‹ Lamennais à La ChênaieChapitre 19 sur 42 · QUINZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUINZIÈME ENTRETIEN

LES DEUX CITES. JESUS SE RETIRAIT DANS LA solitude; il y jeûnait, il y priait, il y TRIOM- PHAIT DU DÉMON.

Le monde se partage en deux royaumes, deux cités, comme parle saint Augustin : celle de Dieu et celle des hommes.

Il est évident que nous devons nous donner à l'une ou à l'autre, nous faire serviteurs de Dieu ou vassaux de Satan.

Nous reconnaissons qu'ilserailinsensé de choisir l'ompire du mal, et cependant, nousle choisissons tous plus ou moins. Nous avons bien un commencement de bonne volonté et le désir de nous sauver, mais nous gardons toujours un fonds d'alfeclion pour le monde, pour le royaume de Satan, ce qui est tout un; et nous nous efforçons de concilier l'œuvre sévère du salut avec la partr-

lUi LAAŒ.NNAIS A LA CllÉNAlt:

cipation aux jouissances que nous présente l'ennemi de Dieu.

Il y a des hommes qui prennent décidément leur parti et qui se jettent à corps perdu dans le monde. Ces hommes sont bien plus raisonnables (jue nous. Ils se livrent tout entiers au monde et prennent tout ce qu'il y a de bon à j. rendre dans le monde; ils jouissent autant qu'ils peuvent; ils tendent de toutes leurs forces au but qu'ils ont choisi : c'est un état qui se conçoit.

Mais faire les choses à demi, mais avoir un pied chez Dieu et l'autre chez le diable, mais vouloir être heureux, à la fois, à la façon du monde et à la façon des Saints, c'est un vouloir absurde et une inconcevable folie. Dans cet état, quelque peu que l'on fasse pour plaire à Dieu, on en fait toujours excessivement trop; c'est une peine inutile, car Dieu n'en tient pas compte. Il nous dit que nous ne pouvons pas servir deux maîtres à la fois (1) et que là oii est notre trésor, là est aussi notre cœur {-2).

Or, si nous attachons quelque prix aux jouissances du monde, notre affection est au monde, et nous avons beau dire que nous aimons Dieu, cela n'est pas possible, cela n'est pas vrai.

(i'' Semo polesl diiobus dominis servire. (Malt., vi, 2i. (If. Luc!, 7VI, 13.)

(2) Ubi est l/iesaunis luus, ibi esl cl cor lunm. (Matt., M, 21. Cf. Luc, xu, 31.)

i/ai'Othi: 103

L'amour est une chose indivisible. Il faut donc choisir une bonne fois et se donner à Dieu sans réserve. Mais ne nous dissimulons pas qu'une fois ce choix accompli, il est diiïicile de persévérer et que notre salut est essentiellement laborieux que nous sommes entourés de tentations, que le mal nous obsède de toutes parts.

Nous marchons toujours au milieu du danger, mais aussi Dieu nous aide en proportion des difficultés que nous rencontrons, moyennant le concours de notre volonté qui doit être sans cesse tendue vers lui. Unie à Dieu et tirant de lui sa force, notre volonté doit sans cesse travailler à garder l'âme, à la couvrir de son mieux.

11 y a pour la garde de l'âme deux sortes de précautions à prendre : précautions extérieures et précautions intérieures. Les précautions extérieures tendent à diminuer le plus possible les chances de perdition et à multiplier celles de salut.

Dès l'enfance, il nous a été recommandé de fuir les sociétés dangereuses, les spectacles corrupteurs, toutes les occasions de mal faire. A mesure que nous avançons dans la vie et que nos points de contact avec le monde se multiplient, nous devons développer notre système de précautions et de défense, et devenir de plus en plus alertes et vigilants au danger. C'est cette pratique qui a poussé au désert tant d'anachorètes, qui a créé tant de pratiques pieuses à l'usage des Saints,

lOi LAMENNAIS A LA CUÊNAIE

qui a inspiré toutes les institutions chrétiennes.

Mais quelque bien gardé que l'on soit des attaques extérieures, tout n'est pas fait encore : il reste une bonne moitié de l'ouvrage.

Nous avons des ennemis au dedans de nous, nous sommes exposés à des tentations dont on ne se débarrasse pas par la fuite et que le solitaire emporte au désert. Ce sont les tentations intérieures qui demandent un ordre de précautions spéciales, la prière et la vigilance.

Songeons à Jésus-Christ dans le désert : il y fut tenté et repoussa la tentation par la prière. Cette épreuve à laquelle il voulut bien se soumettre nous donne un grand enseignement que nous n'avons peut-être jamais bien compris. C'est un exemple complet de ces deux ordres de précautions que nous avons exposées.

Que veut dire ce désert où il se retira? 11 nous apprend que nous devons faire comme un vaste désert autour de nous, en éloignant de notre âme le tumulte et la foule des tentations du monde. Notre-Seigneur fut tenté dans ce désert et il jeûnait (1) et priait (2).

Qu'est-ce à dire? Si ce n'est que c'est par la prière et la vigilance que nous devons combattre les ten-

({) Jésus ducltis esl in cleserlum a Spirilu ul lenlaretur a diabolo. El cum jejunasset, etc. (Malt., iv, 1, 2.)

(2) Abiil {Jésus) in deserlum locum, ibique O7'abol. {Marc, I, 3r.. Cf. Luc, y, 16.)

l'ai'Otre iOo

talions intérieures qui assaillent l'âme jusque dans la retraite.

Au reste (si cette continuelle vigilance, si cette lutte sans repos nous paraît pénible), songeons que ce que nous faisons ici-bas, nous le faisons pour l'éternité, que si Ton aime le mal ici-bas, on y sera plongé éternellement, et que si l'on s'allaclie au bien, c'est-à-dire à Dieu, on le possédera aussi à tout jamais.

SEIZIÈME EiNTllETIKN

ASI'IRAÏION r.NlVERSELLE DES ETRES AU RÛNIIEUR. — TOUT EST VANITÉ EN DEHORS DE DIEU.

Toutes les créatures cherchent le bonheur parce que le bonheur au fond n'est que l'être, et qu'il est dans la nature que chaque, individu tende à conserver, à développer, à agrandir son être.

Dieu lui-même est, en quelque sorte, soumis à cette loi; il veut être infini, éternel, il veut être Dieu.

Du tempsdeCicéron, oncomptait(près de) trois cents systèmes sur le bonheur ou le souverain bien, comme disaient les Anciens, et aucun d'eux ne réussit à tirer le genre humain de sa jM-ofonde misère.

Certes, c'est une cliose bien désolante à penser que ce travail prodigieux des hommes vers la félicité et Téternelle stérilité de leurs efforts.

i/.U'Othl: 1(JT

Car y en a-l-il un seul, sur un si grand nuuilji t\ qui soit arrivé à la plénitude de ses désirs? Or si, dans cette position désespérante, Dieu lui-même venait sur la terre et nous disait : « Je vais vous enseigner à trouver ce bonheur », si un Ange seulement nous disait ces paroles, quelle joie notre cœur aurait à les entendre!

Eh bien Icette supposition s'est réalisée. Jésus- Christ lui-même est descendu sur la terre, uniquement pour nous enseigner le bonheur, et il a prononcé les paroles qui l'annonçaient avec une solennité qui sortait, on peut le dire, de ses habitudes.

Il est sur la montagne, un grand peuple lenloure; il ouvre la bouche (dit l'Ecriture) et le premier mot qu'il prononce est celui de bonheur : « Bcali (1). »

Parmi ceux qui l'écoutaient il y en eut qui crurent à sa parole et trouvèrent le bonheur qu'il publiait; car jamais le Fils de l'homme ne prononça une parole qui ne portât son fruit; mais nous devons penser que ce fut le petit nombre, à en juger par nous-mêmes qui recevons, chaque jour, les mêmes enseignements, sans qu'il y paraisse à peine, parce qu'il en est peu parmi nous en qui la divine parole jette assez de racines pour fructifier.

Est-ce faute de comprendre cette parole que nous

(1) Malt., X, 3 et seq. ; Luc, vi, 20 et seq.

108 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE

la mettons si peu en pratique? Non, ce ne sont pas les lumières qui nous manquent ; ce sont les passions qui nous égarent.

Quand nous écoutons les conseils des passions, nous savons fort bien que nous n'arriverons pas au bonheur, nous en avons trop l'expérience pour nous tromper; mais nous manquons toujours dun fonds de volonté et nous nous laissonsaller.

Jésus-Christ s'écria : « Bienheureux les pauvres d'esprit! » Voyez comme la parole divine est pro fondement vraie. Le monde dit au contraire : « Bienheureux les riches v ; et d'abord : « Heureux les riches matériellement. »

Mais est-il bien vrai qu'il y ait quelque bonheur dans cette richesse? La pauvreté matériellement est dure, et, de ce C(Mé, les richesses méfient à l'abri de certaines douleurs; mais quel prodigieux contrepoids dans les soucis et les tortures morales de toutes sortes qui accompagnent la possession des richesses!

Toute compensation faite, il y a plus de pai\ même dans la pauvreté matérielle. Je l'ai toujours observé, et c'est une des choses qui m'ont frappé le plus profondément (1).

Voilà pour la richesse matérielle. Quant à la richesse spiriluollo, les promesses du monde sont encore plus menteuses.

(I) C'est aussi le smtinient de Schopenliaiier qui, cela va sans dire, no se place qu'on point de vue purement naturel.

l'ai'Otkk lO'J

Le monde dit : « Bienheureux les riches d'esprit. Bienheureux ceux qui sont possédés de la soif des biens qu'ils n'ont pasl » C'est comme s'il disait : « Bienheureux ceux qui, du matin au soir, se tourmentent, s'usent l'âme et le corps à chercher des choses qu'un seul homme sur cent mille ne trouve pas habituellement».

Le monde dit encore: « Heureux les riches d'esprit, heureux les savants, les hommes à talents! »

Mais qu'est-ce que la science? C'est un peu de lumière qui nous découvre une infinité de choses que nous ne pouvons savoir.

Le savant entre dans son cabinet, s'assoit devant sa tabla, travaille quatorze heures par jour; et quand il s'est fait autour de lui comme un vaste royaume d'ignorance, il meurt, on l'enterre et tout est fini.

Qui n'a pas entendu parler des tracasseries infinies etdes amertumes de la renommée? Le savant travaille toute sa vie pour gagner ce pain d'orgueil, à la sueur de son front, et s'il en a eu un morceau dans sa poche et qu'il veuille en manger, il broie le marbre entre ses dents.

H n'y a donc que fausseté dans les promesses du monde.

Jésus-Christ dit : « Bead paupcres >> ; mais il n'entend pas dire par là que ce soit un bonheur de mourir de faim. Dieu a donné la terre en héritage aux hommes. Tout le monde est convié à cette

110 LAMENNAIS A LA CIILNAIE

table, et tout le monde y prendrait place, si la société, c'est-à-dire une fausse société n'avait jeté hors du droit commun la majeure partie des hommes.

Jésus-Christ veut nous dire qu"il ne faut j-oint avoir d'attache aux biens de ce monde, soit que nous ayons quelque chose, soit que nous n'ayons rien, afin que nous puissions être toujours heureux dans quelque position (jue Dieu nous place, nous contentant de peu, nousconlentant derion, si Dieu le veut. Nous devons être semblables à un pauvre qui, n'ayant qu'un morceau de pain, maiscoinplant sur la Providence qui le lui donna, serait, si Ton venait à le lui ôter, tout aussi calme qu'auparavant.

Nous savons fort bien que le monde nous trompe; la raison divine a toujours (accès) dans noire raison, et nous n'ignorons pas où est le bonheur.

Que si néanmoins, par une sorte d'entraînement fatal, nous revenons toujours à ces biens du monde dont l'inutilité (ou, pour mieux dire, la funeste influence) nous est si bien et depuis si longtemps démontrée, c'est, à mon avis, une des plus fortes preuves de notre dégradation.

Ainsi chacun cherche à s'agrandir le plus qu'il peut, depuis le plus petit maire de village jusqu'à Louis-Philippe, Nicolas ou Guillaume do Hollande : chacun s'efforce d'empiéter sur le chanij)

l'apotre m

ou le royaume de son voisin, souvent en l'arrosant du sang de son frère, les rois surtout.

Ces gens-là, en sont-ils plus heureux? Eh! mon Dieu! Silvio Pellico, dans les cachots de Milan, (le Venise ou du Spielberg, où il avait à subir des tourments atroces, avait plus de calme dans lùine que rim(pitoyable) François sur son trône.

L'homme qui court après les richesses fou les grandeurs de ce monde) est semblable à l'enfant qui court après une bulle de savon, cette bulle l'encliante par ses vives couleurs, mais qu'il la touche, elle crève et ne lui laisse dans la main qu'un peu d'eau assez infecte.

Il est donc incontestable que dès ce monde le pauvre est plus heureux que le riche...

Mais voyons ce ([u'ajoute .Jésus-Christ : <' Ileuroux les pauvres, parce (pio h rniirnimc dca deux leur apparlienl. » Est-ce donc qu'il y ait une classe d'êtres privilégiés que Dieu choisisse aux dépens des autres? Nullement : c'est l'homme lui-même qui choisit...

La pauvreté d'esprit, toutes les vertus de détachement et d'abnégation, qui sont l'essence de la perfection chrétienne se résument dans l'humilité.

Et qu'est-ce que Ihumilité .' C'est le sacrifice de soi-même à Tordre universel, c'est-à-dire à Dieu même dont la volonté est l'ordre pour tous les êtres.

112 LAMENNAIS A LA CUÈNAIE

Quand on se renonce à soi-même^ on se perd, mais (pour se retrouver) dans cet ordre divin, identifié avec lui et possédant (tout en lui).

L'orgueilleux, au contraire, qui se fait centre, qui se fait un ordre à lui, renonce au royaume (de Dieu) et il retrouvera, dans l'autre monde, cet ordre qu'il se sera créé ici-bas : car les hommes obtiennent ce qu'ils veulent.

Après avoir été tyran parmi les hommes, s'être fait dieu ici-bas, il se retrouvera dieu encore, mais faux dieUjdans le ciel des ténèbres qui est l'enfer.

Si nous voulions émigrer en Amérique, nous vendrions nos champs d'Europe pour en acheter là-bas.

Il faut faire demême pourleciel.Toutce que nous vendrons à Dieu des choses de la terre, en y renonçant, nous servira à acheter des champs dans le beau royaume d'en-Haut.

Page 1