‹ Lambert Lombard: peintre et architecteChapitre 8 sur 8 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Dans l'Introduction de celte élude, les difficultés très réelles que présente la biographie de Lombard et l'examen critique de son œuvre ont été rappelées : en effet, renom, — célébrité même, si Ton veut — d'une part ; d'un autre côté, disette de sources, rareté de documents contemporains et pénurie extrême de travaux incontestés.

Bien que la tâche fût ardue, nous l'avons acceptée. Le lecteur a pu juger dans quelle mesure les difficultés ont été vaincues. Dans un livre publié antérieurement, j'avais déjà étudié le peintre liégeois qui, on l'a vu, était en même temps architecte. Alors des notions aussi incomplètes qu'erronées avaient cours; je ne crois pas être taxé de présomption en croyant que celte première étude les a rectifiées, et qu'elle a été acceptée par les érudits.

Elle résumait en réalité loules les informations dignes de foi que l'on possédât alors sur la vie et l'œuvre de Lambert Lombard (i).

Depuis, nos recherches ont été continuées, et le travail que le lecteur a sous les yeux a certainement complété la notice imprimée dans notre Histoire de la peinture au pays de Liège. Je crois qu'aucun lecteur de bonne foi ne pourra dire « qu'il n'y ajoute pas grandement » .

(i) Histoire de la peinture au pays de Liège, Liège, imp. L. De Thier, 1873.

Au cours de nos éludes, l'Académie royale de Belgique s'occupa de Lombard. Elle offrit pour le concours institué par le baron de Stassart : Notice sur un Belge illustre, un prix à C auteur de la meilleure notice consacrée à la vie et aux travaux de Lambert Lombard, peintre et architecte.

L'appel me parut tentant : préparé par de longues recherches dans lesquelles, je l'avoue avec reconnaissance, j'ai été aidé parfois par de généreux confrères dans le domaine des études historiques, je me crus à même d'écrire une notice acceptable. Je pris donc part au concours institué par l'Académie.

Un autre mémoire y fut également envoyé. Examiné par trois rapporteurs (i), mon travail fut déclaré le meilleur. Mais deux commissaires ayant, contre l'avis du troisième membre du jury, conclu à ce que le prix ne fût pas accordé, cette opinion prévalut et l'élude dont je tiens à faire juge le public fut ainsi déclarée indigne de la publicité académique.

Il est vrai que si les concurrents furent évincés, le premier rapporteur, M. Hymans, crut offrir un dédommagement à la science historique : il refit leur travail par un document étendu, destiné sans doute à suppléer à l'insufSsance des notices présentées.

Après en avoir appelé au public par l'impression de notre travail, qu'il nous soit permis d'examiner à notre tour le document par lequel le premier commissaire motive son

(i) Les trois commissaires étaient MM. H. Hymans, Stecher, professeur émérite k i*Université de Liège, et le baron de Ghestret de Haneffe; le rapport de ce dernier conclut à ce que le prix soit décerné au mémoire portant l'épigraphe : c Ma di tutti i sopradetti e stato maggiore Lamberto Lombarde da Liège, i

vole négatif et a entraîné celui de la classe des Lettres. Cela paraîtra d'autant plus nécessaire que ce travail qui malmène non sans habileté les mémoires présentés, renferme un assez grand nombre d'erreurs et d'inexactitudes ; il convient d'autant moins de les laisser s'accréditer, qu'elles sont émises sous le couvert du premier corps savant du pays.

Et tout d'abord, l'honorable rapporteur, en examinant le mémoire dont l'auteur a pris pour épigraphe : « Als ik kan », tombe dans uue erreur vraiment inexplicable. En lui reprochant de « supposer que Lombard a dû faire beaucoup de portraits » , il croit le réfuter péremptoirement en ajoutant : malheureusement, on n'en connaît aucun. C'est là assurément une afQrmation singulièrement audacieuse. Si, en effet, on ne peut c supposer » que Lombard ait fait « beaucoup de portraits » , il est certain que l'on en connaît plusieurs de sa main.

Le beau portrait qui existe au château de Kinkempois et où l'artiste a reproduit ses propres traits, ne lui a jamais été contesté et, s'il existe une seule peinture authentique de Lombard, c'est assurément celle-là.

La remarquable réplique du Musée {le Cassel, dont nous mettons une reproduction phototypique sous les yeux du lecteur, est également de Lombard; l'inscription qui s'y trouve lui donne même un caractère particulier d'authenticité. Le portrait du joueur de flûte, du nom de Filoguet, du Musée de Liège, n'a jamais été contesté à Lombard. Enfin, la collection du duc d'Arenberg contient également un portrait dessiné que nous renseignons p. 77.

On a attribué d'autres portraits au même maître; il n'y a

pas lieu de s y arrêter. Mais aflSrmer qu'on « ne connaît aucun portrait de Lombard », c'est commettre une étourderie qui donne à croire que le rapporteur n'a pas lu les travaux qu'il avait à juger.

Ceci n'est pas la seule affirmation étrange que l'on trouve dans ce rapport. C'est ainsi qu en examinant la lettre de Lombard à Vasari, M. Hymans nous apprend que Lombard «abomine le style gothique» (p. 44). Le lecteur a cette lettre sous les yeux (i); il pourra y recourir, et s'il prend cette peine, il conviendra sans doute qu'il faut une bonne dose d'imagination pour en tirer pareille conclusion.- Rien ne la justifie et il y a, au contraire, tel passage qui témoigne d'un esprit tout différent.

Le rapporteur se charge d'ailleurs lui-même d'infirmer son opinion : deux lignes plus loin, il fait ressortir combien Lombard est sensible au charme des œuvres de Durer et de Martin Schoengauer; ces deux maîtres, mais le dernier surtout, se trouvant encore en ce qui regarde le style des œuvres du burin et même de leurs peintures, sous l'influence des traditions gothiques.

Il y a d'ailleurs beaucoup de fantaisie dans les remarques du rapporteur sur la lettre de Lombard à Vasari. Nous en avons fait ressortir le véritable caractère et donné la traduction. C'est au lecteur donc à vérifier. Remarquons cependant en passant les procédés du rapporteur : il tance vertement l'auteur du mémoire t Als ik kan » de ne pas faire état de cette lettre « comme étant trop connue »;

(0 V. pp. 35 et 55.

lettre qui, dit-il, « n'a jamais été traduite ». Le fait que celte lacune était comblée dans le second mémoire qu'il avait sous les yeux, est naturellement passé sous silence.

Le rapporteur ne se contente pas d'ignorer l'existence des portraits de Lombard ; il conteste toutes les peintures attribuées jusqu'à ce jour au peintre liégeois. Il conteste les tableaux attribués au maître par les livrets des Musées de Bruxelles, de Liège et de Nuremberg; notamment ceux qui reproduisent la sainte Cène. Les attributions admises par des savants comme Essenwein, comme Ed. Fétis, n'ont aucun fondement.

Pour M. Hymans, il n'y a qu'un tableau représentant la sainte Cène que l'on puisse reconnaître comme œuvre authentique : c'est celui que « le descendant d'une famille liégeoise, M. Amory, conserve précieusement à... Boston ». Le savant rapporteur n'a pas vu cette peinture et il n'est pas probable que ni lui, ni ses confrères .passeront l'océan pour contrôler la chose ; mais il n'en est pas question dans les mémoires présentés; cela suffit, la peinture doit èire une œuvre originale de Lombard. Tout le rapport est écrit dans le même esprit. Lorsqu'il s'agit des constructions de Lombard, les traditions séculaires sur ces édifices de la ville où Lombard a vécu, et même le témoignage écrit de savants contemporains comme Ortélius, ne peuvent faire autorité. Pour juger l'influence de Lombard architecte, il faut avoir recours au travail de feu Scoy !

Il est donc assez inutile d'entrer en controverse et de réfuter des opinions de cette nature. Il ne Test pas peut-être de signaler encore, pour finir, quelques erreurs et quelques inexactitudes manifestes.

Le rapporteur, s'en prenant toujours au mémoire t Als ik kan •, dit, p. 49 : « Van Mander reconnaît à la vérité qu'il n*a pas réussi à se procurer l'opuscule de Lampsonius, publié non soixante-douze ans, — comme l'avance notre auteur, — mais cinquante-deux ans avant lui » .

L'opuscule de Lampsonius porte la date de 1I)6S; la première édition de Van Mander a été imprimée en 1603. Il ne s'agit donc pas de cinquante-deux ans, mais de trente-huit ans. Lorsqu'on veut rétablir des chiffres, ce n'est pas la peine de remplacer des erreurs par des bévues.

Le manuscrit à miniatures de Quercentius n'est pas conservé à l'église Saint-Jacques, mais bien à celle de Saint- Jean, à Liège, p. 54.

Une étourderie beaucoup plus remarquable et qu'il n'est réellement pas permis de commettre en écrivant au nom d'un corps savant, c'est celle qui échappe au rapporteur, p. 51, s'en prenant toujours au premier mémoire :

< Lampsonius parle d'une somme de 50 piastres envoyée par le Pape à Lambert Lombard, mais il n'est pas question des honneurs et des richesses qui l'attendaient à Rome. •

Lampsonius ne dit pas un traître mot de cette générosité du pape à l'endroit de Lombard. Mais l'ami et le biographe de l'artiste liégeois compare le caractère de ce dernier qui, vivant dans une situation modeste et sachant se contenter de peu, était trop fier pour solliciter les faveurs des grands, au caractère de Balthazar Perruzi, qui, tombé malade et dans un grand besoin, reçut du pape Clément VII l'envoi d'un secours de 50 pièces d'or. Le souverain pontife accompagna ce secours d'une lettre affectueuse, reprochant au

célèbre artiste de Sienne de ne pas s'adresser à lui dans ses nécessités (i).

Si M. l'Académicien savait lire le texte de Lampsonius, il aurait sans doute évité une aussi lourde méprise, et s'il avait lu dans un esprit de droiture et d'équité les mémoires soumis à sa critique, il aurait pu apprendre que Lombard, arrivé à Rome dans l'automne de l'année 1537, n'a pu y rece* voir les faveurs d'un pape décédé le 26 septembre 1534.

Des méprises de ce genre, échappant à un écrivain d'ailleurs savant, sont la conséquence d'un travail hàtif, fait avec un jugement préconçu et des préoccupations qui n'ont rien de commun avec l'esprit de justice. Elles en sont le premier châtiment.

Enfin, l'honorable commissaire conclut son rapport fort long, et au dire de son collègue « si démonstratif » , par ces mots : < J'estime qu'après les contributions distinguées de notre époque à l'histoire des arts, il n'est permis d'entreprendre la monographie d'un maître qu'à la condition

(i) Voici, au surplus, le texte même de Topuscule de Lampsonius : t Qua in re idem plané eius fatum, quod Balthassaris Perueij Senensis ccleberrimi pictoris atque architecti fuisse videri queat. Nam vt de hoc viro Georgius Vasarus Aretinus, eximius et ipse, vt audio, pictor, certè homo (quod eius scripta déclarant) ingeiiio et de his artibus iudicio propè singulari, in libris de illustribus arcbitectis, sculptoribus, et pictoribus, Italicè ab se scriptis memoriae prodidit, ciitn idem Perucius aliquot pontificibus maximis probitatis atque artium noniine fuisset gratissimus, tamen laudatissima quadam modestia adèo semper ab importuna illa petacitate, siue qua in aulis principum impetrari nihil potest, artisque atque operae suae venditatione abtiorruerat vt bomo affecta iam aetate, fortuna tenui et inopic proxima, vx(»ris et liberùm alendorum graui onere pressus vix baberet vnde se suosque sustentaret. Cùm itaque, id quod vel forti et constanti viro in eiusmodi calamitate ignoscendum esset, moerore contabescere inciperet, Clemens septimus Pont. Max. sentieus tandem quam egregij artificis iacturam illius obitu facturas esset; quinquaginta ei aureos nummosvna cum amantissima illa quidem, sed sera adhortatione, vt si qua re egeret, fidentissimè peteret, dono misit. Itidem sua Lombardo modestia damuo fuit. »

expresse de donner un relief nouveau à son rôle et à son influence. Je crois avoir suffisamment démontré que le mémoire portant pour devise : Ma di tutti i sopradelti, etc., s'il ne peut être confondu avec celui précédemment analysé, n'en constitue pas moins une œuvre superficielle dont la publication ne pourrait contribuer que dans une mesure insuffisante à réaliser le but poursuivi par l'Académie. «

Je ne sais si le savant membre du jury considère son travail comme «une contribution à l'histoire des arts»; mais si la suffisance est certainement l'un des caractères de ses démonstrations, j'eslime que, pas plus que pour la monographie d'un maître, il n'est permis dans un document émanant d'un corps savant, d'être inexact, erroné et superficiel.

C'est au lecteur que je soumets tout à la. fois mon travail et les conclusions du rapport; c'est à son jugement que je fais appel. Il voudra bien examiner aussi l'utilité qu'il y avait à faire connaître celui de l'Académie, ainsi que les considérants sur lesquels le verdict est fondé.

En terminant, je voudrais encore émettre le vœu que le corps académique maintienne au concours la vie de Lombard. Nous pourrions ainsi espérer enfin la lumière, « la mise en relief nouveau du rôle et de l'influence » de l'artiste que nous avons étudié. Â vrai dire, nous le souhaitons sans l'espérer. Mais si l'Académie n'ose, de crainte d'un fiasco complet, maintenir au concours « la meilleure notice consacrée à la vie et aux travaux de Lambert Lombard » , ne me donne-t-elle pas le droit de dire aux membres de son jury, avec le vieil Horace :

a ... Si quid novisti rectius istis,

Candidus imperti; si non, kis utere mecuni, »

Le concours pour le prix de Stassart n'aura servi celle fois qu'à « mettre en relief nouveau » la science et l'impartialité de deux des commissaires du jury. Il servira aussi — et ceci est notre désir, le but réel de cet épilogue — à éclairer une fois de plus les travailleurs disposés à prendre au sérieux ces sortes de concours. Puissent- ils ne s'y aventurer que par des travaux assez solidement préparés pour, en cas d'échec, être offerts au public sous leur propre responsabilité! Us pourront de la sorle toujours interjeter appel et faire au besoin reviser le jugement qu'ils ne sauraient accepter, jugement dicté par l'antagonisme des opinions et des doctrines, et, en réalité, motivé par des convictions qui n'auraient pas l'heur de plaire aux juges du tournoi.

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