Leheuf, op. c/L, Pièces justificatives, p. IV et V. — L'usage d'envoyLM- des cordeliei-s d'Auxerre prêcher à Gien paraît avoir duré longtemps. En J618. l'un d'eux, le P. Meurisso, eut même une conférence avec le ministre Oyseau de Gien. Chacun des deux publia un narré de cette conférence. Celui du ministre fut achevé d'imprimer le 13 décembre 1618; nous en ignorons le titre. La France protestante (VIII, iil) n'en parle pas. Quant à l'opuscule du

« Nostre maître, ce sera pour vous advertir que avec grande occasion j'ai retenu le père Gardien de cette ville, nostre M'' Lamberti, pour l'envoyer prescher cette quaresme à Gyem et pour vous prier le vouloir excuser envers Mons. Bude et les autres sieurs de la paroisse Saint-Nicolas, leur faisant nos recommandations et si bon vous semble les advertir qu'il m'a esté très nécessaire que ledit Lamberti presche cette prouchaine quaresme audit Gyem, pourceque depuis sept ans en ça les habitans et des principaulx y avoient appelez deux ou trois prédicateurs de mauvaise doctrine tels comme ils les demandoient et souliaittoient, entre les autres Chaponneau dont le peuple a esté assez mal édifié, et beaucoup de mauvaises opinions semées et publiquement et souvent disputées parmi eulx, à quoy jusques ici je n'ay sceu donner ordre, sinon leur envoyer tous les ans prédicateurs gens de bien et de bonne doctrine, desquels ils ont tenu bien peu de compte jusques à présent qu'ils m'ont fait prier de leur envoyer nostreditM"" Lamberti, de la doctrine duque me confiant, il m'asemblé que c'etoit le seul moyen de reguaigner ce peuple dudit Gyem. A cette occasion vous ay voulu escrire la présente... D'Aucerre, celOFebvr. 1552^ » Il nous paraît inutile de faire ressortir toute l'importance de cette lettre en ce qui concerne le protestantisme primitif de Gien. Les aveux de M. de Dinteville sont assez significatifs et assez complets par eux-mêmes. Nous ferons seulement remarquer qu'il ressort de cette lettre que dès 1545 (époque où, comme on l'a vu, se maria le prêtre Etienne Bertin) les partisans des idées religieuses nouvelles étaient assez nombreux et

P. Meurisse, il a pour titre : La honteuse fuite du sienrOyseau, ininistre de Gien, touchant l'antiquité du mot Messe, et le prophane usage de celinj de la Cène. (Paris 1619.) . -

1. Nous ignorons s'il y a quelque rapport entre ce Chaponneau, et un autre Chaponneau, qui devint, mais avant 1545, pasteur de >'eufchàtel. Celui-ci avait été moine à Bourges. Cf. Herminjard, Correspondance des Re formateurs, t. V, p. 82, n. 19. Voy. Th. de Bèze, op. cit., \, 10.

assez puissants pour faire venir des prédicateurs « tels comme ilslesdemandoientetsouhaittoient; » et qu'en 1552, malgré les efforts de l'évêque et de son clergé, on comptait sur le gardien des cordeliers d'Auxerre, ses prédications et sa doctrine, comme sur le seul moyen de « reguaigner le peuple dudit Gyem. »

Au reste les prédications de « nostredit M'" Lamberti » ne produisirent pas tous les fruits qu'en attendait l'évêque d'Auxerre : aussi crut-il devoir ordonner pour le 8 juin 1553 une procession générale contre l'hérésie *.

Gela encore échoua, et le mal grandit. Bien plus, l'avocat Jean Bruneau ^ nous raconte qu'un des prédicateurs envoyés par l'évoque en 1556, maître Toussaint Siboust, docteur en théologie et de la faculté de Sorbonne, fut depuis « pris à ceste pipée et a esté longtemps ministre. » Aussi l'abbé Lebeuf nous dit-il qu' (( on continua d'implorer le secours du ciel l'an 1557. On fit de fréquentes processions générales. Nonobstant ces précautions l'hérésie pullulait de plus en plus. M. Gaspar Damy, chanoine de la cathédrale, et officiai de l'évêque fut obligé d'aller au mois d'octobre à Gien et en d'autres endroits. Il informa par ordre de Messire de Lenoncourt contre plusieurs habitants soupçonnés de calvinisme \ »

En d'autres termes le clergé redoubla de rigueur. C'est à cette circonstance qu'il faut évidemment attribuer l'arrivée à Genève de quelques Giénois. Nous trouvons en elfet parmi les réfugiés de cette époque : François de Bougrand, de Gien, arrivé en octobre 1557; Etienne, fils d'Etienne Bizot de Giensur-Loire, reçu bourgeois le 21 juillet 1558; et enfin Benoît

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