‹ Lamennais à La ChênaieChapitre 4 sur 42 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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Parmi les personnages, prêtres ou laïcs, qui habitèrent La Chênaie, quil me suffise de citer, à côté de Gerbet, Lacordaire, Monlalemberl, Maurice de Guérin et Bore, les plus connus, d'autres noms moins illustres, mais fort lionorables aussi : Caron d'Amiens, Blanc, Hohrbaclier, Combalot, Doney, Gousset, llouet, de Kertanguy, de la Provoslaye, Ëlie Jourdain (Charles Sainte-Foi), Cazalès, Dubreil de Marzan, llippolyte de la iMorvonnais, etc.

Dès 1826, Lamennais avait ainsi groupé autour de lui quelques jeunes gens décidés à combattre le bon combat sous son égide,

-i LAMENNAIS A LA CHENAIE

Le cardinal Pitra, racontant rentrée, en 1827, au séminaire de Saint-Sulpice, de liberman, Juif converti et futur fondateur de la congrégation du Saint-Cœur de Marie, fait cette remarque :

« Là se trouvaient quelques disciples, déjà illustres, de M. de Lamennais que l'on pouvait distinguer par leur piété et leur amour pour l'Église (I). »

DomGuéranger, avant de reconstituer en France l'ordre des Bénédictins, avait longtemps songé rejoindre Lamennais à (jui il écrivait de Paris, le 12 avril 1829 :

u Je ne sais ce que Dieu fera de moi; mais bien souvent ma pensée se porte sur le bonheur dontjouissent les heureux habitants de La Chênaie. Je pense souvent à cette tour de David d"où pendent mille boucliers pour la défense disrai'l, et, puisque vous voulez bien ne pas me juger indigne d'y paraître, je suis très porté à croire à la possibilité d'y aller quelque jour pour réclamer cette indulgence que vous daignez déjà me témoigner. »

Parmi les garnixaires de celle citadelle, ou lour de David, se trouvait l'abbé Diane, jeune prélre fort distingué du diocèse de Besanc^on, (jui, dès le

[\) Vie (/(• Liliennaii, 2' til,, l'- ''\,

LE I'j:ri-: o

'M août de Tannée précédente, mandait à Gerbet, le principal lieulenant du vaillant capitaine :

« J'espère passer certains jours avec tant de satisfaction et de délices, que ce sera comme un baume miraculeux, capable de ranimer toute mon existence. — Mais où passerez-vous donc ces jours de bonheur? me demanderez-vous. — Eh, mon cher ami, pouvez-vous ne pas le deviner du premier coup?... C'est avec vous, c'est dans la société de M. de Lamennais. Oui, docteur, c'est à La Chênaie, et oii serait-ce ailleurs, sur la terre, dès lors qu'il n'est pas question simplement d'affection de famille? Ce qu'il y a de beau encore dans ce voyage, c'est que je ne vais pas seul. »

Il devait être accompagné de l'abbé Gousset, plus tard archevêque de Reims et cardinal, comme aussi du futur évoque de Monlauban, l'abbé Doney :

« Voilà donc une partie complète, continuait-il, et nous jouissons d'avance de toutes les satisfactions et avantages que nous vaudra notre pèlerinage. Nous irons déposer nos hommages aux pieds de M. de Lamennais et donner à nos âmes une trempe qui nous rende invulnérables dans les combats oi^i nous serons bientôt appelés, »

M. Blanc, un peu plus tard, sera jugé par son chef d'une trempe assez solide pour être mis à la tête de la maison de Malestroit^ succursale de La Chênaie.

Il LAMENNAIS A LA Cil K N'AIE

Avant d'introduire le lecteur dans l'intérieur du cénacle mennaisien, j'ai cru bon de reproduire la description qu'en ont faite Maurice de Guérin et Dubreil de Marzan, ceux de ses membres qui en ont le mieux parlé.

Voici comment, le lendemain môme de son arrivée, Maurice dépeignait à ses bien-aimés du Cayla cette maison de La Chênaie, déjà célèbre et qui allait le devenir plus encore.

Sa lettre est datée du 14 décembre 1832.

Grâce à l'intelligente restauration du propriétaire actuel, cette peinture n'a pas cessé d'être exacte, du moins dans ses grandes lignes.

« Nous sommes entourés, cernés, pressés et comme étoutïés par les bois; les mouvements du terrain sont si légers que c'est prescjue une plaine, en sorte qu'il est rare de trouver un horizon un peu large, et, quand on le trouve, c'est l'immense uniformité que présente la surface des forêts; les arbres gris se perdent dans un ciel gris. A l'occident de la maison est un étang encaissé, comme une rivière, entre deux bois qui le dominent... On me dit que c'est un enchantement pendant la belle saison, tant il y vient d'oiseaux à cause de la fraîcheur et de l'ombre épaisse de ses rives. La maison est coifiée d'un toit aigu îi mansardes. Elle est blanche comme Rayssac, on l'aperçoit de même à travers les bois, et les grands arbres qui l'entourent doublent encore la ressemblance. La

LE PERE i

chapelle est située vis-à-vis de la maison, au fond du jardin; elle est toute petite et toute simple et sied bien à la solitude. La paroisse étant trop éloignée, nous célébrons là une messe basse, les dimanches et fêtes. Le jardin est vaste, bien cultivé et percé de longues allées; quelques-unes sont plantées d'arbres verts. Une moitié du jardin déborde la maison à gauche et se trouve séparée de l'autre par une large terrasse, plantée de tilleuls à jambe haute et nue et à tête ronde. Au nord, correspond à ce jardin une vaste cour formée par des bâtiments de ferme très réguliers, et où chantent des coqs et nasillent des canards qui de temps en temps comparaissent devant nous, n

Le jeune condisciple et ami de Maurice, François Dubreil, va maintenant nous dire le règlement de la maison et nous faire assister à ce que l'on pourrait appeler : Une journée à La Chênaie.

« Le lever de 5 heures en toute saison était suivi de la prière et de la méditation dont le sujet avait été choisi dès la veille. Lorsque sa santé, presque toujours chancelante, ne l'obligeait pas au repos du matin, c'était l'abbé de Lamennais qui présidait au réveil cette première réunion pieusu de la communauté, et, s'il en était empêché, l'un des jeunes gens, à tour de rôle, posait les différents points du sujet de réflexions que chacun méditait ensuite et s'appliquait à soi-même dans

«s LAMENNAIS A LA CllKNAIK

le silence du recueillement. A la lin de l'exercice, celui qui en était chargé prenait la parole et résumait d'une mani<~'re concise les diverses parties de la méditation et les fruits qu'on en devait tirer; puis, la prière récitée, la messe se célébrait, servie ordinairement par ceux des jeunes associés qui s'étaient disposés pour y communier.

c( Ainsi les prémices delà journée de La Chênaie appartenaient à Dieu et à l'âme, si la plus ample portion en était réservée à la culture de l'esprit, où Dieu se retrouvait encore sous une autre forme, au milieu des éludes qui avaient pour objet ie progrès de l'intelligence dans la vérité et l'élévation du sentiment dans la perception de ce qui la rend belle.

« Au repas du milieu du jour succédait une heure et demie de récréation où Ion goûtait, en été, le charme des entretiens sous les oml)rages ; où l'on se livrait, en hiver, tantôt à des courses cl autres jeux de collège, tantôt à l'exercice du patinage sur le grand étang. Venait ensuite une station à la chapelle pour la visite du Saint-Sacrement et la récitation du chapelet; puis les travaux reprenaient leur cours jusqu'à l'heure où l'on se réunissait de nouveau pour la lecture spirituelle, que l'un des jeunes habitués faisait à son tour, chaque semaine, en y joignant les réilexions que lui suggéraient son goût et sa dévotion...

M L'exercice se terminait par la séance du soir à

lp: pi;re .)

la chapelle, où des cantiques chantés ea partie préludaient à la prière de la nuit.

« Trois fois par semaine, il y avait salut du Saint- Sacrement, précédé des chants du Tanlum ergo, de YO salularis et ordinairement d'un Veni., Sancte 5'/nn7u.y, récemment apporté de Rome... M. Féli ne pouvait se lasser de l'entendre.

« Le dimanche était le jour choisi par l'abbé de Lamennais pour réunir, à l'heure des vêpres, dans sa modeste chapelle, unie à la maison par une allée de fleurs, sa chère et fervente tribu qu'électrisaient ses improvisations. Certains traits d'une ineffable douceur rappelaient de temps en temps le traducteur de Vlmilalion et l'auteur du Guide du premier âge. Mais généralement le prédicateur, qui entretenait les siens sur les obligations de la vie monastique, s'élevait ù des considérations philosophiques d'un ordre transcendant, en commentant certains textes de récriture, par exemple : Qu'est-ce quodornr Dieu m esprit cl en vrriié? pour en revenir toujours, et d'une manière parfois effrayante, à son point de départ et d'arrivée qui était de faire voir la nécessité où était, selon lui, le vrai religieux de sacrifier à Dieu et à ses supérieurs rentirrc propriété di lui-même [i). »

Dubreil fait allusion aux Entretiens que le

(I) Mauhiciî de Guéiun, Témoignages, p. 444 et siiiv.

10 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE

lecteur trouvera plus loin. Il exagère un peu ce sacrifice à ses supérieurs que Lamennnis, en pratique du moins, n'exigeait qu'autant qu'il le faut strictement dans la vie de communauté.

Ce qui dominait, en edet, chez lui, c'était la bonté, une tendresse de père pour les enfants adoptifs que la Providence semblait lui confier.

Un mois avant sa mort, arrivée le 30 mai J890, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, M. Houet me citait ce trait de son ancien maître. Je l'ai raconté ailleurs (1), et je le reproduis intégralement ici :

La petite et vaillante colonie de La Chênaie n'était pas encore dispersée. Parmi les condisciples de M. Houet se trouvait Elie de Kerlanguy, distingué par l'amabilité de son caractère, sa candeur et la noblesse de ses sentiments. Lamennais qui le chérissait, ainsi qu'Eugène Bore, à l'égal d'un fils, devait plus tard le faire entrer dans sa famille, en l'unissant à sa nièce. M"" Augustine Blaize. Un soir, M. Féli, comme on appelait familièrement le chef de cette colonie studieuse, voulut communiquer je ne sais quelle nouvelle au jeune Elic. Il entre dans sa cellule et le' trouve déjà endormi. A la vue de ce sommeil si calme, de ce front si pur, il s'arrêta quelques instants, puis il se retira le plus doucement possible, effaçant le bruit de ses pas,

(1) Lamennais intime, p. .'i3.

LE vknE 11

retenant son haleine, pour ainsi dire. « Je n'ai pas eu le courage d'éveiller ce cher enfant, disait-il quelques instants plus tard à ses autres élèves, tant il était beau dans son sommeil ! »

En évoquant devant moi ce souvenir de jeunesse, M. Houet, que la mort tenait déjà en son pouvoir, se prit à sourire, comme à une vision lointaine, mais toujours aimée. Il me raconta encore une foule de détails intimes sur La Chênaie, cette chère Thébaïde, évanouie comme un beau rêve qui ne laisse d'autre vestige de son passage que la sensation de félicité éprouvée pendant sa durée éphémère et le regret de son éternelle disparition.

Le môme jour, il me parla aussi de la croix de granit, dressée sur le bord du petit étang, au pied de laquelle le maître réunissait fréquemment ses disciples. « Je le vois encore debout, près de celte croix moussue, disait-il, récliaunant au soleil ses membres frileux »

Ecoutons maintenant, de nouveau, Maurice de Guérin.

Dans la longue lettre à ses parents, dont je citais un fragment plus haut, il racontait ses premières impressions à la vue du grand homme.

« M. Féli m'a reçu comme un bon père qu'il est, et moi je l'ai embrassé avec l'alfeclion d'un enfant et une émotion dont vous devinez la cause. MM.Gerbetet Lacordaire m'ont également témoi-

ilt LAJMKNNAIS A LA CUKN'AIE

gné beaucoup d'amilie. Le lendemain j'ai commencé une petite retraite de trois jours que j'acliève aujourd'hui.

« J'ai vu M. Féli au petit parloir [l). Le petit parloir est, comme celui deM.Bories (2), une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis, quand vous avez dit : « C'est tout >>, il prend la parole, une parole grave profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa morale, comme ses livres de piété, est pleine de l'Fcriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur. 11 nous aime comme un prre, nous appelant toujours» mon fils ». Hier quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme : « Notre petite famille augmente », me dit-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie. On apprend plus dans sa conversation que dans les livres. En quelques mots il vous ouvre des points de vue immenses dans la science ; ses paroles élèvent et échaull'ent l'âme; on sent la présence du génie. »

Quelques jours plus tard, le jour de Noël, il revenait sur ce sujet dans une lettre â un ami, M. de Bayne. Après avoir dit « le tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes », tremblement qui, chez lui, en présence de M. Lamennais,

(1) C'est-à-tiire ;ui coiit'cssionn.il.

(2) Le confesseur de la famille de Maurice.

LE \'kl{E 13

« se changea bientôt en abandon et en confiance », il ajoutait :

« Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Nous suivons, chacun dans nos études, noire goût et notre tendance naturelle. Nous n'avons tous qu'un but : la science de Dieu, la science catholique; mais nous y tendons par des chemins divers, accomplissant ainsi la grande loi de la variété dans l'unité. »

Dans une lettre au même, datée du 16 mai 18;{3, Maurice, qui avait eu le temps d'apprécier son maître et qui découvrait chaque jour en lui de nouvelles qualités, laissait parler son cœur et s'exprimait ainsi :

v M. Féliestun homme admirable à étudier, dans l'intimité de son caractère : bien dillérent de tant d'hommes à grand renom, qui ne sont beaux à voir que dans leurs livres, tout comme les araignées et les vers à soie qui lilent des toiles merveilleuses et sont de vilains petits animaux. Plus on pratique M. Féli, plus on avance dans son intimité, plus on rencontre de ces beautés intérieures, de ces perfections de Tùine insaisissables de loin et qui ne se révèlent qu'à l'observation de la vie familière. On croit assez généralement que M. Féli est un huiimie d'orgueil et d'orgueil fougueux. Celle opinion, qui

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a détourné de lui bien des catholiques, est incroyablement fausse. Pas d'homme au monde plus avancé dans l'humilité et le renoncement à soimême. S'il en était autrement, il ne comprendrait pas le christianisme, qui se résume tout entier dans l'humilité; et certes il le comprend au delà de toute expression. Sa vie est une vie de dévouement et de sacritice à la mission qu'il a reçue de préparer l'avenir. C'est là le motif de tout ce qu'il a fait; il ne faut pas y chercher autre chose. Ce que l'on a pris pour de l'orgueil de l'homme n'est que de l'intrépidité de l'apôtre; certes, les Martyrs et les Pères de l'Eglise étaient des gens bien orgueilleux! Tout ceci est d'autant plus vrai que je suis arrivé ici avec un peu de ce préjugé sur son caractère (jui court le monde et que je n'ai été détrompé que par la claire vue du fond de son àme et de toute sa vie. Sa mission est si rude et lui coule tant, qu'il serait bien fou de l'embrasser aussi fortement, si ce n'était que de la gloire; car c'est vraiment un fagot d'épines qu'il presse contre son sein. ->

Le -22 mai, c'est-à-dire sixjours après cette lettre, Maurice consignait dans son journal ces deux paroles de Lamennais, souvent citées, qui peuvent nous donner quelque idée de la hauteur où s'envolait son génie, même dans le train ordinaire de la conversation :

LE PKRE IS

« Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d'avant-hier, pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'inlîni, et qu'il estécartelé, non pas à quatre chevaux, comme dans des temps horribles, mais à deux mondes. »

Il nous disait encore, en entendant sonner la pendule :

« Si on disait à cette pendule qu'elle aura la tête coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût arrivé. Mes enfants, soyez comme la pendule : quoiqu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure! »

On devine l'impression que devait produire de telles paroles sur des imaginations aussi ardentes que celle de Maurice de Guérin et de ses condisciples, sans parler de Lacordaire et de Gerbet euxmêmes, bien que plus âgés.

Pour Maurice, comme il l'écrivait un jour à son fidèle François, La Chênaie était un petit paradis (1 ), et certes Oubreil ratifiait ce jugement de toute son âme, mais ces paradis terrestres ne sont et ne sauraient ('Ire que des campements, des haltes, et déjà, lorsqu'il parlait ainsi du sien, Maurice venait d'en sortir pour jamais.

(1, Lettre du 2 octobre 1833.

1(1 LAMENNAIS A LA (.JlÈiNAlL:

11 consignait dans son journal celte date fatale du 7 septembre 18;i3 :

« Cette année, au mois de septembre, à 4 lieures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embrassé pour le quitter un bomme que j"aime de cette afîection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l'âme, je ne sais par quelle étrange puissance réservée auxliommes de génie. M. Féli m'a mené dans la vie neuf mois durant... L'babitude de vivre avec lui faisait (jue je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme, mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement qui s'est fait au moment delà séparation...

« Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m'a enveloppé de tant de paix et de silence ((u'une âme moins in(|ui('le que la mienne se serait délicieusement endormie; après unan, dis-je, de ce calme accompli, ma fortune, qui m'avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu de repos, a frapjiéà laportepour me rappeler, car elle n'avait pas poursuivi son chemin, mais s'était assise sur le seuil, attendant que j'eusse repris assez de forces pour me remettre au voyage. « Ta halte est assez longue, m'a-t-elle dit, allons, « en route », et elle m'a pris par la main, et la voilà de nouveau en marche, comme ces pauvres femmes

qu'on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d'un air désolé... »

11 écrivait encore sous la dictée d'un cœur saignant :

« Je consacrerai mes larmes et les trésors de souvenirs que j'emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d'un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les Saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleur soit bien amère. je ne suspendrai pas ma harpe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l'Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l'homme du Seigneur, dans la terre étrangère. »

Avec le temps, l'acuité de la douleur s'afïaiblit et fit place à une résignation à la fois douce et triste, comme le témoigne cette lettre à Bore du 2 février 1834 :

« T'ai-je dit que, de Mordreux(l), j'avais fait un pèlerinage à La Chênaie? Ce fut plein de tristesse, mais de celte tristesse où l'on trouve de la douceur. La bonne gouvernante Marie me fit fête et le fidèle Polydore (2) m'accabla de caresses. C'est un sanctuaire que cette pauvre Chênaie; mais tout y

(1) Hameau de la coinimiiie de IMoiidilien, situé au bord de lu Kance, où GultIii avait passé quelques jours avec son ami et confiére en jjoésii', Ilippolyte de la Morvonnuis, chez le beau-père de celui-ei, M. de la Villéon.

(2) Le chien de l.a Chênaie.

18 ^ LAMENNAIS A LA CllÈNAlE

respire encore les parfums de cette douce fête que nous y arons célébrée, neuf mois durant, car n'est-ce pas une fête continue qu'une vie studieuse et cachée? »

Sa pensée se reportait souvent, de l'aris où il était alors, à La Chênaie où son cœur était resté. Lamennais était toujours, pour lui, le père aimé, l'homme providentiel, Vhomme du Seigneur, et il aurait bien voulu l'accompagner dans cette Thébaïde chérie et quitter avec lui, car Lamennais venait d"y faire un voyage, la capitale et son tourbillon.

Il mandait à sa sœur Eugénie, le 9 avril 1834 : « Mon esprit s'en retourne à La Chênaie qui est ravissante en cette saison; je suis encore solitaire, ermite, amant de la nature et austère serviteur de Dieu. Ce soir, il sortira de Paris, du côté de l'orient, un homme dont je voudrais suivre tous les pas et qui reprend le chemin du désert que je regrette : M. Féli paît aujourd'hui pour La Chênaie. Je l'ai vu hier un moment, car il était tout embarlassé dans les préparatifs du voyage, il paraissait tout joyeux de quitter Paris. Il veut se tenir désormais tout seul à La Chênaie, alin d'achever paisiblement son grand ouvrage... Prions Dieu de lui donner un peu de paix à la (in de ses jours, et qu'il ne le laisse pas mourir dans l'amertume, comme il a vécu. Ses dernières épreuves l'ont terriblement atteint; la fièvre ne l'a pas quitté de trois mois, et

l'a réduit à une maigreur extrême. Mais ce n'est pas ce qui l'attriste, lui; il est si impatient de mourir ! »

On ne se lasse pas de relire de telles pages, dictées par l'amour le plus pur, le plus ardent. Elles font revivre celte noble école de La Chênaie sur qui se fondèrent tant d'espoirs si tôt et si cruellement déçus.

Les desseins de Dieu sont profonds, et s'il n'a pas voulu que le succès répondît à ces efforts tentés en vue de la défense de son Église, et que les principales entraves vinssent précisément de ceux qui semblaient avoir intérêt à ce qu'ils aboutissent, adorons ses décrets et taisons-nous.

Après le témoignage de Maurice deGuérin, voici celui d'Iilugène Bore. Tous deux se com[)lètent. Mais ici, ce n'est plus un monologue. Le fils parle, non plus seul, le père parle, lui aussi. C'est, je lai dit, le dialogue enlre l'amour palernul et Vamour filial.

Le '27 octobre 1837, Lugène iioré écrivait à son frère Léon, qui venait d'être nommé professeur à Juiily :

« Je n'oublierai jamais l'année scolaire 1831 que j'y passai tout entière près du Maître, travaillant à acqutîrir la science, et, je puis le dire aussi, à avancer dans les voies de Dieu. C'est là que je me suis [)énêtié plus profondément de l'esprit et de la foi du christianisme, en lisant les saints Pères,

en étudiant la Bible et en rédigeant notre meta- : physique, pour nous aider à expliquer par la raison

les dogmes du symbole. ;

« Si, depuis cette époque, je suis resté un peu j

chrétien, je le dois à cet enseignement, auquel se j

joignait la pratique d'une vie retirée, et toute '

consacrée à l'amour de Dieu et à la contemplation '

de la vérité. » -

Il sutïit de jeter un coup d'oeil sur la correspondance échangée entre le maître et le disciple pour \ juger de l'intensité de cette double alïection paternelle et filiale. Qu'on me permette d'en citer de ] courts extraits pris un peu au hasard (1). ]

Le 14 février 1830, Eugène écrivait à celui qu'il \

appelait son père, en rnpiielant un premier séjour ]

à La Chênaie : j

« Que de fois par jour je ppnse à vous 1 Que d'as- i

pirations mon cœur fait vers La Chênaie! Pourvu -'

que je n'oublie point mon Dieu, et que je revienne ;

comme je suis parti! Je vous dirai, mon Père, | <juc je n'ai rien voulu changer dans mes exercices

pieux de La Chênaie ; hier, j'ai été à confesse; ce '> matin j'ai eu le boniieur de communier. Priez pour moi, comme vous m'aimez. Que je sois digne d'être . ;

toujours votre fils! » ^:

(1) Je les emprunte à mon Lamennais intime, à part un 1

ou deux, tires de lettres de lioré, demeurées inédites jus- j

qu'ici, et dont les originaux sont en ma possession. <

LE PÈRB '21

Lamennais lui répondait le IH :

« Ta lettre, mon Eugène, m'a fait grand plaisir. J'espère que Dieu te fera la grâce de garder fidèlement les bonnes résolutions que tu as prises. Ne t'en écarte sous aucun prétexte, et sois ferme contre toi-même, si tu te sentais incliner au relâchement. «

Ce ton paternel fut toujours celui du célèbre écrivain que l'on s'est tant plu à donner pour un cœurégoïsteet sec, incapable d'afl'ection sincère et désintéressée, rapportant tout à lui, et ne voyant au monde que sa propre personne.

Voici ce qu'il écrivait de Rome, le 1-4 avril 1832, lors de ce fameux voyage qui devait lui être si fatal. Il s'adressait, non plus seulement à Bore, mais encore à deux autres de ses disciples qu'il avait laissés à La Chênaie, en partant, Elle de Kerlanguy et Frédéric de laProvostaye :

« Pour Eugène, Élie et Frédéric.

« Je ne veux pas, mes chers enfants, laisser partir l'abbé Lacordaire, sans vous dire au moins quelques mots, après une absence qui me paraît déjà si longue. Combien de temps se prolongerat-elle?Je l'ignore, mais je prie Dieu, si cela ne contrarie pas ses desseins, de me réunir bientôt à vous que j'aime tant, et avec qui j'avais une si douce habitude de vivre. En altendani, je vous engage à continuer avec constance vos études commencées et à travailler surtout à devenir des

'■l'I LAMENNAIS A LA CDÊNAIE

hommes de vertu et de prière, des hommes de Dieu. A quoi sans cela vous serviraient toutes les connaissances du monde? Inutiles pour vous, elles le seraient aussi pour les autres, car c'est l'esprit de zèle et de piété qui féconde les œuvres, et toute science qu'il n'anime pas est à jamais stérile. Je juge ceci très important et j'y joindrai un autre conseil qui est de prendre garde à vouloir apprendre à la fois trop de choses. On perd ses forces en les dispersant. Dites mille choses de ma part à nos frères de Juilly, et priez tous pour moi. comme je prie pour vous. Adieu, mes chers, bien chers enfants, je vous embrasse et vous serre contre mon cœur. «

Quel père trouva jamais dans son cœur des sentiments plus tendres, plus chrétiens! Écoutons-le encore. Cette fois, il s'adresse au seul Eugène. Cette nouvelle lettre est datée du 28 avril; elle est écrite, non plus de Home, mais de Frascati :

« Mon pauvre cœur a été bien touché de ta lettre si bonne et si tendre, mon Eugène bien-aimé! Que Dieu te protège, qu'il te bénisse, qu'il te donne une vie moins troublée que la mienne, ou, s'il lui plaît d'appesantir sur toi aussi la croi.\ que porta son divin Fils, qu'il t'adoucisse ce dur, mais salutaire travail, par la suavité de sa grâce ! Eflorcc-toi, mon cher enfant, d'avancer chaque jour dans la sainte voie de l'humilité et du renoncement à toi-même. C'est la voie de la pai.K, même sur la

LE l'tRE 2'i

terre, lavoiedu contentementetdela joie intérieure, la voie par où sont passés tous les vrais disciples de Jésus-Christ, la voie qui conduit au repos éternel.

(c Prends garde de l'attacher à tes études par un sentiment trop humain. Tout pour Dieu, pour Dieu seul II faut être disposé à quitter tout pour lui, au premier signe de sa volonté, tout sans exception, et même ce en quoi nous n'avons d'autre hutque sa gloire. Oh! la belle science que celle de mourir! Quotidie morior{Y)^ disait l'Apôtre; et que demandait-il pour les chrétiens? Qu'ils fussent ensevelis avec Jésus-Christ en Dieu : Consepulti cum Christo in Deo{2). C'est ainsi, mon enfant, que tu te sanctifieras. Cet exercice renferme tous les autres. Mais que ce soit pour toi un exercice d'amour, sans contrainte, sans trouble; car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit- Saint : Pax et gaudiuni in Spirilu Sancto (3)...

« Réserve-toi un peu de temps pour t'exercer à écrire. Je tiens beaucoup à cela, parce que le fruit de tout le reste en dépend. Étudier, c'est recevoir; écrire, c'est donner, ou plutôt rendre, accomplir le commandement : docele (4). Ce qui

(1; I Cor., XV, 31.

(2) L:inipiin;iis, qui cite de mémoire, avait à lu pensée ce passage de l'épitre aux Uomaiiis (vi, 4.) : Consepulti eniin sumus cum itlo (Chrisloj.

(3) Hom., XIV, n.

(4) Matt., XX Mil. 10

ne sert qu'à nous nuit le plus souvent, et n a point de promesses de récompense.

<( Adieu, mon Eugène bien-aimé. Prie le bon Dieu que sa sainte volonté s'accomplisse en moi sans obstacle de ma part. Prie-le de me donner le courage d'être séparé de mes enfants, aussi longtemps qu'il le jugera bon, aûn qu'éternellement je sois avec eux.

« Je te presse sur mon sein, et le bénis de toute mon âme. »

Le 20 octobre, Lamennais écrivait à son hienaimé Eugène :

« A mesure que j'avance dans la vie, elle me devient plus pesante. Il faut pourtant la supporter, telle que Dieu nous l'a donnée. Aie soin de lui rapporter tes études qui sans cela seraient bien stériles et de mêler la prière à ton travail. »

Bore, qui était retourné à Paris, répondait quatre jours plus tard :

« Je reçois, ce matin, mon clier Père, votre lettre du 20. Je ne puis vous dire combien quelques lignes de votre main me causent de joie : il me semble que je vous ai près de moi et que j'entends votre voix. «

Puis, après lui avoir dit la part qu'ils prenaient à ses peines, lui et ses condisciples, il ajoulait :

^< Espérez que vos enfants sécberont ces larmes, et qu'ils vous dédommageront amplement de tous ces innombrables sacrifices de toute votre per-

LK l'KRE

sonne faits pour eux et qui sont peut-être l'unique cause de tous vos chagrins, car je ne doute nullement que si vous n'aviez eujamais qae vos affaires à régler, la vie vous eût été plus douce et plus tranquille. «

 son tour, Lamennais écrivait à son jeune disciple :

«J'ai reçu ta bonne et tendre lettre du 24, mon Eugène. Elle a fait grand bien à mon pauvre cœur. »

Sur la fin de cette môme année, le 17 décembre, Bore sentait le besoin de dire, une fois de plus, son amour lilial à son Père :

« Dieu m'est témoin comme je vous aime, comme je vous suis attaché à la vie, à la mort, et l'ingratitude des autres ne fait que resserrer, môme humainement parlant, les liens nombreux qui me tiennent si étroitement uni à vous. >^

En lui adressant ses vœux de nouvel an. Bore s'exprimait ainsi dans une lettre datée du i janvier 1833 :

« Vous savez, mon Père, tout ce que je peux désirer pour vous, vous qui m'êtes mille fois plus clier que moi-môme. 11 est difficile de trouver le repos et la paix ici-bas; vous ne l'avez que trop bien appris dans le cours de votre vie, si i)leine de troubles et danierlumes. Ce n'est donc pas cela ce (pie je vous souhaite, et d'ailleurs le chrétien, comme vous nous l'avez dit bien des fois, ne doit

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vivre que de sacrifices, et travailler sans cesse, sans jamais se reposer. Ce que je désire pour vous et pour moi, c'est le succès dans l'œuvre que vous avez entreprise, c'est que vos enfants se montrent dignes de votre choix, et dignes surtout d'être les propagateurs et les défenseurs de la foi cailiolique.

« J'ai été hier, 3 janvier, communier sur le tombeau de sainte Geneviève, et je l'ai priée de tout mon cœur, spécialement pour vous, puis pour nous tous. Dites à M. Gerbet, puis à Élie, Frédéric et Maurice, que je les embrasse tendrement et en frère. »

Le G février, nouvelle lettre qu'il terminait ainsi : « Je vous embrasse, mon Père, vous et tous vos enfants. Comptez toujours sur la tendre affection et l'amour, que j'a|)pellerai saint, de votre grand fils pour lequel vous conservez au fond de votre cœur des sentiments qu'il ne mérite certainement pas. »

Un mois plus lard, G mars, Bore, en présence surtout des angoisses toujours croissantes dont il savait l'âme du pauvre grand homme inomlée, protestait, une fois encore, de son amour inaltérable :

« Adieu, mon Père, écrivait-il en terminant cette lettre demeurée inédite, n'oubliez pas votre

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enfant dont le cœur bat si tendrement pour vous, et qui, après Dieu, place en vous tout son bonheur, toutes ses consolations. »

En répondant à cette le'.tre, Lamennais commençait par remercier son enfant :

« Ton affection si bonne et si tendre est une grande consolation que Dieu m'accorde, au milieu de tant d'amertumes. »

Une autre fois, c'était le 20avril, il lui mandait:

« Ecris-moi plus souvent ; cela me fait du bien. Je t'embrasse, mon cher enfant, comme je t'aime, c'est-à-dire de toute la tendresse de mon cœur. »

Lamennais, rentré à La Chênaie, après avoir passé plusieurs mois à Paris, reçut, le 2 mai 183 i, de son fidèle disciple, une lettre qui débutait ainsi :

« Je n"ai pas encore eu le plaisir de m'cnlretenir avec vous, depuis que vous nous avez quittés, en nous laissant comme de pauvres orphelins et en creusant, par votre absence, un vide que nul autre ne pourra combler. »

11 parlait ainsi en son nom et au nom du groupe fixé à Paris : Ëlie de Kertanguy, François Dubreil de Marzan, Frédéric de la Provoslaye, son neveu Ange Blaize, Caron, etc. Plus loin, il ajoutait et, certes, chacun de ceux-ci aurait pu tenir le même langage :

« Mon amour est si profond et l'habitude de vivre avec vous est tellement devenue, chez moi, une seconde nature, qu'il me semble, quand je ne

VOUS vois pas, que la partie essentielle de mon être me manque. »

Aussi se faisait-il une fête d'aller passer ses vacances à La Chênaie :

« J'éprouverai une grande joie, mon Père, à me retrouver près de vous, dans ces lieux dont je conserverai toujours un si tendre souvenir. »

De son côté, Lamennais se félicitait de le revoir :

« Nous passerons donc deux mois ensemble! Ce sera bien court, mais ce sera bien bon I »

Les Paroles d'un Croyant avaient paru ; rencyclique Singulari nos venait d'être publiée, lorsque Bore, qui ne soupçonnait même pas que son maître pût trahir la cause qu'il défendait avec tant d'éloquence et d'intrépidité depuis si longtemps, lui adressait les lignes suivantes, datées du 14 juillet 1834 :

« Dieu fait tout pour le mieux et je ne doute pas qu'il ne tire le bien de ce qui parait d'abord être le plus désespéré. Quoi (juil en soit, nous resterons toujours catholiques et nous ne ferons pas plus de schisme dans la foi que dans l'amour qui doit éternellement nous unir. Combien nous voudrions, Élie [de Kertanguyl et moi, être à vos côtés, pour répandre un peu de baume dans votre âme. au milieu de toutes vos ()eines »

11 disait encore, au sujet de ceux des amis de l'infortuné Lamennais qui, plus clairvoyants (jue

Boré ou moins dévoués que lui, avaient jugé bon de s'en séparer :

« Si, au milieu de vos tribulations, mon Père, et lorsque tous ceux qui se disaient attachés à vous vous abandonnent , si, dis-je, l'amour de quelques pauvres enfants est de quelque prix pour votre àme, croyez au notre ; il est plus fort, plus inébranlable que jamais. Quant à moi, je sens le mien redoubler chaque jour. »

Boré passa ses vacances à La Chênaie. De retour à Paris, il écrivit à son maître, le 2o novembre :

« Mon cher Père, je ne vous ai point encore écrit depuis notre séparation et je sens, aujourd'hui, un grand besoin de le faire, car vous êtes toujours celui que mon cœur aime par-dessus tous les autres et je me regarde toujours comme votre enfant. J'espère que je conserverai toujours ce doux nom que j'ai entendu répéter, bien des fois, par vos lèvres. Quand vous m'écrirez, assurez-moi de cela et je serai plus heureux. »

Quelques semaines après, il envoyait à son Père « un million de souhaits » pour la nouvelle année, ce qui n'empêchait pas celui-ci de lui écrire, le !23 janvier, en s'excusant de ne lui avoir pas répondu plus tôt, parce qu'il était malade :

« Mais tu ne devrais pas, toi, me laisser si longtemps privé de tes nouvelles ; elles me font toujours tant de plaisir ! »

Trois jours plus lard, — les deux lettres durent

îiO LAMENNAIS A LA CHÊNAIE

se croiser en chemin, — Bore, comme s'il eût pressenti le reproche de son Père aimé, lui mandait :

« Voici quelque temps déjà que je me suis entretenu avec vous et j'en sens le hesoin aujourd'hui. Je suis comme un enfant habitué à la main paternelle qui n"a cessé de le combler de soins et de caresses, et, lorsqu'il ne sent plus son action douce et bienveillante, il a le cœur triste. »

Le 30 décembre 1833, Horé écrivait à son vieux maître une lettre, encore inédite, qui débule par ces lignes affectueuses :

« Mon cher Père, vous ne pouvez concevoir le plaisir que j'éprouve en , recevant une de vos lettres ; elle abrège la dislance qui me sépare de La Chênaie et je crois, pendant quelques inslanis, m'enlretcnir avec vous.

« Depuis le premier jour où j'ai eu le bonheur de vous connaître, je puis dire que mon affection, qui va jusqu'à la vénération, n'a jamais changé, et je puis ajouter aussi que ma constance n'a pas beaucoup de mérite, puisque vous avez toujours été pour moi aussi bon et aussi aimant. »

Bore terminait ainsi :

« Je vous souhaite la meilleure des années : vous savez combien mes vœux sont ardents et sincères. »

Le 6, Lamennais répondait :

« Je le remercie, mon Lugènc, et de la lettre et de toutes les bonnes choses qu'elle contient. Quoi

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qu'il soit impossible que j'aie jamais le moindre doute sur ton affection, les nouvelles assurances que tu m'en donnes me sont douces et chères. Si peu de gens, parmi ceux qui me montraient de l'attachement et qui in en devaient peul-i'lrc, n'ont pas trouvé bon de se retirer avec la fortune, ce très petit nombre d'amis fidèles m'en sont devenus encore plus précieux. «

Le & février, le solitaire de La Chênaie écrivait à son Eugène une lettre qu'il iinissait ainsi :

« Adieu, mon Eugène bien-aimé ; si tu savais combien tes lettres me font de plaisir, tu m'écrirais plus souvent. »

Et, le (■» avril :

« Adieu, mon Eugène ; je me plains de ton silence et ne laisse pourtant pas de l'embrasser bien tendrement... A toi de tout cœur. »

Sans se perdre jamais entièrement de vue, mais surtout sans cesser de s'aimer, le maître et le disciple, à partir de cette époque, se virent et s'écrivirent de plus en plus rarement. Bore partait pour l'Arménie, en 18 i", inaugurant son rôle d'éducateur chrétien, qui lui valut le surnom glorieux d\\])ôlre de l'Orient.

Ce fut au cours de ce voyage que le Livre du Peuple lui tomba entre les mains, comme il le consignait dans son journal intime, à la date du 15 novembre 1838. Il y écrivait ces lignes émues :

•^ C'est l'ouvrage de celui quej'appe'lerai toujours

32 LAMENNAIS A LA CHÊNAin;

mon Maître. Pendant sept ans, j'ai grandi sous ses ailes, et c'est lui qui, par son enseignement, m'a appris à connaître toute la grandeur et la sainteté de la Heligion catholique. Que sa doctrine était belle, alors ! Ses paroles coulaient de ses lèvres, pleines d'onction et d'éloquence, et elles saisissaient vivement l'âme du disciple. »

Il ajoutait avec douleur :

« Depuis, cette vérité, qui lui apparaissait si resplendissante et si pure, s'est voilée à ses regards et, par un profond jugement de Dieu, il s'est séparé du centre unique de la Foi. »

Kt .M. Bore concluait :

« Jusque-là je ne puis suivre le Maître et je m'en sépare, trop heureux de voir et de comprendre encore la même vérité qu'il m'a fait connaître. »

Le 30 décembre 1840, M. lioré écrivait, de Djoulfa, près Ispahan, à celui (ju'il n'osait plus appeler son Père, mais qu'il aimait toujours avec la tendresse d'un lils :

« Bien cher M. Féli, comment vous exprimer ma reconnaissance pour l'attachement que vous me continuez et aussi pour la patience avec laquelle vous répondez aux lettres que je vous écris! »

Après lui avoir parlé de ses travaux et de ses espérances pour la régénération do l'Église d'Orient, Bore demandait à son Maître :

« Pourquoi vous isoler de l'unique société réunie par la charité ou l'amour de l'Esprit-Saint,

charité avec laquelle cesse toute vie spirituelle et toute possibilité de mérite !...

« Oh 1 ajoutait-il, par l'amour que je vous porte, par l'admiration que vous m'inspirez, par la tendresse que vous me témoignez, daignez réfléchir sur ces paroles que vous dit avec humilité un ami que vous avez honoré du nom d'enfant ! »

11 lui faisait part de l'intention qu'il avait de se vouer complètement à l'apostolat et de recevoirles saints ordres :

« Je vous avouerai que je suis fermement décidé à me présenter au sublime état de religieux et de prêtre, pour lequel vous m'avez le premier préparé. »

li terminait en disant :

« Je vous aime toujours, cher monsieur Féli, avec la même tendresse, et, chaque jour, vous êtes présent dans ma prière comme dans mes souvenirs. »

J'ai dit ailleurs (1) la suprême et infructueuse tentative que M. Bore, devenu prêtre de la Mission, lit, lors d'un voyage à Paris, en septembre 1830, auprès du pauvre dévoyé, pour le ramener à de meilleurs sentiments. Cet insuccès, si douloureux (ju'il fût au co'ur de M. lioré, ne l'empêcha pas de continuer de voir son ancien iMaître, comme le témoigne une dernière lettre que celui-ci lui

(1) Lamennais inliine, j). 4j1.

écrivait, le 29 octobre suivant ; mais, bientôt, il quitta Paris, pour n'y plus rentrer que longtemps après la mort de l'infortuné.

Il lui survécut de vingt-quatre ans et mourut le 3 mai 1878, plein de mérites devant les hommes et devant Dieu.

Tels étaient les fils, tel était le Père, lorsque celui ci leur adressa les instructions qu'on va lire. Apôtre, il les préparait au rôle d'apôtres que, plus heureux que lui, la plupart remplirent jusqu'au bout.

DEUXIÈME PA un E

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