CL\0LI1-ME EMKEÏIEN
CONCLTISCENCE DES VEUX. — MALADIE 1»E 1. IMAGINA- TION. — l'aVAHICE « VEILLE INOLIKTI- SIR SES COFFRES-FORTS ».
Nous avons vu que rapùlre saint Jean dislinguo, outre Torgueil, deux autres sortes de concupiscences : la concupiscence des yeux et la concupiscence de la chair.
Toutes deux procèdent de l'orgueil, mais avec cette différence que par la première l'orgueil cherche à se satisfaire dans un ordre de choses intellectuel, et que par la seconde il pèche dans la matière. Parlons d'abord de la concupiscence des yeux.
Nous arrivons dans ce monde nus et dénués de tout, au moral comme au physi(iue. Heureusement la société nous prend dans ses bras, et en même temps qu'elle protège notre faiblesse et pourvoit à nos nécessités corporelles, elle éclaire notre
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intelligence par la parole et nous fait faire, pour ainsi dire, connaissance avec le monde, nous apprenant le nom et autant que possible le sens des choses dans le cercle où la Providence nous a placés.
Tel est eu nous le premier degré de science, qui ne se compose que de lumières d'emprunt, de connaissances reçues.
Mais du moment où notre intelligence peut marcher seule, un autre ordre commence, celui des connaissances qui nous sont propres, parce qu'elles sont le fruit de notre travail, le résultat d'un progrès qui s'est accompli sans impulsion extérieure.
Or c'est de ce progrès que naît et se développe l'orgueil de l'intelligence, la concupiscence des yeux. (Ayant conscience de son activité), l'esprit se complaît dans ses pensées, il s'y contemple avec une joie intime, comme dans sa création, et comme Dieu, après avoir formé le monde, il trouve que c'est bien (lu
Ainsi notre intelligence se met au service de l'orgueil, et dès lors, si elle interroge les livres, si elle étudie la nature, si elle s'élève à la poésie, ce n'est pas pour l'amour de la vérité (et du beau) qu'elle travaille, mais pour la plus grande satisfaction de l'orgueil.
(1) El vidil Deus quod essel boinim. (Gen., i, 10, etc.) — Viclilque Deus cuncla qu.'p fecerui; et erant valde bona. (I, 31.)
o8 LAMENNAIS A LA CHÊNAIE
Et de là naît une disposition particulière à Timagination, une sorte de maladie dont cette faculté est atteinte. EchaufTée par le travail de la pensée, dévorée d'une insatiable curiosité, elle s'élance au-devant de la science, elle s'égare dans les mondes, elle rêve l'inconnu, ambitionne linfini.
Elle voudrait tout deviner d'un regard, concupisceniia oculonim. Mais se sentant repoussée, elle redescend dans sa pensée, elle redescend abattue, désespérée.
Souvent aussi elle se prend à mesurer les progrès de son intelligence, à les comparer à ceux d'intelligences rivales, et si elle trouve du mécompte, elle se livre à un dépit amer qui n'est autre chose que la colère de l'orgueil trompe dans ses calculs.
D'autres fois, le découragement suit ces sortes de comparaisons désavantageuses, et ce découragement n'est encore autre chose que l'abattement et l'aflliction de l'orgueil mortifié.
La vaine gloire de la science ne se renferme pas dans ces recherches intérieures; elle se répand au dehors dans le commerce du monde, elle cherche à placer son mot dans la conversation, et triomphe en secret d'une expression heureuse ou d'une phrase qui laisse soupçonner quelque érudition.
Elle se manifeste aussi dans rattachement ù son propre sens, cet égoïsme opiniâtre de la science
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orgueilleuse, principe de toutes les querelles qui ont agité les savants.
On donne communément le nom d'avarice à celte passion insatiable qui entasse incessamment (les biens matériels) et veille inquiète sur ses coffresforts; mais, dans une acception plus vaste, le nom d'avarice doit être donné à tout désir d'acquérir et à tout attachement aux choses de la terre, désirs et attachements qui naissent de l'orgueil, parce que nous voyons dans les biens de la terre un moyen de puissance et un appareil flatteur pour la vanité.
Nous ambitionnons la possession de toutes les magnillcences qui frappent nos regards, et, bien souvent, à défaut de mieux, notre amour-propre se glorifie du moindre hochet.
L'avarice proprement dite est un orgueil plus concentré et, pour ainsi dire, plus métaphysique. F.lle se repaît de la possession de l'or, parce que l'or représente Iq puissance et la domination, et qu'elle peut se dire en le contemplant : Toute la puissance qui repose dans ce trésor esta moi.
SIXIÈME KMUKTIEN
COiNCLl'ISCENCE DC LA CUAIU. — AVILISSEMENT DE l'homme sous l'empire des SENS.
L'orgueil de la vie et la concupiscence des yeux tiennent à l'être spirituel, ce sont des adections purement intellectuelles qui ne peuvent appartenir qu'à l'âme corrompant ses voies divines.
Mais riiomme est un (Mre double, il est à la l'ois esprit et matière.
11 y a en lui deux créations simultanées, merveilleusement fondues l'une dans l'autre et pourtant bien distinctes : l'âme et le corps. Et c'est le corps qui est le foyer de la troisième concupiscence, nommée par l'Apôtre : concupiscence de la cliair.
Cette concupiscence dont les sens sont les organes est en quelque sorte l'orgueil de la matière, qui aspire aussi à la centralisation.
Toutes les fois donc que nous cédons aux exi-
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gences des sens, nous renversons la grande loi qui a soumis la matière à l'esprit, nous détruisons le règne de l'intelligence et par cela même nous portons les plus graves atteintesaux lois de la matière elle-même, que nous déplaçons en lui donnant l'empire appartenant à l'esprit, et cjui souffre nécessairement de celte violation de l'ordre.
Une prodigieuse dégradation s'opère en nous par cette usurpation des sens sur l'intelligence, et c'est alors que nous descendons en toute vérité audessous des animaux.
Les animaux, nayant reçu d'autres facultés que celles des sensations, obéissant à ces sensations, sont d'accord avec leurs lois organiques. Mais l'homme, possesseur du ne intelligence, dépouillant celte intelligence de sa souveraineté pour revêtir les sens, se constituant esclave de ses appétits matériels, tombe bien au-dessous des animaux fidèles à leur constitution, parce qu'aux yeux de Dieu la dégradation est dans la désobéissance.
L'avilissement de l'homme sous 1 empire des sens est si profond cpi'il arrive au point de détruire en lui la volonté cl de le réduire aux seules lueurs de l'instinct.
I/état d'ivresse luoprcment dit, dont la vue nous affecte si péniblement, n'est que le phénomène le plus appai'ent et le plus sensible de l'empiétement des sens et du degré d'abrutissement auquel ils peuvent nous conduire.
62 LAMENNAIS A LA CllKNAlE
La lutte contre la chair est un devoir rigoureux pour le chrétien, et s'élève à l'ordre des mérites.
Tant que nous nous renfermons dans le cercle de la loi et que nous nous en tenons strictement aux défenses formulées par la parole de Dieu, nous sommes dans le devoir. Mais celui qui laisse aller les sens jusqu'où ils peuvent aller sans péché garde une secrète complaisance pour eux, et il est hien à craindre que les sens, accoutumés à toucher la limite, ne finissent par la franchir.
Aussi les Saints, qui redoutaient les emportements de la chair, en resserraient-ils sans cesse le cercle, donnant ainsi à la perfection (de l'âme) tout ce qu'ils étaient à la convoitise des sens.
Les jouissances matérielles alanguissant l'intelligence, l'activité morale s'éteint dans les sensations voluptueuses.
L'âme, courbée vers la terre, devient incapable de se redresser (pour regarder le ciel) : elle ne peut plus s'élever vers Dieu, elle ne conçoit plus les choses spirituelles : Animalis homo non pevcipi ea qiciv sunl Spirilns Dei (1).
L'esprit s'engourdit (et cet engourdissement s'étend jusqu'à l'activité extérieure), le corps ne recevant plus l'énergique impulsion de l'intelligence.
De là la paresse, la paresse morale ou léthargie
(1) I Cor., Il, \\.