TROISIÈME PARTIR
LE IVrOR.A.L.ISTE
Morale
La morale est une plante dont la racine est dans le ciel, et dont les fleurs et les fruits parfument et embellissent la terre.
Dieu
Dieu permet que vous soyez touché «luand on vous parle de lui, de son amour, da bonheur d'appartenir à un si grand et si bon Maître, et quand les saintes vérités remuent votre cœur, celui-ci étend sa reconnaissance jusqu'au faible instrument choisi pour vous le manifester. Vous ne m'en devez néanmoins aucune. Heureux de travailler à mon saint on m'occupant du vôtre, je re-
çois plus que je ne donne, et cette obligation réelle que je vous ai est un nouveau lien qui m'attache encore plus étroitement à vous.
L'homme ne peut rien pour l'homme; mais Dieu, qui se sert de tout pour accomplir ses desseins et qui se plait à employer de préférence les plus faibles instruments, a mis dans ma bouche je ne sais moi-même quelles paroles qu"il voulait vous faire entendre, et dans votre âme des senliments que je considère avec une grande joie comme les prémices de la miséricorde à votre égard-
Je désire que vous vous arrêtiez sur celle pensée; elle doit exciter en vous une vive reconnaissance pour celui que vous avez oublié si longtemps et qui vous prévient aujourd'iiui avec une bonté si ravissante. Quand vous songerez que c'est Dieu lui-même qui sollicite votre amour, sans doute vous ne le lui refuserez pas ; et si une fois vous commencez à l'aimer comme il veut l'être, si vous voyez en lui votre lumière, votre bien, votre tout, il n'en faut pas davantage, et votre salut est assuré.
Religion
Pleins de cet ardent amour qu'on leur connaît pour les hommes, les philosophes n'ont cessé de g'élevçr, avec une constance infatigable, conlie
LE MORALISTIv 117
les religions positives, cause immédiale, comme chacun sait, de presque tous les maux qui ont accablé le genre humain. Il n'est dans nos collèges, où les lumières ont fait tant de progrès, si petit écolier qui, sur ce point, ne fortifie de tout le poids de son opinion l'autorité des profonds penseurs à qui le monde doit cette précieuse découverte. Enfin, c'est un concert général de plaintes sur les calamités qu'entraînent à leur suite les religions positives. Et remarquez qu'en même temps on ne reconnaît pour vraies que les choses positives, comme on les appelle; de sorte que la vérité dans la religion serait précisément ce qui la rend funeste, et qu'on n'aurait rien à lui reprocher, si, par bonheur, elle n'était pas vraie. On ne la craint on ne la rejette qu'autant qu'elle n'a pas l'avantage d'être fausse, car, en ce cas, elle ne présenterait ni danger, ni inconvénient, au contraire peut-être. Tout cela est singulièrement lumineux et philosophique. Mais, dans un autre sens plus conforme au langage ordinaire des hommes, n'est-ce pas quelque chose d'étrangement bizarre, pour employer une expression douce, que ces déclamations de nos sages contre les religions positives'/ Qu'y a-t-il en toute religion? Des dogmes, des préceptes, un culte. Or, conçoit-on des dogmes, des préceptes, un culte qui ne soient pas nécessairement positifs? Conçoit-on une religion où l'on ne saurait, positivemcnt, ni ce qu'on doit croire, ni ce qu'on doit
Ils LAMi:.N.\AlS A LA CIŒ.VAIE
pratiquer, une religion qui n'aurait ni symboles, ni commandements, une religion (jui, pour toute règle de conduite et de foi, dirait aux hommes : « Je ne sais pas positivement s'il existe un Dieu, si on lui doit un culte, ni quel culte on lui doit. Je ne sais pas positivement si l'àme est immortelle, si la justice divine lui réserve dans une autre vie des peines et des récompenses, ni quelle sera la durée de ces récompenses et de ces peines dont la nature m'est totalement inconnue. Je ne sais pas posilivBmcnt silo créateur de l'homme, quel qu'il soit, lui a imposé des devoirs ou l'a laissé entièrement maître de ses croyances et de ses actions. Je ne sais pas positivement s'il y a quelque chose de réel dans ce qu'on nomme crime, et quelque chose de réel dans ce qu'on nomme vertu. »
Toute religion qui ne tient pas ce langage, toute religion qui décide quelqu'une de ces importantes questions, est, au plus haut degré, une religion positive. Proscrire les religions positives, c'est donc proscrire toute religion. Il en faut bien venir là dès que l'on s'entend, et c'est bien là aussi qu'on en veut venir. Mais pour(iuoi ne pas le dire franchement? On se déguise, on s'envelopi)e, on prend des détours, pour ne pas heurter de front la conscience universelle. Il y a des doctrines si hideuses qu'elles éliraient quiconque les regarde en face. On est contraint de les voiler pour en all'aiblir l'horreur et tromper les remords.
Li: JIOHALISTK 119
Il y a délranges opinions dans le monde, et ce ne sont pas las moins fortement établies. Quelle est la sottise criminelle dont on n'ait pas fait une maxime, une sorte de loi, en ce siècle de lumières? Kcoutez nos sages : Un enfanl doit toujours, disentils, suivre la religion de son père. Ils n'en exceptent que les filles; celles-là s'en rapportent à leur mère, par ordre de primogéniture. Un honnête homme, d\s>eni-\\s encore, ne change pas de religion, c'està-dire un honnête homme qui s'est abusé sur son devoir le plus essentiel doit persister invariablement dans son erreur jusqu'à la fin; un honnête homme nj renonce jamais à des opinions fausses reçues dès l'enfance, quand son sort éternel dépend de l'abandon qu'il lui est ordonné de faire; un honnête homme ne lientaucun compte de la vérité; lors(iu'elle intéresse son salut; un honnêle homme qui a eu quolipie tem[)S le malheur d'ignorer un commandement que Dieu lui fait, et à tous les hommes, sous peine de mori, n'obéit point à ce commandement, lorsqu'il le connaît, et, plutôt que d'avouer son ignorance première, il se résigne à subir toutes les suites de celte coupable désobéissance; un honnête homn)e, (jui [lar une fatale méprise, a mal vécu pendant des années, n'hésite point de continuer à mal vivre; un honnêle homme éloigné de Dieu, ferme obstinément l'oreille à la
120 LAMI'.NNAIS A LA CUÈ.NAIE
voix de ce Dieu qui le rappelle à lui; un honnête homme qui a fait un pas sur le chemin de Tenfer ne s'en détourne jamais.
Il est vrai néanmoins, en un certain sens, qu'un honnête homme ne change pas de religion, par la raison toute simple qu'il n'y en a pas deux, qu'il n'en existe et qu'il ne peut en exister qu'une seule. On l'embrasse quand on en n'a point; quand on la quitte, on n'en adopte pas une autre; car une opinion, quelque vive qu'elle soit, n'est pas plus une religion qu'une secte une société 1 C'est le pouvoir, et un pouvoir souverain, qui fait la société; c'est la loi, et une loi, certaine, absolue, qui fait la religion. Ainsi jamais il ne peut y avoir de changement, de passage d'une religion à une autre, pas plus qu'on ne peut passer de la croyance d'un Dieu à la croyance d'un autre Dieu. On est théiste, ou l'on est athée; on est membre de l'Eglise ou l'on n'est d'aucune Eglise; on est de la seule religion divine ou l'on n'est d'aucune religion. Toul se réduit là et c'est là-dessus que chacun doit prendre son parti.
Il n'y a point de crime qui n'ait été une pensée, ou une erreur, avant dètre une action. Il n'y a donc point de morale possible, si l'on ne donne une règle à la pensée. La religion seule le fait. Et comme le fondement de l'ordre est dans l'Intel-
ligence parce quel'ordre est la réalisation extérieure de la vérité, la religion se montre pleine d'indulgences pour les fautes qui ne sont qu'une violation pour ainsi dire accidentelle de l'ordre, mais qui n'en attaquent pas le fondement. Les plus grands crimes, à ses yeux, sont les crimes de l'intelligence, ou les crimes contre la vérité. Cela est admirable, et prouverait seul la divinité de la religion.
Eglise
I/homme croit nécessairement; il faut donc que la religion l'empêche de croire ce qui serait funeste à lui-même et à ses semblables.
L'homme corrompu hailnaturellementla vérité ; il faut donc que la religion le force à croire cette vérité, qu'il hait parce qu'elle le contraint à la perfection.
Or, on ne trouve ces deux choses que dans rfiglise catholique.
Il y a une société spirituelle dont tous les hommes peuvent et doivent être les membres. Celte société, c'est l'Église, lien universel des peuples (|ui, lors môme que leurs intérêts temporels les divisent le plus, viennent encore se confondre et s'embrasser dans son sein.
\-2'l LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
Au lieu de faire parler l'Église en souveraine qui réclame ses droits, on la défend en coupable; on provoque sur elle la pilié, satisfait, ce semble, d'obtenir une commutation de peine.
Déchéance des peuples chrétiens
Comme un fleuve qui descend d'une haute montagne, les peuples élevés par le christianisme, si on peut le dire, au sommet de la civilisation, se précipitent plus rapidement et plus avant dans le désordre; ils y tombent et s'y enfoncent de tout le poids de leur perfection; et plus ils étaient parfaits, plus il leur est dillicile de remonter à la source de l'ordre, et à ce noble état d'où ils sont déchus. Je liens même ce retour [)Our impossible; il semble répugner à la raison, et l'on n'en voit aucun exemple. Le mouvement des sociétés les porte sans cesse en avant, soit vers le bien, soit vers le mal, vers la vie ou vers la mort, et les peuples ne recommencent pas plus (jue l'homme. Mais la mort de l'homme est dans sa nature, et, sa condition présente étant donnée, n'est pas un ciiàtiment personnel, i)arce qu'une autre vie l'attend, plus heureuse, s'il l'a méritée, que celle qu'il quille. 11 n'en n'est pas ainsi de la société; la mort n'étant pas une suite nécessaire de sa nature, est toujours pour elle une punition; et soit qu'elle ait volontai-
LF, MORALISTE 123
rcinent, altéré sa constitution, soit qu'elle ait blessé de toute autre manière les lois fondamentales de son existence, elle ne périt que par sa faute, et le- plus souvent que par ses propres mains.
Depuis qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir sur rien, on ne parle que du progrès des lumières. Encore un peu de temps, et l'on saura tout. Parmi tant de découvertes, les plus utiles, celles qui marqueraient le mieux un véritable progrès du genre humain vers la perfection ou le bonheur, seraient des découvertes morales. Or quelle vertu a-t-on inventé depuis Jésus-Christ?
Raison divine et raison humaine
La plupart dos erreurs sont des vérités égarées. On attribue aux individus ce qui n'appartient qu'à la société, et à Ihomme ce qui n'appartient qu'à Dieu. l'ar exemple on dit : Il faut que la raison règne. — Cela n'est pas vrai de la raison humaine; il faut, au contraire, qu'elle obéisse; il le faut pour ([u'ellc vive. Mais cela est vrai de la raison de L)ieu, et le règne de Jésus-Christ n'est que le règne de la raison divine. 11 y a une vérité première qui changerait le monde si les hommes
voulaient la comprendre : et la société périra par Terreur opposée.
Foi
Dans la société, la foi supplée à la faiblesse de chaque raison particulière, en sorte que chacun participe à la raison de tous. Dans la religion, la foi supplée à la faiblesse de la raison de tous, ou de la raison humaine en général, en sorte que l'homme participe à la raison divine ou infinie.
La vie est une sorte de mystère triste dont la foi seule a le secret.
Xous ne sommes pas maîtres de croire, disentils; dès lors ils peuvent et doivent dire de même : Nous ne sommes pas maîtres d'aimer. Mais Ton n'agit jamais (pi'en vertu d'une croyance qui détermine l'amour. Ils ne sont donc pas non plus maîtres d'agir, et la morale disparait avec la religion. Tous les êtres ont leurs lois, ou sont soumis aune autorité, sans quoi l'on ne pourrait pas même concevoir l'ordre. L'univers matériel obéit aveuglément aux lois pliysiqucs; l'homme doit obéir librement aux lois de l'intelligence, qui embrassent
IJ-; MOliA LISTE i'iy^
toutes ses facultés. La foi est l'obéissance de la raison; l'amour, l'obéissance du cœur; la vertu, l'obéissance des sens; et le mal est entré dans le monde parTorgueil, qui n'est qu'une haute désobéissance, ou la révolte impie du sujet contre le pouvoir.
Nous recevons la vérité, comme les champs reçoivent la rosée, du Ciel : Desursum sapienlia (1).
Semblables à un vaisseau que le pilote voudrait diriger sans le secours des astres, les peuples ont perdu leur route; ils ne la retrouveront qu'en regardant le ciel.
Au moment où la foi sort du cœur, la crédulité entre dans l'esprit.
Quand la foi meurt, la raison s'imagine qu'elle hérite; mais son fils aîné, le doule, lui dispute la succession; il fait plus, il s'en empare, et Ion ne sache pas que la mrre l'ait jamais dépossédé.
Les incrédules sont plaisants; croient-ils que nous ignorions les objections qu'on propose
M) Ja*" , III, \1,
l'2() LAMENNAIS A LA CHÊNAIE
contre la foi;, nous qui sommes occupés uniciuement de l'étude de la religion? Croient-ils que si ces objections nous paraissaient fondées, nous fussions bien disposés à le nier, pour le plaisir de renoncer à tous lesplaisirs, avec la certitude de passer pour des sots? La preuve de notre sincérité, ce sont les mauvais prêtres.
La faiblesse de caractère, qui est aujourd'liui a maladie des lionnêtes gens, tient à ralfaiblissement de la foi. On tremble devant la force de rbomme et Ton n'ose croire ni à la force de la vérité, ni à la force de Dieu môme soutenant son Eglise. De là tant de déplorables concessions, dont le seul eifet est d'accroître l'audace des ennemis qu'on veut adoucir. Qui capitule est bien près de se rendre. Le cbristianisme ne capitule jamais.
Vous parlez des ménagements qu'il convient d'avoir pour les bommes, et vous oubliez ceux qu'on doit à la vérité. Eb! laissez-nous la défendre, la défendre tout entière; nous n'en voulons rien céder. Hommes pusillanimes qui n'osez comhallrr les combafs du Seigiieiiv il), sortez de nos rangs. Allez, s'il vous plaît ainsi, négocier dans l'ombic avec les passions ; portez-leur en secret les
(I) I R.<g.. xvni, 17.
LE MOHALISÏE 127
dépouilles de l'Eglise, enlevées furtivement à. cette épouse du Roi des rois; traitez avec le siècle, faites votre paix. La nôtre est cette paix que le monde ne donne pas (1), mais que donne Celui qui a dit : Vous serez opprimés dans le monde; mais prenez courage, fai vaincu le monde (2).
Chrétiens
Les chrétiens peuvent attendre. C'est au monde, qui n'a qu'un moment, de se presser.
Jamais les chrétiens ne sont séparés, partout il se retrouvent en Dieu. Ce n'est qu'en sortant do Lui qu'ils se (piillent.
Vous êtes chrétien, vous appartenez cà Jésus- (.hristet à son Église. Les Anges se sont réjouis dans le ciel, lorsque vous êtes rentré dans cette société sainte; ils se réjouiront bien plus, quand vous ratifierez librement la promesse d'y vivre ot d'j' mourir.
(I) Joaii., XIV, 27.
,2) h/., XVI, 33.
liS LAMENNAIS A LA CIIKNAIL:
Justice divine
Ici on commence à abattre les croix ; on ne s'arrêtera pas là. Les factieux ont soif de sang, et ils ne le dissimulent pas. Au reste, il faut contempler ce spectacle de plus haut. Regardé de la terre, il est horrible; en s'élevant vers le ciel, tout change, et, si l'on gémit encore à l'aspect des châtiments que Dieu nous prépare, de cette grande justice qui va s'exercer, celte idée même de justice tranquillise et console l'âme; son agitation se calme à l'abri de ce puissant bras qui s'étend pour venger l'ordre éternel.
Cœui' pa.tagé
Ce qui fait votre tourment, ce qui déchire volio cœur, c'est qu'il est partagé, c'est qu'une passion toute terrestre le domine encore. Vous êtes tiré violemment en deux sens opposés. Terminez ce combat et vous serez heureux.
Oh! combien vous serez étonné de vous-même, lorsque, les illusions qui vous séduisent étant dissipées, vous verrez les choses telles qu'elles sont! Aujourd'hui vous ne le pouvez pas; il y a comme un voile entre h ciel et vous. II vous faut un
Ll:: MOUAUSTI': 129
bonheur actuel, quelque chose que vous sentiez! autrement la vie vous devient insupportable.
Mais est-ce là ce que Jésus-Christ vous a promis? Est-ce là ce que vous avez lu dans son Evangile? Y est-il dit qu'on n'ait jamais à lutter contre ses penchants, jamais à se vaincre, à se sacrifier soi-même?
Je meurs tons les jours (1), disait saint Paul, et c'est que tous les jours il portait cette croix dont se doivent charger tous les vrais disciples de Jésus.
Ce que vous éprouvez, tous les Saints l'ont, d'une manière ou d'autre, éprouvé comme vous, avant vous, et plus douloureusement que vous. Ils ont été fidèles dans la souffrance, et voilà ce qui les a faits saints. Vous comptez pour trop le temps qui vous est donné ici-bas; voyez au delà, portez vos regards sur l'éternité, et, tous vos troubles s'apaiseront.
Je ne connais de remède à cet état que celui dont vous avez éprouvé refficacité : recourir à Dieu, prier, faire efiort sur soi-même, pour se soumettre l)lcinementà sa volonté, quelle qu'elle soit. Cette l)arfaite résignation ne s'acquiert pas en un jour, il est vrai; mais celui qui la commande est aussi celui qui la donne; il voit nos désirs, et les récompense .par un commencement de calme qui nous
(Il ICnv., XV, 31.
130 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
rend plus aisés de nouveaux efforts. Il bénira les vôtres, en vous faisant goûter sa paix dans le sein même du trouble et de l'amertume.
Quelques versets de V Evangile ou de V Imitation qui toucheront votre cœur vous vaudront mieux en ces moments qu'une étude un peu sèche dont vous ne sentiriez que l'ennui, lin un mot, votre âme souffre, il faut éviter tout ce qui pourrait la faire souffrir encore davantage.
^'evous effrayez même pas trop des mouvements d'impatience que vous pourrez éprouver; lâchez seulement que le fond de votre volonté soit la soumission aux ordres de la Providence, en esprit d'amour.
Amitié
Mon cœur ne change pas aisément, et mes affections, c'est moi-même. Si des devoirs dilférents nous séparent sur la terre, il y a un lieu et un temps où, grâce à la miséricorde de Celui qui est le bien de nos âmes, nous nous retrouverons, je l'espère. Ce lieu, c'est le ciel, et ce temps, c'est l'éternité. Tout le reste n'est rien, ce n'est que la faiblesse de notre foi et la faiblesse de notre amour qui en font quelque chose.
!,!•; MoliALISTK 131
On dit qu'il n'y a point de distance pour le cœur, cela est vrai en un sens ; je ne crois pas cependant que ce soit le cœur qui ait fait le premier cette observation.
Un attachement dont Dieu est le lien ne saurait s'éteindre, ni s'aflaiblir jamais. Le temps n'a de prise que sur ce qui est de la terre, sur ces fugitives amitiés qui s'évanouissent dans le tombeau, mais la religion qui mêle je ne sais quoi de grave à nos affections, sans les rendre moins douces, leur communique aussi son immortalité.
Je vous aime en Dieu et pour Dieu. Je voudrais vous voir parfaitement heureux par un abandon sans réserve à ses volontés sur vous. C'est à lui ({ue vous devez recourir dans vos peines, dans vos joies, dans vos désirs de félicité; car il est l'unique source de tous les biens, l'unique consolation, et quand vous demandez au\ créatures quelqu'une de ces choses, c'est Dieu que vous leur demandez. Allez donc à lui, vous le trouverez plus vile et vous le posséderez plus sûrement.
132 LAMENNAIS A LA CllKNAlli;
Prière
La prière est le langage de l'espérance, et la plus tendre expression de l'amour; elle est si naturelle à l'homme qu'il n'en vient pas aisément à ne plus prier; c'est comme le dernier effort d'un être que l'orgueil concentre en lui-même, et qui rompt avec tout ce qui est. Le désespoir ne prie point : aussi l'orgueil, porté à son comble, est-il une sorte de désespoir affreux de l'intelligence, qui aime mieux régner sur le néant, sa possession propre, que de recevoir de Dieu l'être ou la vérité.
La prière est le dernier lien qui nous attache au ciel : quand il se rompt, l'enfer s'ouvre et reçoit son nouveau sujet.
Oh! que la prière est douce et qu'elle guérirait de blessures, si nous voulions, si nous ne cherchions pas toujours le remède où il n'est point, où nous ne le trouverons jamais, si nous connaissions le don de Dieu (1) !
Mon Dieu, que la vie est pleine de douleurs! Qu'il y a de vanité dans nos prévoyances et dans
(l) Joan., IV, iO,
tous nos projets davenii-! Que faire donc? Fermer les yeux et marcher chaque jour dans la voie que la Providence nous ouvre. Mais cette voie est dure, fatigante, pénible; qu'importe si elle conduit au ciel?
Demeurez en paix dans la main de Dieu, priez, priez sans cesse, et surtout cherchez à la Table sainte la force et la consolation dont vous avez besoin.
La prière est le plus fort et le plus doux lien d'union entre les chrétiens.
Ce qui nourrit véritablement, ce n'est pas ce qui passe à Iravers l'esprit, mais ce qui séjourne dans le cœur. Il ne s'agit pas que la prière soit longue, mais fervente. Que chacune de nos journées commence et finisse par elle. Epanchons notre âme devant Dieu, sans crainte et sans efforts. Parlons-lui comme à un père, comme au plus tendre dos amis. Rxposons-lui nos misères avec confiance et simplicité ! Prions-le qu'il nous éclaire, nous anime et nous fortifie. Rien ne nous sera refusé de ce que nous demanderons avec une foi vive et un amour humble et persévérant.
l.'J'f lami:n\ai> a la ciiknaik
Devoir
On ne choisit point sa destinée; heureux quand la Providence la choisit pour nous! Je n'imagine rien de plus opposé à mon goût; mon caractère, que mon genre de vie présent. Jeté par occasion dans les querelles puhliques, obligé par là même de communiquer avec un monde nouveau pour moi, et où je trouve bien peu d'hommes et bien peu de choses selon mon cu'ur, l'idée seule du devoir me soutient au milieu de cette triste agitation. Un petit nombre d'amis, quelques livres, de la solitude et de l'oubli : voilà le sort que j'aurais envié. Dieu m'en fait un autre, il faut l'accepter. Ce n'est pas ici le lieu du repos, je le sens bien. Le matin, quand je me réveille, au lieu de celte douce paix que vous connaissez, sans doute, cher ami, j'éprouve une sorte d'inquiétude amère; mon âme est comme oppressée du poids de la journée qu va suivre.
Bienheureux
Les Bienheureux s'entr'aiment dans le ciel, mais s'inquictent-ils des préférences? Unis par un amour universel dont la source est en Dieu, il» se désaltèrcntpaisiblement à cette source intarissable. Le plus, le moins ne trouble point leur félicité.
LE MOHALISTK i'Sl
Monde
Chose admirable ! Le vrai bonheur est de renoncer à ce que presque tous les hommes appellent des biens, de s'oublier, de se résistera soi-même, de poursuivre et de combattre dans ses derniers retranchements cet indestructible moi, source de toutes nos peines et de toutes nos fautes, pour ne tenir à rien qu'au devoir, et ne plus vivre que de Dieu, aliment infini de notre pensée et de notre cœur. Le monde est si à plaindre, il est si aveugle qu'il ne conçoit même pas cette grande, cette inedable félicité de la joie. Malheur, malheur au monde {i). Calme, allégresse, consolations toujours renaissantes à ceux qui le quittent en esprit de foi !
La religion est plus dans voire esprit que dans votre cœur, vous n'en goûtez pas assez les pratiques; vous n'avez pas un désir assez vif du salut. El pourtant n'est-ce pas là votre grande, votre unique aiïaire? Vous avez vu le monde tel qu'il est; il n'a plus d'illusions pour vous, vous en connaissez le vide et vous cherchez encore quel- (pic chose dans ce vide, je ne sais quoi que vous
^1 Malt , xvni, 7.
130 LAMENNAIS A LA CllKNAlE
ne sauriez nommer vous-même. Quittez ces vaines pensées; sortez du temps, entrez d'avance dans cette éternité que vous devez habiter, un jour, demain peut-être, et (juand elle ne s'ouvrirait pour vous que dans cinquante, soixante ans, ne serait-ce pas encore demain? Oh ! si vous le vouliez, que votre vie serait douce ! Que vous manque-t-il pour être heureux autant qu'on peut l'être ici-bas? Plus de piété, plus d'amour de Dieu, un plus grand détachement de la terre ; et tout cela, vous ne le trouverez que dans la pratique des sacrements, dans la prière et les exercices que vous négligez.
Les hommes sont bien fous. Ohl qu'il sera bon dhabiter l'éternel royaume de la paix! Ce monde n'y ressemble guère, et, en vérité, je plains amèrement ceux qui s'y allachenl.
Hors l'espérance de posséder Dieu et la douleur de l'offenser, qu'y a-t-il donc sur la terre qui doive nous causer des émotions si vives?
N'appelez point votre sort, votre destinée, ce qui peut vous arriver de triste ou d'heureux ici-
LE MORALISTE l.'i7
bas. Ce ne soçt que de légères circonstances, des événements de voyage qui ne laissent aucune trace dans la vie. Ce que nous nommons des maux, ce que nous appelons des biens, tout cela s'en va, tout cela tombe. Ne laissez pas votre cœur s'enraciner dans ces ruines.
Heureux ceux dont les désirs et les pensées ne sont pas de ce monde, et dont les regards, s'élevant au-dessus de cette triste région du crime, ne rencontrent de toutes parts qu'une grande et éternelle espérance 1
Dieu a ses desseins ; il vous éprouve comme les forts et vous soutiendra comme les faibles. V^ous serez opprimas dans le monde, disait Jésus- Chrtst à ses disciples, quelques lieures avant la Passion, mais prenez courarjc, fui vaincu le inonde (1). Il ne peut après tout nous ôter que ce qui est à lui, et qu'a-t-il qui ne soit aussi vain que lui-même?
(1) Joan., XVI, 33.
138 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
Vie
Il faut donc que lous ceux qui m'aiuienl et que j'aime souffrent de moi et pour moi ! Cela ne me rattache pas ù la terre. Peut-être que, quand je ne serai plus, ils seront moins malheureux. Qui sait, cependant; si mon souvenir ne les tourmentera pas encore? Il y aura dans ce souvenir quelque chose de moi, et je porte rafïliction partout !
Par elle-même la vie présente me parait de hicn peu de prix. Ce qui linit nest rien; le temps et tout ce qui le remplit reste à la porte de mon cœur; je sens que ce n'est pas làj le bien que je veux, ni le mal que je dois craindre, et cependant les plus petites choses me troublent et m'agitent comme un enfant. Je ressemble à une frt4e nacelle abandonnée sur l'Océan; les Ilots n'y entrent pas, mais ils l'emportent. Hénie soit la Providence qui me donne ainsi le sentiment continuel de ma misère. Un jour viendra, j'en ai l'espérance, où, guidé par elle, j'aborderai sur de paisibles rivages. Là nous trouverons le repos que nous cherchons vainement ici-bas, un repos parfait, un repos immortel comme Dieu même.
LK MOliALISTF. 1 .'iO
La vie chrétienne consiste dans un fidèle accomplissement des devoirs journaliers.
Ma vie est triste au milieu d'un monde pour lequel je ne me sens pas fait et où cependant mes devoirs m'appellent. Priez pour que j'aie toujours en vue cet autre monde où nous nous reposerons éternellement des pratiques et des troubles do celui-ci.
La vie se passe à faire autre chose que ce qu'on voudrait, mais aussi nous savons si peu ce quil faudrait vouloir !
Qu'est-ce que ces mois, ces années, ce temps enfin qui nous parait quelquefois si long? Un petit ruisseau dont la source est tout près de nous, et qui va tarir un peu plus loin. Nous nous retrouverons au delà, dans l'immense éternité!
Aimons-nous en Dieu et pour lui seul, et les tristesses de la terre s'évanouiront d'elles-mêmes.
1 40 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
Pour moi, cette terre me devient tous les jours plus à charge. Mon âme aspire ù un autre séjour. Mais Dieu m'ordonne de rester, et je reste, et je resterai tant qu'il voudra. Hors de sa volonté, qu'y a-t-il de bon? Ce que je lui demande, c'est île réserver les souffrances pour moi seul et de voir, avant de partir, ceux que j'aime parfaitement heureux.
Désirer une chose eten faire une autre, toujours attendre et, en attendant, souffrir à peu près de tout, et peu jouir du reste, voilà notre destinée, si nous ne considérons que la terre. Eh bien, puisquelle est si triste, cette terre, détachons-en nos yeux et regardons plus haut. Là tout change, là tout ce qui paraît une séparation n'en est réellement pas une, puisque nous ne cessons pas d'être unis dans le cœur même de Dieu, qui voit nos peines et y compatit, qui écoute nos prières et qui, tôt ou tard, abaissera ce malheureux voile de chair qui forme la triste illusion delabsence. Jusque-là, portor.s en paix le fardeau de chaque jour. C'est notre croix, il faut l'aimer.
On ne se voit qu'à la hàle en ce monde, et pour seulement se dire qu'on se reverra, douce espé-
LE MORALISTE lil
rance qui tempère toutes les amertumes de la vie. Notre course, à nous autres, chrétiens, a un terme qui nous en fait supporter les fatigues en paix. Nous allons chez notre Père'; heureux qui arrive le premier!
Une jeune fille, à qui je demandais hier desnouvelles de son frère, me dit : « Dieu l'a appelé à lui àTàgede trois ans! Oh ! il estbienpartagé celui-là! « Ce mot me toucha profondément. La vie et ses douleurs, les maux de ce monde, le vide de ses biens, le ciel et ses espérances, et son repos et ses joies, tout est dans cette parole si simple, inspirée par la religion à une i)auvre fille. Travaillons à devenir aussi sages qu'elle.
Qu'est-ce que la vie ? Qu'une souffrance plus ou moins continuelle ! Dieu ne veut pas que nous nous y attachions. 11 se plaît de temps en temps à la faire reconnaître pour ce qu'elle est. Levons les yeux plus haut, et ses peines mômes nous deviendront profitables et douces. Je vous dis ceci, non pas que vous ayez besoin qu'on vous le dise, mais en ce genre on ne se lasse jamais d'entendre répéter ce que Ton sait le mieux.
142 LAMENNAIS A LA (.IIÈNAII::
Ma deslinée errante me rapproche, m'éloigne de ce que j'aime, et me porte çà et là comme le vent qui se joue d'une feuille séchée. Viendra enfin la dernière tempête qui me rejoindra pour toujours à ceux que j'ai perdus, ou plutôt qui m'ont précédé. Je relisais, hier au soir, quelques lettres de mon aimable Henry (1); je pleurai beaucoup, cela m'a fait du mal. Ces souvenirs trop vifs me sont mauvais; ils affaiblissent l'àmc, qui n'a pas trop de toutes ses forces pour remplir les devoirs que Dieu jui impose. Il est quelquefois dangereux de trop arrêter ses regards sur l'autre vie, à cause du dégoût que celle-ci inspire. Quand le cœur se sent attiré avec une certaine force au delà du tombeau, tout l'homme défaillit, et il devient inutile sur la terre. Après tout, ce ne sera pas long, et nous pouvons bien attendre le moment marqué par la Providence.
L'essentiel est qu'il nous trouve préparés.
En peu d'années, peut-être en peu de mois, que resle-t-il de tout ce qui nous occupe aujourd'hui
(1) Henri/ Moormaii, jeune An^'lais que Lauiennais avait connu à Londres et avec qui il «lait lié de la plus tendr e auiilié. Il avait travaillé lougleniiis à sa conversion. Moornian était décidé à faire son alijiiration, quand un mal soudain l'enleva le 19 novemlire lï<lS.
LL' MOliALISTi; i ï.i
si vivement ?Ohl que nous aurons des idées bien diflérentes lorsqu'on viendra nous dire :« Songez à votre àme; dans un moment vous comparaîtrez devant le souverain Juge; dans un moment votre sentence sera prononcée. »
Ce ne sera pas les plaisirsquenousauronsgoûtés, les penchants que nous aurons satisfaits qui nous consoleront, mais les sacrillces faits à Dieu et à ses lois éternelles. Je ne sais pas, en vérité, ce ((u'on peut chercher, ce qu'on peut désirer en ce monde que nous quitterons demain; mais les sens entraînent, et l'on s'habitue à compter pour quelque chose ce qui nous affecte dans cet instant si court qui ne reviendra plus.
Avez-vous vu sur un cercueil ce long drap noir semé de larmes? C'est l'embh-me de la vie.
Le temps est un lleuve rapide, mais (jui tarira. Chargé de tous les (Hres vivants, il les emporte p^'le-mêle à travers des régions inconnues, et les jette (;ù et là sur ses bords. ,
144 LAMENNAIS A LA CUÈNAlli
Toutes nos joies sont soudaines; jamais elles ne naissent de la réllexion : on dirait ({u'elles ne peuvent entrer dans l'âme que par surprise.
Dieu a placé les douleurs de distance en distance dans la vie, pour nous indiquer la route du ciel.
La vie se passe à préparer sa vie. C'est qu'en ellet nous ne vivons point ici-bas. Tranquillisons-nous donc sur les événements qui dérangent nos projets do la terre. Ce sont des obstacles imi)révus qui nous forcent de quitter la route que nous avions choisie, pour en prendre une autre ordinairement et plus sûre et plus droite. Voilà tout.
Si j'avais à peindre sous une forme sensible la vie humaine, je la peindrais telle qu'llomrre représente Andromaque : le sourire sur les lèvres et des larmes coulant de ses yeux.
Je suis comme enlacé dans une multitude d'affaires et d'occupations. On dit : Pourquoi ne pas rompre et laisser tout là pour quelque temps? Parce qu'il y a des choses qui, bien que possibles en elles-mêmes, ne peuvent pas se faire néanmoins, à cause de mille et mille petits obstacles, de mille et mille petits inconvénients qui en résulteraient. La vie est pleine de ces choses-là, cette vie si triste, si pénible, si fatigante, quand on la sépare de celle que nous attendons.
Cette vie est un long combat; il faut du courage pour vaincre, et le courage. Dieu nous le donne quand nous le lui demandons et ne l'attendons que de lui.
Dieu récompense, n'en doutez pas, le sacrifice qu'il vous a donné la force de lui faire. Remerciezle de ce qu'il vous envoie et l'épreuve et la grâce pour supporter l'épreuve. Sondez votre faiblesse et vous serez fort. Ayez confiance en Celui sans lequel nous ne pouvons rien, et vous pourrez tout. 11 vous traite encore en petit enfant, puisqu'il per-
1 'iO LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
met que vous goûtiez la douceur d"ètre à lui et de lui obéir. Le temps viendra peut-être oii vous serez privé de cette consolation. La foi alors vous soutiendra, si vous êtes fidèle, et vous serez porté comme par un bras invisible.
Dieu permet ce qui vous arrive pour vous éprouver, pour vous purifier, pour vous forcer, en quelque sorte, de vous approcber davantage de lui ; car il est vrai que le bonbeur vous en a d'abord éloigné un peu, et que votre piété est devenue plus tiède et plus négligente. Allez donc, je vous en conjure, à Celui qui ne cbange pas, et que vous trouverez toujours le même. Ouvrez-lui votre co'ur, parlez-lui de vos peines, dites-lui que vous les acceptez avec résignation de sa main, que vous voulez porter cette croix, et de plus pesantes encore, aussi longtemps qu'il lui plaira, toujours, s'il le veut. Je vous assure en son nom que vous trouverez une grande paix dans cette soumission sans réserve.
Hélas 1 mon Dieu, de combien de cùtés notre pauvre vie est vulnérable! Une feuille que le vent emporte, en voilà assez pour blesser noire âme et pour la tourmenter longtemps. Il y a toujours au
fond de notre cœur comme un pressentiment du mal qui se réveille à la première occasion. Nous tenons cela de notre père. Il avait là quelque chose qu'il nous a laissé! Voulons-nous retrouver la paix? Jetons-nous dans le sein de Dieu qui est notre Père. Il est tout-puissant pour nous calmer, et, comme le disait saint Augustin, d'après sa propre expérience, nous ne cesserons jamais d'être agités jusqu'à ce que nous nous reposions en lui.
Je vois vos souilrances, j'y compatis et voudrais les soulager. Mais ne les aiguisez-vous point par vos réflexionS; vos craintes, par une sorte d'obstination triste ù vous nourrir de douleur?... Vous vous cramponnez à la terre à mesure que la Providence s'efïorce de vous en détacher; les choses de l'autre vie vous touchent peu, vous n'êtes sensible qu'aux espérances dont vous auriez dû depuis longtemps connaître la vanité!
A quoi sert de chercher le bonheur où il n'est pas? Vous vous roidissez contre l'ordre éternel. De là ces angoisses qui vous tuent et brisent votre àme en pure porto. Oh ! si vous connaissiez la religion, elle guérirait bien vite toutes vos plaies, mais c'est c'est celte guérison môme que vous craignez.
La conduite de Dieu sur vous est admirable. Il
148 LAMENNAIS A LA CIIÈNAIË
VOUS a sauvé du plus grand danger où peut-être vous fussiez-vous trouvé encore; il vous a sauvé malgré vous. Vous le reconnaîtrez plus tard.
En attendant, croyez; ayez confiance, aimez le Dieu qui vous donne de si touchantes preuves d'amour. Rien ne vous paraîtra pénible quand vous aurez pour lui ce même amour qu'il a pour vous.
Fortifiez votre âme par la prière, les sacrements, les pieuses lectures; peu à peu vous sentirez renaître la paix qui vous fuit, ou plutôt que vous fuyez. Abandonnez l'avenir à la Providence, c'est elle qui en dispose, et non pas vous, heureusement pour votre bonheur. Nous ignorons ce qu'elle nous réserve, mais nous savons avec certitude que rien n'arrivera que pour noire bien, notre véritable bien, qui est le salut. Ne voulezvous pas vous remettre tout entier en de si douces et si puissantes mains?
La loi de la souffrance
Il est une grande loi à laquelle, en général, on fait bien peu daltention et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage ; c'est la loi de souflrance, sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand, ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache pas les hommes les uns aux autres.
Il faut qu'ils aient souffert ensemble pour s"aimer autant qu'ils sont capables d'aimer. Dans les arts, dans les lettres, dans le monde, toujours et partout, la joie est stérile; c'est la douleur qui enfante presque tout ce que les hommes admirent, et la vertu, qui est la beauté par excellence, se perfectionne dans la souffrance^ dit saint Paul (1). Heureux ceux qui fleurent (2) ! Il y a plus de vérité dans celte parole, .et plus de consolation réelle, que dans les innombrables traités des philosophes sur le souverain bien.
Votre salut est au fond de toutes ces douleurs. Il fallait une sorte de violence pour vous détacher entièrement de ce que vous avez trop aimé ! Vous le reconnaîtrez, un jour, en bénissant la main qui vous éprouve. Si vous ne pouvez encore apercevoir la tendresse de la Providence et sa bonté dans ces épreuves, combattez au moins cette profonde tristesse qui peut-être vous en ferait perdre le fruit. S'aftliger sans mesure, c'est accuser Dieu. Jetezvous plutôt dans son sein avec une confiance pleine damour. Il sait autant que nous ce qui nous est bon etn'a-t-il pas dit : Heureux ceux qui pleurrnt ! Mais il ne faut pas que nos larmes tombent sur la
(l) Il Cor., XII, 9.
i-l) MatL, V, 5.
130 LARfENNAIS A LA CllÈ.NAIE
terre. Je vous souhaite la paix, cct(e paix ineffable que Jésus-Christ est venu nous apporter, et qui surpasse, dit saint Paul, tout sentiment (1). Croyez que personne ne vous est plus tendrement dévoué que moi.
Solitude
Les vanités n'ont qu'un tempb, mais il faut en attendre patiemment la fin, et l'illusion ne se détruit que par elle-même. Cependant faites-vous à vous-même des occupations réglées et sérieuses. Gardez-vous de l'ennui; il aigrit tout. Ne cherchez pas le monde, mais ne le fuyez pas, j'entends le monde qui vous convient; l'autre ne mérite que le mépris et la pitié. Ni trop ni trop peu de solitude. Personne ne se suIÏU à soi-même. Nous sommes notre plus dangereux ennemi; notre imagination, notre cœur^ nos pensées, tout conspire contre nous quand nous sommes seuls; il faut être avec les hommes ou avec Dieu, et être encore avec Dieu quand on est avec les hommes, sans quoi ce n'est que changer de misère.
Ne croyez pas que vous soyez seul. Vous avez votre bon ange qui ne se sépare jamais de vous;
(1) Philip.. IV, 7.
LE MORALISTE l.')l
VOUS avez la sainte Vierge qui vous regarde avec complaisance; vous avez surtout le tendre et divin consolateur, l'objet de votre amour, l'Époux de votre âme avec qui vous pouvez converser sans cesse. Est-ce donc là être seul?
Ce n'est pas une existence bien douce que la solitude absolue à laquelle il a été nécessaire de me condamner. Après une journée de fatigue ne trouver que soi à qui parler, ce n'est pas un délassement bien agréable. Mais puisque Dieu l'ordonne ainsi, c'est certainement ce qu'il y a de meilleur pour moi dans ce moment.
Ce grand silence qui m'environne sera véritablement la paix. Elle est déjà bien douce, celle que je goûte ici. Il n'y a point, au fond de nos bois, d'écbo qui répète la voix du monde. N'est-ce pas là un immense bien? Cependant le souvenir de ce qu'elle a perdu attriste l'àme quelquefois; elle sent le regret, mais aussitôt la pensée du devoir la console.
J'ai retrouvé avec plaisir le silence de nos bois et cette tranquillité qu'on ne connaît plus dès qu'on
vit au milieu des hommes. Je vous plains d'être obligé de rentrer bientôt dansée tourbillon. Avezvous jamais passé un hiver à la campagne! Il y est, à mon avis, moins hiver que partout ailleurs. Il y a peu de jours où on ne puisse sortir, et ces longues soirées qu'on redoute tant ont un charme particulier, pour peu qu'on sache les remplir par le travail, la lecture ou une douce causerie. Le soir, quand je tire "mon rideau, et que la llamme du foyer éclaire seule ma chambre, j'éprouve un sentiment de bien-être que je ne puis vous exprimer. On va chercher le bonheur bien loin, et il est toujours près de ceux qui savent le goûter.
Abandon à la volonté divine
L'homme se retrouve partout, et partout il porte sa faiblesse et ses misères, dans ses alîections les plus légitimes, même dans l'exercice de ses devoirs. Aussi la vertu consiste-t-elle beaucoup moins dans certains actes que dans la disposition de l'esprit et du cœur qui les accompagnent.
La règle la i)lus générale et la plus sûre qu'on puisse donner à cet égard est d'agir le moins possible par des mouvements naturels, ou par des motifs qui se rapportent directement, soit à nous soit à quelque autre créature ; mais de voir Dieu en tout, et en toutes choses de se déterminer en vue
LE MORALISTE io3
de son amour et de sa volonté! De cette manière nos actes acquièrent un véritable mérite pour le ciel, et une profonde paix de l'âme est, dès icibas, notre récompense.
Qui pourrait nous troubler, quand nous ne voulons que ce que Dieu veut? Toute affliction qui ôte ce calme si nécessaire et si doux est une révolte intérieure contre la Providence.
Je ne dis pas que nous devions ne point sentir les peines dont cette triste vie abonde, mais elles ne doivent jamais nous agiter, nous décourager; selon les desseins de Dieu pleins de sagesse et de miséricorde, ce sont des flots qui doivent porter le malheureux au rivage; son impatience d'abord et ensuite son abattement en font des vagues qui l'engloutissent.
Aimez donc de plus en plus Celui à qui vous devez tout, reposez-vous en paix entre les bras de sa Providence, et que votre âme ne soit tro-ublée par aucune pensée inquiète de l'avenir. Ce Père céleste, ce même Père qui a veillé sur vous, y veille encore et ne cessera jamais d'y veiller avec une égale tendresse. Votre bonheur est son ouvrage; goùtez-le pleinement, mais sans vous y attacher par un sentiment trop humain. Ce serait mal répondre à l'amour que Dieu vous montre, et vous préparer de grandes douleurs. Car, tôt ou
loi LAMENNAIS A LA CIIK-VAIK
tard, la croix reviendra pour perfectionner et couronner l'œuvre sainte de votre parfaite régénération. Je voudrais que vous prissiez peu à peu une certaine habitude de recueillement intérieur, exempte d'affectation, et qui maintiendrait votre âme dans ce calme heureux qui est comme l'image et l'avant-goùt du repos que nous attendons.
A quoi servent de vaines pensées dun avenir qui n'est pas à nous? Le mieux est de s'abandonner entièrement à la Providence et d'être à son égard comme ce serviteur de l'Evangile. On lui dit : Allez, et il va; Venez, et il vient (1). Nous adachons trop d'importance, beaucoup trop, à la vie et aux choses de la vie. Nos espérances et nos craintes, nos joies et nos douleurs ne sont presque jamais que des faiblesses d'une âme qui oublie sa fin. Un jour viendra où nous le verrons clairement. Oh! qu'il me larde que ce jour arrive!
Résiguatiou
Nous devons être préparés à tout, résignés à tout; il n'y ade paix que dans un complet abandon aux volontés de la Providence. Que pouvons-nous, après tout, espérer ici-bas? De passer ensemble quelques instants, ou quelques années, c'est la
{\) Malt., viii, !>.
Lt; MORALISTE lo'.j
même chose; après quoi vient un niomenl où l'un part et l'autre reste. Il n'y a de vraie réunion que dans le ciel. Je demande à Dieu de nous y joindre. Je le lui demande de toute la force de mes désirs.
Ayez confiance : Dieu vous protège, il veille sur vous; quand toutes les créatures vous abandonneraient, il ne vous abandonnera pas. Mais, de grâce, cessez de l'oflenser par une défiance injurieuse à son amour. Domptez cette tristesse qui vous lue, ce profond découragement, voisin du désespoir, et que la religion vous ordonne de vaincre. Voilà ce que Dieu demande de vous en ce moment : j'ignore ce qu'il demandera plus tard. En attendant, vivez de résignation et d'amour. Laissez l'orage se calmer et au dedans et au dehors. Arrêtez-vous sur vos idées le moins possible, elles s'aigrissent par la réllexion.
Quand Dieu nous éprouve, il semble que nos chagrins doivent être éternels; mais ici-bas tout passe et nous arrivons à un autre état avec le regret d'avoir perdu le mérite que nous pouvions retirer de ce premier état qui n'est i)lus. Fermez les yeux et reposez-vous comme un pelit enfant sur le sein de la Providence. Vous y trouverez des consolations que les hommes ne vous ôteront pas.
156 LAMENNAIS A LA CHÊNATE
Ne voyez donc pas l'avenir sous des couleurs si noires. Portez, au contraire, votre imagination sur des objets consolants et doux. Je n'aperçois rien dans votre destinée qui justifie l'abattement extrême où vous vous laissez aller. Des nuages sont venus se mettre entre le bonbeur et vous, mais ce ne sont (|uc des nuages, le plus léger soufllc les dissipera. Et enfin,, quand vous auriez encore à souffrir sur celte terre, n'y a-t-il donc pas un ciel au delà? Câ beau ciel est à vous si vous le voulez : on ne vous le ravira pas. Les mécbants ne vous en fermeront pas l'entrée; ils vous en aplanissent les voies par leur haine.
Que Dieu soit notre lien! Aidons-nous à le servir et à l'aimer, et reposons-nous sur lui du reste. Il ne défend pas de former des désirs, des projets, pourvu qu'on les soumette à sa volonté que nous devons adorer en tout. L'avenir nous est inconnu; nous ignorons s'il nous séparera, s'il nous réunira; mais nous savons qu'il dépend de nous d'être à jamais unis dans le ciel. Que cette pensée est douce, et qu'elle console des tristes incertitudes de la terre!
Humilité
0 mon Dieu, qu'on a de peine à s'humilier, à se faire petit! Et, néanmoins, si vous ne devenez, dit
Jésus-Christ, comme un de ces petits enfants, vous n'aurez point de part à mon royaume [i).
On ne sort pas sans un peu de tristesse des lieux que nous avons visités. J'admire comment les hommes savent se faire des spectacles de tout, et un luxe de la mort môme. Il y a quelque chose d'étrange dans ce contraste de Forgueil et d'une grande misère. Qu'apporlentils avec tant de pompe? Des ossements; ils y mettent quelques fleurs, souvent plus durables que leur souvenir, et en voilà pour jamais (2). La philosophie ne connaîtd'autre consolation que l'oubli. En rendant à la terre les restes de ceux qu'il a chéris, le chrétien regarde le ciel et dit : Ils se réveilleront.
Le mot de catéchisme n'est bas que pour l'orgueil. Ce n'est au fond qu'un recueil des vérités les plus hautes et les plus saintes. On l'enseigne, il est vrai, aux petits enfants, mais il faut redevenir un petit enfant à l'école de Jésus-Christ pour avoir part à son royaume, comme il nous en avertit dans V Evangile.
(1) Matt., XVIII, 3.
(2) Pascal.
lo8 LAMEN.NAIS A LA CUÈNAIE
Toiil^ dit saint Paul, coopère au bien de ceux qui aimenl Dieu (l), et c'est en ce sens que saint François de Sales parlait de ses chères imperfections. 11 ne faut pas trop nous plaindre de nos misères; elles nous avertissent du peu que nous sommes, ce que nous oublions si facilement, et nous sont comme un perpétuel exercice d'humilité! Quand on se sent si faible, on est plus porté à chercher hors de soi la force qui manque. L'àme se tourne vers Dieu, comme le petit enfant, qui ne peut encore marcher, regarde sa mère, lorsqu'il a le désir d'aller à elle. Ohl quand irons-nous à Dieu véritablement! Considérons ce qui nous éloigne de lui, ce qui retarde une union si douce, si ravissante. Nous verrons que ce sont toutes choses dont nous [nous] souvenons très peu, que nous méprisons même, tant notre pauvre cœur est étrange et plein de contradictions !
Dieu vous a[)prond à vous humilier, à vous abaisser devant lui, à reconnaître que vous ne pouvez rien par vos propres forces, et à tout attendre de sa bonté. Il vous fait comprendre la nécessité
il) 15cm., VIII, 28 : Uilige^ilibus De".m omnia cooperantur in Ooino».
de combattre votre orgueil secret, la vaine complaisance en vous- même, en votre esprit, en vos talents pour devenir un humble serviteur d'un Dieu humble.
Voilà la voie qui conduit au Ciel; elle paraît rude à la nature, mais qu'elle est aimable pour la foi! Jésus-Christ y a marché avant nous, et en y marchant, il Ta semée de ses consolations et de ses grâces. Déjà ne commencez- vous pas à les goûter? Les larmes que vous avez répandues en priant n'avaient-elles rien de doux pour votre cœur? Ne vous arrêtez pas trop néanmoins à ces impressions sensibles. La vraie piété en est entièrement indépendante. Quand nous ne trouverions qu'amertume dans le service de Dieu, les raisons de le servir seraient toujours les mêmes, et la volonté, qui seule est en notre pouvoir, ne devrait pas un instant être ébranlée par cette épreuve. Je vous dis ceci à l'avance, parce que un peu plus lût, un peu plus tard, il arrivera des temps de sécheresse et de peine ou vous serez tenté de découragement. Mais Dieu, qui ne nous abandonne jamais le premier, sera, n'en doutez pas, près de vous pour vous soutenir. Il ne se plaît (juclquefois à nous faire sentir notre faiblesse, que pour nous mieux convaincre de sa puissance et de son amour.
Toute notre force consiste à nous sentir faibles, et toute notre grandeur à nous humilier profondément.
Croire sincèrement être ce qu'on est, voilà toute l'humilité, cette vertu si rare et si pénible à l'homme.
L"homme humble ne juge pas les autres.
L'homme modeste n'exige pas qu'ils se jugent inférieurs à lui. L'orgueil sauvage et dominateur veut s'élever au-dessus de tout. La modestie se contente d'elle-même, ne cherche ni esclaves, ni sujets. Elle aiuie la paix et l'oll're à tous les amours-propres; c'est la civilisation de la vanité.
Péché originel
Doutez-vous de la dégradation originelle de l'homme, voyez avec combien de peine cet être, fait pour l'éternité, supporte une vie d'un moment.
Un sophiste (1) a dit : Llwmmc natl hon. Et qu'est-ce donc qui le déprave? La société, répond le sophiste. De qui se compose la société? D'hommes apparemment. Voilà donc toujours le mal qui sort de la volonté de cet être bon. Pauvres
(1) Rousseau.
gens! ils veulent à toute force que la religion mente; et, pour prouver qu'elle ment, ils répètent, en d'autres termes, ce qu'enseigne la religion.
Mort
Où se précipite cette foule? Jeunes et vieux, riches et pauvres, se pressent, se mêlent, se confondent. Une invisible main les pousse, à travers un étroit passage, vers une porte qu'ils se hâtent de franchir. Au delà que se trouve-t-il? Ils le sauront tout à l'heure ; à présent ils n'ont pas le temps d'y songer.
Qu'est-ce que la mort"? Le lendemain des grandeurs, des richesses, des plaisirs. On se couche dans les pompes et dans les voluptés, on se réveille dans le sépulcre, sous un froid linceul, entre l'oubli de la terre et l'éternité de l'enfer ou du ciel.
Ceux qui rougissent de Jésus-Christ
Cet homme croit à la religion, il la pratique peut-être en secret. Savez-vous ce qui l'empêche de se montrer ouvertement chrétien? Une pudeur bien naturelle : Dieu est mal vu de certaines gens.
Malheureux! cesse de te cacher derrière la croix;
viens et regarde en face Celui qui y est cloué, qui meurt pour toi; et puis, par égard pour ses bourreaux, rougis de Lui !
Remords
Le remords est une douleur qui nous avertit qu'il y a en nous quelque désordre; il sert comme la douleur physi(jue à la conservation de la vie.
Passions
Les passions du cœur sont plus vives, mais moins constantes que celles de l'esprit.
Libertinage
Il y a un libertinage d'esprit qui use rame, comme la débauche use les sens.
Désir de l'immortalité
Le désir de l'inimortalité est si avant dans l'homme, que lors même qu'il refuse celle que la
foi lui promet, il s'en forge une imaginaire, et il met l'illusion à la place de l'espérance. C'est peutêtre en partie à l'incrédulité que l'on doit ce déluge d'écrivains dont laFranceaélé comme inondée dans ces derniers temps. Ceux (jui ne croient pas à une autre vie, aspirent à vivre éternellement dans celle-ci. Ils veulent s'endormir dans des songes de gloire, pour que la mort ne soit pas tout à fait le néant.
La Paix du cœur
11 faut aller à Dieu avec une grande simplicité, c'est le moyen de trouver la paix.
Cliercliez la paix dans le sein de Dieu, dans une soumission j)arfai(o à ses ordres. Il vous donnera plus, peut-être, (jue vous n'auriez osé lui demander, .le le prie d'être avec vous pour vous consoler, vous animer, pour vous faire sentir combien il est doux de lui appartenir sans réserve.
Dieu vous donnera la paix dont vous avez le désir. Ne la clieicliez pas sur la terre, elle n'y est
164 LAMENNAIS A LA CUÈNAIE
pas. Oh ! combien vous serez heureux, lorsque, ayant appris à mourir à toutes les créatures et à vous-même, vous ne verrez plus, vous ne goûterez plus que Dieu seul !
Ce qui agite vient de la nature; en nous détromjiaut de nous-mêmes, la grâce affermit noire repos.
Toute notre paix, dit le pieux auteur de Vlinilaiion, toute notre paix, dans cette misérable vie, ne consiste pas à n'en point sentir le fardeau, mais à le porter avec une humble palience. Lncore un peu de temps, et que niius importera tout ce ([ui nous peine aujourd'hui? I-^tornilél que ce mot nous console, nous anime, nous soutienne au milieu de nos épreuves I L'avenir est sous le voile ; il y sera toujours plus ou moins, c'est l'ordre immuable de la Providence, et nous devons nous y soumettre.
Efforcez-vous de conserver la paix du cœur. Une confiance pleine d'amour en Dieu, en sa bonté, sa miséricorde, vous la fera goûter plus
sûrement que toutes les réflexions de votre esprit. Endormez- vous sur son sein, et, si vous ne pouvez pas dormir, parce que vous souffrez, reposezvous, du moins, entre ses bras, comme dans ceux du plus tendre père.
Conservez soigneusement la paix de l'âme; ne vous agitez point, ne vous troublez point: cela ne vous ferait que du mal. Le propre de la religion est de nous faire faire les plus grandes choses avec calme.
Esprit de sacrifice
De nous-mêmes, nous ne saurions nous résoudre jamais, je ne dis pas à tel sacrifice, mais à aucim sacrifice, même le plus léger. Ils sont tous au-dessus de nos seules forces. Mais quand Dieu nous les demandera, de cette voix à qui rien ne résiste, il se fera en nous un tel changement (jue nous ne comprendrons même plus ce qui pouvait nous arrêter.
Allons droit à Dieu, sans nous inquiéter des difficultés qui peuvent se rencontrer sur la route lavec sa grâce . il n'y en a pas d'invincibles.
166 LAMENNAIS A LA CUÈNAIE
Eternité
L'éternité, l'éternité! Voilà l'unique chose importante; le reste ne mérite ni un regard, ni une pensée.
Nous aurons beau faire, jamais nous ne cesserons d'être mal à l'aise dans le temps ; ce n'est pas notre place. Il faut à nos affections et à nos désirs l'éternité pour étendue.
Éternité! Que ce mot explique de choses et qu'il console de douleurs !
[Quelles que soient nos occupations^, réservonsnous, chaque jour, quelques instants pour rélléchir sur nous-mêmes et sur les vérités du salut. Le temps ne nous manque jamais pour penser aux plaisirs qui passent; n'en tiouverons-nous point pour penser à notre sort éternel?