CHAPITRE X K L'esprit de Dieu
Les puissances de ce monde ont assouvi leur haine et assuré leur domination; elles le croient du moins, car elles ont tué l'Envoyé divin.
Mais il revit, et ses disciples, envoyés à leur tour par lui et comme lui, vont poursuivre son œuvre; et leur parole, que nul n'étouffera, répandue bientôt parmi les peuples avides de l'entendre, sera pour eux l'annonce du salut auquel ils aspiraient vaguement.
Les frrres du crucifié s'en iront pleins de foi^ pleins dune conllance inébranlable dans la main qui les souti.^ndra,... ils s'en iront à travers tous
-lii APPENDICES
lesobtacles, tous les périls, à travers les supplices et la mort, opérer dans le monde la plus grande des révolutions qu'il ait vues jamais.
Et par quels moyens? Il n'en ont qu'un, mais il suffira : la parole. Par quel pouvoir? Celui de l'Esprit; et avec l'Esprit ils vaincront, car nulle force matérielle ne résiste à l'Ksprit, à l'Esprit de sainteté qui est l'Esprit de Dieu même. Elle le peut combattre plus ou moins longtemps, mais elle succombe toujours; et à mesure que prévaut l'Esprit, la terre cliange de face, on voit peu à peu tout s'y modifier, les opinions, les mœurs, les institutions, les lois.
11 passe sur les peuples malades, comme llialeine du printemps sur les plantes flétries. Les cœurs s'ouvrent-ils pour le recueillir, il est le souffle qui ranime; les pouvoirs ailiers et superbes veulent-ils l'arrêter, il est la tempête qui renverse et brise. On le suit à une double trace : ici Iberbc qui reverdit, là les bauts arbres coucbés à terre...
La volonté du Père est que ses enfants, les frères du Clirist, ne forment, par l'amour qui affrancbit, égale, unit tout, qu'une seule bergerie sous un seul Pasteur. Le Pasteur divin a dit :
« Vous serez oppressé.'^ dans le monde, mais ayez confiance; j'ai vaincu le monde. »
RÉFLEXIONS SUR LES ÉVANGILES 27o
CUAPITKE XXI Second avènement du Christ
Vous avez entendu la parole du Christ. En elle est la vie, et vous aurez la vie, si, la recueillant dans vos cœurs, vous l'y gardez comme le bon trésor dont le serviteur fidèle tire incessamment de bons désirs et des œuvres bonnes. Elle est la source de laquelle Jésus disait à la Samaritaine : « Quiconque boit de ses eaux n"a plus soif. »
Toute autre source trompe la soif de Tàme ; et ne la désaltère point; toute autre source tarit; celle-ci ne tarit jamais. Epandue sur la terre, elle la fécondera. C'est par elle^ c'est par la parole du Désiré des nations, du Fils de l'homme, que s'accompliront les espérances de Thumanité.
Il viendra, le Christ reviendra, il l'a promis ; mais vous avez à préparer sa venue. Comment vous sauverait-il, si d'abord son esprit ne vivait pas en vous? Comment vous af(ranchirait-il de la tyrannie du Mauvais, si vous vous faites vous-mêmes esclaves du Mauvais? Comment à son empire, au monde constitué selon ses maximes, substituerait-il le royaume de Dieu, si vous n'avez auparavant le royaume de Dieu au-dedans de vous, si en voiis la justice ne triomphe de l'iniquité, des penchants corrompus, des convoitises brutales; si l'amour fraternel, inséparable de l'amour de Dieu,
OÙ il a son principe, ne remplace l'amour égoïste, l'amour exclusif de soi, d'où sortent, avec l'aveugle et insatiable cupidité, toutes les misères et tous les crimes.
Oui, le Christ reviendra, mais quand les peuples seront prêts à saluer sa venue ; quand, pénétrés de la vertu qui émane de lui, ils s'avanceront à sa rencontre, des palmes dans la main, en criant : Hosanna! Béni soit le Roi de Vavenir; bhii soit Celui qui vient au nom du Sei(jneur!
Loi morale
La loi morale, loi suprême de l'homme, a ses racines dans les dernières profondeurs de son être, où elle se confond avec le principe même de vie.
La raison [d'où naît la liberLéi reconnaît plus ou moins cette loi primordiale, y adhère, essaie de l'expliquer, quelquefois par cela môme l'obscurcit, mais, en ce qui touche son accomplissement, n'est pas la force qui donne l'impulsion.
Aussi, soit chez les peuples, soit parmi les individus, n'existe-t-il aucune proportion constante, nécessaire, entre l'état moral et l'état intellectuel. Combien, au contraire, ne voit-on pas d'ignorants, de simples, supérieurs, à cet égard, aux plus élevés par les dons de l'esprit et de la science.
Ainsi des nations, e ic'est pourquoi l'éclal dont
elles brillent au sein d'une profonde corruption, leurs sciences, leurs arts, leur industrie avec toutes ses merveilles, peuvent être, et ne sont bien souvent que les splendides apprêts de ces grandes funérailles, qui, d'âge en âge, et toujours si vainement comme leçon, attristent les pages de l'histoire.
Providence
Voyageurs sur cette terre qui n'est point la patrie, mais le chemin de la patrie, poursuivons notre route en paix, soit que Dieu nous la rende aisée, soit qu'il la sème dépreuves.
Après un jour d'orage, sur le soir, on voit le ciel peu à peu s'éclaircir; les moissons courbées par le vent se redressent, et les fleurs, relevant leur têlo. exhalent de plus doux parfums.
Or, aux yeux de celle Providence dont l'amour embrasse l'univers, l'homme n'est-il pas plus que la fleur des champs, et les peuples que quelques brins d'herbe?
Le sentiment de l'Infini
L'imagination, même en franchissant les limites du possible, ne saurait se représenter d'état si heureux qui ne soit gâté par la seule idée qu'il doit avoir un terme.
PENSÉES DIVEUSES 27
La vie n'est supportable que parce que la (in en est inconnue, et que dans la vague obscurité, qui, quant au temps du moins, enveloppe cette fin certaine, les hommes découvrent devant eux comme un espace indéfini, où, rien ne déterminant le point que chacun d'eux ne dépassera pas, ils le supposent toujours au deià de leur horizon, et se dérobent delà sorte au sentiment de l'avenir inévitable dont la prévoyance, rapportée à un moment fixe, empoisonnerait tous leurs plaisirs et assombrirait toutes leurs joies.
Il leur faut à toute force, pour n'être pas trop misérables, quelque image d'une durée sans bornes, de l'infini auquel ils aspirent naturellement, invinciblement.
D'où, si l'on sait l'entendre, on conclura, d'une croyance ferme, que cet infini dont l'homme ne peut séparer ses désirs, en est le terme véritable; qu'il tend vers Dieu [par une nécessité intrinsèque de son être, d'un mouvement éternel, dont le phénomène, qu'ici-bas nous appelons la mort, marque l'une des phases successives].
Bonté de Dieu
Quelquefois, la nuit, me réveillant, la lune m'apparaît à demi cachée dans un nuage blanchâtre. Jo la voyais, se levant peu à peu, revêtir les
coteaux de sa moelleuse lumière, et envelopper de silence la nature assoupie.
Tout se taisait, excepté mon cœur, seul il veillait pour bénir Celui qui, n'oubliant aucune de ses créatures, suspend par un doux repos les fatigues de l'homme et protège, sous la feuille qui l'abrite, le sommeil du petit oiseau.
Mon âme est comme une harpe éolienne : tous les souffles qui passent Tébranlent et en tirent des sons.
Matérialisme
Le matérialisme dit au riche : Jouis; il dit au pauvre : Pourquoi le riche jouit-il, et pouri/uoi ne jouis-tu pas? Dans l'un il excite la convoitise, dans l'autre l'envie, en tous les deux les instincts, les appétits de la brute, ne voyant, ne comprenant que le corps et ce qui touche le corps.
De là cette sécheresse, cette absence de vie, cette pâleur de cadavre à laquelle on reconnaît sa parole raide et froide. Vide de sympathie, si quelquefois elle semble s'animer, ce n"est pas de tendresse, mais de colère, et de je ne sais quelles sauvages passions comme celle de la faim et du rut.
L'homme, sous l'empire de ces doctrines, descendu jusqu'à l'animal, ne connaît plus que les besoins physiques, ne se préoccupe que d'eux, véritable machine à engendrer et à digérer.
Voyons, que voulez-vous? — Notre part de nourriture. — Cela est juste ; la voilà , mangez. Que voulez-vous encore?... (sic).
Demanderont-ils les joies du cœur, les lumières de Tintelligence, la sagesse, la modération, le dévouement saint, la piété, l'amourpur qui émane de Dieu et remonte à Dieu?
Toutes ces choses, ils ne savent ce que c'est, ils n'en ont ni le désir, ni l'idée. Ils sont hors de cette sph«"'re où, selon la nature de chacun, par sa seule volonté indépendante de la force inique, dépendante uniquement des lois invariables qui maintiennent Tordre dans la Création, s'établit pour tous l'équilibre réel des biens et des maux.
Leurs i)rophètes leur crient : « Qu'y-a-t-il sur la terre? De l'or et du fumier. A vous le fumier jusqu'ici, à quelques autres lor. Il est temps que vous changiez de lot, et c'est là tout le secret du mouvement qui agite le monde. »
Que répondre à des créatures si prodigieusement abaissées? Rien, elles n'entendraient pas, elles se sont rendues incapables d'entendre.
Qu'est-ce que l'homme pour elles? Une poche membraneuse qui se remplit et se vide pour se remplir encore. Telle est la destinée, la fonction de
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ce polype; el Dieu aussi, dans sou être complexe, n'est que le polype universel, se dévorant et se reproduisant éternellement lui-môme.
Et maintenant faites des lois, fondez des sociétés, imposez des devoirs, enseignez le sacrifice, cherchez au fond de ce cloaque quelque chose qui s'appelle religion, morale, poésie!
Absence de foi, manque d'idéal
Lorsque la foi qui unissait l'homme à Dieu et rélevait vers lui vient à manquer, il se passe quelque chose d'ellVayant. L'âme, ahandonnée en quelque sorle à son propre poids, tomhe, tomhe sans fin, sans cesse, emportant avec elle je ne sais quelle intelligence détachée de son principe, et qui se prend, tantôt avec une inquiétude doulouleuse, tantôt avec une joie semhlahle au rire de l'insensé, à tout ce qu'elle rencontre dans sa chute.
Tourmentée du hesoin de la vie, ou elle s'accouple avec la malière qu'elle cherche vainement à féconder, ou elle poursuit, à travers le vide de fantastiques ahslraclions, de fugitives ombres, des formes sans substance, la nuée qu'elle a prise pour Junon. Ce qui reste d'amour se rapproche de celui qui anime sourdement la nature brute.
On ne comprend plus la société comme une ma-
nifestation de l'esprit et de ses lois, mais comme un travail mécanique d'arrangement, ou, si l'on soupçonne quel(jue chose au delà, de cristallisalion plus ou moins régulière.
Tous les nobles instincts s'endorment d'un profond sommeil; toutes les secrètes puissances qui président à la formation du monde moral, au développement de l'être dans son invisible essence, s'éteignent en partie, et en partie lui créent une sorte de supplice interne, dont la cause, inconnue de lui, le jette en des angoisses et un désespoir inexprimables.
Son âme a faim; comment fera-t-il? II tuera son âme, ne trouvant pour elle, là où il est, aucun aliment. S'il souffre, c'est qu'il est encore trop haut.
Descends donc, descends jusqu'à l'animal, jusqu'il la plante; fais-toi brute, fais-toi pierre.
Il ne le peut : dans l'abîme ténébreux où il s'enfonce, il emporte avec lui son inexorable nature, et les échos de l'univers répèlent de monde en monde les plaintes déchirantes de celte créature, qui, sortie de la place que lui avait assignée l'Ordonnateur suprême dans son vaste plan, et incapable de se fixer désormais, llollc sans repos au sein des choses, comme un vaisseau désemparé i que les vagues poussent et repoussent on tous sens sur l'Océan désert.
28i AI'I'KNDICES
Il manque aujourd'hui aux hommes, à la plupart du moins, tout un ordre de pensées et de sentiments, tout ce qui tient à la partie supérieure de l'àme et fait sa vie propre. Ils habitent les lieux bas, ne voient rien au delà de cet horizon borné, et, hors du cercle étroit où les confine je ne sais quelle puissance mauvaise et falale dont ils semblent dominés, ils ne soupçonnent môme pas une autre existence.
Leur esprit, condamné à la meule comme l'esclave ancien, exécute au fond d'un réduit obscur quelques opérationsmécaniques; il brode des idées stériles et croit organiser l'univers. Si vous conversez avec ces serfs de la matière, vous vous apercevez bien vite qu'ils ont oublié la langue humaine, ils ne la comprennent plus, les mots pour eux ont perdu leur sens...
Torpeur, puis convulsions, puis une nouvelle torpeur et des convulsions nouvelles, et enfin la mort. Voilà ce qu'éprouvent les êtres vivants dans la machine pneumatique.
Il se passe quelque chose de semblable pour les peuples, lorsque, les croyances s'éteignant, ils se trouvent tout à coup plongés dans le vide.
Les âmes aussi ont besoin dair; s'il leur manque, elles tombent en d'inconcevables angoisses. Or, leur atmosphère à elles est infinie, et l'air qu'elles respirent et qui les vivifie, pur comme la source d'où il émane, est le souffle même de Dieu.
Quand, avec une critique paradoxale à l'excès, on révoquerait en doute, non seulement certaines circonstances, mais l'histoire entière de Jésus, encore serait-il constant que, dès l'origine, les chrétiens ont eu le sentiment de celle perfection dont les Evangiles nous présentent en lui le modèle. Or, tout est là, le germe de l'avenir, la puissance salutaire qui devait transformer le monde.
Peuple sans foi
La solitude est douce, l'âme s'y berce dans ses rêves, et s'y endort au sein du vague pressentiment d'un avenir infini. De fois à autres, cependant, je ne sais ce qui se passe en elle ; une tristesse inconnue vient la saisir, elle souffre et cherche en vain ce qui la fait souffrir. Ce sont des angoisses qui n'ont point de nom, une sorte d'impuissance intérieure de respirer, une défaillance de la vie intérieure et secrète, une vapeur morne et lourde;
28G Al'PENDICES
On dirait que le temps s'épaissit et peut à peine couler. On se sent comme pressé par la pierre de la tombe. Ce qui reste de jour avant qu'elle achève de se fermer, ne vous montre qu'une cave étroite, dure, humide, sans air.
On est là, immobile et silencieusement assis au milieu de douleurs souterraines, mystérieuses, semblables aux formes fantastiques, gravées sur les gigantesques sépulcres de la vieille Persépolis.
Les peuples aussi éprouvent quelque chose de semblable, aux époques où la force, ayant vaincu le droite ensevelit les peuples dans la servitude.
Mais, pour eux, cet état d'anxiété, de sourd malaise, d'étoutfement douloureux, est le châtiment d'avoir criieilié l'osprit à lamalière, l'àmo au corps, de s'être plongé dans les abîmes de la nature animale et brute, loin des régions où l'homme véritable, réglé par les lois du Vrai, du Juste, du Bien, accomplit ses fonctions et dilate sans fin les puissances de son être.
Privé de ce qui l'élève et le vivifie, du sentiment moral, de l'idée même de l'ordre réel, que restet-il de lui? que devient-il?
Je ne sais quel être mutilé, une sorte de ver aveugle et rampant que tourmente l'instinct vague de la grandeur dont il est déchu, de ce qu'il est maintenant et de ce qu'il devrait être ; agonie volontaire ù son origine et qui, dans son progrès, inconnue do la créature dégradée qu'elle conduit à une
PENSEKS DIVERSES -J.til
dissolution certaine, inspire plus de dégoût encore que de pitié.
Voulez-vous un moment laisser derrière vous quelques germes de bien que le temps ne flétrisse pas? Parlez peu aux hommes et beaucoup à l'homme.
Pestes morales
il apparaît ù certaines époques des maladies nouvelles, des pesle:^, comme on les nomme, inconnues jusque-là. Le monde a vu successivement, depuis celle d'Athènes, au temps de Périclès, la peste noire, la suette, d'autres encore, et de nos jours enfin le choléra, puissance mystérieuse couvée par la mort dans les marais de l'Asie centrale, mais elle a de proche en proche envahi le globe.
Il y a aussi des pestes morales qui ne menacent pas moins la vie du genre humain. Ce sont elles qui tuent les vieux peuples. Elles naissent également dans les lieux bas, dans les marais de l'âme. Leur nom commun esl matérialisme, et le matérialisme se produit sous des formes diverses, de plus en plus dégradées, hideuses, jusqu'à ce qu'on arrive à la dernière, celle qu'aujourd'hui nous avons sous les yeux, le beslialisme.
Il y a des hommes qui prennent de la poussière des morts, la jettent contre le ciel et disent : <- Tu ne nous as donné que cela, nous te le rendons. »
Puis ils s'asseyent, sourient amèrement, et l'on n'entend plus rien que le temps qui passe.
Croix et Liberté
Peuples, peuples, Dieu a empreint sur votre front le sceau mystérieux de la croix : la croix, c'est le martyre, mais la croix, c'est la liberté!
On dit qu'il y a des pays sombres, noirs, téné* breux;- jene le crois pas. Chacun porte son soleil en soi.
Le temps peut avoir des couches laborieuses, mais il n'avorte jamais.
Quelques âmes éperdues ont été, chose horriblCi tentées de ne plus croire en Dieu : d'aulresle sont
de ne plus croire dans l'homme, et cette tentation est horrible aussi.
Religion et science
Le but pratique de la religion est surtout de fortifier la volonté, ce que ne fait pas la simple connaissance. On connaît assez le bien et le mal, mais vouloir l'un, repousser l'autre, /joc o/jus, hic labor.
Philanthropie
Une chose qui honore la nature humaine, c'est que, dans les plus mauvais temps, le mal pour se montrer a besoin d'un masque. Dites d'un homme qu'il n'aime que soi, cet homme inspirera un sentiment instinctif de mépris, d'aversion même. Afin d'être supporté, il faut donc qu'il se voile. C'est pourquoi, la charité s'éteignant, on a inventé la philanthropie.
Qu'est-ce, en effet, que la philanthropie? Le nom de baptême de l'é^oïsme
L'ignorance est à la connaissance ce que la limite esta l'être.
Douleurs et joies
Les maux de la vie sont innombrables, tout le monde le dit, et cependant les hommes n'en connaissent qu'une bien petite partie. Que de douleurs secrètes qui naissent et meurent dans les replis les plus cachés de l'âme, où elles se dérobent à tous les yeux !
Ce sont des souffrances qui n'ont point de nom, parce qu'elles n'ont point de forme, des angoisses mystérieuses, aériennes, sans corps, qui traversent le fond de notre être et le labourent et le sillonnent, comme le soc invisible des esprits du mal.
Mais grâce à Celui qui nous a faits et nous tient en sa main, ces tortures solitaires ont leur contrepoids dans des jouissances, des joies également inconnues, également incommunicables. Tout homme est seul ; il ne touche les autres que par son écorce. Le reste est un secret entre lui et Dieu.
Le temps
Ce vieillard sourd et aveugle qui marche toujours et toujours du même pas, c'est le Temps. D'un mouvement uniforme qui jamais ne se ralentit, ne s'accélère jamais, il traîne les mortels à
travers les plaisirs et les douleurs, qui ne sont pour lui que son mouvement même.
Celui qui désire lui crie : Hâle-toi ; celui qui va mourir lui demande de s'arrêter, ne fût-ce qu'une seconde; et il passe, et l'homme et les mondes passent avec lui et s'enfoncent et se p'^rdent dans des profondeurs ténébreuses que nul œil n'a sondées et d'où ne sort aucune voix.
Vie et science
Lorsque, par un beau jour d'été, vous suivez dans une forêt un sentier recouvert de branches qui se courbent en berceau, vous voyez, le long du sentier, au milieu de larges ombres, une lumière tremblotante, produite par les rayons qui pénètrent à travers le feuillage.
Ce sentier, c'est notre vie, et cette lumière vacillante et faible, c'est notre science.
Humilité
L'humilité est la préférence qu'on accorde aux autres sur soi-même, dans sa propre estime; elle correspond ù la préférence qu'on est, en certains cas et dans une certaine mesure, tenu de leur ac-
corder dans son amour, et ainsi elle n'est ({u'une forme de charité.
Vanité
Je suis également frappé de deux choses : combien chacun s'occupe de soi, parle volontiers de ce qui se rapporte à soi, s'y complaît, s'établit, avec une naïve et tendre et pleine satisfaction, dans cette espèce de centre, autour duquel, pour lui, rien qui ne vienne se ranger; et combien cet intérêt si précieux, si choyé, si cher, est, pour le moins, indifférent à tous les autres !
Chrétien
Il y a des époques où l'homme, séparé de Dieu, de sa vérité, de son amour, de sa puissance, s'agite au fond de sa misère et dit : « Je me sauverai seul. »
Et vous le voyez dresser la tête, tendre tous ses membres, ébranler des masses énormes, soulever la société, et retomber haletant sous ses ruines.
Le Chrétien... s'agenouille, dit : u Je ne puis rien», combat au nom de Celui qui peut tout, et le monde est renouvelé.
Les nations ressemblent aux arbres ; elles meurent par la tête.
Tien et mien
Quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse, le tien et le mien subsisteront longtemps : pour l'abolir, il faudrait d'abord détruire le toi et le moi.
Le bonlieur de ce monde
On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en leur montrant le bonheur comme le but de leur vie terrestre. Le bonheur ou un parfait état de contentement n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus sûr moyen de perdre la jouissance des biens mêmes que Dieu y a mis à notre portée.
Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui nous oblige à un rude et perpétuel combat; et pourtant il est vrai que ce combat, soutenu constamment, est la source de ce qu'il y a de plus doux dans celte région de passage. On nourrit le peuple d'envie et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue féli-
cité des riches à ses angoisses et à sa misère.
Je les ai vus de près, ces riches si heureux; leurs douleurs ne sont pas celles du pauvre, comme leurs plaisirs ne sont pas les siens. Mais ces plaisirs, bientôt sans saveur, aboutissent à un iirémédiable ennui, à une sorte d'agonie semblable à celle des êtres vivants plongés dans le vide; et ces douleurs cachées dans le secret de l'âme, agrandies indéfiniment paruneimagination malade, donnent, plus qu'aucune des autres que j'aie pu observer jamais, l'idée des tortures inlernales (1).
Sans doute il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée, mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. Les besoins réels une fois satisfaits, les choses matérielles contribuent peu au bonheur véritable et y nuisent souvent.
La paix du cœur en est le fond, et cette paix est le fruit du devoir accompli fidèlement, de la modération des désirs, des saintes espérances, des pures affections.
Le corps, c'est l'animal; l'esprit, c'est l'homme. Défiez-vous de ceux qui n'ont de souci que du premier, qui vous y rappellent sans cesse, tenant tout le reste en oubli.
Les vapeurs épaisses et pesantes s'arrêtent sur les lieux bas; il faut monter pour respirer à l'aise.
(1) Agite nunc, (Hvites, plorate ululantes in miseriis vestris, quae advcnient vobis. (Jac, v, 1.)
Médisance
Ce qui nous importe, ce n'est point qu'on ne dise pas de mal de nous, mais qu'on n'en puisse dire avec vérité!
Vieillesse
Il a été dit : Vx soli ! et cela est vrai en plus d'un sens. La solitude devient pesante, surtout à mesure qu'on vieillit. Jeune, on porte en soi tout un monde ; mais ce monde s'évanouit bientôt. L'âme alors s'en va errant sur des ruines qui, peu à peu, s'efïacent elles-mêmes, vaine poussière que disperse le souiïle du temps.
Plus d'illusions, de douces chimères, d'espérances lointaines ; plus môme de désirs. La vie est une terre sans horizon.
On s'assied là, sur la roche aride, au pied du vieil arbre creu.x et dépouillé, et, en regardant le nuage qui passe, on voudrait passer avec lui, être emporté, comme lui, dans les régions où le pousse la tempête ; on voudrait se perdre dans les abîmes inconnus des mers, avec l'eau du torrent qui gronde et gémit au fond de la vallée stérile.
Si, dans la jeunesse, un ami s'en va^ on s'en fait aisément un autre. Les vies alors s'attirent et s'unissent comme les flammes de deux torches. Il n'en est pas ainsi plus tard. Rien ne se greffe sur un vieux tronc.
Peu de jours avant sa mort, il me fit appeler pour une chose de confiance. Je le revis encore une fois. Il attendait sa fin, sans prévoir quelle dût être si prochaine; il se serait défié douloureusement même de cette espérance.
Ses dernières paroles, quand je le quittai, furent celles-ci : « J'ai semé mon amour et ma pensée sur toutes les routes. Les uns les ont foulés aux pieds, les autres en ont cueilli le fruit; et à moi, pauvre voyageur, que reste- t-il? Pas une triste poignée de sarments pour reposer dessus, »
Dans les choses de la vie, prévoyez toujours le pire, et vous aurez encore fait une utopie.
PENSÉES DIVERSES ti!>7
Tous les hommes sont nos frères, mais ceux qui pleurent sont mes enfants : il me semble leur avoir donné et de ma vie et de mes larmes.
On n'en peut disconvenir : parmi une foule de restes misérables, nous découvrons autour de nous de beaux et nobles et touchants débris du passé! On dirait l'ancien Forum avec ses décombres, sa poussière et sa fange, au-dessus desquels, ici et là, s'élèvent quelques solitaires colonnes de temples ruinés, magnifiques de richesse et de grandeur. Le passant admire et s'attriste. Au milieu de tant de contrastes, il se demande quel nom tout cela peut porter dans la langue humaine.
Le peuple l'a trouvé, ce nom : c'est le Campo Vaccina.
L'homme ne veut point vieillir, l'homme ne veut point mourir, et il hâte sans cesse" de ses vœux le temps qui le mène à la vieillesse et à la mort.
298 AlPENDICES
La maladie n'est pas sans charme et la souffrance môme a sa secrète douceur. Lorsque l'on vogue vers des rivages désirés depuis longtemps, on voit avec joie les voiles s'enfler.
Pourquoi l'homme qu'appellent ailleurs des destinées si hautes, quilte-t-il cette froide terre avec tant de regret? Y a-t-il quelque chose qui vaille qu'en partant il se retourne pour jeterdessus un dernier regard?
0 mort! ô douce mort! que l'on est injuste envers toi ! Fflle de Dieu, mère des êtres qui les enfante à la vie réelle, qui leur ouvre l'entrée de l'immense avenir, qu'est-il pour eux de plus hienfaisant que ta puissance, de plus sacré que tes fonctions, de plus désirable que ta venue, de plus digne d'amour que ta tendresse, sévère en apparence, lorsque, le penchant sur leur dur berceau, tu les enveloppes des plis de ton voile, pour les transporter là où rayonne plus brillani, plus pur, l'astre éternel de qui tout émane, qui anime .et vivifie tout?
Quare tristes es, anima mea ?
Mon âme, pourquoi es-tu triste? Est-ce que le soleil n'est pas beau, est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit et les feuilles et ^es fleurs, avec leurs mille nuances, éciore sous ses rayons et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Quand les vents légers agitent lair, on dirait le soulfle des anges se jouant dans une mer de parl'um.
Tout ce qui respire a une voix pour bénir Celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe.
Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se plonge et ne se perde dans l'amour?
Le soleil est beau, sa lumière est douce; le petit oiseau, l'insecte, la piante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve, et je soupire parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide.
300 APPENDICKS
Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel.
Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps !
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